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VOYAGE EN ANGLETERRE

Avant de continuer le récit de mes affaires de Montpellierj je dois maintenant raconter ce voyage en Angleterre, qui me fut très-agréable, et agit comme une espèce de calmant pour les agitations de l'année, comme un baume sur les blessures que j'avais reçues. Pour m'indemniser de la dépense qu'il devait me causer, je publiai une seconde édition de mon Essai sur les propriétés des plantes, et je préparai mon départ pour le mois de janvier 1816. Sachant peu ou point d'anglais, je fiis charmé de m'associer pour ce voyage avec M. Coquebert de Montbret, qui avait passé dix ans en Angleterre comme consul. Je savais que son âge et ses infirmités le rendaient pesant à la marche, mais je ne connaissais pas sa bizarrerie, et je comptais qu'en retour des courses que je ferais pour lui, il parlerait pour moi. Mon attente fut déçue : à peine arrivé en Angleterre, il ne voulut plus dire un mot d'anglais, et c'était moi, qui ne savais pas la langue, qui étais obligé de parler avec les domestiques par signes ou en quelques mots incohérents.

Nous partîmes en messagerie. A Calais nous nous embarquâmes sur un paquebot anglais. Le temps, assez tolérable au départ, devint bientôt contraire. M. de Montbret fut saisi du mal de mer en entrant dans le bâtiment, et resta couché tout le temps, avec des douleurs atroces. A mon ordinaire, je n'éprouvai aucune atteinte de ce mal. Vers huit heures du soir , nous arrivâmes en vue du port de Douvres, mais le vent était si violent que jusqu'au jour nous ne pûmes pas y entrer. Nous étions affreusement ballottés ; autour de nous, deux bâtiments de trans-

port, qui ramenaient en Angleterre les troupes sortant de France, furent jetés à la côte. Notre capitaine perdit la tête, et, dans ce moment critique, alla se coucher à fond de cale. Je crus dans cette circonstance, que tout le monde disait périlleuse, devoir avertir mon compagnon de notre position. Je le trouvai dans un état affreux, et lorsque je l'engageai à venir sur le pont, parce qu'on disait que nous allions périr, et qu'il serait mieux placé pour échapper, je ne reçus d'autre réponse sinon : « Tant mieux, je ne souffrirai plus, » mot qui donne une idée de ce que peut être pour quelques-uns ce mal si léger pour d'autres. Cependant un officier de la marine anglaise, embarqué par hasard sur notre bord, prit le commandement, et à la pointe du jour nous débarquâmes. Après quelques heures de repos, nous prîmes une voiture de poste qui nous mena coucher à Cantorbery, et le lendemain, dans le milieu du jour, nous entrâmes dans l'immense métropole de l'Angleterre.

Nous descendîmes à un petit logement que mon ami Marcet ' m'avait retenu près de chez lui (Store Street, n^ 4), et où nous nous trouvâmes fort bien. A peine arrivé, j'allai voir cet excellent ami. Lui et sa femme- m'accueillirent avec une bonté parfaite, et ils n'ont cessé pendant tout mon séjour de me le rendre agréable et utile. Aussi d'une connaissance un peu vague notre liaison passa bien vite à une amitié qui a duré autant que la vie du D^ Marcet, et que je conserve pour sa veuve et sa famille. Grâce à eux, je fis promptement connaissance avec un grand nombre de personnes distinguées, parmi lesquelles je citerai le marquis de Landsdowne, sir John Sebright, M. Malthus, le célè-

* Le docteur Alexandre Marcet, membre de la Société royale de Londres, né ù Genève, auteur d'ouvrages estimés de chimie. (Alph. de C.)

