AUGUSTIN-PYRAMUS DE CANDOLLE A SA FEMME
Florence^ 1 1 août 1808.
J ai trouvé à Florence tant de choses à voir, tant de personnes à
connaître que j'ai été obligé d'y prolonger mon séjour. De plus, de Gérando '^ a mis tant d'amitié dans la manière dont il me reçoit que je suis un peu obligé de suivre ses idées et il a mis dans sa tête que je ne partirais d'ici qu'après la fête du io août. J'hésitais encore hier à partir aujourd'hui, mais comme il est tombé un peu malade, je ne voudrais pas le quitter dans ce moment; en outre, il prétend qu'il a besoin de moi pour un travail sur Tagriculture de la Toscane et je dois mettre beaucoup d'intérêt à faire ce qui peut lui être utile.
Si je n'avais pas l'impatience d'arriver à Genève et le désagrément de ne pas trouver de plantes, j'aurais ici une vie fort agréable. Je suis trèsenchanté de Florence et de ses habitants, dont grâces à ma position je connais l'élite avec facilité. Qjrando met tant de zèle à être utile à ce pays, à leur adoucir les maux de la réunion, qu'il y est généralement adoré : se présenter quelque part en son nom, c'est être sûr d*étre accueilli avec une faveur toute particulière. J'ai fait connaissance assez intime avec Pacchiani qui est un abbé, professeur de physique, amateur de tout ce qui est bon et beau, très-aimable en conversation et partaitement oisif. Il s'est établi mon cicérone et me mène voir les choses, les hommes et même les femmes distinguées de Florence. C'est avec lui que j'ai été voir et la fameuse galerie de Florence* et le Panthéon florentin, où sont les monuments élevés à tous leurs grands hommes, et l'Académie où se sont formés tant d'artistes, et la maison natale de Michel-Ange, ornée de ses ébauches et de l'histoire de sa vie peinte par ses disciples, et tant de bi-
I Elle était alors a Genève. (Alph. de C.)
^ M. de Gérando avait été envoyé à Florence pour organiser la Toscane en département français, lors de sa réunion. (Alph. de €•)
bliolhéques, d'hôpitaux, d'établissements célèbres. Mes matinées suffisent à peine à ce travail. A cinq heures je dîne avec Gérando, avec Camille Perrier, jeune homme fort agréable et bon à connaître qui vit avec lui, et avec M"® Protta, femme de mérite, qui est venue ici de Naples pourvoir de Gérando, qu'elle avait connu autrefois et qu'elle aime comme son fils. Tel est notre petit couvert qui a bien son mérite. Après dîner nous allons nous promener ensemble, et toujours avec un but, tantôt pour voir la maison de Machiavel, tantôt la fameuse église qui dans les guerres civiles ftit fortifiée et défendue par Michel Ange, tantôt pour visiter des manufactures, etc. De là nous revenons finir notre soirée au spectacle, qui est le rendez-vous de toute la bonne société. Je n'y ai pas encore écouté un air (et je n'ai rien perdu, car la musique est, dit-on, fort mauvaise), mais J'y ai connu tout ce qu'il y a de mieux dans la ville : telles sont Madame de Médicis, rejeton de l'illustre famille qui a tout créé en Toscane et qui est une des plus jolies femmes qui existent, la princesse de Montemilleto, aussi très-distinguée par son esprit, la famille Ricci qui est celle avec laquelle je me plais le plus. Quelquefois nous allons à la campagne jouir du frais ; nous partons à huit heures du soir et revenons à deux heures du matin : rien n'est beau comme ces nuits de l'Italie ; l'air y est si pur, si frais, d'une température si égale, qu'on en jouit avec délices. Nous avons été ainsi souper chez Madame Ricci ; chez le prince Corsini. L'autre jour nous y avons couché. Les chambres y sont peintes par l'Albane, car tout ici rappelle de grands souvenirs. J'ai passé hier la journée entière à Pozzolatico, chez Madame Ricci, et c'est une des journées les plus utiles et les plus agréables de mon séjour. Le fils est le premier agriculteur de ce pays. J'ai passé la moitié de la journée à parcourir ses fermes avec lui et à faire un cours de l'agriculture toscane. Sa sœur est la jeune personne la plus remarquable que j'aie rencontrée ; elle sait le français et le latin comme l'italien, entend les mathématiques, parle de tout cela sans fausse modestie, avec un naturel rare, et joint à ces talents un esprit trèspiquant. Dans la même maison vit Fossonibroni, le premier mathématicien et l'un des hommes les plus aimables deTItalie. On me traite presque en ami ddus cette maison où tu conçois que je me trouve fort bien. Je parle à présent l'italien assez couramment : chacun me fait compliment sur mon accent et sur mes progrés. — Voilà ma vie de Florence; elle ne ressemble guère à celle des Pyrénées et je crois que si tu as peur de quelque chose pour moi ce ne sera pas des rochers.
