‹ MemoiresChapitre 42 sur 117 · VOYAGE DANS L' OUEST DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS L' OUEST DE LA FRANCE

Ce voyage devait être court, à cause de l'époque tardive (2 juillet 1806) à laquelle j'étais obligé de le commencer, et comme il offrait peu de chances de travaux botaniques importants, je ne pris avec moi ni compagnon ni jardinier, et m'acheminai seul par la diligence du Mans. Je traversai la fertile Beauce et la ville de Chartres. Je commençai, sept lieues au delà de cette ville, à trouver le système des Iiaies vives autour des terres, ce qui indique qu'on quitte un pays de moissons pour entrer daps un terrain entièrement consacré aux prairies. Avant d'arriver à Nogent, je remarquai une haie d'ulex qui indiquait l'approche de la région de l'ouest ; aux environs de La Ferté, je trouvai l'extrême limite des pommiers à cidre du côté du sud. En approchant du Mans on commence à trouver la culture du maïs, qui continue jusqu'au delà de La Flèche. Sa graine sert à nourrir les fameuses volailles du Mans, car il n'y a de volailles célèbres en gastronomie que là où le maïs forme la partie essentielle de leur nourriture (Bresse, Toulouse, La Flèche)- Cette culture est entièrement en dehors de la ligne tracée par Arthur Young, et j'ai eu bien d'autres occasions de voir le peu d'exactitude de sa carte géographique agricole *.

» Voyez Pièces jiMtificaUves, u* ix, et surtout le Bapport sur un voyage botanique et agronomique dans les départements de V Ouest, in-So, inséré dans les Mémoires de la Société d^affriculture du département de la Seine^ V. X, et réuni avec les autres rapports dans le volume intitulé : Bapports sur les voyages botaniques et agronomiques. Paris, 1813. (Alph. de€.)

* Le jugement est peut-être un peu sévère dans sa généralité.. La limite du maïs a probablement avancé vers le nord à mesure que ragricultare a fait des progrès , en particulier dans les années qui ont suivi le voyage de Young. (Alph.-de G.)

Je trouvai au Mans M. Desportes, jeune botaniste, que j'avais connu à Paris. Il me conduisit chez M. de Tascher, cousin de l'impératrice Joséphine, et chez M. d'Hercygny, qui avaient l'un et l'autre un petit jardin botanique et qui s'occupaient en amateurs des plantes du pays. M. d'Hercygny est à la tête d'une belle^manufacture de bougies dites du Mans ; je l'ai vue avec intérêt et j'ai appris dans sa conversation un fait curieux, savoir qu'on ne peut jamais blanchir complètement la cire provenant d'abeilles qui ont picoré sur les fleurs de la vigne, et qu'on blanchit très-bien, au contraire, la cire provenant des fleurs du sarrasin. Le Mans est placé très-près de la limite de la vigne, aussi paie-t-on beaucoup mieux la cire que les paysans apportent du nord où il y a du sarrasin et point de vignes, et on l'emploie seule pour les bougies fines, tandis que celle des autres districts sert pour les cierges et autres objets de cire jaune. On m'a assuré que jadis les fabriques du Mans vendaient annuellement 250,000 Uvres de bougies, mais qu'alors, depuis l'introduction des quinquets et la diminution du culte, elles étaient réduites au quart ou au tiers.

J'ai encore vu au Mans l'abbé Ledru qui avait fait le voyage des Antilles et des Canaries avec le capitaine Baudin, et qui m'a donné un bon nombre d'échantillons de ses. récoltes. Plus tard, j'ai consacré son nom en lui dédiant (sous le nom, peut-être mal fabriqué, de Dr usa) un genre d'ombellifères dont je lui devais la connaissance. J'ai aussi été voir un M. Maulny, vieillard qui a fait jadis une esquisse de la Flore du Maine, ouvrage incomplet et qui ne sera jamais éclairci, car l'herbier de M. Maulny ne porte aucun nom. J'ai parcouru avec Desportes les environs du Mans, qui ont un certain rapport de végétation avec ceux de Fontainebleau; mais je supprime tous les détails botaniques 6t agronomiques qui ont trouvé place dans mes ouvrages imprimés.

