‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 1 sur 44 · CE QUE JE DOIS VOUS DIRE D ABORD · texte numérisé non relu

CE QUE JE DOIS VOUS DIRE D ABORD

Il y a quatre ou cinq ans, c'est-à-dire avant que le drame courût les rues et que les pavés eussent des fastes , on raffolait de révélations secrètes ; la mine féconde des anecdotes accomplies sous le rideau pouvait a peine satisfaire l'appétit d'une avide curiosité, qu'aÔViandaient le mystère et surtout le scandale. Mais notre public confesseur commence à se

lasser des redites de la presse confidentielle ; les consciences se font plagiaires ; on rebrode de vieux péchés sur des vies modernes , et le lecteur, naguère indulgent pour les pécheurs qui l'amusaient, refuse aujourd'hui son absolution aux pénitens qui l'ennuient.

Et par cette raison , j'hésitais a publier les notes quG j'ai butinées., si j'osd m'exprimer ainsi, dans une carrière où l'intérêt se montre véritablement fort pittoresque. J'ignorais alors que sur dix écrivains qui se prennent à faire un livre, il y en a, de bon compte, sept qu'on embarrasserait prodigieusement en leur demandant ce qu'ils prétendent établir et prouver. C'est un avis, dépouillé d'artifice, qu'un de nos littérateurs en vogue me fit tout récemment... « Jamais je ne fais mieux, me dit-il, qu'au moment où je ne sais pas ce que je vais faire. »

Le jour où l'auteur à la mode me dit cela dans un cercle de la nouvelle ;Athènes, i! ne se trouva pas sur la place de chevaux assez vifs, de voitures assez roulantes , au gré de

mon impatience, pour me conduire chez moi. Légère comme la sylphide Taglioni , Je m'élance, je coudoie le concierge de ma maison; je fais tournoyer sur eux-mêmes deux paisibles locataires: je monte l'escalier en collégien de sixième ; je me précipite dans mon cabinet, puis vers mon secrétaire. Il me semble que ia clef tourne vingt fois, et cependant la serrure n'a que deux tours. Je saisis un cahier blanc j'écris, j'écris sans hésiter. L'abondante franchise de l'homme de lettres renommé vient de m'apprendre que je suis, en commençant mes révélations, beaucoup plus avancée que lui; car j'ai un but , un but moral même. Je le croyais vague, mais il n'était que vaguement senti. Ma mission de mémorialiste s'offre maintenant à mon esprit, lucide, rationnelle, arrêtée. Je puis répondre a la voix de ma conscience littéraire : * Je veux soulever quelques replis mobiles et chan eans du cœur humain, jeter quelques traits nouveaux sur le tableau de cette vie intime qui , seule peutêtre, offre avec candeur les mœurs d'une

époque. Dans le mystère du eabinet, du boudoir, de l'alcôve, sous la voûte ombreuse et discrète des marronniers, dans la solitude du kiosque , où la lune éclaire le rendez-vous sans le trahir, les penchans se révèlent; au grand jour des sociétés, le caractère se compose: sentez-vous la différence ? Et puis, rien de piquant comme d'opposer les actions aux paroles : par exemple , Phomme élevant dans l'ombre l'édifice de sa prospérité avec le bienêtre d'autrui , et faisant parade en public d'une générosité expansive, d'une philantropie profonde... en protestations... «n'est-il pas vrai , monsieur le docteur, que cela se voit dans le monde, » dis-je à un jeune médecin qui venait d'entrer, après lui avoir lu la dernière phrase tombée de ma plume... En ce moment, il prit au nouveau- venu une petite quinte de toux qui , pour n'être pas très naturelle , n'en était pas moins opportune Le

docteur dont il s'agit ici est l'homme de

France qui sait tousser le plus à propos.

Je vous donne le préambule de mes me-

moires , tel que je le traçai ce jour-là, en revenant de la nouvelle Athènes. Je me suis mise sans réserve sur le papier: pensées, distractions, vivacité d'exécution, tout est venu s'aligner sur le feuillet que vous achevez de lire. J'ai dramatisé de mon mieux ma première scène d'exposition. A cette heure, il faut, je le sens, vous parler de moi. Par le temps qui court, deux choses importent essentiellement a la sécurité des personnes : c'est de savoir a qui l'on parle dans la rue ou dans un salon, et de connaître celui ou celle qui vous parle dans un livre. Des deux côtés, il y a , chacun le sait, grand danger de déception , au moins.... Et vraiment ce n'est pas seulement avec le moral des gens que notre siècle investigateur veut faire connaissance : il entend bien aussi qu'on se produise a lui physiquement , non pas en profil, pas même en buste, ce qui serait avantageux a je ne sais combien de femmes, irréprochables du sommet de leur chevelure à la partie inférieure de leur taille, comme madame Val... et sa fille . madame Giraud...

