ENSEIGNEMENT. ÉLÈVES
Les fonctions que j'avais à remplir à la Faculté de médecine étaient de deux sortes. Les unes, relatives à la botanique, se confondaient souvent avec la pjace de directeur du Jardin; les autres, relatives à la médecine, en étaient totalement distinctes.
Sous le premier rapport, j'eus surtout à organiser mes «ours, ce dont j'ai déjà rendu compte ; de plus, j'établis, selon l'usage, des herborisations à la campagne, méthode précieuse d'enseignement, parce qu'elle habitue les élèves à l'art d'observer, les met en rapport avec leur professeur et donne à celui-ci l'occasion de les connaître. Les environs de Montpellier sont très-favorables à ce- genre d'exercices, parce qu'ils sont de nature très-variée et contiennent un nombre considérable de végétaux différents. J'avais l'habitude de faire chaque semaine, pendant la durée de mon cours, une herborisation qui durait tout le jour. Deux à trois cents élèves m'accompagnaient, soit pour herboriser, soit pour se promener. J'emmenais avec moi un jardinier pour recueillir les plantes ou les graines utiles au Jardin, et un amateur, du pays, qui me servait de truchement avec les paysans, dont je n'entendais guère le patois, et qui
m'aidait à répondre aux mille et mie questions des élèves. Nous partions à cinq heures du matin; nous herborisions toute la matinée, et pendant ce temps je répondais aux questions, puis je réunissais les élèves autour de moi et leur expliquais collectivement les caractères des plantes que nous avions recueillies ; nous dînions ensuite en commun, très-frugalement, et nous revenions encore en herborisant. Il était rare que nous fussions rentrés avant six ou sept heures du soir. Je n'ai jamais connu de fatigue comparable à celle de ces journées où, indépendamment de la marche pendant douze ou quinze heures, sous le soleil ardent du Languedoc, il fallait répondre pendant toute la journée à des questions cent fois répétées, donner sans cesse des explications sur les points difficiles de la science, et exercer sur cette masse de jeunes gens la surveillance nécessaire pour être certain qu'il ne se passât aucun désordre ; aussi, en arrivant chez moi, je n'avais plus guère d'autre idée que celle de me jeter dans mon lit*.
Parmi la foule des jeunes gens j'en distinguais d'ordinaire quelques-uns à raison de leur intelligence. Je me décidai à les réunir chaque dimanche en une sorte de conférence et à leur faire faire, sous ma direction, quelques travaux d'histoire naturelle à leur goût et d'après la tournure de leur esprit. J'avais fixé à douze le nombre de ces élèves de choix et d'afiection. Il est sorti de ce petit corps d'élite quelques hommes qui ont plus ou moins marqué dans la botanique. Je dois mettre au premier rang Félix Dnnal, alors mon élève, ajourd'hui mon ami. Il était fils d'un banquier qui passait pour riche, et semblait disposé à suivre la même carrière, mais l'amour de l'étude l'entraîna : il entra à l'école et s'attacha surtout à la botanique et à moi. Ses succès forent aussi précoces que remarquables, et bientôt il devint
^ A la suite d'une de ces journées excessivement fatigantes, mon père prit une attaque de choléra-morbus sporadique assez grave.
(Alph.deC.)
mon aide de camp dans toutes les herborisations. D entreprit une monographie des Anonacées dont j'ai parlé, une du genre Solanum, qui eut un brillant succès et qui l'a fait nommer, encore jeune, correspondant de l'Institut. Dès lors il a fait celle des Cistinées pour le Prodromus, et plusieurs bons mémoires de botanique descriptive, philosophique et agricole. C'était un jeune homme de talents distingués, d'un caractère ardent, d'un cœur chaud, pour lequel je conçus très-vite une sincère amitié, laquelle dure encore et ne s'éteindra, je pense, qu'avec nous *.
Parmi les autres botanistes formés dans ces réunions, je puis citer : P Biria, Génois, doué de quelques talents, qui a fait pour sa thèse doctorale une monographie des Renonculacées assez médiocre, mais qui annonçait plus qu'il n'a tenu ; 2^ Dufresne *, qui fit aussi pour sa thèse une monographie des Valérianes, ouvrage qui est classé parmi les opuscules utiles à la science ; 3^ Elmiger ', da Luceme, qui a fait une monographie des Digitales ; 4'' Viguier, de Montpellier, qui a fait un bon travail sur les Papavéracées; et 50 CoUadon*, de Genève, qui a fait une monographie des Casses.