Je quittai le Mans par la diligence en société de trois

sœurs de la charité fort alanguées, dont une était remariquableraent jolie. Je me suis fort diverti de leur conversation, assez nouvelle pour moi. Nous avons traversé La Flèche, célèbre par ses poulardes et ses collèges, car, outre le collège des jeunes gens, il s'y est établi des pensionnats de jeunes filles pour profiter des maîtres du grand collège.

En approchant d'Angers, on commence à trouver le sol schisteux dont la couleur noire et la nature peu favorable à la culture rendent l'aspect assez triste. Cet effet est encoi-e plus prononcé dès qu'on entre dans la ville. Elle porte dans le pays le nom de inlle noire et le mérite. Elle est vieille et sombre. Ses rues sont la plupart étroites et tortueuses, le pavé et les murailles sont en schiste un peu ferrugineux ; la boue est de la même couleur. Les toits sont en ardoise. On a commencé à détruire les murailles qui ont servi à défendre la ville contre les Vendéens. Il en est résulté un agrandissement qui porte la population à trente, ou, dit-on même, trente-trois mille habitants.

Je commençai mes explorations d'Angers en allant voir M. Merlet-Laboulaie, directeur du Jardin botanique, vieillard vif, instruit et communicatif. Je n'avais aucune recommandation pour lui, et je fus reçu d'abord très-froidement, mais dès qu'il sut mon nom il m'accueillit d'une manière tellement aimable qu'entré chez lui à neuf heures du matin je n'en sortis qu'à neuf heures du soir ! Il avait sur sa table la Flore française et me dit sur cet ouvrage les choses les plus aimables. H employa une partie de la journée à me montrer le jardin de l'école centrale, les musées d'histoire naturelle et de tableaux, et me donna sur le pays une foule de documents. Il me procura enfin la connaissance d'un jeune homme, nommé Bastard, qui était son élève favori et qui me fut fort utile.

Dès le lendemain je partis avec lui pour aller visiter les environs de la ville. Nous parcourûmes les collines schis* teuses des environs de l'étang Saint-Nicolas, et je fus frappé

JEUNESSE. — PARIS. 17ÎJ

des rapports de cette végétation, d'un côté, avec celle des environs de Fontainebleau, de l'autre, avec quelques parties de l'ouest et du midi. Ces étangs servent à élever du poisson et à faire aller un grand nombre de moulins. Le lendemain j'allai avec M. Bastard et un pharmacien nonuné Guitet visiter les rives de la Loire et quelques lies de ce beau fleuve. Le terrain de ce côté du pays est un sable limoneux, humide et fertile. L'aspect en est frais et agréable. Nous avons été jusqu'au- pont de Ce, qui avait été coupé en deux endroits pendant la guerre de la Vendée et qu'on réparait alors. Nous sommes revenus en traversant un pays schisteux comme celui de la veille. On y trouve des espèces d'étangs, formés par les eaux pluviales, dans des cavités d'anciennes carrières. Ces cavités offrent souvent des îles flottantes, formées de végétaux plus ou moins aquatiques, notamment de sparganium, de typha, etc. Les lies ont ceci de singulier qu'elles commencent toujours à be solidifier par le milieu. Peut-être que les bords étant agités sont frappés contre les rives ? ou que les plantes les plus fortes se fixent au centre par leurs racines ?

Nous terminâmes cette course en visitant quelques-unes des carrières de schiste. Leur exploitation se fait par des compagnies de très-longue durée ; les assises sont d'environ neuf pieds de hauteur ; on enlève les pierres et les eaux au moyen d'un cabestan mu par des chevaux. Les blocs de pierre, arrivés en haut, y sont divisés en lames et équarris par des ouvriers différents de ceux qui les préparent dans le fond de la carrière. Ces deux classes se distinguent sous les noms d'ouvriers du haut et du bas. Ils ne se mélangent point ; ceux du haut sont plus honorés et mieux payés. Les enfants mâles sont, dès leur naissance, enrôlés dans la classe de leurs parents et reçoivent cinq sous par jour.