C'est en pied que l'œil d'un public exigeant se plaît a examiner, à critiquer ce sexe dans lequel Legouvé célébrait des humains la plus belle moitié, avant que la politesse fût un préjugé et la galanterie un ridicule. Va donc pour mon portrait en pied. Me voici debout devant mon armoire à glace, tenant la plume d'une main, et posant l'autre sur ma conscience de peintre. J'esquisse mes traits avec une fidélité dont je vous prie instamment d'être convaincu , vous , lecteur galant ; quant à ma lectrice , je ne lui demande pas un sacrifice impossible : il lui serait trop pénible d'avouer qu'une autre femme qu'elle fut jolie. Ceci convenu , je commence.

La glace que j'interroge m'offre, si je ne me trompe , de longs cheveux châtains d'une nuance heureuse; des yeux bleus, où parle la pensée , où l'impression se trahit , si vous voulez. Je vois une bouche qui n'est pas sans fraîcheur, et que le sourire peut entr'ouvrir avec quelque avantage. Tout cela constitue une de ces physionomies mobiles , vives ,

rieuses . que l'aine éclaire de son reflet ; ce qu'on appelle vulgairement une physionomie franche et ouverte... Jolie!... je ne sais : c'est un point délicat sur lequel je m'abstiens de prononcer. . . Ces glaces sont si flatteuses ! Cette tête-la , belle ou non , repose sur un corps grand , droit, généreusement conformé, dans lequel la vie circule active, puissante, et dont les proportions ont, a ce qu'il parait, quelque aimant pour le regard.

Mais l'âge , vont s'écrier les curieux qui se plaisent à interroger une femme sur le point qu'il lui importe quelquefois le moins d'éclaircir... l'âge !... Vraiment , il est malheureux que ni Machiavel ni Escobar, de cauteleuse mémoire, ne nous aient laissé un petit traité sur ce sujet... c'eût été le vade mecum des dames dont la quarantaine complète a sonné. Moi , je dirai bien vite que, le 5 août i834 , j'atteignis ma vingt-septième année. Il doit vous paraître étrange de me voir, si jeune encore , et sage-femme , tailler la plume confidentielle. D'ordinaire, écrire ses mé-

noires est le soin des dames âgées ; mais moi, je me fais mémorialiste sans avoir perdu une seule de mes dents; peut-être mêmesuis-je lâchée d'être contrainte d'en avoir une contre quelqu'un de mes contemporains. Au reste , la malice, on le sait, profite au corps social : les remèdes amers sont souvent les plus salutaires... Je gage , monsieur le docteur, que c'est aussi votre avis.

C'était le bon temps que celui où les mémoires commençaient, de toute nécessité, par: Je suis née > je vis le jour sous le ciel de,... Cette formule classique vous faisait tout d'abord entrer en matière. A présent , il faut s'ingénier pour trouver un début piquant, original. L'originalité , voilà le véhicule de tout succès. Malheur à la vérité elle-même , si elle se présente avec des allures vulgaires. Et jugez de mon embarras , a moi qui dois vous parler d'un tuteur amoureux de sa pupille, comme un Espagnol du temps d'Isabelle. Déplus, vous allez voir arriver a la file tous les élémens unti-romantiques qui se rencontrent dans les

narrations du dix-huitième siècle. Décidément, la destinée est de la vieille école. Je me vois pourtant forcée de vous dire , sans le moindre élan poétique , que mon père avait peu de fortune; l'aisance de la maison tenait particulièrement aux honoraires, assez considérables, attachés aux fonctions qu'il exerçait. Ce bienêtre viager ne pouvait profiter a ses enfans que sous l'inspiration d'une économie incompatible avec la manie de briller, et l'auteur de mes jours n'en était pas exempt.

Rarement l'expérience arrive à temps :

mon père , parvenu , jeune encore , à son lit de mort, regretta d'avoir semé trop de fleurs sur notre jeunesse , et de n'y avoir pas réuni assez de germes féconds. Ma mère, en se remariant, pensa , comme toutes les femmes qui convolent à un second hymen , que ce parti était essentiellement dans l'intérêt de ses enfans : c'est une opinion que ne manquent jamais de se faire les jeunes veuves chez lesquelles le raisonnement se forme, quelquefois a leur insu, des émotions d'une nature encore

impérieuse ; mais cette influence un peu matérielle on ne se l'avoue pas. On se remarie pour donner un second père a sa jeune famille ; quoi de plus sage ? Peu de temps après, il se trouve que les enfans du premier lit gênent les habitudes du nouveau ménage ; on leur choisit un tuteur chargé de leurs intérêts ; rien de plus simple qu'il le soit aussi d'achever leur éducation et de les établir. Il semble alors que la sollicitude a exercer envers eux ait dû passer dans la curatelle , et que la tendresse paternelle ou maternelle soit transmise au gérant de la fortune des pupilles, comme un document de comptabilité.

