DIRECTION DU JARDIN BOTANIQUE
Les fonctions que j'avais à remplir à Montpellier étaient parfaitement conformes à mes goûts et à mes habitudes. Elles me fournissaient l'occasion d'employer utilement les connaissances que j'avais pu acquérir et, ce qui est au moins aussi précieux, elles me donnaient souvent des moyens d'instruction.
L'occupation qui me prenait le plus de temps était celle de directeur du Jardin. La surveillance d'un établissement de ce genre est un travail de tous les jours, pour en diriger les travaux, pour régler la comptabilité, déterminer la nomenclature des plantes, présider à la distribution des graines aux autres jardins, tenir le catalogue en ordre, entretenir la correspondance, etc. Sous quelques-uns de ces rapports, je trouvai rétablissement bien organisé; ainsi ce qui tenait à la récolte et à la distribution des graines était mieux combiné qu'à Paris. La culture, dirigée par un jardinier nommé Michel, très-actif et intelligent, ne laissait pas beaucoup à désirer; le soin des collections et des catalogues était confié à un abbé, ancien ami de M. Broussonet, qui au commencement m'aida en beaucoup de choses, mais ensuite ne voulut plus rien faire que me contrecarrer, et un beau jour décampa sans rien dire. Je fus blessé de ce procédé et
enchanté d'être débarrassé de lui. Je fis remplir ces fonctions par un brave pharmacien de la ville, nommé Pouzin, qui m'aidait fort activement, surtout dans les herborisations, et m'était très-dévoué. J'étais ainsi délivré des soins qu'exige la distribution des graines et des menus détails d'administration; mais j'eus beaucoup à faire pour le matériel du Jardin, pour la connaissance exacte des espèces et pour l'introduction de quelques parties de botanique agricole.
Le Jardin de Montpellier, le plus ancien de France, a été fondé sous Henri IV, grâce au zèle de Richer de Belleval. Dévasté sous Louis XIII, lors du siège de la ville, il fut rétabli une seconde fois par son fondateur. Celui-ci, qui ne songeait qu'à cultiver des plantes de montagnes, et à lutter contre la chaleur du climat plutôt que d'en profiter, avait placé le Jardin à l'endroit le plus septentrional et le plus froid de la ville, circonstance qui, pendant longtemps, a tendu à diminuer sensiblement sou importance. Depuis sa fondation jusqu'à l'époque de l'empire, ce Jardin, construit sur un plan gothique et bizarre, dirigé par les chanceliers de l'Université, qui n'étaient presque jamais botanistes, était resté tout à fait dans un rang secondaire. Lorsque M. Chaptal arriva au ministère de l'intérieur, il y fit faire des serres assez belles ; il fit restaurer la maison d'habitation et confia la direction à M. Broussonet, homme capable et instruit De cette époque, mais de cette époque seulement, le Jardin a pu commencer à remplir le but de sa destination.
Dès mon arrivée, je cherchai à continuer la restauration heureusement commencée par Broussonet; je fus secondé dans ce dessein, soit par M. Chaptal, qui abandonna au Jardin son traitement de professeur honoraire, montant à 6,000 francs, soit par la ville de Montpellier, qui, à ma sollicitation, consacra une somme de 60,000 francs à acquérir un terrain voisin (le jardin Itier) qui doubla l'éten-
due, soit par le gouvernement, duquel j'obtins d'ajouter une somme annuelle de 3,000 francs à celle que je recevais de l'École de médecine. Au moyen de ces secours, rétablissement se trouva doté de 13,000 irancs, outre le gage des principaux employés, montant à 5,000 francs. Jamais il n'avait été dans une situation aussi prospère, et je donnai tous mes soins à employer ces ressources avec une véritable utilité.
