COPIE DE LA FLORE DU MEXIQUE
Pendant la durée de ce cours, j'eus quelquefois roccasian de montrer, entre autres planches de botanique, les dessins du Mexique que Mocino m'avait confiés. Ils avaient été admirés, et deux dames (W^^ Tollot et M}^^ Sales), qui, l'une et l'autre, avaient un vrai talent de dessin, avaient choisi une des planches pour la copier, comme par une sorte de défi : cet incident de société porta l'attention sur la collection. A la fin du cours, je reçus une lettre de Mocino qui me disait qu'il avait la permission de rentrer en Espagne, mais qu'il n'oserait pas s'y présenter sans ses dessins, qui, dans le fait, appartenaient au roi, et qu'il me priait de les lui renvoyer. Quoiqu'il m'eût dit, à plusieurs reprises, me les donner, on comprend qu'il n'y avait pas à hésiter et qu'il fallait les rendre. Le bonheur voulut qu'au moment où je reçus cette lettre, M^^ Lavit, femme d'un de mes anciens amis, se trouvait chez moi. Elle avait un vrai talent pour l'aquarelle ; elle savait le prix que j'attachais à cette collection, et, poussée par ses souvenirs d'amitié, elle me dit sur-le-champ : « Mais ayant de renvoyer ces dessins, nous vous les copierons. — Vous voyez, lui dis-je, que d'après la lettre de Mocino et l'époque de son départ, il nous resterait à peine dix jours. Comment voulez- vous copier quinze cents dessins en dix jours! — Nous les copierons, répétait-elle avec enthousiasme. — Tout au moins, lui dis-je, en voyant cette ardeur, je serais heureux d'avoir la copie des plus remarquables. — Non, reprit-elle, nous les copierons tous. * A l'instant elle sort; elle court chez les personnes qui pouvaient aider au travail, comme artistes ou amateurs ; elle excite leur zèle, et dès le lendemain plusieurs vinrent m'ofirir leurs services de la manière la plus aimable.
Lorsque je vis cet entrain, je m'occupai immédiatement
de l'utiliser ; je fis la revue des dessins de Mocino, et je mis à part tous ceux qui représentaient des plantes bien connues, ce qui en réduisit le nombre à environ douze cents. Je fis placer chez tous les marchands de papier des modèles du format qui devait être adopté; je fis faire par les élèves de l'école de dessin, et sous la direction de leur msdtre, M. Reverdin, des calques du contour des figures, puis à tous ceux qui venaient ofirir leurs services, ma femme distribuait ou des dessins ou, s'ils le désiraient, des calques qui abrégeaient la besogne. Près de cent vingt personnes vinrent bénévolement offiir leur temps et leur pinceau ; la plupart étaient des dames de la société, mais il s'y trouvait aussi des artistes et bon nombre de personnes que je ne connaissais pas *. Les jeunes demoiselles se réunissaient pour travailler en commun. Je passais successivement ces ateliers en revue pour avertir les dessinateurs de ce qu'il y avait à faire dans le but d'abréger ou de reproduire bien fidèlement la partie botanique. La ville entière fut occupée de ce travail pendant une dizaine de jours, et le zèle qu'y apportaient toutes les personnes qui savaient manier un crayon ou un pinceau, était réellement touchant; quelquesunes ont copié jusqu'à quarante dessins et y ont même consacré une partie de leurs nuits. Un exemple donnera une idée de l'intérêt que le public prenait à cette entreprise. Dans les transports de feuilles qu'elle exigeait, un des modèles tombe, égaré, dans une promenade : une dame anglaise que je ne connaissais point. M™® Mostyn, le ramasse, présume que c'est un de ces dessins dont tout le monde parlait, le copie et me le renvoie avec la copie, en
* Parmi ces inconnus se trouvait Heyland. Ses essais d'amateur fixèrent l'attention de mon père, qui l'encouragea par de bonnes paroles, en lui prêtant des dessins à copier et en lui commandant quelques ouvrages à faire d'après nature. C'est ainsi que notre spirituel compatriote devint, de coiffeur, dessinateur, et l'un des plus distingués en Europe pour les analyses botaniques. (Alph. de C.)
me disant que si je suis content de son talent elle est prête à en faire d'autres. Son ouvrage était très-beau : je me hâte de choisir six dessins et de les lui envoyer, mais dans la presse où j'étais alors je me trompe de nom, et j'adresse à une autre personne, M™^ Musketier. Celle-ci n'hésite point, reçoit les dessins et les copie. Quand j'eus connaissance de cet incident, j'en renvoyai six autres à M™^ Mostyn, et j'eus douze dessins pour un qui s'était égaré.
Grâce à ce zèle, la collection de Mocino se trouva presque complètement copiée dans le terme prescrit. Les dessins dont je restais en possession ne valaient sans doute pas les originaux, mais ils avaient pour moi un prix tout particulier, comme preuve de l'intérêt de mes compatriotes. J'ai fait relier avec soin cette collection , j'ai rédigé une préface qui raconte en détail les preuves de son authenticité et la manière dont elle a été exécutée, avec les noms des personnes qui ont concouru au travail. J'espère que cet ouvrage restera toujours dans ma famille comme témoignage de ma reconnaissance. J'écris ces lignes au pied de la tablette qui porte les treize gros volumes rouges où sont renfermés les douze cents dessins que je dois à la bienveillance de pies concitoyens. J'ai souvent été dans le cas de les montrer aux étrangers qui sont venus voir ma bibUothèque, et toujours ils ont excité en eux des sentiments favorables à une ville dans laquelle on peut trouver un si grand nombre de personnes capables d'exécuter un pareil travail, et surtout d'y mettre un zèle aussi bienveillant. Lorsque je montrai cette collection à miss Edgeworth, elle fit une réflexion bien digne de la grâce et de la bonté qui la distinguent. Par un mouvement assez naturel, je cherchais à lui montrer surtout les dessins les mieux exécutés : « Non, me disait-elle, montrez-moi les moins bons, ce sont ceux qui prouvent que ces résultats sont dus à l'esprit pubUc et non à l'amourpropre »