C'est à peu près ce qui m'arriva. Le tuteur qu'on me donna était aussi mon parrain ; il jouissait d'une fortune considérable , et demandait, même avant la mort de mon père , qu'on m'envoyât auprès de lui. Cette proposition s'embellissait d'une perpective fort intéressante : l'administrateur de ma petite légitime n'avait point d'enfans ; l'attachement qu'il me vouait paraissait expansif ; je pouvais deve-

— finir son héritière. J'allai habiter sa maison à Page de huit ans. Quand je fus nubile, je me trouvai insensiblement lancée dans une société nombreuse, car mon tuteur recevait beaucoup, .l'atteignais cette heureuse saison de la vie où l'on jouit avec délices des charmes du monde : quelle jeune fille ne sentit pas éclore innocemment ses passions à la vue de la nuance délicate d'un ruban heureusement chiffonné , du suave reflet d'un collier de perles, ou de l'étoffe soyeuse qu'une couturière habile fait onduler avec grâce sur ia danseuse au pied léger ?

Alors on envie la parure parce qu'elle brille; un peu tard , elle est l'objet d'une vive convoitise , parce qu'elle embellit. Il en est ainsi de tous les plaisirs avant qu'ait lui cette aurore de nouvelle vie qui point avec le quinzième printemps : la musique plaît a l'oreille; la danse amuse par cette agitation bruyante que recherche l'enfance; le jeu lui-même la séduit par ses chances capricieuses, par la variété de ses coups. Tout cela change dès que

quinze ans sont venus. La parure devient alors un élément de conquête ; l'harmonie n'est plus une suite d'accens modulés, c'est une langue , c'est le dialecte du cœur. La danse cesse d'être un simple exercice , une récréation imaginée pour éloigner l'ennui ; elle devient une combinaison coquette de poses, d'attitudes , de souples mouvemens: c'est quelquefois plus , car les sens y cherchent cet abandon qui , trop souvent , commence le triomphe d'un sexe et la défaite de l'autre.

J'eus bientôt atteint , dans les cercles fastueux de mon parrain , cette seconde période de sensations où le plaisir, cessant d'être un passe-temps enfantin , devient une séduction puissante , une impression profonde ; mais en même temps que mon cœur s'y livrait, mon esprit s'occupa du soin de rendre durable l'existence décorée d'attraits qui commençait à me luire. Je ne me faisais point illusion sur l'insufiisance de nia fortune acquise : elle consistait uniquement dans la moitié du revenu d'une maison située dans ic quartier de l'estrapade,

revenu partagé avec ma sœur, et qui ne dépassait pas 2,200 francs. Assurément, c'eût été un bien-être très confortable pour l'honnête propriétaire retiré d'un commerce d'épicerie de la rue MoufFetard; mais moi, qui me sentais bercée chaque soir des manières presque aristocratiques de la Chaussée d'Antin , moi, dont l'imagination dorée ne s'était jamais exilée qu'à regret au-delà du pont IVotre-Dame , j'osais à peine avouer ma propriété de l'Estrapade ; et quand je la visitais, il me semblait que je rapportais dans le tourbillon une empreinte de faubourg Saint-Marceau attachée à mon visage. Bailleurs, quelle ambition de quatorze ans s'arrêta jamais à 1,100 livres de rente? A cet âge, l'avenir est sans bornes ; les espérances ne reconnaissent point de limites. Pas une fillette parée de quelques charmes qui ne rêve le trône de Golconde, légué à l'heureuse Aline par la muse généreuse de Boufflers. Mes vœux allaient moins loin : j'aspirais seulement au joli coupé que traînent deux coursiers aux formes sveltes, et dont la femme du beau monde

descend avec une feinte insouciance , lorsque, tout exprès pour se montrer, elle se rend aux Tuileries a l'heure où les élégantes, les dandys gâtent de leur musc le parfum de l'allée des orangers.

Vous concevez bien que, dans ma pensée, l'équipage était le complément d'une prospérité composée de tout ce qui sourit aux jeunes imaginations : toilette, écrin , meubles délicieux, appartemens assombris par les plis redoublés du tissu de soie se croisant sur la mousseline brodée. Et parmi les stiperiluités indispensables à Populence , mes chimères ^exceptaient ni !a demi -loge aux Bouffes et a l'Opéra, ni les deux ou trois soirées par an qui vous classent parmi lés notabilités, pourvu qu'à ces soirées le "nombre des convives ne soit pas resté au-dessous de deux cents; pourvu que nos dames et nos fashionables n'y aient pas perdu moins de cinquante à soixante manteaux.

Comment oser me promettre un tel avenir, lorsque pour principe réel il n'avait que le produit modique de ma maison de l'Estrapade? c'e \\i

été certainement une insigne folie , si , en même temps que ie songe de mon opulence future , ne se fût pas élaboré dans ma pensée le plan d'une fortune à faire. Ceci donnait un autre caractère a mes châteaux en Espagne : les matériaux en devenaient moins vaporeux, moins fantastiques.

Or le prototype de mes projets ambitieux s'était gravé dans mon esprit en voyant, certain soir, madame La Chapelle, célèbre sagefemme, s'élancer d'une élégante voiture a la porte de mon parrain. J'ai toujours devant les veux ces panneauxluisans,ces glaces diaphanes, ce laquais et ce cocher en livrée; et les coursiers aux naseaux fumans qui formaient ce bel attelage piaffent encore dans mes souvenirs...