Florence, i3 août 1808.
Me voilà encore à Florence, ma bonne amie, et je ne sais vraiment quand je saurai me tirer de ce beau et bon pays. Chaque fois que je parie de partir, M. de Gérando me propose quelque nouvelle course à faire et je ne puis résister à cet appât... J*ai eu d'abord les fêtes de la naissance de Tempereur, qui ont été trés-brillantes. Le U j*ai été à un magnifique concert chez le prince Corsini, et le lendemain à un bal très-beau chez le gouverneur général, dans Tancien palais du roi. Toute la noblesse de Toscane y était en habits de gala et il y a dans ce pays tant de beauté, tant d*élégance et de goût que cette réunion était superbe. Lie palais était illuminé, une belle terrasse et vingt salons servaient de promenade ; le souper, où on voyait deux cents dames parées, assises à la même table, était un spectacle singulier : outre le coup d*œil, je m*y suis très-bien trouvé, parce que toutes mes connaissances de Florence y étaient. J'ai maintenant l'avantage de comprendre l'italien avec assez de focilité et je recherche les occasions de parler cette jolie langue.
A trois heures du matin je suis sorti du bal, par raison ; à cinq, je suis monté à cheval pour faire une tournée dans les montagnes, accompagné par mon fidèle Sieule et par M. Raddi * . J'ai été coucher au couvent de Valombrosa, situé dans un bois épais, au sommet d'une montagne. Les moines, quoiqu'ils ne soient pas payés pour aimer les Français, m'ont très-bien reçu en apprenant que j'étais professeur à Montpellier, et je t'assure que je m'attache à cette ville en voyant l'estime qu'on a pour elle à l'étranger. Valombrosa est une des plus belles positions de montagnes que j'aie encore rencontrées. Le contraste de mon souper d'aujourd'hui dans la petite cellule d un moine avec celui d'hier m'amusait beaucoup. Le lendemain j'ai gravi le haut de la montagne et je suis redescendu dans un pays triste, nu et stérile, où j'ai voyagé toute la matinée. Le soir j'ai été encore demander l'hospitalité k un couvent, celui des Camaldules. Ce sont des moines blancs, qui pour plaire au bon Dieu laissent croître leur barbe et rasent leurs cheveux. Ils ne m'ont point accueilli comme les premiers. Ils m'ont dit que depuis qu'on avait rogné leurs revenus ils ne faisaient plus l'hospitalité, mais quand je leur ai dit que j'étais conunissaire du gouvernement, ils m'ont fait autant de politesses que j'avais trouvé d'abord de mauvaise grâce. Ils me menèrent faire ma prière dans l'église,
< Zélé botaniste, qui a voyagé au Brésil. Mon père a écrit one notice tor loi.
