‹ MemoiresChapitre 38 sur 117 · COURSES AU JURA, AUX ALPES, ETC., AVEC BIOT ET BONPLAND · texte numérisé non relu

COURSES AU JURA, AUX ALPES, ETC., AVEC BIOT ET BONPLAND

Pendant que je reprenais du calme dans cette bonne vie de Champagne, je fus brusquement sorti de mon repos par quelques amis de Paris : Biot, Bonpland, dont les noms sufi^ent pour les désigner, accompagnés d'un jeune chimiste nommé Gresset, et de Thélème du Vaucel, beau-fils de Cuvier, vinrent visiter nos montagnes et s'arrêtèrent quelques jours chez mon père, qui les reçut avec son hospitalité accoutumée. Leur pétulance, leur gaîté, remplissaient la maison. Je me joignis à eux pour faire quelques courses dans le voisinage ; nous allâmes par le lac à Neuchâtel, afin de prendre la température de Feau devant cette ville, comme l'avait fait de Saussure, dont nous confirmâmes l'observation ; de là nous allâmes au lac et à l'île de Bienne, jouir d'un site charmant et rendre hommage à la mémoire de Jean-Jacques, puis nous revînmes visiter le Val-de-Travers. Je conduisis mes compagnons de course au Creux du Van ou du Vent, lieu très-remarquable du Jura, que j'avais visité bien des fois pendant mon séjour à Champagne et que je tenais à leur montrer. Ce Creux du Vent est un escarpement demicirculaire d'environ six cents pieds de hauteur, dans la partie de la chaîne du Jura la plus voisine du lac de Neuchâtel. De son sommet se présente une vue magnifique et bizarre, où l'extrémité du lac et la ville de Neuchâtel, le lac et l'île de Bienne semblent magiquement encadrés. Sa base est à la hauteur de la partie inférieure du Val-de-Travers. C'est par là que nous l'abordâmes. Au fond du Creux, qui a environ un quart de lieue de diamètre, est une métairie, et auprès d'elle une source remarquable par sa fraîcheur, car

son eau est dans le gros de l'été à deux degrés seulement audessus de zéro, d'où l'on peut augurer qu'elle sort de quelque glacière naturelle comme on en trouve çà et là dans cette partie du Jura.

Après avoir examiné ce lieu remarquable, nous nous disposâmes à gravir l'escarpement pour retourner à Champagne. Cette route devait nous montrer un pays très-pittoresque et nous épargnait un détour de près d'une journée. Il existe une sorte de fissure dans le roc par laquelle on peut monter et descendre : je l'avais passée plusieurs fois jadis, et je croyais la bien connaître. Nous nous mettons à herboriser dans le fond du Creux où se trouve le rhododendron et quelques autres plantes des Alpes. Distrait par ces recherches et un peu trompé par le brouillard, je crois prendre la fissure qui doit nous conduire au sommet et j'en prends une que les pâtres mêmes regardaient comme inaccessible. Lorsque nous sommes à peu près à moitié hauteur, nous nous trouvons devant un mur presque vertical et nous hésitons à continuer. Biot, Bonpland et moi étions en avant des deux autres, et fûmes les premiers arrêtés pM* cet obstacle ; nous tînmes conseil sur notre position diflScile et dangereuse ; nous étions sur une sorte de rebord escarpé où se trouvait tout juste la place de nous recevoir tous les trois. Après avoir bien examiné les lieux, nous reconnûmes la presque impossibilité de descendre sans risquer notre vie du point où notre imprudence nous avait conduits, et nous crûmes qu'il y avait moins de danger en continuant de monter, car on sait que dans les lieux très-escarpés la descente est plus périlleuse que la montée. Nous criâmes à nos deux compagnons restés en arrière de se garder de nous rejoindre et de retourner à Noiraigue, puis nous formâmes notre ordre de bataille. Chacun de nous devait monter en se soutenant aux pointes de rochers et même aux herbes ou arbustes qui sortaient des fissures ; il fallait tâter leur degré de force pour s'as-