Je me suis fort occupé à Angers de recueillir des greffes et des plans de pommiers à cidre que j'ai expédiés à la pé-

17i LIVRE SECOND.

pinière du Luxembourg, et des instruments aratoires, destinés à M. Thouin. Par une économie mal entendue, je plaçai dans la même caisse les plantes sèches que j'avais recueillies et les outils. Ceux-ci ont fait leur métier, et à mon retour je trouvai mon herbier d'Angers presque réduit en poussière par l'action des mauvais voisins que je lui avais donnés. Heureusement, dans la suite, Bastard répara cette perte en m'adressant des collections assez considérables des plantes d'Anjou.

Après avoir consacré une journée à ranger ces divers objets et à visiter les hôpitaux et autres . établissements d'Angers, je suis parti avec Bastard pour aller, en herborisant, à Chalonne où demeure son père. Nous avons suivi les roches qui bordent la rive droite de la Mayenne, et j'y ai recueilli YEndoçarpon compHcatum que je u'ai vu gaère ailleurs. Chalonne est un bourg d'environ deux mille habitants, dans une jolie position ; j'y ai été bien accueilli par M. Bastard le père, et surtout par M. et M™e Leclerc, neveux des excellents Thouin, que j'avais aperçus au Jardin des plantes et qui m'ont témoigné une cordialité précieuse à rencontrer en voyage. M. Leclerc m'a mené voir dans la haie d'une de ses propriétés un cerisier croissant au sommet d'un chêne. Dans le pays on le regarde comme une greffe extraordinaire, mais ayant grimpé au sommet de l'arbre, je me suis assuré que les deux écorces ne coïncidaient pas et que le cerisier est très-probablement le produit d'un noyau qui sera tombé dans la cavité du cliène, y aura germé, et aura trouvé assez d'humidité pour s'y développer en un buisson de trois pouces de circonférence et de cinq à six pieds de hauteur.

Le 16 juillet je quittai mes hôtes de Chalonne et j'entrai dans la célèbre et malheureuse Vendée. Bastard m'accompagna jusqu'à Saint-Laurent, où j'avais expédié mon bagage et deux chevaux. De là je me dirigeai sur Chollet, voyant de tous côtés des traces encore flagrantes de la

guerre civile. Saint-Laurent et Jallaîs avaient été incendiés par les Vendéens, Chollet et Mortagne par les deux partis. Morta^e, en particulier, et la partie basse de Chollet étaient encore tout en ruines. Les métairies des environs avaient été brûlées et presque toutes étaient abandonnées, soit manque de moyens pour les rebâtir, soit parce que les propriétaires ne se retrouvaient pas ! La vue de ces désastres m'attristait l'âme et m'empêchait de faire aucune observation botanique. C'est dans ces villages qu'ont eu lieu les premiers rassemblements des Vendéens, aussi est-ce un des points qui ont le plus soufiert. Chollet continue, mais faiblement, son conunerce de mouchoirs qui se fabriquent dans les métairies environnantes. Entre Chollet et Mortagne on quitte le terrain schisteux et on entre dans un sol de granit grisâtre qui porte le nom de Grisou. Mortagne a quelques industries agricoles, comme par exemple la récolte des cantharides pour la pharmacie, mais surtout l'engrais des bœufs qu'on achète maigres en Saintonge et qu'on envoie gras du côté de Paris. On les engraisse avec du sarrasin, avec une espèce de grosse rave qu'on nomme naveau et surtout avec le chou mille-têtes^ excellente variété du chou cavalier qui est fort cultivé dans le pays. On se sert dans ce sol granitique, comme engrais, des ajoncs qu'on brûle et dont on enfouit la cendre, et de la chairie^ soit cendre qui a déjà servi à la lessive. Les genêts servent, soit comme engrais, soit comme fagots.

J'étais frappé, en traversant ces malheureux villages, de l'énorme quantité d'enfants qu'on y voyait courir ; je n'ai pu me procurer des états de population, car un des malheurs de la guerre a été la destruction des registres de l'état civil et d'un grand nombre d'actes particuUers, mais je suis porté à croire qu'il est arrivé ici, après la guerre désastreuse de la Vendée, ce qu'on avait observé à Marseille après la peste, savoir une augmentation notable dans le nombre des mariages et dans la fécondité de chacun d'eux.