* M""* Jeanne Marcet , née Haldimand, auteur d'ouvrages élémentaires sur Féconomie politique, la physique et autres sciences, qui ont eu un grand succès en Angleterre. (Alph. de C )

bre économiste, sir Samuel Romilly, le jurisconsulte, Blake et Wollaston, chimistes, etc., etc. Marcet me conduisit le matin chez sir Joseph Banks : c'était le but de mon voyage, et sa maison a été celle où j'ai passé presque tout mon temps. Ce respectable vieillard, alors perclus par les suites de la goutte, se faisait rouler chaque jour dans son fauteuil jusqu'à l'une des salles de son herbier, où les habitués venaient causer avec lui. J'étais malheureusement mal placé sous ce rapport par mon ignorance de l'anglais. M. Banks ne parlait pas français, de sorte que nous étions réduits à nous dire quelques mots isolés, ou à nous servir d'interprètes. Malgré cette contrariété, je puis dire que j'étais assez bien avec lui. Il m'invita à sa jolie campagne de Spring-Grove et à ses soirées du dimanche, où il recevait tous les savants connus. Il mit son herbier et sa bibliothèque à ma disposition, et j'en profitai pour voir toutes les parties qui se rapportaient aux familles destinées au premier volume du Systema. Je venais chaque matin travailler de dix à quatre heures, et outre les ressources immenses que me présentait ce musée botanique, j'en profitai beaucoup pour connaître les botanistes anglais qui s'y rencontraient fréquemment.

J'avais aperçu à Paris sir Charles Blagden, secrétaire de la Société royale, et j'avais des lettres pour lui tie plusieurs de ses meilleurs amis. Je le trouvai chez sir J. Banks, et lui demandai la permission de les lui porter : « Non, non, me dit-il, je ne reçois personne chez moi (J'ai su que ses plus intimes ne savaient pas où il demeurait), et quand vous voudrez me voir, vous me trouverez tous les jours ici de deux à quatre heures; mais si je ne puis vous recevoir, je vous serai utile d'une autre manière en vous faisant connaître le terrain sur lequel vous vous trouvez. » Alors il passa avec moi en revue tous les botanistes anglais ; me peignit le caractère de chacun d'eux avec une exactitude que j'ai eu occasion de reconnaître; il m'indiqua la manière

d'être bien avec chacun, et de n'en choquer aucun. Après cette exposition, il finit en me disant : « Eh bien ! ce que je viens de vous dire ne vaut-il pas mieux qu'une invitation à dîner? » J'en convins sans peine, tout en trouvant la méthode originale.

Parmi les habitués de la bibliothèque de sir J. Banks, je dois, à tous égards , placer au premier rang M. Robert Brown ; il venait de publier son Prodromus de la Nouvelle- Hollande^ et m'en avait envoyé un exemplaire, ainsi qu'un certain nombre d'échantillons desséchés. Nous nous trouvâmes donc à peu près comme d'anciennes connaissances; il me reçut fort bien, me fit des politesses spéciales, me donna à dîner, me conduisit au Jardin de Kew, etc. ; je n'eus qu'à me louer de lui. Nous causions beaucoup botanique, et, malgré sa réserve extraordinaire, il m'apprit beaucoup de choses. Quoique nous fussions sur un fort bon pied, je dois avouer que sa manière d'être sympathisait peu avec mes goûts. Froid, ironique, réservé sur tous les sujets qu'il n'avait pas déjà pubhés, il ne m'inspirait , d'autres sentiments que l'estime de son talent, qui est très-remarquable. Comme nous sommes, de l'aveu de nos contemporains, les deux rivaux qui peuvent prétendre au sceptre de la botanique, j'ai fait tous mes efibrts pour rendre cette rivalité honorable : j'ai toujours pensé, écrit et parlé de Brown avec l'expression de l'approbation la plus complète; je l'ai reçu à loger chez moi quand il est venu plus tard à Genève, et si je n'ose me flatter d'avoir conquis son amitié, je me suis placé avec lui sur un pied qui en approche * .