Lorsque je demandai le nom de cette dame , avec laquelle j'eus depuis tant et de si agréables rapports, on répondit amplement a ma q tion en me disant :

« C'est madame La Chapelle , la plus habite accoucheuse de Paris. C'est une femme d'un talent éminemment recommandable, que la nié-

decine doctorale persifle très agréablement au chevet des malades, parce que cela sert à user quelques minutes d'une visite; mais elle jouit d'une grande réputation, parce que, dans tout ce qui tient a son art, personne ne Ta jamais surpassée. Vous le voyez, ajouta-t-on, cette fameuse praticienne a le plus bel équipage qu'on puisse voir : rien de fructueux comme sa profession , quand on l'exerce d'une manière distinguée... de l'habileté pour moyen , des faiblesses humaines pour matière exploitable... toutes les réussites du monde sont dans le rapprochement de ces deux principes. »

Ce discours fixa ma vocation avant même que, par mes communications avec madame La Chapelle, j'en eusse puisé le goût dans une sphère de considérations plus élevées.

« Mon enfant, me disait quelquefois cette femme célèbre , quand je lui eus fait part de mes intentions ç vous ne pouvez mieux faire : outre l'avantage que procure l'art des accouchemens aux sages-femmes qui l'exercent avec talent, avec discrétion, il les honore et les place

haut dans l'estime de leurs contemporains. Rappelez-vous ce que je vais vous dire , continuat-elie avec chaleur: Le temps n'est pas loin où les bienséances et la pudeur rentreront dans leurs droits, en prononçant enfin l'exclusion des hommes d'une partie de l'art qui ne peut être exercée par eux qu'en obligeant notre sexe à rougir aux yeux du leur , non pas seulement de ses faiblesses, mais aussi d'un dégasement absolu, qui, certes, est plus que désobligeant. « Les médecins répandront autant qu'ils le pourront le préjugé qui proclame , sinon notre incapacité, du moins notre insuffisance dans les cas difficiles ; mais comme des déclamations jalouses ne sauraient tenir lieu de raisons, et qu'il n'est pas aisé de prouver qu'une sagefemme doit être incapable , par le seul motif qu'elle estjemme, il sera bientôt permis à l'expérience et au raisonnement de démontrer qu'après de bonnes études, une accoucheuse , soit par la souplesse de mouvemens naturelle au sexe, soit par la proportion de sa main, conviendrait mieux qu'un médecin a l'art des

accouehemens , quand même il ne serait pas affligeant pour la morale publique de voir toute la partie féminine d'une population livrer le signalement de ses charmes secrets aux médecins de la ville , et exposer plus d'une dame à rencontrer dans le monde un homme qui les connaît mieux que son mari *.»

Le conseil de madame La Chapelle acheva de consolider mon parti pris ; je ne fis plus ma

* Louis XIV donna le premier exemple d'un accouchement fait par un homme, en appelant ie docteur Clément pour la première couche de mademoiselle de Lavalière; c'est à cette innovation que ces vers font allusion :

Le premier en Europe il fît rougir Lucine, Et changeant en vertu son impudique ardeur, Ah rang des préjugés il plaça la pudeur.

LVCINIADE.

L'exemple qui part de haut met en vogue les coutumes les plus dépravées ; on s'éloigna alors d'un usage pudique consacré par une longue suite de siècles. Les anciens invoquaient toujours les déesses, et non les dieux durant les accouehemens.

lecture habituelle que des livres de médecine. Mon curateur consentit à m'acheterPexcellent traité de Baudelocque sur les accouchemens, et tous les ouvrages publiés par madame Boivin. Ces écrits savans ne me quittaient plus; ils m'accompagnaient a la promenade, m'isolaient dans notre salon bruyant; et , chaque soir, mon Baudelocque venait prendre place sous mon oreiller, comme l'Iliade sous le chevet d'Alexandre.

De temps en temps, surprise dans les bosquets du jardin, consultant les gravures ultrapittoresques de mon livre, j'avais à supporter les plaisanteries malignes quon m'adressait. 11 faut avouer qu'en effet cette occupation et ma quatorzième année devaient paraître quelque peu incompatibles ; plus d'une fois

L'auteur cîe la Luciniade dit encore :

Mou art devrait sans doute être interdit aux hommes, Mais on est sans pudeur dans le siècle où nous sommes; A qui n'a plus de mœurs tout parait innocent ; Pour qui ne rougij; plus, il n'est rien d'indécent.

je fus forcée de faire rentrer vivement dans l'idiome des bienséances certains jeunes gens, très confians d'ailleurs dans leur mérite, et qui, me voyant si attentivement occupée des résultats , essayaient de me parler des causes. Mon parrain était le premier à rire de la singulière application démon aptitude. Homme fort instruit et très exercé dans les arts d'agrément, il se plaisait à diriger mon éducation: souvent il rectifia les leçons de mes maîtres de musique et d'histoire , sur lesquels il possédait un avantage supérieur a tout système d'enseignement, le goût. Jaloux de son ouvrage, il finit par s'affliger de la préférence presque exclusive que j'accordais à l'étude des accouchemens. «Etrange parallèle, disait-il, des principes du danseur Coulon et des exercices de l'harmoniste Bethowen. « Il ne voyait toutefois dans ce qu'il appelait ma monomanie médicale qu'une extension, singulièrement dirigée , du désir d'apprendre. Sa surprise fut donc extrême lorsque je lui déclarai que mon intention bien prononcée était d'être sage-femme,

— ai —

et que je le priais de me faire conduire tous les jours au cours de madame La Chapelle , qui voulait bien m'admettre parmi ses élèves , ainsi qu'a ceux de M. Dubois, à six heures du matin.