surer quelles pouvaient soutenir le poids de notre corps, et alors on osait faire un pas en avant. Nous avions soin de ne jamais nous placer dans la môme ligne verticale, afin que si l'un de nous venait à tomber il n'entraînât pas la chute, c'est-à-dire la mort inévitable des autres. C'était sans aucun doute l'une des positions les plus dangereuses qu'il fût possible d'imaginer. Biot me grondait de l'y avoir conduit. J'avais, outre mon inquiétude personnelle, le remords d'être la cause d'un pareil danger. Quant à Bonpland, il n'exprimait qu une idée, c'était le regret de venir mourir sur cette taupinière du Jura après avoir gra^i sans accident le Chimboraço ! Cependant, à force d'audace et de persévérance, nous atteignîmes le sommet de cette redoutable muraille, et vraiment, quand je pense à la difficulté de notre position, je puis regarder comme un miracle qu'aucun de nous n'y ait péri, car un seul faux pas nous précipitait de cinq ou six cents pieds de hauteur sur des rochers entassés. A peine arrivés, notre premier sentiment fut de nous jeter dans les bras les uns des autres pour nous féliciter d'avoir échappé à un si grand péril.

Lorsque nous fûmes un peu calmés sur notre joie et notre émotion, nous nous mîmes à nous observer. L'un avait perdu un soulier, l'autre son chapeau ; tous avaient leurs habits déchirés et couverts de terre. Il était tard, et nous avions encore cinq lieues à faire pour gagner Champagne. Je connaissais assez bien la route pendant qu'il faisait jour, mais à la nuit nous entrâmes dans un chalet pour prendre un guide. Les bonnes gens qui s'y trouvaient, en écoutant le récit de notre aventure, étaient aussi étonnés que nous-mêmes de nous voir debout. Ils voulaient nous retenir à coucher, mais nous tenions à arriver le soir même. Il nous semblait que l'on devait sentir quels dangers nous avions*couru et que notre présence calmerait l'inquiétude de ma famille. Nous reprîmes notre route, et vers dix heures du soir nous arrivâmes chez mon père, harassés de fatigue

et dans un état de délabrement pitoyable. Nous fîmes frissonner mes parents du récit de nos aventures, mais le pathétique dans ce genre est toujours fort gâté par la présence, en bonne santé, des personnes qui ont couru les dangers dont elles se sont tirées. Le lendemain seulement arrivèrent nos deux compagnons qui avaient été fort inquiets sur notre sort. C'était de bon compte la seconde fois que mes herborisations dans les montagnes avaient failli me coûter la vie ! Nous en retrouverons une troisième aux Pyrénées.

Après avoir pris quelque repos à Champagne, j'accompagnai mes amis dans le reste de leur voyage. Nous allâmes d'abord admirer la belle source de l'Orbe à Vallorbe, lieu plus beau que Vaucluse, mais qui n'a jamais eu de Pétrarque. Nous visitâmes la vallée du lac de Joux et de là nous vînmes passer quelques jours à Genève, puis nous allâmes visiter la vallée de Chamounix qui était nouvelle pour mes compagnons et que je revis avec plaisir. Les soirées commençaient déjà à devenir longues, car c'était vers la fin d'août (1805) Nous employâmes la dernière à une petite orgie de vin de Champagne, déterminée par l'étonnement d'en trouver de l'excellent au pied du Mont-Blanc. Le lendemain, il nous avait procuré à tous les cinq un état singulier d'irritation aux doigts de la main et même du pied, de sorte qu'en touchant un objet ou en marchant nous éprouvions une sorte de crispation nerveuse désagréable. Cet état disparut cependant assez vite et ne nous empêcha pas de gravir le col de Balme, ravissante excursion pendant laquelle nous reprimes toute notre énergie. En passant à La Tour je vis ces amas de schistes noirs, réduits en poussière, dont on se sert au printemps pour saupoudrer la neige, dans le but d'en accélérer la fonte. Nous arrivâmes tard et assez fatigués à Martigny, et le lendemain nous allâmes au couvent du Saint- Bernard. Les bons pères ont tant de relations avec Genève que je croyais être au milieu de ma famille. Us nous reçurent à merveille. Nous y passâmes deux ou trois jours fort

occupés de botanique et de recherches physiques, puis nous prîmes tout d'un coup la fantaisie d'aller à Turin, pour vingt-quatre heures, et de revenir par le mont Cenis.