* Ayant eu l'occasion de voir souvent M. Robert Brown, qui avait beaucoup de bontés pour moi, je suis certain qu'il était attaché à mon père autant que mon père à lui ; mais il faut convenir que les disparates de leurs caractères et de leurs manières étaient parfois risibles. Un jour, en particulier, Brown arriva, sans s'être annoncé, à Genève; dans le cabinet de mon père. Celui-ci fiit tellement surpris et ravi que, cédant aux impulsions démonstratives de son origine méridionale, retrempées à Montpellier, il sauta au cou

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Un autre habitué de l'herbier de Banks , était M. Salisbury. Il était brouillé avec Brown, et présentait le contraste le plus formel avec lui. C'était un homme d'esprit, vif et d'une pétulance extraordinaire, qui, par le physique et le moral, ressemblait plus à un Languedocien qu'à un Anglais. Il me prit vite en amitié, et me fit mille politesses, comme le font tous ceux qui n'aiment pas Brown et me font l'honneur de me regarder comme celui qui peut lui disputer le premier rang (et je pense bien que ceux qui ne m'aiment pas en font autant à mon égard avec lui). Salisbury m'amusait beaucoup par son esprit, m'instruisait quelquefois par ses conmiunications, mais je ne pouvais me défendre d'une certaine défiance quant à la justesse de ses observations botaniques et quant à son caractère. Il était brouillé avec Smith, comme avec Brown, et tout annonçait alors un homme difficile à vivre. Ma position entre lui et Brown était souvent délicate, surtout vis-à-vis du dernier, qui ne rendait pas à l'autre une entière justice. Salisbury avait acquis une jolie fortune en acceptant l'héritage d'un ami, à condition de prendre son nom. Comme lui-même n'avait pas d'enfant ni même de parent proche, il ne cessait de me dire qu'il comptait laisser sa fortune à quelque botaniste. La différence de nos âges, la conformité de nos opinions botaniques, et l'insistance qu'il mettait à parler de cet objet, me firent souvent croire que c'était une ofire. Je ne fis pas semblant de m'en apercevoir, pensant qu'elle n'avait rien de sérieux, et lors même qu'elle eût eu quelque base, ne voulant pas l'acquérir par le même moyen que lui, en reniant mon nom. Le fait a prouvé qu'il parlait sérieusement, car il a laissé sa fortune entière au botaniste Burcheil, qui n'avait aucune parenté avec lui.

J'eus encore occasion de voir chez M. Banks le D^ Sims,

de Brown. Jamais Anglais ne fit une figure plus piteuse dans une semblable occurrence. Pour moi, seul témoin, qui connaissais les idées britanniques, je restai d'abord stupéfait, ensuite je m'en amusai infiniment. (Alph. de C.)

alors rédacteur du Botanical magazine^ excellent homme, plus occupé de médecine que de botanique, et qui m'a reçu dans sa famille d'une manière fort aimable ; et M. Ker, homme bizarre, espèce de triple Hécate, qui jadis s'appelait Gawler, puis s'est appelé Bellenden, puis Ker, et a publié, sous trois noms, des opuscules botaniques. Il rédigeait alors, avec un certain talent, le Botanical register.

Après l'herbier de Banks, celui de Lambert tenait alors le premier rang : j'y fus admis avec beaucoup d'urbanité. M. Lambert était un homme de cinquante à soixante ans, qui paraissait très-bizarre, et devait une sorte de réputation plus aux dépenses qu'il faisait pour la botanique qu'à de véritables talents. J'ai trouvé bien des choses intéressantes dans son herbier, soigné alors par une vieille émigrée française. Lambert, qui parlait peu notre langue, venait se mettre à côté de moi quand je travaillais, et dès qu'il me voyait donner quelque attention à une plante, il me demandait d'un air jubilant : « New^^ » Il m'envoyait de temps en temps de petits paquets de plantes sèches, assez rares, et je lui ai dû, en particulier, quelques doubles de l'herbier de Chine de sir George Staunton.

J'ai dû aussi à M. Lambert la connaissance de M. Staunton, fils du voyageur, celui qui est cité dans le voyage de Macartney comme ayant, encore enfant, complimenté en chinois l'empereur de la Chine. C'était un homme obligeant, instruit et agréable ; par suite de sa connaissance, j'ai eu l'idée de consacrer à son père, sous le nom de Stauntonia, un genre de Chine, ce dont il parut touché. D me proposa de me présenter au roi George IV, mais quand je vis ce que cela me coûterait, je déclinai ce stérile honneur. Staunton me donna un dîner assez curieux. Nous étions une vingtaine. Tous, excepté moi, avaient été, une fois au moins, et plusieurs deux ou trois fois en Chine, et parlaient de Canton et même de Pékin comme nous parlerions de Paris ou de Londres.

