‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 23 sur 44 · DUMONT. LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

DUMONT. LIBRAIRE-ÉDITEUR

Palais-Roval, S8.

Bnulevart Poissonnière , 20. | Palais-Royal , galerie île Valois.

l'auteur, rue BLEUE, 19.

SCEXES DE VOYAGE

faimablc commissaire. — Rouen, le fyavvc Oieppc. — Ces bains bt mer.

Dans le courant de l'année 1 829, M. Giraud. . . si bénévolement associé aux chances de ma fortune , conservait encore le souvenir de son modeste début. Il sentait vivement, il m'exprimait de même une reconnaissance doublement équitable envers une bienfaitrice prodigue d'élémens de richesse et d'amour.

il. i

Vous connaissez les amans : tout ce qui les isole de la foule , tout ce qui les fait vivre de l'un a l'autre , si je puis m'exprimer ainsi, plaît à leur imagination. Dans les villes , au sein des sociétés bruyantes, leur tendresse est trop distraite : ces égards, ces bienséances dont il faut s'imposer le devoir sont autant de vols faits au sentiment exclusif qui les anime Rien d'égoïste comme l'amour : il veut que tout se rapporte à lui. C'est pour cela qu'il se plaît tant au milieu d'une nature champêtre • là, tout parle son langage ou s'harmonise avec lui : la biche des forêts et le rossignol du bosquet enseignent a aimer ; les arbres et les fleurs semblent étendre leur feuillage , courber leur tige pour couvrir, pour caresser ceux qui aiment ; le ruisseau qui serpente dans la prairie, sous les saules favoris des amours, semblent eux-mêmes murmurer la tendresse. Ces influences., ces exemples, nous les avions déjà cherchés dans un voyage que nous venions de faire à Nantes, à travers cette belle, cette majestueuse Touraine, dont les sites parlent tour

à tour a l'âme et à l'imagination. L'occasion d'un nouveau voyage se présentait, nous la saisîmes, pleins que nous étions encore des souvenirs délicieux du premier.

Un de nos correspondans , pharmacien à Rouen , que nous avions reçu plusieurs fois à Paris , nous invitait avec instance à faire un voyage en Normandie. Il avait , nous disait-il, fait bâtir une jolie maison sur le boulevard Cauchoise , où nous trouverions un appartement d'ami, qui nous était exclusivement destiné, et qui n'attendait plus que nous. Malgré nos nombreuses occupations, nous nous décidâmes à faire cette excursion.

Nous arrivâmes a Rouen vers neuf heures du matin; M. Beau — , notre correspondant, était déjà absent quand nous descendîmes chez lui : ses domestiques nous dirent qu'il était a sa petite maison de campagne dans un faubourg de Rouen , et qu'ils allaient le faire prévenir de notre arrivée. En attendant, on nous montra notre appartement, où rien ne manquait de ce qui constitue le luxe et même l'opulence. On

servit ensuite un ample déjeuner ; puis nous nous reposâmes. M. Beau. . . . ne rentra que vers deux heures • nous avions été seuls toute la matinée, seuls, dans un lieu où nous Savions pas encore aimé : notre commune pensée fut, je crois, qu'il ne s'était pas fait attendre. Le Rouennais se répandit en excuses, que nous acceptâmes gaîment lorsqu'il nous eut appris à l'oreille qu'il était amoureux. « C'est une aventure que je veux vous confier, nous dit-il 5 vous me donnerez des conseils :j'en ai besoin 5 l'amour nous fourvoie presque toujours dans des intrigues diaboliques , et je ne suis pas sans inquiétude. Ecoutez.

« J'avais, ily a quelques mois, pour locataires deux époux, chez lesquels la tendresse conjugale paraissait descendue depuis long-temps a la plus basse température ; elle menaçait même de passer a la tempête. Mes voisins s'étaient retirés, depuis peu, du commerce, en arrangeant,, tant bien que mal, de mauvaises affaires. Comme de coutume, le désordre de la maison, selon le mari, venait de la dame, selon celle-ci,

son mari devait seul s'attribuer le malheur commun. De sorte que le coupable et la victime étaient, dans tout ceci, fort difficiles a reconnaître; et je pensais, a part moi, que chacun des plaignans pouvait, en toute assurance, s'imposer une bonne émission de mea culpa. La suite va vous le prouver.