Indépendamment d'une vocation invincible, mon projet ne manquait pas de sagesse, considéré avec les idées d'éloignement que m'inspirait la médiocrité; car mon tuteur, malgré de grandes démonstrations d^amitié , dont je ne soupçonnais pas alors le mobile secret, mon tuteur n'avait jamais parlé d'ajouter a mon avoir : ma mère et mon beaupère s'étaient apparemment trompés en lui en supposant l'intention. D'un autre côté, ma sœur et moi venions d'être brusquement émancipées, sans arrêter la rapide décadence d'une partie du bien de mon père , restée entre les mains de son successeur au lit de ma mère, et qu'il dissipait en folles spéculations. Il y avait donc nécessité, au moins selon mes vues, a ce que je m'appliquasse plus que jamais a étudier l'art que je voulais exercer.

* Avec ma part du produit de la maison de l'Estrapade, me répétais-je a chaque instant pour exciter encore mon zèle, je ne pourrai jamais acheter une voiture ; et bien décidément, on ne saurait vivre honorablement sans une voiture... Quand je serai reçue, quand j'aurai mon diplôme , je louerai une jolie maison à la Chaussée d'Antin , avec jardin anglais -, je la meublerai magnifiquement. Le mystère calcule peu : j'aurai des pensionnaires riches , conséquemment généreuses... car au sommet de l'échelle sociale , on se trouve placé si haut î... la tête tourne souvent aux dames.

« Oh! oui , oui, je ferai bien promptement ma fortune. C'est incontestable... étudions courageusement. »

Je suivais avec une ponctuelle assiduité les leçons de madame La Chapelle, soit chez elle, soit a sa clinique de la Maternité 5 je n'étais pas moins assidue a l'enseignement du docteur Dubois. Voici, quant à ce médecin , un petit épisode que je ne dois pas omettre. Son cours tenait a six heures du matin en hiver ; il fal-

— as —

kit s'y rendre a travers une brume très froide, ou braver une température plus rigoureuse encore. Je me souviens que la bonne qui m'accompagnait , moins bien fourrée que moi, gagna un fort rhume ; et , quoiqu'elle m'attendit un étage au-dessous de l'amphithéâtre où les élèves écoutaient le professeur, il arriva que cette fille toussa de manière à troubler le cours. Le jour même de cet incident, nous traversions, quelques unes de mes condisciples et moi, le jardin du Luxembourg pour retourner chez nous , et comme nos socques étaient couverts de la boue épaisse qui ne manque pas dans cette saison rue d'Enfer, nous passions légèrement le bout de notre chaussure dans une mare d'eau, afin d'en détacher la crotte. M. Dubois fils nous surprit dans cette occupation : « Ah! ah! mesdemoiselles, nous dit-il en riant , voila qui n'est point hygiénique du tout; puis, s'approchant de moi, il ajouta : — Ma belle enfant, vous particulièrement, je veux vous faire gronder, après demain, de ce petit trait de coquetterie. » Sur ce. nous voila

partant d'un grand éclat de rire, et défiant notre jeune critique de nous dénoncer à son père. Par une singulière fatalité, presque toutes les sages-femmes internes , k la leçon suivante du docteur Dubois , étaient enrhumées. Ce professeur, se rappelant que l'avant-veille son cours avait été troublé par une tousseuse , se prit a nous dire : « Mesdames y je vous préviens que la première d'entre vous qui toussera sera bannie pour quinze jours de mes leçons... Ah! vous allez laver vos souliers dans les mares d'eau , vous gagnez des rhumes , et vous venez ensuite tousser a mon cours... Il faut un exemple pour réprimer un tel abus, et jele donnerai. » M.Dubois avait prononcé cette petite harangue correctionnelle d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux ; mais la suite en fut tout a fait grave : dix a douze élèves internes , bien innocentes de notre lavage de socques, quittèrent l'amphithéâtre pour que le malin professeur ne les entendît pas tousser, et furent privées de la leçon.

Mais moi et mes compagnes gardâmes obs-

tinéraent rancune au dénonciateur Dubois fils : il eut beau faire l'aimable auprès de nous quand il nous rencontrait , et débiter à notre oreille les choses les plus obligeantes, nous avions juré de ne jamais lui parler, et le serment fut fidèlement gardé.

Les choses en étaient là , lorsque la femme de mon parrain , que j'appelais ma marraine , mourut d'une hydropisie de poitrine. Je regrettai vivement cette excellente dame , dont les bontés pour moi n'avaient pas été moindres que celles de son mari , et étaient plus désintéressées , ainsi qu'on va le voir.