Je fis encore connaissance chez Lambert avec le vieux Dickson, qui s'était jadis un peu occupé des cryptogames anglaises avec Menzies, celui qui avait visité la côte ouest de l'Amérique méridionale avec Herbert.

Outre les collections particulières, je cherchai aussi à voir les collections publiques en rapport avec mon but. Le Musée britannique me frappa par la richesse de quelquesunes de ses parties, comme par le manque d'ordre et de suite dans l'ensemble. Les herbiers y étaient relégués dans des pièces où le public n'entrait pas, mais où je fus admis par l'obligeance de M. Kœnig, ancien rédacteur des An^ noies botaniques^ que j'avais vu chez Salisbury. J'y parcourus les familles que j'étudiais alors, dans les herbiers de Plukenet et de quelques autres botanistes anglais; mais ce travail ne me fut pas d'une grande utilité. M. Brown me conduisit au Jardin de Kew, que j'admirai pour la richesse de ses collections. Le jardinier en chef, M. Alton, me donna un grand nombre d'échantillons des espèces qui se trouvaient en fleurs. Je vis aussi plusieurs jardins particuliers, tels, par exemple, que ceux de Lee et de Loddigess. Ce dernier me frappa beaucoup par l'emploi de la vapeur dans le chauffage des serres, que je voyais pour la première fois.

Les sociétés savantes qui se rapportaient à mes études, et auxquelles j'appartenais déjà comme associé, étaient la Société d'horticulture et la Société linnéenne. J'assistai à l'une et à l'autre avec intérêt, et malgré mon ignorance de la langue, je comprenais une bonne partie de ce qu'on y disait, parce qu'il s'agissait d'objets qui m'étaient familiers.

La Société d'horticulture, récemment fondée, était loin à cette époque du développement qu'elle a acquis depuis. Elle n'avait encore ni jardin ni collection, mais elle publiait des mémoires digues d'attention. Ses séances avaient de l'intérêt, parce que l'on y apportait des échantillons de fleurs et de fruits rares.

La Société linnéenne offrait moins d'exhibitions, mais des mémoires plus importants. Ces mémoires, lus le plus souvent par les secrétaires, et qui n'étaient que rarement suivis de discussions, n'avaient pas cependant l'intérêt qu'on aurait pu en attendre. Vers la fin de mon séjour à Londres, j'assistai à la réunion annuelle pour le jour de naissance de Linné. C'était un grand dîner dans une taverne ; après le dîner on porta des toasfs, et on fit des speeches, selon l'usage. Je fus un de ceux dont on porta la santé au dessert, et je devais répondre par un discours. Je ne pouvais le faire en anglais, i;nais je pris le parti de m'exprimer en français, en m'adressant au président (sir James Smith), pour le prier de témoigner de ma part à l'assemblée ma reconnaissance d'avoir été appelé à faire partie de leur corps et en général de la bonne réception qu'on me faisait en Angleterre. Je pris occasion pour dire que cette réception tenait à ce que les théories des rapports naturels avaient pénétré dans la Grande-Bretagne, et je les développai en abrégé. Le président, en me répondant, traduisit presque tout ce que j'avais dit en anglais. Je fus fort applaudi, c'est-à-dire on frappa fort sur la table d'acajou.

Enfin, je fus conduit deux ou trois fois par Marcet aux séances de la Société royale. Elles ont lieu dans la soirée, et sont disposées de manière à ôter tout intérêt. Les mémoires sont lus par les secrétaires avec la voix monotone de gens qui ne s'en inquiètent guère ; aucune discussion n'est ouverte sur aucun d'eux ; la présentation d'aucun objet matériel ne réveille l'attention. Les membres sont assis, comme des écoKers, sur des bancs qui regardent le président. Celui-ci a un grand chapeau tricorne sur la tête, et salue de temps en temps d'un air solennel, lorsqu'il arrive à proclamer un nouveau membre ou à remercier d'un hommage de livre fait à la Société. Pendant les lectures, les huissiers circulent dans les bancs pour offrir aux membres l'urne secrète où l'on vote pour ou contre les candidats

