NOMINATION A MONTPELLIER
J'avais quitté MontjJellier très-satisfait de tout ce que j'y avais vu, et décidé à accepter la place de l'École si on persistait à me l'oflFrir à la retraite ou à la mort de Broussonet;
En route j'appris la mort de cet excellent homme et j'arrivai à Paris parfaitement décidé à refuser. Ce changement de volonté tenait à l'intérêt prodigieux que le voyage des Pyrénées m'avait inspiré. Je voyais tant de travaux curieux à suivre sur la géographie botanique et agricole que, persuadé de l'incompatibilité des deux places, je ne pouvais abandonner celle de voyageur. En conséquence, j'annonçai que je préférais garder ma place de voyageur. Cette résolution était loin d'être conforme à l'état de mes finances; elle était toute fondée sur ma passion de géographie botanique. Ma femme et sa famille, qui y trouvaient une certitude de ne point se séparer, y donnaient les mains, et je me mis à travailler avec ardeur à l'étude des matériaux recueillis dans mon voyage et à préparer mon second rapport.
Dès que ma résolution de refuser la chaire de Montpellier fiit connue, je reçus de M. Dumas, doyen de la faculté de médecine, des lettres instantes pour m'engager à accepter. Quoique sensible à ces démarches, je me défendais, en m'appuyant sur le désir que j'avais d'achever mon étude de la géographie botanique et agricole de la France. Alors il m'écrivit de nouveau pour m'oflfirir de me laisser nommer, que je toucherais le traitement, que je resterais à Paris et que je viendrais de loin en loin faire un cours ou même que je pourrais n'en pas faire du tout; je répondis que je n'accepterais jamais une place dont je ne voudrais pas remplir les fonctions.
Cependant MM. BerthoUet et Chaptal ne crurent paint devoir abandonner un projet auquel ils me faisaient l'honneur de mettre de l'intérêt pour la restauration de Thistoire naturelle dans l'École de Montpellier. Ils en parlèrent avec M. Cretet, alors ministre de l'intérieur, et celui-ci me manda auprès de lui; il s'enquit de mes motifs de refus ; je les lui expliquai avec d'autant plus de franchise que je l'avais souvent rencontré dans la famille Delessert, et que j'étais assez familier avec lui pour lui parler, non comme à un
ministre, mais comme à un homme qui me voulait du bien. C'était assurément l'individu le moins susceptible d'enthousiasme qu'on pût trouver; il rit beaucoup de ma passion pour la géographie botanique à laquelle il ne comprenait rien ; il me menaça de me retirer ma commission de voyageur en me disant d'un air bourru : « Croyez-vous que je continuerai à vous payer pour aller chercher des plantes ; c'est comme si je donnais 4000 francs à quelqu'un pour aller chercher un petit écu perdu dans toute la France. » Enfin, voyant à quel point je tenais à mes voyages, il finit par me dire : « Eh bien, choisissez, vous aurez les deux places ou vous n'aurez ni l'une ni l'autre. » Alors je lui représentai que la place de Montpellier, pour être bien faite, exigeait une résidence habituelle et que l'autre exigeait plusieurs mois d'absence. Il me dit qu'il se fiait à moi pour tout concilier, qu'il me donnait d'avance toutes les autorisations pour faire mes voyages à l'époque et de la longueur que je voudrais, et tous les congés nécessaires pour m'absenter. H n'y avait plus rien à répliquer, et je ne pus même m'empècher de sentir tout ce qu'il y avait d'obligeant dans sa démarche ; je lui déclarai en conséquence que j'acceptais la place de Montpellier.