On avait à peine enterré madame M***, sa dépouille mortelle n'était pas refroidie, et l'air retentissait encore de son glas funèbre, lorsque je fus tout à coup assaillie des assuidités galantes de mon tuteur. Il me chercha , me poursuivit avec une ardeur qui eût été insolente dans un jeune homme , et que je trouvai effrayante de la part d'un galant de cinquante ans. Il me joignit une fois au fond du jardin, et me ceignant la taille d'un bras caressant , il me fit la

plus positive déclaration , me disant qu'il ne serait heureux que si je devenais sa femme; mettant à mes pieds , ajoutait-il, tout ce qu'il possédait au monde.

Quant à ses biens, il ne les plaçait ainsi à mes pieds que par métaphore ; mais il s'y laissa glisser lui-même très effectivement, ce qui me parut plaisant au point de m'arracher un éclat de rire que je ne pus réprimer.

Uaccueil fait à l'amour de mon romanesque admirateur était , j'en conviens, peu décent; mais si vous aviez vu cette vieille figure se dessinant , empourprée et lumineuse de regards, sur la feuillée environnante... vrai, Jérémie lui-même eût payé son tribut d'hilarité à ce portrait a la Callot... Pouvais -je garder mon sérieux, moi , jeune fille qui, en dépit de mes études savantes , ne comprenais nullement la partie sentimentale de cette scène, et n'en voyais que le côté grotesque !

« C'est bien, mademoiselle, s'écria l'amoureux vieillard qui, depuis un instant, essayait vainement de se remettre debout , c'est très

bien et surtout très respectueux. . . Ingrate! moi qui ai tant fait pour vous... voilà donc la reconnaissance que vous nie réserviez?

— Pardon, répondis-je, en m'efforçant de reprendre mon sérieux , je puis dès cet instant reconnaître dignement vos bontés. . . permettez que je vous aide à vous relever... Et je me penchai pour soulever la masse soupirante qui s'était comme évanouie sur elle-même à mes genoux...

— De l'ironie ! c'est trop fort.

— De l'ironie ! nullement , mon parrain : j'essaie de vous sauver un ridicule , voila tout... Car si l'on venait , le groupe que nous formons en ce moment paraîtrait, je vous l'assure , plus gai que pathétique ; et lorsque l'on a mérité , comme vous, l'estime publique par de belles qualités , il doit être pénible de la laisser atteindre en affichant un travers. D'ailleurs, ce sont des soins et des soupirs perdus : fût-ce avec le roi de France, je ne me marierai jamais.

— Vous avez dit un travers, mademoiselle?

— Je devrais peut-être dire un vice... Songez , monsieur , songez que la couche où vient d'expirer votre épouse est encore brûlante...

Ici mon tuteur fit un effort violent et se trouva sur ses pieds...

— Vous parlez d'ingratitude , de services oubliés... continuai-je, je ne mérite pas un tel reproche \ mais jamais je ne m'imposerai le genre de reconnaissance que vous exigez de moi, et qui, dans l'esprit d'une autre , diminuerait assurément le mérite des bienfaitsquevous me rappelez. Je le répète, je ne veux point me marier : c'est acheter trop cher et les avantages et le bonheur de l'hymen que de leur sacrifier le plus réel de tous les biens, la liberté. De grâce , ne me parlez plus de mariage , mon cher tuteur ; vous fûtes mon maître de géographie , d'histoire , de musique : vous le savez , j'étais une élève docile; mais je serais une écolière rebelle sous 'e martinet du ménage. C'est un parti pris a n'y plus revenir. *

Mon parrain ne répliqua pas , et s'éloigna brusquement. Mais ses poursuites ne furent

interrompues que peu de jours ; il m'obséda ensuite avec une accablante persévérance : point de maladie plus incurable 'que l'amour d'un vieillard. C'était un tourment de toutes les heures, de tous les instans. Enfin, craignant que mon vieil amant ne se portât a des entreprises audacieuses, j'abandonnai l'appartement que j'occupais assez près du sien, et je me reléguai à l'autre extrémité de la maison , dans une chambre où je me gardai presque militairement. Chaque soir je formais derrière ma porte une barricade de chaises , de fauteuils , de tables, consolidée par l'imposante masse de ma commode. J'avais alors pour voisine une vieille dame, dont je troublais souvent le sommeil par cet appareil défensif , qui ne pouvait , comme vous le pensez bien , s'exécuter sans bruit; car, infiniment moins forte que je n'étais effrayée , je traînais les meubles que je ne pouvais porter.

«Mon Dieu, ma belle enfant, me dit un jour ma voisine, que faites-vous donc tous les soirs ? on dirait que les sorciers réunis en

sabbat, traînent par la chambre tout votre mobilier.

— Madame, c'est que j'ai peur.

— Peur de quoi, ma chère?

— Des voleurs , je crois.