Ma locataire entrait souvent dans ma chambre, me contait ses chagrins domestiques, se plaignait des dissipations de son mari , se récriait sur les mauvais traitemens qu'il lui faisait subir, et paraissait tout à fait décidée à le quitter. Une femme jolieT malheureuse, qui se plaint de son mari , manque rarement de consolateurs : Quand par hasard un saint nous veut du ?nal, on peut souvent être aidé par un autre. Le malheur de ma locataire m'intéressa ; je lui louai une petite maison de campagne , aux portes de la ville, où elle allas^nstaler, déguisée en homme. Le mari, fâché de son départ, passait une partie de son temps à la chercher , et las, chaque soir , d'une investigation infructueuse, il venait aussi me conter ses peines.

Voyez pourtant la singulière situation! confident et complice de madame, un jour il fallait me composer un visage d'amant, et m'arranger le lendemain une physionomie d'ami, a l'usage de monsieur. Vous ne vous faites pas d'idée combien un rôle à tiroir de ce genre est difïicle et fatigant.

« Long-temps le pauvre homme , bénévole et confiant , me raconta ses mésaventures conjugales, ignorant que j'en étais en partie l'auteur. Mais amour et prudence,, comme on le sait , se rencontrent rarement sous lejmême toit. Tous les jours je faisais porter à ma petite maison des champs des provisions a la recluse; moi-même je me rendais auprès d'elle à peu près tous les soirs, et dans ces allées et venues , le mystère ne se montrait pas toujours adroit. Bref, tant de courses me rendirent suspect au mari; il me fit observer; sans doute je fus suivi dans mes excursions amoureuses: l'époux trahi eut la certitude de l'être.

« Un matin que , par bonheur , je m'étais levé plus tôt que de coutume, je vis que notre

maison était cernée par des hommes de fort mauvaise mine. Je me doutai d'abord du motif de ce blocus , et je courus en avertir ma maitresse.

— Mon Dieu! s'écria-t-elie, seraient-ce des voleurs ?

— Plût à Dieu! répondis-je avec le ton de l'inquiétude : je suis armé ici, je soutiendrais un sié^e contre ces bandits ; mais je crains d'être moi-même le voleur.

— Comment cela? demanda ma belle avec surprise.

— Selon toutes les probabilités , ceux qui cernent la maison sont les émissaires de ton mari, et sont un peu moins simples que lui.

« A peine avais-je fait cette réflexion qu'aynnt vu entrer mon locataire , accompagné d'un commissaire de police, je courus à une autre extrémité de la maison , et me mis à écrire. Un mari qui trouve sa femme a quatre heures du matin chez un jeune homme est peu enclin aux mesures conciliatrices. Celui-ci

requit le magistrat de nous faire arrêter sur l'heure.

— Un instant, monsieur, répondit le commissaire, qui me vit entrer, une plume a la main, dans la chambre envahie, je suis l'agent de la loi , non celui de votre colère , et mon devoir veut que j'agisse avec les égards dus au droit des gens.

— Quoi I s'écria notre adversaire avec l'accent de la fureur,, vous ménagez ces infâmes, lorsque l'adultère est avéré ? patent , indubitable.

— Vous vous trompez, monsieur, répliqua l'officier public : je ne trouve point ici le degré de conviction nécessaire pour sévir avec vi-

gueur.

— Ah! pour le coup, voilà qui est trop fort: faut-il donc, pour vous convaincre, que les coupables soient surpris dans une situation?...

— Oui, monsieur, repartit le commissaire ; l'organe des lois ne doit voir le crime qu'à ce degré de démonstration.

— Beaux préceptes d'ordre public ! s'écria

mon locataire en écumant de rage , et c'était bien la peine de donner un œil pour insigne aux agens de la police.

— Oui, monsieur, dit avec calme l'honnête commissaire ; l'allégorie est juste ; mais ce n'est pas l'œil de la jalousie qui doit nous éclairer.

