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RETOUR MOMENTANÉ A MONTPELLIER

Peu de jours après l'achèvement de la copie des plantes mexicaines je partis pour Montpellier afin de remplir ma promesse d'y faire encore un cours de botanique, et dès mon arrivée je remis les dessins au bon Mocino, qui partit pour l'Espagne. Il était vieux , infirme, presque aveugle. Je vis son départ avec peine, mais la misère et le mal du pays le dévoraient. J'ai appris depuis qu'il était mort dans un petit village, et que sa collection avait été dilapidée ^ Il ne reste donc plus de toute la grande expédition commandée par le roi d'Espagne que la copie qui est entre mes mains et les quelques notes que j'ai pu extraire du manuscrit retiré des caves des Tuileries. J'ai fait usage de ces matériaux dans le Systema, le Prodromus et dans quelques mémoires spéciaux; j'y ai trouvé des détails utiles conune complément des ouvrages publiés sur la botanique mexicaine, ou pour aider à décrire les échantillons de plantes sèches de ce pays, que j'ai reçus dès lors en assez grand nombre.

J'arrivai à Montpellier le 1*^^* mai; j'y fus reçu d'une manière fort aimable par mes collègues et mes amis. Le calme était un peu rétabli, mais les haines de partis étaient loin d'être éteintes, et de temps en temps le tonnerre grondait derrière les nuages. Je me mis immédiatement à l'œuvre. Dunal m'avait meublé une partie de mon ancien appartement, m'avait prêté mon ancien domestique, qu'il avait pris à son service, et je me trouvai bien établi, mais comme passager et solitaire, dans cet appartement où j'avais passé en famille plusieurs années, et où j'avais cru longtemps que je devais finir mes jours.

* Si je ne me trompe, elle a plutôt passé de mains en mains chez des parents de Mocino qui n'en font aucun usage. La valeur scientifique de ces dessins a du reste beaucoup diminué depuis quarante ans. (Alph. de C.)

Je commençai mon cours aussitôt qu'il me fîit possible, et mes collègues, malgré ma démission donnée et acceptée, voulurent que je participasse aux examens et aux fonctions de professeur, comme si je l'étais encore. C'était une situation tout à fait illégale et exceptionnelle, mais que la bienveillance de mes confrères m'avait faite, et qui m'était douce par ce motif. Si je n'avais pas déjà pris tant de chaînes et reçu tant de témoignages d'attachetnent à Genève, il est probable que cette réception m'aurait entraîné à renouer les fils de ma vie languedocienne ; un incident qui est resté dans la mémoire de mon cœur tendit encore à rendre ce séjour agréable.

J'avais l'habitude d'aller tous les soirs finir la journée dans les maisons de mes anciens amis et d'y jouir de leur bonne société. Un soir je revenais, à onze heures, dans la rue solitaire et bordée de murs qui descend de la Brèche au Jardin, je vis plusieurs individus qui se rapprochaient de moi, me regardaient fixement, puis descendaient la rue; je ne savais ce que signifiait cet espionnage, et je commençais à craindre quelque mauvais coup ; j'hésitai un instant avant de m'enfiler dans une route étroite, mais je pensai que si c'était un guet-apens, on saurait bien me retrouver, et j'avançai sans crainte, mais non sans inquiétude. Au moment où je mets la clef dans la serrure de la porte extérieure du Jardin, huit ou dix individus, cachés derrière moi, se précipitent et forcent l'entrée. Je me récriai et voulus résister à cette invasion, comme à une violation de domicile; l'un d'eux se pencha à mon oreille, en me disant : « Monsieur, ne vous inquiétez pas, c'est une sérénade que nous voulons vous donner! — Ah ! parbleu, leur répondis-je, vous auriez bien dû parler un peu plus tôt. * En effet, à peine entré chez moi, je vis briller de tous côtés une foule de petits lampions qui éclairaient des lutrins, et une centaine de jeunes gens de l'École de médecine, armés de violons et d'autres instruments, me donnèrent une sérénade. Je descendis

me mêler avec eux et les remercier de cette marque d'amitié à laquelle j'étais très-sensible.

En dehors de mes devoirs de professeur et de directeur du Jardin, j'employais mon temps à travailler à la rédaction de la Statistique végétale de la France, dont j'ai déjà parlé, mais que je n'ai jamais achevée. Je finis mon cours assez brusquement pour éviter les explosions trop vives de l'attachement des élèves, et, dès le lendemain, je partis, avec le fidèle Dunal, pour faire une course à Aigues-Mortes. Notre but essentiel était d'y étudier la végétation de VÀldrovanda. Ce que j'en observai alors confirma le soupçon que j'ai exposé dans le Supplément de la Flore française (p. 599).

Je restai quelques jours encore à Montpellier, occupé à y revoir les amis que je devais quitter pour toujours. Ce dernier voyage avait mis du baume sur mon cœur; j'avais vu que les désagréments dé l'an dernier n'avaient laissé aucune trace parmi ceux dont l'opinion m'était précieuse. Je croyais avoir assuré l'élection de Dunal ! Je revins donc fort heureux de mon excursion. Je fis route jusqu'à Lyon, comme la précédente fois, avec mon collègue Prunelle. Nous trouvâmes à Avignon, dans la messagerie, un petit homme fort enveloppé dans son manteau et avec lequel nous liâmes conversation. C'était l'amiral Gantheaume, qui nous fit passer notre temps agréablement en nous racontant ses campagnes et en nous donnant le récit détaillé de la bataille d'Aboukir.

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