— Et moi, je ne crois pas, ma petite voisine. A votre âge, et vous le savez aussi bien que moi, on possède des trésors qui affriandent une autre espèce de larrons que ceux qui vont, par la ville, crochetant les portes des maisons... Je soupçonne que , sous ce toit même , un certain galant, aux cheveux blanchis... Allons, allons, vous faites bien de vous barricader. »

Malgré mes précautions , je ne parvins pas a me rassurer ; lorsque j'étais couchée , je croyais entendre glisser dans ma serrure la double clé dont ma frayeur armait mon parrain. Le cœur me battait a me rompre la poitrine, et tout l'amas de meubles échafaudé derrière la porte ne pouvait me tranquilliser. C'était aussi prêter au parrain des intentions trop juvéniles. La vérité est qu'il ne tenta pas une seule fois de pénétrer dans mon apparte-

— Si —

ment, et que j'étais possédée d'une terreur panique. Elle finit par se rendre a tel point maîtresse de mes sens, tellement ennemie de mon repos, que je ne dormais plus. Je perdais l'appétit, je maigrissais... Ma mère, vivement sollicitée par moi de me reprendre auprès d'elle, eut pitié de mes tourmens , et me rendit dans sa maison la chambre étroite que j'avais occupée étant toute petite fille... Je fus enchantée; j'aurais, je crois, habité une armoire plutôt que de rester avec mon tuteur.

Ma mère, qui, depuis assez long-temps, s'était brouillée avec mon parrain pour des affaires d'intérêt, lui fit redemander, sans beaucoup de ménagemens , les meubles, le linge , quelques pièces d'argenterie et une montre que j'avais laissés dans sa maison. Il répondit avec non moins de sécheresse qu'il était prêt à faire cette restitution, si l'on voulait lui payer pour moi près de sept années de pension. Une telle balance n'eût pas été à mon avantage; la transaction en resta là...

Je ne revis plus ce vieillard, auquel je devais

certainement beaucoup , mais qui, par la révélation de ses projets sur moi , avait tari dans mon cœur la source d'une reconnaissance méritée d'abord , puis justement reperdue... Mon parrain se consola de mon indifférence avec une servante, a qui sans doute il chanta :

« Allons , Babet ! etc. »

Il est probable que cette paysanne accorda a son vieux maître plus qu'un lait de poule... Bref, on apprit un jour au cercle matineux du portier, qu'elle venait de mettre au monde une petite fille dont l'apparition signala d'une manière très confortable la paternité peut-être honoraire de mon parrain. Cette créature savait intriguer : elle parvint a mettre un prêtre dans ses intérêts, à des conditions qui ne sont point parvenues jusqu'à moi ; mais toujours est-il constant que M. M*** épousa sa servante , par respect pour les mœurs.

Par un motif diamétralement opposé , elle ne tarda pas a lui donner, dit-on , pour rival,

un gros garçon qu'on occupait dans la maison aux ouvrages de peine... L'occupation que sa patronne lui assigna, ajoute-t-on, fut un nouveau témoignage du goût qu'elle avait pour les oppositions, pour les antithèses, comme dit Figaro.

Après l'éloignement que j'avais montré pour les soupirs de M. M***, le sentiment le plus vif que j'eusse ressenti était l'aversion pour notre maison de FEstrapade : elle ressortait en noir dans ma pensée , comme l'équipage de madame La Chapelle s'y dessinait en traits dorés. Je ne voulus point aller habiter cette maison : j'y serais morte du spleen , et je le dis si affirmativement à ma mère qu'elle se décida à me louer un vaste appartement rue de l'Odéon. Je l'avais choisi tel qu'il me le faudrait a l'époque , peu éloignée , où j'exercerais mon art ; mais, jusqu'à ce moment , j'en sous-louai une partie meublée , et je me trouvai encore fort au large dans le surplus.

Lorsque je fus en état de soutenir mes I. 3

examens et de solliciter un diplôme , le règne de Charles X commençait : le règne de Charles X, période pieuse où des armées de séminaristes noircissaient le pavé de la capitale, comme des nuées de corbeaux noircissent en janvier la campagne neigeuse.

Jamais, non jamais , tant d'ex voto ne furent offerts aux autels; jamais l'or et l'argent n'ornèrent plus de chapes, de chasubles et d'étoles ; et Ton ne fit pas à Paris moins de soutanes qu'on n'y avait confectionné d'habits militaires , lorsque la république française entretenait sur pied quatorze armées... Eh bien ! ce temps, cet heureux temps où Dieu n'osait damner aucun sujet du dévotCliarles X; ce temps où tout mourant bien confessé allait droit en paradis , le croirez-vous ? il produisit plus d'enfans naturels que cette régence , de scandaleuse mémoire , durant laquelle un duc d'Orléans gouvernait notre chère France du lit d'une danseuse... Rien de prolifique comme

la dévotion !

Je me gardai bien de laisser échapper une

veine si productive; je me fis interroger, et je fus reçue sasre-femme , a moins de seize ans et demi , par MM. les professeurs Désormeaux, Richerand et Leroux. Le baron Dubois , dont les plaisanteries ressemblent quelquefois aux jeux de l'ours, s'était fait un malin plaisir d'effrayer une élève dévote , nommée mademoiselle Bonnet, des questions techniques que le docteur Leroux nous devait faire.

