‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 19 sur 44 · ASSISTANCE XV · texte numérisé non relu

ASSISTANCE XV

3esutttstnf Dr paternité.

Je vous ai montré tout a l'heure l'amour maternel immolé par un scrupule d'intérêt légal ; vous venez de voir une épouse pleine de sécurité dans ses infidélités conjugales, parce qu'elle ne jetait pas un intrus à travers la légitimité du ménage. 11 y avait au moins en ceci une certaine probité d'esprit ; quant à la probité du cœur, hélas ! chez nous autres .

pauvres femmes , elle est ce qu'elle peut. Voici maintenant un père doué d'une conscience plus élastique encore que celle de la dame dont je viens de vous entretenir.

Un jeune homme d'une physionomie douce, ayant l'air candide comme un séminariste du bon temps , m'amena certain jour sa bonne amie , sur le point d'accoucher, et ce ne fut qu'en rougissant jusqu'aux yeux qu'il s'avoua îe père de l'enfant a venir. Du reste, ce couple paraissait s'adorer : Tamant surtout affichait une tendresse démonstrative jusqu'au transport, et généreuse jusqu'à la prodigalité ; car il me paya d'avance en se plaignant d'avoir à me donner si peu. Cet expansif jeune homme pleurait amèrement quand sa maîtresse éprouvait une douleur; ses membres tremblaient: on eût dit qu'il ressentait le contrecoup des souffrances de la bien-aimée.

Père non moins tendre qu'amant passionné, ce personnage reconnut l'enfant, ordonna un grand baptême, et fit venir une nourrice, dont les soins attentifs charmèrent ma pensionnaire.

Elle confia sans crainte son entant a cette femme, si bien choisie par la sollicitude du meilleur des pères. Le moment du départ de la nourrice et du nourrisson étant venu, le bon ami me pria de les accompagner, avec lui, jusqu'à une certaine distance ; nous montâmes en voiture. Lorsque nous eûmes roulé quelques instans , le monsieur changea soudain de ton. Sa tendresse était une mince superficie , une enveloppe décevante : elle se déchira violemment a nos yeux.

« Arrêtez, cocher, cria le tartufe d'une voix retentissante ; puis, s'adressant à la nourrice, il lui dit brusquement : Ma chère ^ remettez cet enfant a madame; votre mission finit ici .^

A ces mots, il lui donna quelques pièces de cinq francs, la fit descendre, et la congédia.

t Eh mais ! monsieur, m'écriai-je avec l'accent de la plus grande surprise , que faitesvous, et quel est votre dessein?

— \ous allez le savoir. La situation de mes affaires ne me permet pas de conserver cet enfant de l'amour et de la maladresse ; mais je

n'ai pas voulu affliger sa mère en lui annonçant Je dessein de Tenvoyer aux Orphelins. Nous allons l'y porter nous-mêmes; je le répète , il m'est impossible de faire autrement. Je vous enverrai des lettres de la prétendue nourrice; mon amie en viendra prendre connaissance chez vous ; et bientôt Tune de ces lettres annoncera la mort de l'enfant. »

Le plan imaginé par le jeune tartufe s'est accompli ainsi qu'il l'avait conçu : il a eu l'affreux courage d'apprendre à sa maîtresse le décès

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supposé de son enfant, qu'elle a toujours cru, qu'elle croit encore aujourd'hui, mort chez sa nourrice. Et peut-être viendra-t-il un jour, maçon ou couvreur, exposer ses jours en présence de sa mère , animée, à la vue de son danger, d'une sollicitude, d'une terreur inconnue, que n'expliquera pas suffisamment la simple compassion.

SCÈNES D INTERIEUR

Un Docteur sgbûrite.

L'un de nos poètes les plus spirituels, l'auteur de la Métromanie, fut arrêté certain soir par le guet, et conduit chez un commissaire de police. Ce genre de magistrature excitait rarement, au dix-huitième siècle , la convoitise des notabilités du siège ou du barreau: M. le commissaire se trouvait être ordinairement un homme bien portant, habile a digérer, expert

a percevoir l'amende des délinquans qui balayaient mal le devant de leur boutique, ou qui se battaient le soir entre deux réverbères. . . Le surplus des fonctions était l'affaire de la robe noire aux larges manches, et d'un clerc aigrefin, qui n'avait pas la manche moins large au figuré que son patron l'avait effectivement. L'auteur de la Métromanie donc , obligé de comparoir devant le commissaire du quartier, dut décliner son nom.