(Alpb.deC.)
ce dont je m*acquitlai avec ferveur, car j'avais grande envie d'avoir à souper. Leur réception fut beaucoup meilleure qu'à Valombrosa, et je n'en ai conservé aucune reconnaissance , parce qu'elle était due à la crainte et à l'intérêt ; aussi en partant, afin d'avoir un prétexte de payer mon écot, je leur ai commandé quelques messes, ce qui, j'espère, va me sanctifier infiniment. De Camaldoli je suis venu à Arezzo, où j'ai trouvé un M. Camuccini, qui m'a fait faire une course charmante dans la vallée de Chiana. Cette vallée appartient à l'ordre des chevaliers de San Stefano, et il en est le directeur. Nous avons été d'une ferme à l'autre. A chaque station nous changions de voiture, et de cette manière j'ai vu en deux jours un pays vaste et très-curieux. J'ai poussé jusqu'au fameux lac de Trasimène, situé dans l'État du pape ; j'ai herborisé sur le champ de bataille d'Annibal, mais en voyant ce petit lac marécageux, je me suis bien rappelé l'épîtreau lac Léman, où, après avoir parlé des lacs d'Italie, Voltaire dit : mon lac est le premier. Celui de Montepulciano est ce que nous appelons en bon genevois une carpière.
La vallée de Chiana était autrefois un marais infect ; elle est aujourd'hui riche et fertile, et pour la dessécher le seul moyen a été d'y faire couler plusieurs petites rivières, en retenant leur limon pour élever le 6ol du pays. Après y avoir passé deux jours en admiration, je suis revenu à Arezzo, et de là j'ai regagné Florence en un seul jour, mais aussi j'y suis arrivé bien fatigué d'avoir fait vingt-deux lieues à cheval sans désemparer.
Rome, 30 août 1808.
Oui, ma bonne amie, c'est de Rome que je t'écris.... De Gérando m'a de jour en jour retenu à Florence ; lundi passé il m'a demandé encore de rester deux jours de plus pour aller avec lui à Prato, petite ville près ' de Florence, où il voulait faire une visite de manufactures ; je ne pouvais guère refuser, et en effet j'y ai passé une journée charmante et utile. J'y ai vu beaucoup de choses nouvelles pour moi quant à l'agriculture. Nous avons dîné chez un M. Pacchiani; pendant le dîner ou nous a chanté le Tasse, et nous avons eu un improvisateur qui a chanté des vers à l'occasion de la visite de M. de Gérando à la ville de Prato ; c'était le vrai genre italien. Au retour, de Gérando nous a beaucoup parlé de Rome et m'a fort pressé d'y aller ; il a fait la môme proposition à deux jeunes gens qui habitent avec lui, M. Camille Perrier, son ami, et M. de Champlouis, son secrétaire particulier : c'était, tu l'avoueras, une occasion bien séduisante d'aller à Rome et d'y aller en bonne société. Je n'ai pas su y résister, et cepen-
dantr j'en ai aussi des remords : je tâcherai de regagner le temps perdu eu supprimant une partie de la fin de mon voyage. Puisque c*estM. deGérando qui me Ta non-seulement conseillé, mais qui m'y a presque forcé, il arrangera tout cela avec le ministre * . Enfin, que te dirai-je, le diable m'a tenté pour venir dans la ville sainte, et m'y voici. Nous n'avons été
voir que le temple de Saint-Pierre, mais c'est assez pour un jour
L'avant- veille de mon départ de Florence, j'ai appris, par M. de Gérando, la mort de Ventenat*, et en me rappelant la sensation que m'avait causée, il y a deux ans, une nouvelle analogue reçue à Quimper, je me suis applaudi de la philosophie que j'ai dans l'intervalle acquise à mes dépens. J'ai sur-le-champ écrit à Duméril pour lui dire que je me présentais et lui donner mes instructions. Je suis bien résolu à ne pas m'inquiéter le moins du monde de ce qu'on fera. Si je suis nommé, j'en serai bien aise, si je ne le suis pas j'ai mes consolations toutes prêtes. 'je passe ma vie paisible entre Montpellier et Genève ; je travaille avec activité à mon grand ouvrage, et si je ne me fais point d'illusion, je ferai un jour rougir l'Institut de ses injustices, et placé à la tête d'une des grandes écoles, j'y mettrai tant de zèle, que je me ferai un nom et une école malgré lui. D'ailleurs le sort de notre vie serait au moins fixé, et je t*avoue que je suis las de tant d'incertitudes ; ainsi, tout bien considéré, je suis décidé à voir le bon côté des deux événements et à en regarder i*issue comme s'il s'agissait d'un autre. Je m'estime heureux d'être absent, parce que je ne verrai pas de prés toutes les petites intrigues et les petites calomnies et les petites trahisons. Je vous engage tous à mettre à la chose la même philosophie, ou si vous aimez mieux, la même indifférence. Je n'en attends 1 issue que comme celle d'une expérience faite sur la oature humaine, et s'il fallait parier, je gagerais contre mon élection. Adieu, ma bonne amie. Adieu, mon Alphonse. J'embrasse père, mère, frère, sœur, et suis bien impatient d'être réuni avec vous tous.