A ces élèves plus particulièrement voués à la botanique, je puis ajouter, avec satisfaction, Flourens, de Béziers, qui nous présenta quelques notes de physiologie végétale où il était aisé de reconnaître les indices d'un talent de penseur et d'écrivain. Je l'engageai, après ses examens, à se rendre à Paris et le recommandai à mon ami Cuvier. Il s'est assez distingué pour avoir été, encore jeune, nonuné membre de l'Académie des sciences , et même secrétaire perpétuel en remplacement de Cuvier; ses succès ont été un vrai sujet
* Félix Dunal, dont il sera souvent question dans la suite, a survécu à son maître. l\ est mort le 29 juillet 1856. Sa vie a été honorable et utile, mais troublée par bien des injustices et des chagrins. (Alph. de C.)
* Depuis médecin aux environs de Genève. (Id.) ' A été depuis landamman du canton de Luceme. (Id.)
* Docteur Frédéric Colladon. {Id.)
de joie pour moi, et je dirais presque d'orgueil si j'y avais eu d'autre part que celle d'encouragements donnés à temps. J'ai toujours dès lors conservé des relations amicales avec lui.
Ce fut parmi ces élèves intimes que je choisis les compagnons de mes voyages et courses botaniques ; ainsi, comme je lai déjà dit, Dufresne m'accompagna dans mon voyage aux Alpes du Dauphiné, et Dunal dans celui des montagnes d'Auvergne. Plus tard, je pris aussi parmi eux les compagnons de courses plus rapprochées. J'allai avec Dunal et CoUadon faire une course à Agde, dans le but spécial de m'assurer si les plantes des terrains volcaniques différent le moins du monde de celles des terrains calcaires, et nous nous assurâmes de leur identité. Nous allâmes aussi faire une excursion à la petite chaîne des Capouladoux, au Larsac et à Roquefort, pour y voir l'exploitation des fameux fromages. Nous en fîmes une plus considérable dans les Cévennes, les montagnes de la Lozère, de l'Aubrac et du Rouergue.
Dans cette course, je fis connaissance avec M. Prost, botaniste de Mende, qui m'a communiqué divers objets utiles au supplément de la Flore française. Après être partis le matin de Marvejols, nous nous perdîmes si biea que nous errâmes dans les montagnes sans trouver une habitation de toute la journée. Nous arrivâmes dans la ferme des Aldune, où nous demandâmes l'hospitalité. Elle appartenait à Bastide, celui qui depuis a été condamné à mort comme assassin de Fualdès. Ses fermiers, sûrement plus honnêtes que lui, ne nous reçurent pas d'une manière brillante. Ils n'avaient que du pain si dur que nous n'eûmes jamais la patience de le laisser infuser dans l'eau assez longtemps pour que nos dents et même nos couteaux pussent l'entamer. A ce régal paraissait aussi un vieux coq tué à l'instant et si dur qu'à peine nous pouvions le sucer. Nous fûmes obligés, malgré nos douze heures d'abstinence, de nous coucher sans
souper, et nous ne trouvâmes de nourriture que le lendemain à Espalion. Qu'on juge à quel point le dîner nous y parut exquis après trente-six heures de diète forcée ! Nous le prîmes dans une auberge dont l'hôte était avocat, usage assez commun dans l'Aveyron, et qui explique en partie la multitude de procès dont ce département est le théâtre. La cour royale de Montpellier, qui comprend quatre départements, est plus occupée par le seul département de l'Aveyron que par les trois autres réunis.
Les cours de botanique, l'administration et les herborisations n'étaient qu'une partie des devoirs que j'avais à remplir. Je devais, comme professeiu*, assister à mon tour aux examens et aux thèses des élèves. Ce devoir, qui m'enlevait une heure ou deux de la matinée plusieurs fois la semaine, était pour moi un des plus fatigants ; j'y sentais combien la médecine pratique était en dehors de mes études, et cependant je mettais du prix à remplir ma tâche d'examinateur avec conscience. Je cherchais à diriger par mes questions l'attention des élèves sur les parties des sciences physiques et naturelles qui se lient avec la médecine, et à combattre les doctrines, à mes yeux absurdes, que Barthez et son école avaient introduites à Montpellier. Sous ce dernier rapport, et quoique je ne fusse pas appelé à enseigner la physiologie animale, mon action a été de quelque poids. En général, il régnait alors à l'école une sorte d'indifférence dans l'esprit des professeurs. Aussi, quoique je fusse le moins médecin et le plus sévère de tous les examinateurs, j'avais le bonheur de voir que les élèves me savaient gré de l'intérêt que je prenais à leur instruction et me témoignaient en général beaucoup d'amitié et de considération. J'en eus souvent des preuves très-aimables. Un jour il y eut au spectacle un petit tumulte à la suite duquel trois étudiants furent arrêtés : leurs camarades prétendirent que cette arrestation était injuste ; le soir ils vinrent, fort animés, entourer la préfecture où il y avait un
grand bal et ils ne laissaient plus entrer ni sortir personne- Le préfet vint me confier son embarras et sa crainte de faire quelque esclandre. Je sortis de suite et je parlai aux jeunes gens assemblés autour de l'hôtel ; j'obtins d'eux de se disperser, ce qu'ils firent à l'instant en criant des vimt en mon honneur. Je remontai vers le préfet qui pouvait à peine croire à un succès si rapide : < Maintenant, lui dis-je, vous voyez que mon crédit sur les élèves est bon à quelque chose ; tâchez de me le conserver ; je n'ai rien promis, mais veuillez me rendre les coupables ! * H m'octroya ma demande et les étudiants redoublèrent de confiance en moi. J'aurai plus tard occasion de revenir sur mes relations avec eux.