En exécution de ce plan improvisé, nous descendîmes sur Aoste à pied. Nous nous trouvions fatigués, Bonpland et moi, et nous cherchâmes dans l'antique cité d'Aoste une manière quelconque de nous faire voiturer jusqu'à Yvrée. Nos recherches aboutirent à trouver une sorte de cabriolet découvert qu'on nomme valantine dans le pays. Elle était bien délabrée et une des roues menaçait ruine : n'importe, nous faisons la plaisanterie de tirer au sort lequel sera du côté de la roue condamnée. Le mauvais billet m'échoit : nous partons, et sans cesse Bonpland me raillait sur ce que la roue allait casser, que je tomberais dans la poussière et lui sur moi ! mais il en fut autrement. D'abord une forte averse nous mouilla jusqu'aux os, et changea la poussière en une mer de boue : puis, crac, une roue casse, c'était la bonne ! Bonpland tombe couché dans la boue et je tombe si bien sur lui qu'en me relevant je n'avais pas une éclaboussure, tandis que lui était tout crotté : j'eus beau jeu pour prendre ma revanche. Nous fûmes obligés de laisser notre bagage aux soins de notre cocher qui loua une charrette à bœufe pour porter à Yvrée sa voiture et nos sacs. Nous allâmes à pied à la ville, où nous n'arrivâmes que de vive nuit.

Entrés dans le premier cabaret venu, il se trouve que c'était une petite auberge tenue par une bonne femme et deux servantes. Nous étions trempés à plaisir. Nous fîmes allumer un grand feu pour sécher nos habits ; nous priâmes ces femmes de nous prêter des vêtements, et nous voilà bientôt affublés, avec les éclats de rire qu'on peut juger i Alors nous envoyâmes quelqu'un à la porte de la ville attendre nos compagnons pour les amener dans cette admirable hôtellerie. Leur arrivée fut une \Taie scène de comédie, et je suis persuadé que cette soirée a fait époque dans la guinguette d'Yvrée. Ils étaient aussi mouillés que nous ;

on les aflPubla à peu près de même ; nous fîmes, ainsi masqués, un souper détestable qui nous parut exquis, mais que seulement les éclats de rire nous empêchaient de savourer. Nos effets étant arrivés dans la nuit , les deux servantes, que nous avions bien amusées, passèrent leur temps à les faire sécher. Le lendemain, nous louâmes une bonne voiture et partîmes pour Turin. Pendant la route, nous descendions tantôt pour herboriser, tantôt pour étudier la carpologie sur d'admirables grappes de raisins dont les vignes étaient couvertes et que les paysans nous laissaient cueilUr selon l'usage hospitalier de ces pays. A un certain endroit nous voulions descendre, mais notre veiturino fouettait ses chevaux à tour de bras et ne détournait pas seulement la tête de notre côté. D nous arrêta enfin à l'entrée d'un village, et nous assura qu'il avait vu des paysans ramasser des armes cachées par terre et se diriger sur nous. Il les avait évités par sa vitesse. Comme c'était, en effet, de cette manière que l'on dévalisait alors les passants dans quelques parties du Piémont, nous nous consolâmes des raisins que nous avions manques et nous arrivâmes sans encombre à Turin.

Mon seul but dans cette course improvisée avait été de faire la connaissance personnelle du botaniste Balbis, mon correspondant. Il se trouvait absent ! J'allai parcourir la ville, le jardin et quelques étabUssements, mais dès le lendemain mes camarades parlèrent de départ et je me joignis à eux. Nous nous fîmes mener à Suze et nous montâmes le mont Cenis à pied, par l'ancienne route, en herborisant. Nous vînmes coucher à l'hospice ; les rehgieux nous y reçurent, non avec l'hospitahté simple et patriarcale de ceux du Saint-Bernard, mais avec l'accueil de bons vivants charmés de voir arriver des gens gais et qu'ils supposaient capables de les vanter à Paris. Ils nous donnèrent un souper exquis en truites de leur lac, gibier de leur chasse, vin de Suze, etc., et la soirée se passa en contes gaillards.

C'était alors la vogue d'une méthode anglaise de faire sauter les mines sans bourrer la charge (qui cause souvent des détonations dangereuses), mais en remplissant le trou, par-dessus la poudre, de sable seulement. On travaillait alors à la route du mont Cenis. Il y partait chaque jour plusieurs centaines de mines, et rarement une journée entière s'écoulait sans qu'un mineur fût tué ou blessé. Nous trouvâmes l'occasion belle pour vérifier la méthode, et, si elle était vraie, pour rendre service. Nous nous décidâmes, avec la grande approbation des moines, à passer un jour au mont Cenis. Biot mettait surtout, comme physicien, beaucoup d'intérêt à ces essais. J'en mettais aussi par amitié pour M. Pictet qui avait fait connaître la méthode en France. Ayant fait connaissance avec les ingénieurs qui dirigeaient les travaux, nous passâmes la journée à faire faire l'essai dans divers ateliers. Partout les mineurs commençaient par se moquer de nous, et soutenaient qu'il n'y aurait aucun eflfet produit. Quelques-uns offraient sérieusement de rester sur la mine quand on y mettrait le feu; mais leur étonnement fut grand quand toutes ces mines chargées en sable non bourré sautèrent tout aussi fortement qu'à l'ordinaire. Les ateliers où l'ancienne méthode avait produit des accidents récents nous bénissaient ; les autres nous regardaient avec cette défiance des ignorants qui soupçonnent toujours quelque mal dans ce qui leur semble inexplicable. Notre journée se passa tout entière, et avec un vif intérêt, à faire ces expériences, et le soir nous revînmes au couvent harassés de fatigue et tourmentés de la faim, savourant