< Rome était occupée par les troupes françaises, comme à présent, mais na faisait pas encore partie de l'empire. C'était une petite irrégularité pour le voyageur du gouvernement de sortir du territoire qu'il avait pour mission de parooarir. Il ne resta que huit jours à Rome. (Alph. de C.)
s Cette lettre que je n'avais pas lue quand je corrigeais les épreuves de la page 197, m'a fait apercevoir d'une erreur échappée à mon père : c'est en Italie et non a Genève qu'il avait appris la nouvelle vacance à Tlnstitut.
(Alph. de C.)
Rorae, A septembre 1808.
Je t'ai écrit il y a trois jours par la poste, ma bonne amie, mais j'apprends que les lettres d'ici vont passer par Paris avant d'arriver à leur destination, de sorte que je crains de t'avoir innocemment laissée longtemps sans nouvelles. Aujourd'hui, j'écris par l'estafette, et j'espère être plus heureux. Quand tu recevras ma première lettre de Rome, tu sauras quand, comment et pourquoi j'y suis venu ; mais pour ne pas me répéter, je ne le dirai pas aujourd'hui. Je t'écris à la hâte, et je ne veux te parler que du plaisir que j'éprouve à voir ce pays. Plaisir, ce n'est pas le mot, c'est plutôt de l'intérêt. La moindre pierre y rappelle un souvenir, y excite une comparaison plus souvent triste qu'heureuse. J'y pense à toi cent fois le jour, et voudrais plus que jamais t'avoir à mes côtés. Tu aurais bien des jouissances, mais je dois ajouter tu y trouverais les mômes désappointements qu'à Paris, des masures devant Saint-Pierre, des rues sales et tortueuses, des cabarets dans le temple de Vesta, des moines sur le Capitole, à chaque pas se rencontrent des contrastes choquants ou ridicules, mais tout cela se rachète par tant de beautés qu'on passe aisément sur le reste. J'ai passé une matinée à jamais digne de souvenir à visiter les ruines de l'ancienne Rome. Suis-moi sur le Colisée, promène-toi avec moi dans le Forum, dans le palais des Césars, sur le Capitole, viens avec moi à ce délicieux Tivoli, où j'ai passé ma journée d'hier, tantôt admirant la magnificence du paysage, tantôt visitant les maisons d'Horace, de Mécènes, de Properce, de Tibulle. Us y ont chanté leurs maîtresses et leurs amis ; moi j'y ai pensé à celle qui est l'une et l'autre, mais je n'ai pas osé t'y faire le moindre quatrain par respect pour leurs noms. Si tu veux voir le revers de la médaille, lis l'ouvrage de M. de Bonstetten : il est vrai à faire frémir. Adieu, ma bonne amie. Ma première lettre sera de Florence pour mes parents, que j'embrasse du fond du cœur. Adieu, embrasse cent fois Alphonse pour moi*.
« Je demande pardon à mes lecteurs de publier une lettre aussi familière^ mais il m'a paru que les MémoireSy écrits en grande partie à une époque où l'auteur était âgé et fatigué, ne représentent pas bien la vivacité de ses sentiments et la grâce de ses expressions lorsqu'il était dans la plénitude de ses forces. Les lettres d'Italie le montrent tel qu'il était à trente ans, actif, gai, ambitieux, énergique, sensible, indépendant, et elles le montrent d'autant mieux qu'elles n'étaient pas destinées à sortir du cercle le plus intime. (Alph. de C.)