SYNOPSIS DE LA FLORE FRANÇAISE
A mon retour à Paris, je fiis encore obligé de m'occuper un peu de la Flore française. Le libraire Agasse mettait, dans son intérêt, beaucoup de prix à ce qu'elle fût présentée à l'empereur. M. de Lamarck, qui alors ne manquait aucune occasion de me montrer son amitié, consentit, comme membre de l'Institut, à faire cette présentation; mais comme je n'avais pas l'entrée du grand salon, il fallut quelques négociations pour que je pusse me trouver avec lui. Nous arrivâmes enfin à cette présentation. L'empereur, en voyant les quatre volumes, dit à M. de Lamarck : « Voilà un ouvrage bien considérable. — Sire, lui dit M. de Lamarck, vos conquêtes ont étendu notre besogne ; » puis il me présenta comme son collaborateur. Tout cela se passa en deux minutes et comme une affaire de forme.
J'en avais à côté une autre plus grave. M. le D"^ Loiseleur Desloi^champs, beau-frère de M. de Lamarck, avait profité de son intimité avec lui pour obtenir les épreuves de la Flore à mesure qu'elle paraissait, en lui disant qu'il travaillait à un ouvrage de botanique médicale, et quUl serait bien aise de s'accorder avec notre nomenclature. La réalité était qu'il fit de mon ouvrage un extrait, rédigé dans l'ordre de Linné, et propre, par son petit volume, aux herborisations. Grâce à cet abus de confiance, il put le faire paraître quelques semaines après le nôtre, et quoiqu'il soit juste de dire qu'il citait notre Flore^ il lui ôtait réellement une partie de son prix en offrant au public un extrait bon marché et portatif, au moment presque où l'ouvrage paraissait. M. de Lamarck était furieux. J'étais aussi d'assez mauvaise humeur de ce procédé, et pour en pallier l'effet, le libraire me proposa de publier immédiatement un extrait plus portatif encore que l'ouvrage de Loiseleur. C'est ce que j'exécutai sous le titre de Synopsis plantarum in Flora gallica descriptarum, Léman et Fr. de La Roche m'aidèrent dans ce travail de simple rédaction, et en quelques semaines, grâce à leur obligeance, je fis paraître ce petit volume qui para en partie au mal que la publication de Loiseleur aurait pu faire à la vente de la Flore française. Quant au fond même des deux livres, je crois bien pouvoir dire, sans être taxé de vanité, qu'il n'y avait aucune comparaison. L'ouvrage de Loiseleur, outre qu'il ne comprenait point de cryptogames, était, dans son ensemble , une simple compilation à laquelle il avait pu joindre quelques espèces de Corse que je n'avais pas connues. Ma Flore, au contraire, était un ouvrage original où j'avais presque partout modifié les méthodes et les caractères, et qui a obtenu un succès fort supérieur à celui que j'avais lieu d'attendre. Le Synopsis, tiré à qumze cents exemplaires, et la Flore, tirée à cinq mille, ont été épuisés en vingt ans. Je ne puis comprendre où ont pu se trouver en Europe cinq mille
individus disposés à donner deux louis pour un ouvrage dont le but semble borné aux plantes de la France ; mais il faut ajouter que c'était réellement le premier ouvrage élémentaire et pratique fait d'après la méthode des familles naturelles. C'a été la vraie cause de son succès, et il a eu l'honneur de populariser plus que tout autre la doctrine des rapports naturels.
La rédaction de la Flore française^ en m' obligeant à passer en revue les deux tiers des familles, avait fait naître dans mon esprit une foule d'idées sur la classification, aussi de cette époque datent réellement les opinions que j'ai plus tard, en 1813, développées dans la Théorie élémentaire. Elles étaient encore confuses et incohérentes dans ma tête, et pour les mûrir je sentis le besoin de m' occuper des familles étrangères que j'avais négligées. Je procédai à ce travail pendant l'hiver de 1805 à 1806, en rangeant cette partie de mon herbier qui était alors fort en désordre.
Ceci m'entraîna à étudier en détail la famille des Rubiacées. J'y découvris plusieurs genres nouveaux. Je soumis l'ensemble à une classification nouvelle, et je rédigeai sur cette famille un mémoire que je ne publiai pas alors, mais où il y avait plus de philosophie que dans mes ouvrages antérieurs, et qui suffisait à prouver combien mes idées étaient mûries. C'est dans ce mémoire que j'ai eu l'occasion de décrire un genre très-remarquable auquel je donnai le nom de Cmiera, en l'honneur de mon illustre et excellent ami George Cuvier. Je passai de même en revue, mais sans rien écrire, un grand nombre d'autres familles exotiques.