J'ai quitté Mortagne dès le lendemain à quatre heures du matin, et me suis dirigé sur l'ancienne La Roche-sur- Yon, bourg absolument dévasté. et qu'on s'occupait à reconstruire sous le nom de Napoléon. J'ai traversé les Herbiers, déjeuné aux Quatre-chemins, dîné aux Ëssarts, tous lieux célèbres dans cette afireuse guerre de la Vendée. Les villages et les métairies avaient la même apparence de désolation que ceux de la veille, et le pays en général stérile, couvert de genêts et de bruyères, s'harmonise avec les tristes traces qu'une guerre civile alors récente montrait de tons côtés. Je fis treize lieues sur ,un cheval à trot rude et saccadé, qui me soumit à des épreuves multipliées, et j'arrivai vers quatre heures dans le singuHer chef-lieu de la Vendée. Il se composait alors de mines et de décombres entremêlés de quelques bâtiments restaurés ou bâtis à neuf, d'une auberge où logeaient les bureaux et les employés du département, avec une grange où se rendait la justice, et une caserne assez vaste où résidait un corps de troupes. De belles routes aboutissaient à cette façon de ville et complétaient sa singularité. On pouvait à volonté les regarder comme des plaisanteries, vu leur inutilité apparente, ou les admirer conune une pensée d'avenu- et de civilisation.

Je me hâtai dès le lendemain de quitter cet embryon de chef-lieu où il n'y avait aucune espérance d'obtenir des renseignements et je me dirigeai sur la ville des Sables-d'Olonne. A mesure qu'on approche de la mer, on voit les arbres diminuer en nombre et en grandeur, et l'aspect du pays devient celui d'une vaste bruyère. La ville ofire beaucoup de blé dans les alentours : on le moissonne à la faucille, en laissant le chaume long d'un pied. Sur ce chaume, on pose les javelles qui, en cas de pluie, sont ainsi à l'abri du danger de germer, méthode qui indique l'humidité du climat. Cette ville est bâtie sur un petit cap granitique entouré et recouvert de sable ; son port est un vaste bassin ovale, presque à sec à basse marée, et où l'on entre par une large

ouverture. On y compte environ cinq mille âmes, y compris le petit bourg de la Chaume, qui en fait partie quoique situé de l'autre côté du port. Ses principales industries sont la fabrication du sel et la pêche de la morue, qui sont maintenant fort diminuées ou abolies, et la pêche de la sardine qui dure encore, mais sur une faible échelle, car on n'en sale pas, on se contente de les expédier fraîches dans les villes voisines. Sables-d'Olonne a des rues étroites, des maisons basses, à toit plat (ce qui prouve qu'on craint plus le vent que la neige). Entre les maisons on a ménagé une petite ruelle d'un pied de large, bonne pour le passage des chats, mais qu'on a probablement pratiquée comme obstacle à la propagation des incendies. Les femmes ont en général une figure agréable et comme étrangère, un visage allongé, peu coloré, de grands yeux noirs, de jolies bouches ; elles vont presque toutes pieds nus. Leur tournure est élégante. On dit que cette ville est une colonie espagnole ou portugaise.

Après avoir visité les environs immédiats de la ville et étendu le cercle de mes observations botaniques, ma première course se dirigea vers la plage du bord de la mer. J'y fis une ample récolte des plantes propres à ces côtes de l'ouest. Je comptais prolonger cette herborisation fructueuse, quand je tombai près d'un petit poste de gardescôtes : le caporal bancroche qui le commandait me demanda mon passe-port ; je le lui présentai. Ce passe-port miavait été donné au ministère de l'intérieur, et me rappelant mon ancienne aventure de la forêt de Touques, j'y avais fait insérer la clause que j'étais chargé d'herboriser sur les bords de la mer. Mon caporal me soutenait que cela ne valait rien, que je devais avoir un passe-port du ministre de la marine. Il me fallut débattre avec lui la compétence des deux ministères ! J'avais beau lui dire : « Mais ne suis-je pas dans la France? N'étais-je pas occupé à herboriser ?» Je ne pus éviter d'être mis en arrestation et en-