«Le magistrat conciliateur, voyant que nous ne faisions aucune résistance, envoya chercher une voiture , et au lieu de nous conduire en prison, comme l'irascible époux s'en flattait , il nous mena chez lui , et se prit a remontrer à son client qu'il avait conçu des soupçons avec une extrême précipitation. « Les apparences les plus claires , disait-il , sont souvent trompeuses, et dans cette circonstance nous n'en avons que de fort obscures. Il y a plus, on pourrait même les invoquer en faveur des accusés ; car la preuve que M. Beau.... n'habitait point avec madame votre épouse , c'est que nous l'avons trouvé debout a quatre heures du matin, occupé à écrire dans une pièce éloignée de celle où cette dame était couchée... Vous

avez beau dire, ceci ne constitue nullement le flagrant délit... Tous les tribunaux du monde vous condamneraient, car l'adultère ne peut

être constaté que per iactum et taclu

c'est un principe de jurisprudence invariable. Epoux , continua le commissaire en forme de péroraison , rentrez donc au bercail du ménage; oubliez vos griefs réciproques, et vivez désormais en bonne intelligence... Je conçois a merveille qu'après ce qui vient de se passer, vous ne pouvez conserver votre domicile dans la maison de M. Beau.... La méchanceté publique croit aisément le mal, et condamne volontiers sans preuves. Précisément il se trouve un appartement à louer dans ma maison; y vous l'offre : acceptez-le , et si quelque nuag< troublait encore la sérénité de votre vie dom< tique, vous aurez toujours en moi un arbitre unamiablecompositeur,disposéarétablirlapah

entre vous. Croyez-moi, mes enfans, ajouU l'excellent commissairerouennais, évitez le scai dale : il ne fait vivre que la malice, et tue la réputation plus sûrement que le vice lui-même. »

«Ce dernier argument acheva sans doute de convaincre mon locataire, qui , après tout, est un homme de sens. Il tendit la main a sa femme ; elle pleura comme toute dame bien apprise doit le faire en pareille occurrence, et ce couple fut réconcilié. Dès le lendemain , mes deux locataires devinrent ceux du commissaire; ils habitent encore sa maison, et je n'entends plus parler d'eux. Cependant , poursuivit nctre correspondant, je crains toujours que cette affaire n'ait quelque fâcheux reliquat. Je redoute peu , il est vrai , les réminiscences jalouses du mari, que je saura's b en mettre à la raison; mais la petite femme a une tête du diable... S'il allait survenir en elle un ressouvenir d'amour, j'aurais peine à m'échapper de ses lacs. Conseillez-moi donc un peu : que dois-je faire pour que les choses en restent là, et pour reconquérir décidément ma tranquillité ?

— Le moyen est simple, répondis-je : oubliez cette dame afin qu'elle vous oublie ; je connais mon sexe , il est rare qu'il se prenne

à remuer les cendres d'un amour qu'il croit éteint entièrement... Mais, de grâce, faites quelque politesse généreuse au bon commissaire; il vous a véritablement servi en enfant gâté de la fortune.

— Yous riez , ma belle dame , répondit M. Beau....; mais, en vérité, je ne me crois pas entièrement sorti de ce mauvais pas.

— Terreur panique, dis-je encore plus gaîment... Mon cher hôte, ajoutai-je aussitôt, j'ai un service a vous demander : il faut que vous nous fassiez connaître Thonorable magistrat dont vous avez eu tant a vous louer.

— Mon assistance vous est inutile en ceci, me dit notre correspondant, quoique d'ailleurs je sois prêt a recevoir vos ordres en tout ce qu'il vous plaira de me commander. Mais Rouen est une cité curieuse, et M. le commissaire, cicérone obligeant, vous fera très volontiers les honneurs de sa ville. Adressez-vous en toute sûreté h lui. »

C'est ce que nous fîmes, et nous trouvâmes en effet l'aimable commissaire on ne peut mieux

disposé a seconder notre curiosité. Il vint nous rendre la visite que nous lui avions faite , et nous proposa de voir les monumens historiques, qui sont nombreux à Rouen. Or, au moment de partir, il nous arriva une aventure digne de la scène des Variétés , et qui doit trouver place ici. Le quartinier courtois avait envoyé chercher uhe voiture de place pour faire notre tournée ; ce fiacre fut bientôt a la porte. J'étais descendue la première, et comme en m'ouvrant sa portière, le cocher vit que j'étais mise avec quelque élégance , il conçut l'espoir d'une spéculation.

— Combien de personnes madame a-t-elle a conduire? me demanda-t-il avec cette politesse de cocher de fiacre , qui rarement est persistante.