Sous le rapport matériel, j'ai profité des allocations dont je viens d'indiquer l'origine pour les objets suivants : 1^ j'ai fait abattre une foule de mauvaises baraques et de murailles inutiles qui encombraient le voisinage de l'École botanique ; 2^ j'ai fait redresser le mur de clôture du côté du chemin de Ganges, et obtenu la restauration de ce chemin, où la voiture de roulage qui apportait mon bagage de Paris avait versé à son arrivée ; 3° j'ai construit une serre chaude, dont la place était indiquée par les travaux antérieurs, et réédifié l'ancienne ; 4^ j'ai construit deux terrasses demi-circulaires qui ceignent TÉcole, établissent une sorte de régularité et ouvrent un passage pour aller au bosquet dans lequel la tradition place le tombeau de la fille de Young ; 5^ j'ai fait faire une plaque de marbre avec l'inscription Placandis Narcissœ manibus, pour cet endroit (elle n'a été placée qu'après mon départ, par Dunal) ; 6o j'ai fait faire un grand bassin, au point le plus élevé du Jardin, pour servir à la distribution des eaux ; j'avais préparé au-dessous la place d'un second bassin et d'une rocaille destinée à transmettre l'eau, mais je n'ai pas eu le temps de l'achever, et le tout est encore aujourd'hui (1839) dans l'état où je Fai laissé ; 7^ j'ai fait construire sur le chemin de Ganges une grille en fer, soit portail à voiture, dont le Jardin était privé ; 8^ j'ai rangé le Jardin de la Reine de manière à l'employer, non au service du professeur, mais comme pépinière de multiplication, de greffe et d'essai ; 9^ après l'achat du jardin Itier, j'ai ouvert une entrée sur le boulevard et
obtenu la cession au Jardin de la petite rue qui séparait les deux jardins; 10^ j'ai replanté l'École botanique dans l'ordre des familles naturelles et planté dans le même ordre l'École des arbres du nouveau terrain; ll^j'ai institué une sorte d'École agronomique, qui se composait d'une collection d'oliviers, d'une de vignes et de quelques enclos destinés aux essais de naturalisation ; 12^ j'ai transporté les collections dans un nouveau local où elles étaient plus à l'aise, et j'ai fait loger convenablement le conservateur, le jardinier et le peintre attaché à l'établissement; 13^ j'ai fait planter la rangée de peupliers qui masque le mur du chemin de Ganges , l'allée d'azédarachs, qui longe l'école, la rangée de julibrissins de la terrasse inférieure, celle de néfliers du Japon de la terrasse supérieure, etc. ; 14^ j'ai continué le plan d'ornement de M. Broussonet en faisant établir son propre buste et celui de Cusson; 15o enfin j'avais commencé à faire faire les étiquettes destinées à montrer aux élèves les noms des familles, genres et espèces de plantes cultivées, mais le temps m'a manqué pour achever.
J'avais espéré compléter mes plans en obtenant la réunion de deux morceaux de terrain latéraux au jardin Itier, qui nous auraient rendus possesseurs de l'île entière. Déjà j'avais obtenu du préfet (M. Aubernon) l'autorisation de traiter de ces achats, auxquels il avait destiné, en 1814, le reliquat des fonds de guerre qu'on croyait alors devenus inutiles, mais pendant cette négociation, l'arrivée de Bonaparte à Cannes et les événements qui en furent la suite firent appliquer ces fonds à des objets militaires, et le Jardin est resté jusqu'à présent, et sera peut-être toujours, privé de ses compléments naturels *.
Sous le rapport scientifique, j'ai fait en sorte de tirer du
* On a fini pourtant par obtenir cette acquisition, et le directeur actuel, M. Charles Martins, s'occupe dans ce moment des travaux qui en sont la conséquence. (Alph. de C.)
Jardin, soit par mes propres travaux, soit en encourageant ceux des autres, tout le parti qu'il me paraissait possible d'en tirer. Pendant plusieurs années j'ai donné un temps considérable à déterminer exactement les espèces cultivées. Ce travail est, on le comprend sans peine, la base de toute l'administration d'un Jardin botanique, car le classement des espèces, la cueillette des semences, et en un mot l'observation entière des plantes , lui sont subordonnés. Outre les résultats pratiques, je tirai de ce travail toutes les notes consignées à la suite du Catalogue imprimé en 1813. Je fis de plus un grand nombre de descriptions plus ou moins complètes des plantes rares ou nouvelles que je cultivais. Mon but était de publier un jour un ouvrage descriptif sur le Jardin de Montpellier, dans le genre de ceux qui ont été consacrés aux jardins de la Malmaison et de Navarre. Il était nécessaire pour cet objet et pour une foule d'autres d'avoir un peintre capable de représenter les objets d'histoire naturelle. Aucun n'existait alors à Montpellier. On me parla d'un maître d'écriture, nommé Node Véran, qui avait quelque goût pour ce genre de dessin ; je le fis travailler, et je vis qu'il serait possible d'en tirer parti. Je lui montrai et lui fis copier quelques dessins de Redouté et de Turpin, puis je le mis aux prises avec la nature, en le surveillant quant à la partie botanique. En peu de temps il se forma au point de remplir mon but. Je le fis d'abord travailler à mes frais, puis je lui donnai un logement, et je trouvai moyen, sur les fonds du Jardin, de lui faire faire une série de dessins ; mais comme il était lent, et surtout insouciant, au lieu de faire créer une place fixe, je lui payai les dessins à mesure qu'il les faisait, en fixant le maximum dans l'année. J'obtins de la sorte un certain nombre de dessins qui ont commencé, au Jardin de Montpellier, une collection analogue à celle que Gaston d'Orléans a jadis instituée et qui se poursuit au Jardin de Paris. J'espérais m'en servir pour la publication d'un ouvrage de luxe propre à
honorer l'établissement, mais les circonstances ne permirent pas l'exécution de ce projet.
Je profitai du dessinateur que je m'étais ainsi créé pour faire faire des dessins d'objets relatifs à mes propres travaux. Je commençai surtout, et j'ai continué depuis à Genève, une série de dessins destinés à représenter la germination des genres de plantes; j'en ai recueilli un assez grand nombre, et ceux que j'ai publiés dans mes mémoires sur la famille des légumineuses donnent une idée de l'intérêt de ces recherches qui ne peuvent s'exécuter que dans un Jardin botanique bien organisé.