Celles que je soutenais avec mes collègues étaient en général douces et faciles. Un seul, M. Baumes, était brouillé avec tous les autres et surtout avec M. Chaptal, mon protecteur et mon ami. J'évitais de le voir, ce qui n'était pas difficile, car il ne paraissait à aucune de nos réunions officielles et n'était jamais admis à nos dîners de corps. Ceux-ci, selon l'usage du pays, revenaient assez souvent et étaient animés par une gaité vraiment languedocienne. Il était rare qu'au second service on ne se mît à parler patois. Je l'entendais un peu, sans le parler, et mes confrères me savaient une sorte de gré de ne pas me gendarmer contre leur langue maternelle. Ces repas étaient très -remarquables sous le rapport gastronomique. Je parle ici du défaut mignon de Montpellier, et certes les professeurs de l'École n'en étaient pas exempts. Tous les traiteurs de la ville sollicitaient la pratique d'un tel jury dégustateur, dont l'approbation faisait leur réputation. Le secrétaire de l'École (Piron) soignait ces dinars comme une partie essentielle de sa tâche ; il nous valait beaucoup notre réputation de gourmands et de gourmets. L'École se réunissait chaque premier du mois pour régler ses comptes, et chacun recevait la part qui lui revenait sur les droits d'inscription et d'examen.
Lorsque cette part était un peu au-dessus de la moyenne, il y avait toujours quelqu'un qui disait : « Mais le prima mensis est bon! il faut dîner ensemble.» Chacun applaudissait, et l'École, dans ces jours-là, montrait qu'elle était digne d'avoir compté Rabelais parmi ses professeurs. Son portrait était suspendu dans notre salle ; sa robe, c'est-à-dire une robe faite à l'imitation de la sienne, décorait nos étudiants à leur dernier examen * ; son esprit trouvait beaucoup d'enthousiastes et quelques imitateurs dans nos rangs, et en vérité on sentait dans une foule d'occasions qu'on était dans la ville où il avait longtemps habité.
§ 18. NAISSANCE d'un SECOND FILS.
Au milieu de cette vie active, occupée, mon bonheur sembla s'accroître par la naissance d'un second fils qui eut lieu le 26 novembre. 1812. Nous donnâmes à cet enfant les noms de Benjamin-Charles-François^ les deux derniers étaient ceux de ses parrain et marraine, le premier pouvait passer pour un nom de fantaisie et était en réalité un hommage à mon excellent ami Benjamin Delessert. Je n'avais pas osé lui demander d'être parrain, parce que nous pensions devoir cet égard à nos grands parents; mais le nom de Benjamin m'avait séduit, comme celui qui se rattache le plus aux sentiments et aux idées auxquels j'attache du prix : le Benjamin biblique est le type de l'amour filial. Benjamin Franklin, Benjamin Rumford et Benjamin Delessert, représentent l'union des sciences et de la .philanthropie. lime semblait qu'en donnant ce nom à mon fils je le plaçais sous les meilleurs patronages. C'a été pour nous un plaisir bien vif que la naissance de cet enfant qui, tant qu'il a vécu, a annoncé les dispositions les plus brillantes, mais ce bonheur a été ensuite changé
* Je fus plus tard appelé à faire faire une robe de Rabelais, ce qui arrivait tous les dix à douze ans.
en un deuil profond et qui durera autant que nous ! Hélas, jouissons encore par le souvenir de ce temps heureux; les jours mauvais ne viendront que trop tôt dans mon récit.