— Ah ! c'est fort bien , monsieur Piron , auteur distingué : j'ai souvent entendu parler de vous par mon frère...; car vous saurez que mon frère est homme d'esprit.

— Je le crois , monsieur, répondit vivement Piron , le mien est bien une grosse bête.»

Cette anecdote que vous trouverez dans tous les amia, et qui peut-être a reçu les honneurs du Mathieu Lansberg , n'est pas sans analogie avec une circonstance imc voici. Ma maison de la rue J.-J. Rousseau était négligée par le docteur Giraud..., alors occupé d'amusemens chez les Ser..., et de soins bien étrangers

a l'art de guérir; je me trouvai dans l'obligation d'appeler un autre médecin pour le remplacer dans les consultations des maladies secrètes. On m'en envoya successivement plusieurs ; j'eus le malheur de me décider en faveur du docteur P. .. Hélas! ce fut un triste choix. Avez-vous remarqué quelquefois ces beaux chevaux de carrosse aux formes élégantes , à l'allure fière et noble , secouant la tête avec dignité , frappant du pied avec une sorte d'harmonie? tout en eux séduit le regard. Mais s'il faut entraîner rapidement la voiture à laquelle ils sont attelés , toute cette belle apparence est souvent démentie : ces superbes coursiers manquent de courage , de vigueur, et le fouet même du cocher ne peut vaincre leur paresse. Tel , a part la dignité humaine et le doctorat, était M. P... Je lui avais remis avec confiance la direction médicale de ma maison, où, chaque jour, il venait de dix à douze malades solliciter des consultations. Eh bien ! quand il en avait donné deux ou trois dans la journée , c'était beaucoup pour lui ; encore

fallait-il se résignera les attendre patiemment. M. le docteur ne se levait qu'a midi , et ne mettait en émission sa science médicale qu'après l'avoir corroborée par un ample déjeuner... Et quelle science, bon Dieu! A deux heures, occupé ou non , M. P... partait pour la promenade ; s'il le fallait même , il perçait audacieusement, dans sa fuite, la haie épaisse de cliens souffreteux qui attendaient ses conseils : plus impertinent en cela que le ministre Louvois; car au moins cet homme d'état célèbre échappait , par une porte de derrière , a l'importunité des solliciteurs. Mon déserteur, après avoir pris un exercice salutaire à sa digestion du matin , favorable à son appétit du soir, entrait chez un restaurateur, dînait en épicurien, se promenait derechef , le curedent a la main , ou s'étendait avec nonchalance sur la banquette d'un spectacle, et l'on ne revoyait pas le docteur sybarite rue J.-J. Rousseau avant onze heures ou minuit. Durant son absence prolongée , le sentiment du devoir était , pour M. P... un être de raison , et l'hu-

manité souffrante devenait ce quelle pouvait. J'eus cependant la patience de conserver un tel médecin assez long-temps; je ne conçois plus aujourd'hui cette longanimité , et je me la reproche encore de temps en temps. M. P... en profita, lui, tant qu'il put, content d'être nourri en partie et logé gratis; car je lui avais donné un appartement au-dessus du mien, où il tenait son cabinet médical. 11 souriait bénignement aux jouissances présentes , et jetait à ses pieds les élémens de bien-être à venir dont la fortune voulait chaque jour emplir ses mains.

En quittant mon établissement , le docteur P... s'est avisé de former une maison de santé dans un faubourg de Paris ; je ne suis pas informée pertinemment des destinées de cette maison , mais si le docteur n'a pas appris son art et oublié ses habitudes sybaritiques , je plains fort les malades qui s'y font traiter ; je ne plains guère moins le spéculateur qui la dirige. Or, voici précisément le point de connexité de mon anecdote avec celle dont Piron

fut le héros. M. P... était le neveu d'un savant de haute capacité, que les personnes de quarante a cinquante ans se souviennent d'avoir entendu professer à l'Ecole de Médecine , avec autant d'originalité que de distinction. Certes , les médecins qui étaient élèves au commencement de ce siècle ne peuvent avoir oublié un petit homme aux yeux seintillans d'inspiration , aux traits animés , à l'accent méridional, qui inculquait sa méthode en frappant du poing le marbre de l'amphythéâtre... La médecine lui dut une réforme qui s'est noyée depuis dans les progrès d'une nouvelle école ; mais alors cette réforme fut un bienfait.