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Un autre habitué de l'herbier de Banks , était M. Salisbury. Il était brouillé avec Brown, et présentait le contraste le plus formel avec lui. C'était un homme d'esprit, vif et d'une pétulance extraordinaire, qui, par le physique et le moral, ressemblait plus à un Languedocien qu'à un Anglais. Il me prit vite en amitié, et me fit mille politesses, comme le font tous ceux qui n'aiment pas Brown et me font l'honneur de me regarder comme celui qui peut lui disputer le premier rang (et je pense bien que ceux qui ne m'aiment pas en font autant à mon égard avec lui). Salisbury m'amusait beaucoup par son esprit, m'instruisait quelquefois par ses communications, mais je ne pouvais me défendre d'une certaine défiance quant à la justesse de ses observations botaniques et quant à son caractère. Il était brouillé avec Smith, comme avec Brown, et tout annonçait alors un homme diflScile à vivre. Ma position entre lui et Brown était souvent délicate, surtout vis-à-vis du dernier, qui ne rendait pas à l'autre une entière justice. Salisbury avait acquis une jolie fortune en acceptant l'héritage d'un ami, à condition de prendre son nom. Comme lui-même n'avait pas d'enfant ni même de parent proche, il ne cessait de me dire qu'il comptait laisser sa fortune à quelque botaniste. La différence de nos âges, la conformité de nos opinions botaniques, et l'insistance qu'il mettait à parler de cet objet, me firent souvent croire que c'était une offre. Je ne fis pas semblant de m'en apercevoir, pensant qu'elle n'avait rien de sérieux, et lors même qu'elle eût eu quelque base, ne voulant pas l'acquérir par le même moyen que lui, en reniant mon nom. Le fait a prouvé qu'il parlait sérieusement, car il a laissé sa fortune entière au botaniste Burchell, qui n'avait aucune parenté avec lui.

J'eus encore occasion de voir chez M. Banks le D^ Sims,

de Brown. Jamais Anglais ne fit une figure plus piteuse dans une semblable occurrence. Pour moi, seul témoin, qui connaissais les idées britanniques Je restai d'abord stupéfait, ensuite je m'en amusai infiniment. (Alph. de C.)

alors rédacteur du Botanical magazine^ excellent homme, plus occupé de médecine que de botanique, et qui m'a reçu dans sa famille d'une manière fort aimable ; et M. Ker, honmie bizarre, espèce de triple Hécate, qui jadis s'appelait Gawler, puis s'est appelé Bellenden, puis Ker, et a publié, sous trois noms, des opuscules botaniques. Il rédigeait alors, avec un certain talent, le Botanical remisier.

Après l'herbier de Banks, celui de Lambert tenait alors le premier rang : j'y fus admis avec beaucoup d'urbanité. M. Lambert était un homme de cinquante à soixante ans, qui paraissait très-bizarre, et devait une sorte de réputation plus aux dépenses qu'il faisait pour la botanique qu'à de véritables talents. J'ai trouvé bien des choses intéressantes dans son herbier, soigné alors par une vieille émigrée française. Lambert, qui parlait peu notre langue, venait se mettre à côté de moi quand je travaillais, et dès qu'il me voyait donner quelque attention à une plante, il me demandait d'un air jubilant : « Neic > » Il m'envoyait de temps en temps de petits paquets de plantes sèches, assez rares, et je lui ai dû, en particulier, quelques doubles de Flierbier de Chine de sir George Staunton.

J'ai dû aussi à M. Lambert la connaissance de M. Staunton, iils du voyageur, celui qui est cité dans le voyage de Macartney comme ayant, encore enfant, comphmenté en chinois l'empereur de la Chine. C'était un liomme obligeant, instruit et agréable ; par suite de sa connaissance, j'ai eu l'idée de consacrer à son père, sous le nom de Stauntonia, un gem'e de Chine, ce dont il parut touché. Il me proposa de me présenter au roi George IV, mais quand je vis ce que cela me coûterait, je déclinai ce stérile honneur. Staunton me donna un dîner assez curieux. Nous étions une vingtaine. Tous, excepté moi, avaient été, une fois au moins, et plusieurs deux ou trois fois en Chine, et parlaient de Canton et même de Pékin comme nous parlerions de Paris ou de Londres.