Yoyé aux Sâbles-d'Olonne entre deux fiisiliers. Mes gardes étaient de bons diables qui se moquaient de leur caporal; ils s'intéressèrent à mes recherches et herborisèrent pour moi de tout leur cœur. Nous arrivâmes aux Sables les meilleurs amis du monde : à l'entrée de la ville je me remis entre eux deux comme un prisonnier et nous nous dirigeâmes vers la maison du conunandant, avec lequel j'avais dîné la veille chez un négociant (M. Ocher). Tout le long du chemin j'étais suivi par les gamins qui criaient : « En voilà encore un qui sera pendu ! » Cet agréable pronostic me fit connaître la cause de la sévérité du caporal : quelques jours auparavant on avait arrêté un homme qu'on disait espion et qu'on avait expédié sur Paris. Je disais aux gamins : « Non, je ne serai pas pendu, je vous demande pardon de ne pas vous procurer ce plaisir. » J'arrivai chez le commandant, qui avait peine à me reconnaître tout couvert de fucus, et en particulier de l'immense ulça bulboM, mais qui, en me remettant, rit beaucoup de ma mésaventure, et me donna un billet pour me permettre de parcourir son empire en sûreté.

Ma seconde herborisation fut dirigée du côté des marais salants. Je voulais en observer l'organisation et recueillir les plantes qui y croissent. Dans ce but, je portais sur mon dos un gros registre rempli de papier gris, destiné à recevoir les échantillons de ma cueillette. Après avoir herbor risé quelques heures, j'entrai pour déjeuner dans un petit cabaret bien rustique. A la fin du repas, je vis mon hôte s'inquiéter; il me conta que les saulniers, me voyant avec mon registre, m'avaient pris pour un employé des droits réunis, et que, furieux des impôts qu'on venait tout récemment d'établir, ils voulaient me faire un mauvais parti, et en effet ils entouraient la maison avec de mauvaises physionomies. Quand je sus que les soupçons étaient causés par mon malheureux registre, je priai l'hôte de me conduire vers les saulniers ; je leur montrai le corps du délit tout

rempli de plantes. Cette vue les apaisa ; nous nous séparâmes bons amis, et j'obtins quelques renseignements de ceux qui voulaient m'assommer un quart d'heure auparavant.

Après avoir bien parcouru les environs des Sables, je quittai cette ville avec le projet d'aller voir l'île de Noirmoutiers, mais le temps se mit à la pluie et je fus obligé de m' arrêter à Chalans une demi-journée. J'avais toujours avec moi quelque travail à faire pour les occasions où j'étais retenu dans un endroit sans rien à voir, et me suis trouvé bien de cette méthode; Le lendemam je suis venu déjeuner à Machecoul, premier bourg de Bretagne, souvent cité dans les chroniques des guerres de la Vendée. On y voyait encore bien des décombres produits par la guerre, car Machecoul a été pris et repris plusieurs fois par les deux partis.

Dès qu'on entre en Bretagne, on voit commencer la culture du sarrasin. Celle du mil est fort commune autour de Challans ; ses épis noirs et inclinés donnent aux champs un aspect assez singulier. En l'honneur de la pluie, je pris une petite voiture à Machecoul et j'allai à Nantes.

L'entrée par ce côté de la ville est singulière ; on traverse dans le faubourg Rouxeau sept ponts jetés sur autant de bras de la Loire. Je descendis chez M. de La Roche, mon ancien camarade, qui me reçut avec la plus franche hospitalité. A peine débotté, j'allai avec lui parcourir la ville qui est intéressante par sa construction, son ancienneté et son activité, et je fis une visite au seul botaniste du pays, M. Hectot, pharmacien et directeur du jardin naissant de la ville. J'eus avec lui une longue conversation sur la végétation du pays, dans laquelle j'appris bien des choses utiles. De La Roche ne revenait pas d'étonnement de la manière dont je soutirais une foule de faits à mon interlocuteur. J'avais réduit à une sorte de tactique l'art d'interroger : je ne suis point l'ordre que j'ai vu souvent recommandé par ceux qui ont

étudié cette méthode ; je questionne presque au hasard, et je continue mes questions tant que mon interlocuteur n'en paraît pas fatigué. Dès qu'il laisse percer un peu de lassitude ou d'impatience, je cherche une occasion de rendre quelque chose à mon tour, et je me mets à raconter quelque anecdote analogue au sujet, en ayant soin de la terminer par une nouvelle question qui entraine ma partie adverse à prendre la parole. De cette manière on peut tenir les gens bien des heures sur la sellette sans les trop impatienter, et je me rappelle que je soumis ainsi le brave M. Hectot à la question extraordinaire pendant trois heures. Le difficile, dans cette méthode, est pour beaucoup de gens de se rappeler ce qu'on a dit, mais mon heureuse mémoire m'en donne assez bien le moyen *.

