‹ MemoiresChapitre 90 sur 117 · GEORGE CUVIER * A AUGUSTIK-PYRAMUS DE CANDOLLE, A PARIS · texte numérisé non relu

GEORGE CUVIER * A AUGUSTIK-PYRAMUS DE CANDOLLE, A PARIS

A Marseille^ le 24 frimaire an xi.

6'. Cuvier, Membre de V Institut national, Professeur au Collège de France et au Muséum national d'Histoire naturelle*, etc.

A son cher ami et confrère de CandoUe^.

Je sais en détail, mon cher ami, jusqu'à quel point vous justifiez ce que je vous disais avant de partir « que de tels lieutenants n'ont de chefs qu'en idée ; » ce sera dorénavant à moi à travailler pour qu'à mon retour le regret qu'on aura de vous ne soit pas trop vif; mais je sens que j'ai besoin de tels stimulants, et les gens parmi lesquels je vis, les chemins que je traverse, et la besogne que j'ai à faire, auraient bientôt émoussé tout ce que Dieu m'avait donné d'esprit, si je ne songeais qu'il faudra revenir un jour dans cet amphithéâtre que vous remplissez si bien aujourd'hui. Je

> Nos contemporains ont connu Cuvier un haut dignitaire, froid et réservé dans ses propos comme dans ses lettres; je suis bien aise de le leur montrer tel qu'il était avec ses amis au moment le plus brUlant de sa carrière scientifique. Mon père avait conservé de lui vingt-neuf lettres, dont la première (celle cidessus], écrite à l'âge de trente-quatre ans^ pendant une tournée d'inspection universitaire dans le Midi. Sur l'enveloppe du paquet^ mon père avait écrit, en apprenant la mort de son illustre ami :

Multis ille bonis flebilis occidit Sed nullis flebilior quam niihi.

Je n'ai fait d'autre changement que celui de rétablir l'orthographe dans quelques mots. A cette époque les hommes les plus exacts et les plus érudits laissaient souvent passer des fautes. (Alph. de C.) s Les mots en italiques sont imprimés en tète de la lettre. (Idem.) ' Alors son remplaçant comme professeur au Collège de France. Voyez cideisos, page 144. (Alph. de C.)

5i2 PIÈCES JUSTIFICATIVES

mène une vie vraiment honteuse pour un philomate ; de la bonne chère, des voyages dans de charmants pays, une inaction de tête complète, tel est mon sort actuel ; sans quelques séjours dans les villes pendant lesquels je peux me livrer à certaines recherches, j'oublierais que j'ai appartenu autrefois à la noble caste de ceux qui étendent les conquêtes de l'esprit humain ; mon seul espoir est que lorsque je viendrai reprendre ces belles fonctions, mes amis ne me rejetteront pas tout à fait parce que je nie serai plongé pendant quelque temps dans le bourbier matériel des emplois sociaux ordinaires ; je leur demande cette grâce en faveur de mon tendre attachement pour eux, vous voyez combien je me crois peu digne d'être comme vous m'appelez, votre chef invisible. Hélas! y a-t-il encore en moi quelque chose d'invisible? Sans doute les membres du Bulletin* ont des esprits, autant que de l'esprit, mais quand on a pu quitter vos jolies assemblées pour venir faire expliquer vingt fois de suite le c conticnere omnes intentique ora tenebant, n ou démontrer autant de fois le théorème de Pythagore, peut-on se vanter d'avoir autre chose qu'un corps grossier ? C'est sans doute â titre de corps matériel que je savais déjà à mon départ de Paris vos nouvelles de cour et le costume du deuxième consul et les titres des ministres ; puisque j'avais encore quelque reste de contact avec vos spiritualités comment ne vous l'avais-je pas dît. Vos autres anecdotes sont charmantes et je vous en remercie ; elles égayeront pendant huit jours toute la bonne compagnie de ce pays-ci.