« N otre doyen , disait-il , ne manque jamais de demander aux élèves sages-femmes une description, mais une description minutieuse des parties organiques avec lesquelles chacune d'elles doit se trouver habituellement en rapport.

— Monsieur, s'écria ma collègue timorée , si le doyen me demande la description de ces parties , je lui dirai que je ne les connais pas

— Alors, lui dis-je a l'oreille, il vous répondra : C'est une connaissance qui vous reste a faire, et vous ne serez pas reçue.*

M. Leroux ne nous adressa que des ques-

tions décentes , ou du moins bien enveloppées dans les termes de l'art; nous y répondîmes de même , et certainement notre examen prêta moins aux remarques malicieuses que le travail des petites demoiselles qui, flanquées d'une duègue ou d'une maman, dessinent au musée des Hercule , des Apollon , des Bacchus en pied, sans aucune omission de leurs perfections académiques.

Dès que je fus reçue, je montai ma maison avec élégance, avec recherche : dans notre belle capitale , l'étalage du luxe est la première condition du succès. J'eus des meubles de Jacob, des bronzes de Ravrio , des porcelaines de Sèvres, mille jolis ustensiles du petit Dunkerque. Les plus modernes pianos de Pleyel ornèrent mes salons. L'élégance de ma mise répondit a celle de mes appartemens: toutes mes broderies sortaient des magasins de Minette; mes chapeaux appartenaient à l'école d'Herbault ; madame Huchet avait coupé toutes mes robes; Edouard, alors le plus renommé des coiffeurs , dirigeait l'arran-

gement de ma chevelure ; et les parfums de Lubin répandaient leurs suaves émanations dans mon cabinet de toilette.

La science elle-même a, de nos jours , son faste, ses enseignes prétentieuses, son dandysme. Entrez dans le cabinet d'un de nos jeunes médecins , c'est un petit temple des Grâces; et n'était la grave figure du dieu d'Epidaure, qu'on aperçoit sur la corniche dune bibliothèque, on pourrait se croire dans le boudoir d'une nouvelle Aspasie. Voyez Pétalage de nos pharmaciens , que vous feriez tomber en syncope si vous les appeliez apothicaires: dans leurs élégans bocaux, la chimie se fait fashionable par l'habile agencement de ses produits... Et les sages-femmes modernes ! avez-vous admiré leurs tableaux , chefsd'œuvre du pinceau de genre 5 pièces capitales du musée des rues , dont on aurait pu , sans crainte de comparaison, enrichir l'exposition de i834 ? 011 la délicieuse page historique de Jeanne Grajr se trouvait , hélas ! en bien triste compagnie.

Pour moi, je ne m'attachai pas trop aux bagatelles de l'enseigne; je visai plus sagement a la dignité intérieure» Je voulais me composer une clientèle d'élite , faire un appel aux faiblesses nobiliaires , dissimuler, par mes assistances , les faux pas aristocratiques.

Alors , le faubourg Saint-Germain seul pouvait peupler ma maison de pensionnaires titrées , et remplir tous mes instans à recevoir dans ce monde de petits êtres clandestinement illustres. Dans ce temps-là , le noble faubourg était rempli d'élémens fatals aux virginités du quartier, et la chasteté conjugale courait de grands périls. Saint-Thomas-d'Aquin,paroisse essentiellement vouée a la noblesse pure de gloire révolutionnaire ou impériale, se peuplait d'une milice nombreuse qui , chaque matin , divergeait dans les rues de Varennes , de la Planche, de Grenelle, Saint-Dominique, pour y porter les conseils d'une piété fervente, et distribuer a domicile les secours de la parole sainte. Vous ne vous faites pas d'idée jusqu'à quel point ces missions évangélique*

fructifiaient , et combien de belles pénitentes firent au moins un pèlerinage dans ma maison de la rue de l'Odéon. Indépendamment des directeurs accrédités àSaint-Thomas-d'Aquin, il existait sur cette paroisse une jeunesse aux allures plus vives , aux paroles plus brusques , qui blasphémait quelquefois le nom de Dieu , que les jeunes ecclésiastiques invoquaient en roulant les yeux , et qui n'en réussissait pas moins vite auprès des beautés dévotes. Cette jeunesse, c'était le corps d'officiers d'un régiment de cavalerie légère : hussards , chasseurs , ou lanciers royaux , qui stationnait dans les rues de Grenelle et Saint-Dominique.

* N'est-ce pas, monsieur le docteur (je parlais en écrivant ceci au jeune médecin tousseur que j'ai déjà signalé), n'est-ce pas que ces militaires-là ont contribué puissamment a grossir le pécule que vous avez , dans votre constante loyauté , partagé avec moi ?... Il est vrai que vous pourriez ignorer cette circonstance ; car. soit dit sans blesser votre amour-propre , la

partie financière de notre association vous agréait à tel point que vous me laissiez volontiers exercer, sans votre participation et sans jalousie doctorale, les fonctions purement médicales , que vous auriez pu revendiquer Ah! monsieur le docteur, quelle

générosité 1 »

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