J'allai faire quelques herborisations aux environs de Nantes. La première, faite avec M. Hectot et un de ses élèves, commença en remontant la petite rivière de l'Ërdre jusqu'à la Ducerie. Cette rivière est retenue par une écluse (avant d'arriver à la Loire) et changée ainsi en une sorte d'étang. J'y cueillis plusieurs plantes intéressantes, telles qu'un Exacum, que je décrivis alors sous le nom à^Exacum pusillum, mais que M. Desvaux a depuis établi comme une espèce, en me la dédiant sous le nom à'^Exacum Candollii, et une graminée élégante que j'avais déjà reçue de Fr. de La Roche, décrite et figurée sous le nom de Poa agrostidea, et que les botanistes ont depuis désignée sous le nom de Airopsis Candollii, Notre principale station fut la baie de la Verrerie, baie entourée de bois d'où découlent de petites sources, sur les bords desquelles croissent le Pinguicula lusitanica, le Campanula hederacea, le Sibthorpia .europœay

* En outre, Fauteur ne négligeait jamais son journal de voyage. Il y consignait jour par jour ce qu'il apprenait, et cela sans préjudice de longues lettres à sa famille. On ne peut trop s'en étonner quand on pense à la fieitigue de ses journées d'herborisation dans la campagne ou d'explorations diverses dans les musées, bibliothèques, jardins, etc. (Alph. de G.)

plantes propres à la zone occidentale de l'Europe. Les bords de l'Erdre sont frais, boisés, hérissés de rochers épars et ornés de petites métairies ; c'est l'un des points pittoresques des environs de Nantes, et je m'affligeais en entendant dire qu'on devait y faire un canal pour pouvoir aller en temps de guerre de Nantes à Brest, mais ce projet n'a pas été exécuté.

Ma seconde course fut dirigée du côté du Temple, où Bonaray indique son chêne nain. J'y allai seul, à cheval. Le pays n'ofire guère que l'aspect aride d une lande : j'y ai en effet trouvé le chêne nain, mais je l'ai reconnu sans hésitation pour le Q. Tozza, qui se présente sous divers aspects. Lorsqu'il croît sur les landes, où il est brouté par les bestiaux, il ne s'élève qu'à un ou deux pieds ; c'est le vrai Q. humilis de Bonamy : lorsqu'il croit sur le bord des haies et des fossés, où la terre est fréquemment remuée, il , prend une grandeur plus considérable et va quelquefois jusqu'à égaler le rouvre. Cette espèce, qui se trouve des Pyrénées à Nantes, forme un des arbres caractéristiques de la région de l'ouest.

Une troisième herborisation, faite avec MM. Hectot, Dubuisson et de Tussac, fut dirigée vers la Galissonière, à quatre lieues de Nantes, route de Chsson. M. de la Galissonière, revenant de l'Amérique septentrionale en 1750 environ, y avait semé un grand nombre d'arbres étrangers qui y ont bien prospéré et en font un lieu intéressant pour la botanique. J'y ai vu encore des tulipiers immenses, des tilleuls, divers chênes, des noyers d'Amérique, des cyprès distiques, des sassafras grands comme des cerisiers, etc. Cette terre a été vendue pendant la révolution à deux frères, MM. C, qui se la sont partagée et qui taillent et détruisent ces beaux arbres avec un vandalisme dégoûtant. En causant avec l'un d'eux, je cherchai à lui faire honte de ses dévastations, mais voyant qu'il n'était point sensible à ce genre d'argument, j'en trouvai un plus à sa portée : je lui fis le

compte du profit qu'il pourrait trouver à recueillir les graines et à soigner les boutures et les marcottes de ces arbres pour les mettre dans le commerce. Je le laissai dans les meilleures dispositions pour les sauver, mais je n'ai pu savoir s'il a tenu ces résolutions.