Je pourrai donner encore une idée de la manière bourrue avec laquelle le brave M. Cretet disait les politesses et gâtait par la forme des idées qui avaient de la justesse. J'étais chez lui un jour de grand gala avec M. de Laplace, alors sénateur et fort en crédit. Celui-ci, voulant dire au ministre quelque chose d'obligeant sur mon compte, s'approcha de M. Cretet avec lequel je parlais et lui dit : « Monseigneur, vous nous jouez un mauvais tour en envoyant M. de Candolle à Montpellier, nous comptions l'avoir sous peu à l'Institut. » M. Cretet se retourna vers lui d'un air colère et lui dit: « Votre Institut! savez-vous ce que j'en voudrais faire de votre Institut? — Quoi donc? dit M. de Laplace tout ébahi du ton. — Je tirerais un coup de canon au beau mi-
lieu,» dit M. Cretet; je crus que M. de Laplace allait tomber à la renverse. « Oui, continua le ministre, je tirerais un coup de canon pour en disperser les membres dans toute la France. C'est affreux de concentrer à Paris toutes les lumières et de laisser les départements dans l'ignorance et l'oisiveté. J'ai tenu à envoyer M. de Candolle à Montpellier pour y porter de l'activité, etc.» Je ne pouvais être que flatté du rôle que je jouais dans cette scène, mais je ne pouvais aussi me défendre d'un rire intérieur à la vue des deux interlocuteurs.
Dès qu'il fut décidé que j'acceptais la place, la Faculté de médecine de Montpellier s'occupa à faire sa présentation; mais avant d'y procéder elle fit un petit sacrifice à son ancienne réputation : elle commença par me donner le diplôme de docteur de la Faculté de Montpellier, puis elle présenta M. de Candolle, de sa Faculté. Je reçus les deux actes à peu de jours de distance. La Classe des sciences de l'Institut me présenta aussi conune candidat ; j'y obtins l'unanimité des voix, moins un billet blanc ! Enfin ma nomination, datée du 15 janvier 1808, me parvint le 24 février.
Décidé à ne point me prévaloir ni des offres du doyen de l'École de ne pas résider, ni des autorisations d'absences illimitées que le ministre m'avait données, je fis sur-lechamp mes combinaisons et mes préparatifs pour aller à Montpellier aussitôt, pour m'y installer, faire mon cours et aller ensuite voyager. J'acquis les meubles que je pensais devoir emmener de Paris ; j'emballai ma bibliothèque et mon herbier, et vers la fin de mars je partis pour Montpellier avec ma femme, sa femme de chambre et mon fils âgé de dix-huit mois.
Le voyage fut heureux, excepté qu'Alphonse fat légèrement malade à Autun. Nous trouvâmes tant de sympathie pour notre inquiétude à l'hôtel de la poste, que dès lors je m'y suis toujours arrêté, même sans utilité, toutes les fois que j'ai traversé cette ville. Le reste du voyage n'ofi&it au-
cun incident remarquable. Je ne me doutais pas alors de l'importance que cet acte de ma vie aurait sur ma destinée. Dégoûté des intrigues et des cabales qui m'avaient écarté de l'Institut, je voyais avec joie que je leur échappais, mais j'espérais bien être rappelé sous peu par une élection qui me fixerait à Paris sans sollicitations de ma part. Je regrettais mes bons amis Desfontaines, Duméril, Cuvier, Delessert, etc., etc., mais je comptais bien revenir les voir chaque année. Je regrettais, surtout pour ma femme, l'habitation commune avec sa famille, mais nous nous consolions par l'espèce d'indépendance qui devait résulter de notre nouvelle position. Enfin, si je regrettais Paris et les secours que son séjour offre aux savants, je n'étais pas indifierent au plaisir de diriger un Jardin botanique, de former des élèves, de développer une institution longtemps négligée. Ainsi, à tout prendre, j'avais oublié toutes mes résistances et j'étais trèsdisposé à voir en beau ma nouvelle carrière. J'avais précisément trente ans; j'étais, par conséquent, dans l'âge de la force physique et intellectuelle ; je me fiais en entier aux chances de l'avenir.
viril. — Séjour à Moolpcllicr. — 1808 à 1816.