DEUXIÈME PRÉSENTATION A L'INSTITUT
A peine arrivé (c'était le 26 août 1806), je courus chez mou protecteur Desfontaines m'informer des chances que je pouvais avoir pour entrer à l'Institut. Il m'accueillit avec cette bonté qui ne s'est jamais démentie pendant sa vie entière, et me donna tous les conseils les plus propres à assurer la réussite de mes désirs. J'allai de là chez M. de Lamarck, pour lequel je venais de terminer la Flore française^ et qui parut mettre le plus vif intérêt à ma nomination. M. de Labillardière, ami intime de Desfontaines et pour lequel j'avais moi-même sollicité à la précédente vacance, était aussi entièrement dans mes intérêts. Je voyais donc trois membres de la section de botanique décidés à me présenter au premier rang, et MM. de Jussieu et Ventenat déterminés à porter M. Palissot de Beauvois. J'avais, de plus, dans le comité philomathique et la société d'Arcueil, des amis zélés, et parmi lesquels se trouvait toute l'élite de l'Académie ; je me croyais donc bien sûr de mon fait, mais je ne négligeai cependant aucun moyen de le rendre plus certain encore. Pour la forme (quoique les gens peu au courant de ces sortes de choses pussent croire que c'était l'essentiel) je rédigeai quelques mémoires à lire devant l'Aca-
* La fin de ce voyage n'est pas racontée. L'auteur alla jusqu'à Quimper, où il apprit la mort d'Adansoii. (Alph. de C.)
• Troisième si l'on compte l'indication par la section en 1799.
{Alph. de C.)
demie ; ce fut à cette occasion que je lui présentai (26 octobre 1806) mon mémoire sur les champignons parasites qui a été imprimé dans les Annales du Musée (Thistoire naturelle et plus complètement dans V Encyclopédie botanique^ au mot Uredo^ et celui sur les rubiacées (21 septembre 1806), dont je ne fis alors imprimer qu'un extrait dans les Annales du Musée. Ces deux mémoires furent accueillis avec faveur, et l'Institut en vota l'insertion dans les Mémoires des savants étrangers.
A ces travaux, qui avaient pour unique utilité de constater ma candidature et de donner à mes adhérents des motifs à faire valoir, je joignis la partie essentielle, les visites aux membres ; mais j'avoue que dans ce genre de travail je mis de la gaucherie : je n'osais demander à personne une promesse formelle, et je ne savais guère faire mon propre éloge sans rougir jusqu'au blanc des yeux. Mon concurrent me paraissait et a dès lors été jugé si faible, qu'il me semblait assez inutile de montrer ma prééminence. Je le dis ici tout franchement, parce que toute dissimulation à cet égard serait un mensonge de ma part. J'avais déjà publié Y Histoire des plantes grasses, celle des Astragales, la Flore française, le Synopsis, V Essai sur les propriétés des plantes et plusieurs mémoires de quelque importance. Beauvois n'avait fait alors ni la Flore d'Oware, ni le Prodrome de rEthéogamie, ni en un mot aucun de ses ouvrages qui, quoique médiocres, lui ont valu quelque célébrité. Il avait publié des mémoires absurdes contre la théorie d'Hedwig, et ayant été en Afrique faire la traite des nègres, il avait envoyé quelques plantes sèches à son camarade de collège, M. de Jussieu, qui voulait les lui payer en le faisant entrer à l'Institut, et qui de plus trouvait plaisir à en écarter, comme dévot, un protestant, comme ennemi caché de M. Desfontaines, un de ses élèves. Parmi les bizarreries de cett€ collision, il faut compter que M. de Jussieu poussait vivement le linnéen le plus décidé de Paris, et que tous
les linuéens soutenaient avec chaleur Pami le plus décidé des méthodes naturelles. M. de Jussieu trouva un puissant auxiliaire en M. Fourcroy, qui ne m'aimait pas, soit parce que je ne lui avais jamais fait la cour, soit parce qu'il me regardait, et avec raison, comme ami de M. Chaptal, qu'il détestait.
Ce fut Fourcroy qui me fit le plus grand tort en détachant Lamarck de mes intérêts. H avait une grande action sur lui, parce qu'il était alors directeur de l'instruction publique, et que M. de Lamarck , pauvre et chargé d'une nombreuse famille, avait grand besoin de lui. Lamarck résista d'abord avec conviction et en objectant qu'il m'avait lui-même offert sa voix. On lui persuada que cela l'engageait seulement à sa voix au scrutin, et que pour la présentation il pouvait bien mettre M. de Beauvois et moi sur le même rang. M. de Lamarck se laissa aller à le promettre et fut bieç embarrassé pour me le dire. La tournure qu'il prit fut assez plaisante : «J'ai réfléchi, me dit-il, que Beauvois a sur vous la priorité de date. — Je n'en disconviens pas, lui dis-je, et je reconnais même que, si nos travaux sont égaux, il mérite d'être placé avant moi. — Oh, dit Lamarck, vos travaux ne sont pas égaux ; les siens ne valent rien du tout. — Eh bien, lui dis-je, si vous pensez ainsi, quel est le mérite d'avoir publié plus tôt des ouvrages qui ne valent rien? — C'est vrai, disait Lamarck, mais enfin vous ne pouvez pas nier qu'il a la priorité ?» Je ne pus jamais le faire démordre de ce sot raisonnement. A la présentation, la section étant partagée entre Jussieu et Ventenat pour Beauvois, Desfontaines et Labillardière pour moi, la majorité fut faite par Lamarck, et on nous présenta ex œquo au premier rang.
Alors d'un côté les amis de Beauvois allaient dire partout : « Vous le voyez, les experts les déclarent égaux, c'est donc le cas de nommer le plus ancien;» de l'autre, mes amis indignés d'une telle parité ne se gênèrent point pour se mo-
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quer vivement de mon rival, et donnèrent par là quelque âcreté à notre rivalité. Le jour fatal arriva, et trois voix de majorité firent nommer Beauvois ! J'étais très-capot A cette époque le titre de membre de l'Institut était d'une importance extraordinaire pour tout avancement quelconque. Aussi longtemps qu'on en était dehors on semblait un amateur ou un commençant, et j'avais en particulier toujours fixé l'époque de mon élection à l'Institut pour celle où je ferais connaître les vues générales que j'ai dès lors développées dans la Théorie élémentaire. Je n'osais les publier avant dans la crainte qu'elles ne m'aliénassent mes plus zélés protecteurs, Cuvier et Desfontaines, que je savais ou leur être contraires, ou être disposés à les écarter sans examen. Quant au désappointement d'amour-propre qui accompagne souvent cette position, je dois dire que je n'en eus aucun. Il se fit dans la gent savante un mouvement si prononcé contre cette élection, que bien loin d'avoir perdu dans l'opinion, je m'aperçus très-vite que ma défaite m'avait rehaussé. On parla beaucoup plus de moi que si j'avais été nemmé ; toute l'élite de l'Académie : Laplace, Cuvier, BerthoUet, Chaptal, Haîiy *, etc., témoignèrent hautement leur estime pour moi, et la réaction alla au point qu'une foule de membres de l'Académie vinrent me faire visite et m'écrivirent en me qualifiant de collègue.