L'herbier vint en Angleterre sans contestation. On a bien dit que le gouvernement suédois en eut du regret, et ce fat pour éviter son intervention qu'on avait traité secrètement du vivant de Linné fils, et qu'on expédia l'herbier immédiatement après sa mort; mais il n'y eut aucune tentative pour le reprendre. L'herbier arriva à Londres, et Dryander, alors bibliothécaire de Banks, en compara toutes les espèces avec les échantillons de Therbier de Banks, de sorte que ce dernier est presque aussi authentique que l'original * .

Le mérite de l'herbier de Linné est d'être la base de la nomenclature botanique. Il ne contient guère que six mille espèces; les échantillons sont, en général, uniques, pas très-grands et collés sur des feuilles de format in-4<> allongé; presque tous sont dépourvus de fruits; tous portent le nom que Linné leur a imposé dans son Species, mais il il a de loin en loin quelques traces de transpositions. Au moyen de certains signes on reconnaît assez bien ropinion réelle de Linné, mais on ne peut pas, sans un examen attentif, éviter toute erreur. Ainsi le Thlaspi peregrinum, quoique nommé par Linné, ne correspond point à sa description, et paraît le Lepidium chalepense, etc. On reconnaît à merveille que Linné a fait son ouvrage d'après ses échantillons, et l'on y retrouve l'origine de quelques erreurs qui sont dans ses livres. Ainsi, lorsqu'il dit que son Rubus japoniciis a la fleur blanche, c'est que dans l'herbier les pétales sont décolorés. Ainsi la description du Clematis sibirica, donnée par Linné, est inexacte, quant à la fleur, parce que la fleur conservée dans l'herbier est celle de la variété à fleur double de l'Ancolie. De pareilles erreurs ne peuvent se reconnaître que par la vue de l'herbier. Je profitai de l'accueil de M. Smith pour examiner les espèces qui se rapportaient aux familles traitées dans le premier volume du Systema.

* On sait que Thcrbier de Linné pparticnt maintenant à la Société linnéenne e ondres. (Alph. de C.)

J'étais alors occupé de mon observation que l'arbuste connu dans les jardins sous le nom de Corchorus japonicus ne pouvait rester dans ce genre, puisque ses pétales sont insérés sur le calice. Comme on n'avait cet arbrisseau qu'à fleurs doubles , je ne pouvais déterminer sa place, qui me paraissait être dans les rosacées. Je trouvai dans l'herbier de Linné la plante à fleur simple : elle confirma mon soupçon, et me prouva que cette plante devait former un genre nouveau, voisin des Spirœa, Smith approuva tellement cette idée, qu'il me pria de lui donner son nom, attendu que le Smiihia^ selon lui, était un mauvais genre, et surtout qu'il avait été fait par Salisbury, avec lequel il s'était brouillé depuis cette dédicace. Je lui représentai que le Smithia me paraissait digne d'être conservé, mais que je l'examinerais de nouveau, et que si je pouvais le détruire j'entrerais volontiers dans son désir. A l'examen, le Smithia me parut excellent, et je conservai son nom. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'à mon retour à Londres, SaUsbury, poussé par son antipathie contre Smith, me pressa vivement de conserver le nom de Gincko et non celui de Salisbury a ^ que Smith lui avait substitué. Je pus satisfaire le désir de Salisbury, parce que le nom de Gincko était le plus ancien et devait être conservé légitimement. Cette double demande de deux amis, devenus ennemis, me parut un épisode piquant de mes relations avec eux.

Smith, soit dans sa conversation, soit dans ses lettres, m'a souvent reproché de donner trop de poids aux droits de priorité, et professait qu'on peut changer les noms qui vous paraissent désagréables. Je restai dans l'opinion que j'ai toujours soutenue sur le respect dû à la priorité. C'était là notre seul débat, car, quoiqu'il ait toujours soutenu et adopté la méthode artificielle, il ne cessait de me dire que c'était par défiance des erreurs qu'il pomxait faire en parlant des rapports naturels, mais que dans le fond il était de mon avis.