— Nous sommes en tout quatre, répondisje en montant.

— Pour lors , il faut prendre deux voitures : quand on est riche comme vous paraissez l'être, on doit faire gagner le pauvre monde.

— Que dis-tu la? demanda le commissaire,

qui avait entendu les dernières paroles du cocher.

— Je dis , notre bourgeois , que puisqu'il y a quatre personnes riches à conduire , c'est pas trop de deux voitures.. .l'opulence, ça veut avoir les coudées franches.

— Allons, marche, et tais-toi, répliqua l'officier public.

— Marcher, pas pour le quart d'heure , notre bourgeois , ça s'peut pas. . . J'aime mieux vous conduire chez M. le commissaire... Et le pauvre homme nomma la personne même qui lui parlait...

— Ecoute , mon garçon, je ne te conseille pas de faire cette démarche; tu pourrais t'en repentir.

— Bah ! il est bon la le bourgeois. . . Eh ben ! tout de même, je ne marche pas... dame ! c'est que ça y est... On a été, voyez-vous, troupier du temps de l'autre... » Et le cocher porta le dos de la main a son chapeau ciré...

— Tu le veux, repartit le magistrat avec un

calme imperturbable, conduis-nous donc chez le commissaire. »

Le cocher monta sur son siège , et nous voilà partis. Vous devez penser que, durant le trajet , nous nous amusâmes beaucoup de l'étrange méprise de ce phaéton mal inspiré, qui, le plus bénévolement du monde, allait , comme on dit, de lui-même, se brûler à la chandelle. Lorsque nous fûmes arrivés chez le commissaire, celui-ci descendit de voiture et monta à son cabinet. Nous le suivîmes; notre cocher, le chapeau à la main , vint après nous. L'obligeant cicérone était entré un moment dans une pièce voisine de son bureau ; que devint son justiciable en voyant reparaître, ceint de la redoutable écharpe , le personnage qu'il venait d'amener devant le commissaire , c^est-à-dire devant lui-même !

— Par exemple ! murmura le pauvre diable stupéfié, en voilà z'une sévère... allons , enfoncé comme un conscrit...

— Tu vas déposer ton livret, lui dit l'officier public...

— C'est juste, mon commissaire, y a pas a se revêcher contre l'autorité ; vTa le chiffon de livret.

— Maintenant , tu vas retourner chez to maître , et lui dire, de ma part , de nous en voyer un autre cocher.

— Tout de suite , mon commissaire... Quoique ça c'est dur, pour un ancien, d'être mis à pied comme une canaille,.. Mais respect aux chefs... Et dans tout ça pas un coquin de pousse -caillou ou de cavalier clampin à qui l'on puisse offrir un coup de sabre... »

Le nouveau cocher qui vint nous prendre dit au commissaire que son camarade venait d'être chassé par leur maître commun ; mais nous intercédâmes pour lui, quelques jours après cette aventure , et son patron le reprit à notre sollicitation.

Cependant le commissaire nous promena dans la ville de Rouen: il nous fit admirer, avec un orgueil patriotique , les édifices auxquels se rattachent des souvenirs historiques. Nous visitâmes d'abord la cathédrale, fondée,

dit-on, sur le tombeau de saint Mellon, vers le commencement du sixième siècle, par un évêque nommé Victricius, qui avait été soldat dans les armées romaines. Depuis cette fondation primitive, l'église métropolitaine de Rouen fut rebâtie plusieurs fois : l'ensemble du monument actuel est des quinzième et seizième siècles. Indépendamment de la tour de Saint-Romain et de la Tour de Beurre *, qui décorent le portail, on admire l'architecture svelte et élégante d'une flèche , en forme de pyramide, qui s'élève au milieu de l'église. Cette flèche, deux fois brûlée , fut reconstruite de nos jours par M. Alavoine, architecte de Paris, qui sut imiter avec beaucoup de bonheur le style du moyen âge dans cette reconstruction importante.

Nous visitâmes ensuite la fameuse abbaye de Saint-Ouen et sa magnifique basilique, qui, sans contredit , est une des plus belles de France. On raconte que le maçon Alexandre

* Ainsi nommée parce qu'elle fut bâtie au moyen d'un impôt mis sur le beurre dans les marchés de Rouen,

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