Me résumant sur le parallèle que j'ai voulu , établir, je dirai que M. P.... le sybarite avait un oncle d'un immense talent , comme le commissaire du dix-huitième siècle avait un frère homme d'esprit ; et que M. P.... le savant professeur avait un neveu dont, sans trop de calomnie, il eût pu dire ce que Piron disait de son frère.

En parlant du fameux docteur P.... , que l'on appelait le Willis français* (il est bien entendu que c'est de Poncle qu'il s'agit ) , je me rappelle un épisode de ma carrière, qui aurait dû trouver place ailleurs. On avait modelé à la Salpétrière la tête d'une dame , morte aliénée , et cette tête présentait, à ce qu'il paraît, un caractère curieux. Or la femme a qui elle avait appartenu était une de mes clientes, rue de l'Odéon ; je dois a son sujet réparer une omission. Paie de l'Odéon donc je vis un jour entrer chez moi une dame nu-tête , les mains dans les poches de son tablier, et du reste habillée avec une sorte de négligence qui était loin d'annoncer l'opulence.

« Madame, me dit-elle sans préambule, je viens pour que vous m'accouchiez.

— Je dois vous prévenir, madame, que je prends assez cher, et que je fais peu d'accouchemens hors de ma maison.

Willis, fameux médecin anglais, célèbre pour le traitement de l'aliénation mentale.

— Oh! mais je ne marchanderai pas; j'ai le moyen de payer vos soins, quelque prix que vous y mettiez... Ma maison fait face a la vôtre, et mon mari est M. W**** , ce coutelier anglais , fameux surtout pour les instrumens de chirurgie.

— J'ai l'honneur de connaître M. W****.

— Vous devez savoir alors qu'il fabrique des forceps d'une forme excellente ; j'en ai choisi un petit fort gentil, avec lequel je veux que vous m'accouchiez; car il est bon que vous sachiez qu'on ne me délivre jamais autrement.

— Cependant, madame, il arrive souvent que la nature...

— Ah! la nature, la nature, voilà qui est bientôt dit; les médecins aussi vous parlent sans cesse de la nature, et tout en l'invoquant, ils se font les bourreaux des pauvres femmes en couches. . .J'aime mieux le forceps, voyez-vous; cela ne parle point d'humanité, et cela agit plus humainement. M. Dubois vient tous les jours chez moi; il croit qu'il m'accouchera: mais je ne veux pas de lui, et je compte sur vous.

— Je vous remercie de votre confiance , et puisque vous êtes ma voisine , veuillez me prévenir lorsque les douleurs vous prendront. »

Environ deux mois après cet entretien , madame "W**** me fit demander : lorsque j'entrai , je trouvai sur son lit le joli petit forceps qu'elle affectionnait; mais je ne m'en servis point, quoique je lui eusse persuadé que j^n allais faire usage. Dans l'intime conviction où elle était que je le lui avais appliqué, elle tira un argument de plus en faveur de son instrument favori, de l'accouchement le plus naturel du monde .-voilà bien la prévention.

J'avais d'abord pris les bizarreries que je viens de rapporter pour une anomalie accidentelle, tenant a la grossesse; mais je ne tardai pas a m'apercevoir que madame W**** était atteinte d'une aliénation mentale; et j'appris, sans surprise, environ six mois après ses couches, que^ sans aucun motif de chagrin, sans même la moindre cause de contrariété , cette dame s'était précipitée par une croisée. Sa tête , ainsi que je Tai dit plus haut , fut mo-

deléc et portée à la Salpétrière, comme présentant des signes curieux de folie : ce fut, je crois, a propos de ce que ledoctenr P.... .m'en avait dit que je me rappelai l'épisode qui précède , et que j'en pris noie.

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