Dans une quatrième course j'allai, toujours avec M. Hectôt, remonter la rive gauche de la Sèvre. C'est dans les parties vaseuses de cette rive que j'ai trouvé VElatine hexandra, dont j'ai publié la figure et la description. Entre le Portereau et le Chaffaud, dans le parc de la Maillardière, j'ai vu le plus gros Magnolia grandiflora qui existe en France : il a vingt-cinq pieds de hauteur et un pied de diamètre. Il a été barbarement mutilé pendant la guerre de la Vendée, parce que, en raison de son nom populaire de laurier -tulipier, les deux partis en venaient couper des branches pour célébrer leur victoire. C'est cet individu que M. Merlet la Boulaie a eu en vue dans la note qu'il a insérée dans la nouvelle édition des arbres de Duhamel. Au Chafiaud, j'ai visité un petit Jardin botanique récemment fondé par M. Barbier. Ce pays est très-favorable à l'horticulture à cause de la douceur de ses hivers.

Les jours où je n'allais pas herboriser étaient consacrés à voir les fabriques et autres institutions de la ville de Nantes, et à visiter en détail l'herbier du bon M. Hectot, qui m'a fourni beaucoup de documents sur la végétation du pays. J'ai vu aussi quelques fragments de celui de M. de Tussac, amateur de botanique, qui venait d'arriver des Antilles. Ce fut, d'après mon journal, le 26 juillet 1806 que je le vis pour la première fois. Je cite cette date avec précision, parce qu'elle a pris quelque intérêt à la suite d'une mauvaise querelle que ce M. de Tussac m'a faite plus tard. Il me cita quelques faits de certains animaux qui se nourrissent indifférenunrat de diverses espèces de plantes, appartenant aux mêmes genres et aux mêmes familles. J'avais, deux ans auparavant (1804), publié la même observation dans mon Essai sur les propriétés

des plantes (page 18), mais je ne pris pas la peine de le lui dire. Lorsqu'en 1816 je publiai la seconde édition de mon Essaie M. de Tussac y vit un paragraphe à ce sujet, et sans faire attention qu'il se trouvait déjà dans l'édition de 1804, antérieure à son retour en Europe, il inséra dans le journal de botanique de son gendre, M. Desvaux, un article trèsinjurieux où il prétendait que je lui avais volé cette grande observation. J'aurais pu relever cette calomnie par le simple exposé des faits et des dates, mais je m'en suis abstenu pour rester d'accord avec mon principe d'éviter toute guerre de plume, et aussi, je dois l'avouer, parce que j'ai bien jugé qu'une telle attaque ne pouvait nuire à la réputation de probité littéraire que ma vie tout entière m'a acquise.

Cette station à Nantes fut pour moi agréable et instructive. J'y pris une idée des provinces de l'ouest; j'y recueillis assez de documents ; mais surtout je jouis beaucoup de la bonne société et de l'obligeance de mes hôtes. Après avoir mis mes notes en ordre et avoir expédié mes cueillettes à Paris, il fallut songer à continuer ma route.

Je pris une petite embarcation, qu'on nomme barge, pour descendre la Loire ; nous avions vent et marée contraires, de sorte que le voyage fut plus long qu'il n'aurait dû l'être. Forcés de nous arrêter au Buzay, je vins à pied jusqu'à Paimbœuf, gros bourg qui sert comme de port à Nantes. L'eau y est déjà un peu saumâtre, mais c'est plus bas, entre Paimbœuf et Saint-Nazaire, qu'on commence à trouver des varecs. En approchant de Croisic, on commence à voir le Scolymus hispanicus, VAtriplex HalimuSj etc. Les environs de Croisic ofiOrent beaucoup de marais salants. Les ouvriers qui y travaillent se nomment Paludiers. Leur costume est singulier, parce qu'ils ont plusieurs gilets superposés qui débordent les uns sur les autres et qu'ils n'ont en hiver qu'une simple culotte de toile. On approche ici de la limite des langues : le Pouliguen et le bourg de Batz par-

lent français, les villages de Roffia, Kergalé, etc., parlent bas-breton et les enfants n'y entendent point le français. Le Croisic est un joli petit bourg, avec un port et belles promenades plantées d'arbres : ceux-ci accusent l'incurie des habitants, qui prétendent que les arbres ne peuvent venir chez eux, et se contentent pour se chauffer des fumiers desséchés des animaux domestiques *.

Page 1