La ville de Norvdch est une de celles où les sectes dissidentes ont le plus d'importance. Smith appartenait à celle des unitairiens et mettait beaucoup de chaleur dans ses opinions. Cette circonstance l'empêcha d'être nommé à la place de professeur de botanfque à Cambridge, je crois en remplacement de Martyn. Il en témoignait beaucoup de ressentiment, et parut heureux d'apprendre que les opinions du clergé de Genève penchaient plus vers l'unitairianisme que vers la Trinité. Il me fit faire connaissance avec M«*® Reeves, qui était très-zélée dans la secte, et qui se décida à envoyer son fils à Genève en raison de cette conformité \ Smith me mit aussi en rapport avec un quaker nommé Hitchen, qui cultivait un petit jardin presque tout consacré aux plantes grasses. Quoiqu'il ne parlât pas français nous nous entendions un peu, et j'eus du plaisir à vwr l'intérieur de sa famille. C'était au moment du mariage d'une des demoiselles Hitchen avec un jeune homme qui n'était pas de la communauté, et, selon la règle, elle devait cesser inmiédiatement après son mariage d'en faire partie. Les regrets du père et de la mère de se séparer spirituellement de leur fille avaient quelque chose de touchant dans leur simplicité. Cet aperçu de la vie intime d'une famille des Amis m'attacha à leur secte qui, à l'exception de cinq ou six niaiseries indifférentes au fond de leur croyance, me parait la meilleure de toutes les sectes.

Vers la fin de mon court séjour à Norwich, le docteur Marcet vint m'y joindre et nous partîmes ensemble pour Cambridge. L'aspect magnifique et moitié monacal de cette ville me frappa beaucoup, et l'organisation de l'Université me frappa encore davantage. Elle a conservé, ainsi qu'Oxford, les institutions du moyen âge comme pétrifiées ; on y

* M. Reeves, actuellement directeur de VEdihburgh Revieio, s'est montré un excellent ami de Genève et de ses anciens condisciples genevois. J*aime à penser qu'une partie de ses succès tient à la bonne éducation qu'il a reçue dans notre ville. (Alph. de C.)

retrouve une foule de détails qui tiennent au temps de la catholicité. Un certain nombre de collèges, richement dotés et ayant chacun une organisation spéciale, composent cette grande institution : c'est dans ces collèges que se donne l'instruction, et c'est dans les bâtiments universitaires que se confèrent les degrés, après des examens de pure forme faits par les professeurs royaux. Chaque collège dote un certain nombre de fellows, qui reçoivent une rente annuelle {dont la valeur varie d'un collège à l'autre), sous la seule condition de prouver un certain degré de pénurie au moment où on les élit et de ne pas se marier : ils ne sont astreints à aucun travail, mais plusieurs prennent des fonctions d'enseignement dans le collège et sont alors doublement rétribués; quelques autres voyagent aux frais du collège. Plusieurs profitent de cette aisance et de leur indépendance pour se livrer aux études. C'est ainsi que WoUaston vivait aux dépens de son fellowship. Les fellows et les étudiants portent un costume noir assez clérical, et comme leur nombre est immense, l'aspect de la ville en reçoit une apparence trèsextraordinaire.

Après avoir vu les principaux étabUssements, nous fûmes invités à dîner au Trinity Collège^ le plus grand et le plus riche de ces bizarres collèges. Notre dîner eut lieu dans une immense salle où l'on nous fit asseoir aune table située sur une estrade un peu élevée et réservée aux fellows. Le reste de la salle était occupé parles tables des étudiants. Le dîner fut court et médiocre. A peine l' eûmes-nous fini qu'on fit passer les fellows et les étrangers invités dans une salle supérieure où les étudiants ne sont pas admis, et où se trouvait, sous forme de dessert, une collation qui valait mieux que le dîner. Cette salle ofire un grand nombre de petites tables rangées en demi-cercle autour de la cheminée, et à chacune de ces tables se mettent deux personnes. Les places d'honneur sont celles des deux côtés de la cheminée ; celle de droite avait été ce jour-là décernée au gé-

