‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 20 sur 44 · ASSISTANCE XVI · texte numérisé non relu

ASSISTANCE XVI

Un* 3ntrigut util*.

On voit d'ordinaire beaucoup de monde dans les noces qui se font à Paris ; de plus la circonstance , les plaisirs du jour , quelquefois l'influence du lieu peuvent étourdir la raison et faire broncher la sagesse. J'ai connu bon nombre de maris qui ne laissaient jamais leurs femmes assister aux solennités nuptiales, même lorsqu'ils y étaient eux-mêmes invités. Il y a

dans ces sortes de cérémonies tant de laisseraller, tant de lestes plaisanteries sur le dénouement de la journée, tant de toilettes a réparer dans les chambres environnant la salle du banquet, tant de dames ou de demoiselles que les longueurs du festin obligent a s'absenter momentanément, enfin, tant de jeunes convives entreprenans disposés a mésuser de ces éclipses, commandées par la nécessité... Vrai, les maris qui ne veulent pas que leurs femmes aillent aux noces n'ont pas grand tort. Malheureusement les dames ont rarement le pouvoir d'interdire ces mêmes réjouissances a leurs époux, et vous allez voir que l'inconvénient est à peu près aussi grave d'un côlé que de l'autre.

Un négociant qui résidait, il y a quelques années, assez près de la place du Caire, lit connaissance, dans une noce, d'une dame aimable ; profita-t-il du mouvement que je signalais tout a l'heure pour terminer ce jour même le roman commencé au bruit des violons , ou les scrupules de sa belle eurent-ils une longévité

de quelques jours , de quelques semaines ? je l'ignore; mais ce point est peu essentiel a fixer : On peut toutefois présumer, non seulement une prompte défaite, mais une défaite habituelle de la dame , puisqu'il demeure prouvé qu'elle octroya a notre négociant un supplément amer de ses bontés. Rien de communicatif comme ce fatal présent : la femme du commerçant , enceinte de huit mois, en fut soudainement pourvue. Le pauvre homme , désespéré de ce ricochet syphilitique , vint se faire soigner chez nous , et prendre les médicamens dont il avait besoin , en nous faisant part des inquiétudes qu'il éprouvait sur les dangers de son innocente épouse. Il n'eût pas voulu, pour tout au monde, qu'elle connût ni la maladie dont il était infesté ni sa propre situation , et l'on pouvait, avec certaines précautions, les lui cacher. Mais le médecin qui l'avait assistée dans une première couche était déjà retenu pour celle qui approchait , et notre pauvre client ne pouvait consentir à mettre ce docteur dans sa confidence. Une autre crainte en-

— sao —

core le tourmentait : il nous demandait chaque jour avec anxiété si l'enfant pouvait avoir contracté la maladie dans le sein de sa mère. Nous lui répondions , d'après notre propre conviction , que l'invasion étant récente , le virus n'avait pu passer encore dans le sang de la mère , et que conséquemment le fœtus devait en être exempt.

Cependant il était indispensable que la personne qui devait accoucher sa femme fût initiée au secret de sa maladie, afin de prendre, en la délivrant, les précautions nécessaires pour que l'enfant ne fût pas infesté au passage ; car c'est toujours en ce moment que cela arrive quand l'accoucheur a négligé les moyens préservatifs indiqués. Or je viens de dire que le négociant répugnait à prendre pour confident le médecin de sa femme ; il fallait donc s'ingénier pour la déterminer à recevoir une autre personne a son chevet , et cette autre personne , ce devait être moi. Tombé en flagrant délit d'immoralité, ce fut par de beaux discours de pudeur et de morale que ce mari pécheur se prit à arraisonner

sa victime : il lui peignit avec éloquence, avec chaleur l'inconvenance, l'indécence même des accouchemens faits par des hommes.

« C'est un ahus a réformer, poursuivit-il, surtout a Paris, où tant de sages-femmes habiles se sont formées depuis quelques années. Apprends, ma chère, qu'on m'en a indiqué une excellente, madame Alexandrine Jullemier; je t'engage fortement à l'aller voir; je suis sûr qu'elle te conviendra, et si tu lui donnes ta confiance , ce sera un bon exemple. »>

La dame hésitait un peu; son mari ajouta : « Je voudrais que tu eusses entendu , comme moi , les médecins de Paris deviser indiscrètement sur les accouchemens ; ton parti serait

bientôt pris Il y a huit jours encore, le

docteur R***, sous-lieutenant dans notre légion, égayait une veillée au corps-de-garde des remarques qu'en telle et telle circonstance, il avait faites sur ses clientes brunes ou blondes; il nous donnait en vérité des signalemens on ne peut plus minutieux. Tu conviendras que c'est fort désagréable pour les dames et les

maris. Tous les gardes nationaux d'un poste ne se piquent pas de discrétion ; qui sait si l'un des auditeurs du sous-lieutenant n'aura pas dit, le lendemain, a un de ses amis en passant devant le magasin d'une lingère : Tiens, voila madame une telle , qui porte un signe noir a l'aine gauche?

— Ah! mon ami, que dis-tu Ta? s'écria la femme du négociant.

— Ce qui peut être arrivé l'un de ces matins

— Me voila décidée- je cours chez madame Jullemier. »

Elle vint en effet me trouver, et s'en retourna bien déterminée a se faire accoucher par moi , ce dont nous étions convenus d'avance avec son mari, quoique j^eusse en vérité bien peu de temps pour me livrer aux opérations du dehors. Le négociant respira ; il acquit ainsi la certitude que sa déplorable mésaventure ne serait pas divulguée.

Lorsque je me rendis chez ma cliente , j'eus soin de me munir d'un topique pour laver le

corps de l'enfant , particulièrement les yeux et la bouche. La mère ne s'aperçut pas de cette utile précaution , et je la traitai elle-même durant sa couche, sans qu'elle eût la moindre idée dugenre demaladie dont je la guérissais. Grâce al'innocente intrigue alaquelle nous nous étions livrés, cette dame a toujours ignoré sans doute le funeste cadeau que son mari lui avait fait. Mais cet honnête commerçant jura , sur son ame, de ne plus faire la cour aux dames qu'il rencontrerait dans les noces de Paris.

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