ASSISTANCE I
Sa Mifpaitu.
On venait de poser mon tableau : il obtenait encore , dans la rue de l'Odéon , le succès réservé à toute enseigne nouvelle. Les flâneurs lui payaient , en passant, leur tribut de curiosité. Il avait même mérité les honneurs de la persécution, complément des grandes célébrités ; car je venais de répondre devant le commissaire de police de la presque
nudité d'un petit enfant qui , selon le magistrat des lanternes , blessait les mœurs par l'aspect de ses formes candides , peintes à Phuile... On les voilait d'un bout de draperie, qui m'était imposé pour l'édification du quartier, lorsqu'un gros Auvergnat entra chez moi, tout haletant :
« Venez , venez vite , madame , me dit-il en s'essuyant le front; on vous attend ici près, rue du Pont-de-Lodi. Oh! mais il paraît que c'est fort pressé
— Ici près, répondis-je à ce brave homme ; mais , mon ami, je ne vais pas dans un lieu sur une demande aussi vague. Qui vous envoie ?
— Qui m'envoie? dame ! je ne sais pas au juste. Je suis au coin de la rue, allongé sur mes crochets ; on vient, on voit ma médaille, et puis on me dit : Tenez, commissionnaire portez ceci ; ou bien : Allez a tel endroit dire cela... Moi, je me lève, je trotte, et me voilà. Tout ce que je puis vous assurer, c'est que la dame qui m'envoie était bien échauffée quand
elle m'a parlé... 11 paraît que pour ce qui est de votre état, ça n'attend pas.
— Vous avez raison, répliquai-je en riant, et c'est ce qui me détermine à vous suivre...
— Voila qui s'appelle parler... Marchons...» Et mon conducteur, en voulant précipiter ses pas vers la porte, fit, coup sur coup , deux glissades sur mon parquet luisant ; il parvint pourtant a maintenir l'équilibre de sa masse auvergnate... Je le suivis.
Arrivée rue du Pont-de-Lodi , devant la maison que le commissionnaire m'avait indiquée , je vis qu'elle était grande , d'assez belle apparence , et que je pouvais y entrer sans danger, surtout au milieu de la journée. Je cherchais de l'œil, en m'approchant, une personne que je pusse interroger sur la direction que je devais prendre* car, dans les affaires secrètes,un concierge est la dernière personne a laquelle il faille s'adresser. Une dame se tenait sur la porte cochère ; j'eus un demidoute qu'elle était apostée là pour m attendre : je m'adressai a elle avec-ménagement toutefois.
« Madame, lui dis -je, connaîtriez - vous
dans cette maison quelqu'un d'indisposé
une dame....
— Seriez-vous sage-femme ? me demandât-elle vivement; puis, sur mon signe amrmatif, elle ajouta: Vous êtes bien jeune... cependant, venez ; et tout en marchant , elle me disait : La personne auprès de laquelle je vous mène est ma fille ; nous sommes dans le plus grand embarras... Son père ignore sa position. Que Dieu, ma chère petite., vous soit en aide ! nous avons besoin de toute sa miséricorde pour sortir de là... » — Tout en parlant , cette bonne mère fondait en larmes. Nous arrivâmes, à travers plusieurs pièces du deuxième étage , dans une petite chambre fort propre , où je vis , étendue toute habillée sur son lit , une grande demoiselle brune , dont les traits, assez réguliers, étaient déjà contractés par les premières douleurs de l'enfantement. Le père était commerçant 5 nous l'entendîmes , dans une pièce voisine , discourir de ses affaires , débattre quelques prix
de fabrique avec des ouvriers , et se plaindre de la migraine de sa fille, qui tenait ordinairement ses livres, qu^il avait besoin de consulter... La pauvre patiente se cramponnait a moi et à sa mère pour étouffer ses cris ; elle éprouva une subite convulsion lorsque l'honnête négociant la nomma. « Papa , nous ditelle, est homme à venir me demander quelques renseignemens... Si je l'entendais, rien ne pourrait m'empêcher de me précipiter par ma fenêtre.
— Grand Dieu! s'écria la malheureuse mère en se jetant sur la porte , dont elle poussa le double verrou...
— Calmez- vous, criai-je à cette pauvre femme, voila qui est fini....»
En effet , peu d'instans après , je sortis de cette maison , emportant le nouveau-né. Le lendemain la mère vint me voir ; elle me dit que l'enfant devait être placé aux Orphelins , du consentement même de l'accouchée , qui ne voulait point de son séducteur pour époux.
D'après ce que cette dame me raconta , la
faute de sa fille était une surprise de sens , une simple occasion mise à profit par un homme plus entreprenant qu'aimable; occasion dans laquelle avait succombé cette jeune personne , en parant l'homme qui se trouvait là des traits de quelque héros de roman.
Le bon commerçant s'étonna bien un peu de voir la migraine de sa fille se prolonger neuf ou dix jours; il lui apportait force infusion de tilleul , qu'elle jetait dans son vase de nuit; lui prescrivait des bains de pieds , qu'elle se gardait bien de prendre ; et s'il a marié plus tard la jeune personne , il a cru la livrer en bonne qualité marchande, comme un article de son magasin... Il est des erreurs heureuses ; que de mauvais ménages , bon Dieu ! si la Providence ne se montrait pas indulgente et serviable en pareil cas !