Mon avis pour la grande affaire sur laquelle vous me consultez est que vous receviez le dit personnage, si vous êtes sûr d'avoir assez de mémoire pour l'intéresser les jours oïl il viendra ; un grand principe est que les esprits doivent toujours se ménager des protections dans le royaume des corps. Les philosophes donnent comme preuve de l'existence de Dieu qu'il n\v a qu'uTie intelligence qui ait pu disposer ce bas-monde comme il est. Depuis que je vois combien peu les petites intelligences y ont d'influence, je suis presque tenté de ne plus croire qu'il ait été fait par une grande.

Notre Lycée* ira à merveille. Notre opération est à peu près terminée et est allée bien et vite. J'espère qu'on nous en saura gré là-haut.

Je vous prie de me rappeler au souvenir de la belle et douce Madame de Candolle ; son aimable société est une des choses que je regrette le

< Le comité de rédaction du Bulletin de la Société philomathique. Voyez p. 96.

(Alph. de C.) - Il s'agit de l'Athénée, de Paris, qui s'est appelé d'abord Lycée. (Idem.)

plus dans ma position actuelle. Présentez aussi mes respects très-humbles à toute sa famille. Vous aurez du reste de mes nouvelles par Geoffroy, Duméril et mon frère.

Cordeaux^ 15 germinal an xi.

Non, mon cher confrère, cen*est malheureusement pas pour Paris que je pars en recevant votre lettre ; c'est pour Mont de Marsan, Dax, Saint- Sever-Cap-de-Gascogne, et autres abominables endroits, dont j'espère que vous n'avez jamais entendu parler ; il faut être, comme je suis, abandonné de Dieu pour se voir forcé par les circonstances à faire encore un tel voyage, lorsque mon successeur est nommé et touche sans doute le revenu. Mais l'ami Fourcroy a si bien arrangé les choses que tout serait à recommencer si je ne finissais pas. Enfin, Dieu aidant, j'en serai quitte dans dix jours, et si après je reste vingt-quatre heures à Bordeaux, je consens à être renvoyé dans les Landes ou à n'avoir plus d'autres jouissances que celles que donne l'oxyde d'azote.

La raison que vous me dites de la nomination de Ghénier a ma place, était encore nouvelle pour moi ; mais on m'en avait déjà mandé six ou sept autres qu'on me donnait toutes pour véritables. Puisqu'il y en avait tant je ne conçois pas pourquoi on a été si étonné de l'événement.

Il me paraît que ce scrutin de Borda, dont on disait tant de mal, n'a jamais produit des élections plus mauvaises que celles d'à présent. Je ne vois pas le mérite d'une forme d'élection qui donnerait prépondérance à la majorité ; ce serait un moyen sur de soumettre la terre à la domination des gobe-mouches dans le vain espoir de la soustraire à celle des intrigants ; je ne sais laquelle de ces espèces est à préférer ; d'ailleurs ceux-ci finissent toujours par être les maîtres, malgré tous les scrutins, et vous voyez bien qu'il ne leur a pas fallu un grand temps pour cela ; il est vrai qu'à l'Académie française il y a toujours eu dans leurs mains un levier bien puissant, celui des bons dîners, et un secrétaire d'État doit savoir employer cette arme-là.

Je crains bien qu'elle ne soit pas ;iutant à la disposition de Dureau et de S*-À. Ce pauvre dernier surtout n'a pas l'air d'avoir jamais bien dîné lui-même, Dieu sait faire dîner les autres.

Adieu, mon cher confrère ; c'est avec une grande joie que je vous prie de ne plus m'écrire ; l'idée de me revoir bientôt au sein du Bulletin me soutient dans le peu de jours d'ennui qui me restent à supporter. Bientôt je ne représenterai plus, je ne donnerai plus d'audiences, je ne dînerai plus de sous-préfets en sous-préfets, je n'irai plus par la ville en uniforme

et avec de grands laquais derrière mon carrosse, je n'entendrai plus vingt prétendants à la chaire de latinité se disant qui ancien principal, qui ancien professeur de collège ou de congrégations et ne pouvant venir à bout de traduire une strophe d'Horace ; en un mot, vous ne pouvez vous imaginer combien de choses désagréables j'abandonnerai pour une seule, charmante et délicieuse, que vous vous figurez sans doute à merveille, Taimable société de mes excellents amis. Adieu. Mes respects à Madame.

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