néral Sébastian! et je fus mis à celle de gauche. La conversation s'établit entièrement en français et le général en fit les frais d'une manière fort intéressante. Ceux des fellows qui ne savaient pas le français, ou que cette séance n'amusait pas, se retiraient graduellement, et à chaque retraite les domestiques enlevaient les tables devenues inutiles et le cercle se rétrécissait d'autant. Nous prolongeâmes cette séance jusque près de minuit. C'était l'heure du départ du stage-coach ; nous y montâmes, et de grand matin nous nous trouvâmes de retour à Londres.

J'employai quelque temps à voir divers objets. Ainsi mon ami Marcet me conduisit dans un club politique qu'on appelait King of the clubs^ où j'eus occasion de voir plusieurs personnages célèbres, tels que Brougham, qui depuis est devenu lord chanceHer, sir Samuel Romilly, le marquis de Lansdowne et plusieurs autres qui m'intéressèrent fort. Il me conduisit aussi au Chemical club^ où je vis la plupart des chimistes. M. Blake, médecin et chimiste, excellent homme qui me fit beaucoup de politesse, m'invita un jour chez lui et me fit goûter un grand nombre de préparations faites avec divers fruits et par lesquelles il croyait imiter le vin. A chaque nouvel essai, je lui disais toujours : « Ce n'est pas du \în.'> Enfin, après m'avoir pour ainsi dire frelaté le gosier avec ces liqueurs, il m'en présenta une et je lui dis, à sa grande joie : « Ceci est du vin, mais je ne le connais pas du tout. * C'était du vin fait avec de l'eau-de-vie et des feuilles de vigne.

M. WoUaston , le membre le plus éminent du Chefnical clubj est un des hommes qui m'ont le plus intéressé en Angleterre. C'était un savant profond et doué d'une rare sagacité. Ses amis disaient qu'il ne s'était jamais trompé, et l'appelaient, en riant, le pape, à raison de cette infaillibilité. Il avait de la grâce, de la finesse, de la douceur dans la conversation, et se faisait remarquer par une grande variété de connaissances. Il a fait quelques beaux travaux

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sur la chimie, mais malheureusement il se laissait entraîner à une foule de recherches inutiles pour lesquelles il gaspillait son temps et la sagacité de son esprit. J'ai passé une matinée avec lui à examiner au microscope la neige rouge du pôle que le capitaine Ross venait de rapporter de son voyage, et j'ai trouvé de l'intérêt à voir travailler un homme aussi connu par son exactitude. Dans la suite, j'ai consacré mon souvenir en lui dédiant un genre de plantes.

Enfin, pour achever mon énumération déjà bien longue des personnes que j'ai connues à Londres, je dois ajouter que j'y trouvai la famille Lecointe, proche parente de ma femme et qui me reçut avec beaucoup d'amitié. J'y fis connaissance de M.^^ Jane qui, peu après, devint ma bellesœur. Je retrouvai encore à Londres un de mes plus anciens camarades, J.-L. Mallet, fils du fameux Mallet-Du Pan, qui s'était fait Anglais et qu'il me fut très-doux de revoir. Je vis aussi un autre camarade de collège, Ch. Lullin, et Al. Prévost, fils de mon collègue le professeur Prévost, qui était alors consul de Suisse et chef d'une grande maison de commerce. Il me rendit plusieurs services, et ce fut lui qui me fit voir le grand établissement des Docks qui m'intéressa vivement. Si j'écrivais une description de Londres, je pourrais parler de plusieurs autres institutions que j'ai été visiter, mais ces pages ne doivent contenir que mes propres mémoires, et je me hâte de revenir à leur véritable but.

Après deux mois de séjour, que la variété des objets et des hommes a rendus prodigieusement intéressants et que l'amitié de mes amis Marcet a sans cesse embellis, je me décidai à rentrer en France, et je vais raconter la suite de ma carrière.

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