d'avance les truites des moines et leurs bons lits A la

porte nous trouvâmes nos valises jetées sur les escaliers extérieurs. Qu'est-il arrivé? un domestique nous dit fort paisiblement que le prince Jérôme s'étant fait annoncer, les pères l'ont chargé de nous dire d'emporter nos effets et de chercher gîte où nous pourrions ! On ne nous permit pas seulement de rentrer dans nos chambres pour recueillir nos

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petits effets, en un mot on nous mit à la porte ! Nous étions furieux. Ah ! mes bons pères du Saint-Bernard, vos figues et votre jfromage valaient mieux que les truites de vos confrères du mont Cenis, mais c'est vous faire injure que de leur donner ce nom de confrères !

Nous avions beau dire, il était presque nuit et nous nous trouvions à la belle étoile. Il fallut prendre un parti ! Bonpland nous avait quittés à la pointe du jour, parce que la veille au soir il avait vu par hasard un chiffon de papier qui lui avait fait soupçonner qu'une dame, dont il était amoureux, avait passé par le mont Cenis allant à Milan, et il s'était mis à sa poursuite. Biot, du Vaucel et Gresset, qui voulaient prendre la diligence dé Lyon, allèrent chercher gîte à son bureau. Nous nous fîmes des adieux succincts ! Hélas, je n'ai plus revu ce jeune du Vaucel ; très-peu d'années après il fut tué à l'armée d'Espagne. Pour moi, qui devais prendre le courrier de Chambéry, j'allai loger à la poste.

En y entrant, je trouvai l'auberge à la lettre remplie de ces ouvriers qui travaillaient à la route, tous grands gaillards, brûlés par le soleil, à crinière et barbe noire, à œil vif et féroce, déguenillés et ayant des figures de véritables bandits. J'avais été, depuis mon arrivée en Piémont, abreuvé d'une foule d'iiistoires de vols et d'assassinats, et je trouvais cette position d'autant plus désagréable qu'une noire maritome me déclara qu'on ne pouvait me donner qu'un lit dans un dortoir commun avec toute cette bande de sacripans, et encore que je devais être bien heureux si on n'en mettait pas un à côté de moi ! Je dressai sur-le-champ mes batteries : je commandai un souper aussi bon que la circonstance le permettait, puis je liai conversation avec ceux de ces ouvriers qui parlaient français et qui avaient l'air le moins rébarbatif, je leur parlai de nos expériences et de la sécurité que la nouvelle méthode donnerait aux ouvriers. Il y en avait quelques-uns qui avaient l'air de dire : mais si le danger diminue on diminuera le salaire; cependant la plu-

part témoignaient de la reconnaissance. Je choisis les deux meilleurs en apparence, et leur proposai de partager mon souper; ils acceptèrent avec joie; nous devînmes bons amis, et quand vint l'heure du repos j'en campai un dans un grabat à ma droite et l'autre à ma gauche, et m'endormis de tout mon cœur entre mes nouveaux amis, au milieu de tous ces lazzaronis à figures de spadassms. A la petite pointe du jour, on vint m'avertir du passage du courrier ; je sautai dans la chaise, vu que, couché tout habillé, ma toilette n'avait pas été longue, et deux jours après j'étais chez mon père sain et sauf !

Je me suis permis le récit un peu détaillé de cette course, non certes pour ce que j'y ai appris sur le pays, mais parce que mon but est moins de décrire les contrées que de raconter les petits incidents de ma propre vie. "^

Au retour de cette expédition, je m'arrêtai quelques jours à Genève. Nous revînmes ensuite à Paris par un froid trèsvif, et je repris ma vie accoutumée.

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