‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 24 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

Bcrneval , voyant qu'une rosace de celte église, faite par son apprenti, surpassait les siennes en perfection , se crut déshonoré, et se donna la mort, après avoir tué son heureux rival. Les archevêques de Rouen partaient ordinairement de l'abbaye de Saint-Ouen pour aller prendre possession du siège archiépiscopal, et lorsqu'ils mouraient, ils étaient rapportés dans l'église d'où ils étaient partis au moment de leur intronisation. Dans ces deux occasions, il était prononcé des formules singulières. Quand le nouveau prélat, conduit par les religieux de Saint-Ouen, était arrivé devant l'église cathédrale, le prieur du couvent le prenait par la main et le présentait au chapitre en disant : «Nous vous le donnons vite vant} vous nous le rendrez mort.»Et lorsque les chanoines de Saint-Mellon reconduisaient ce prélat décédé a l'abbaye , le doyen du chapitre, montrant le cercueil, disait d'une voix grave au prieur : ■ Vous nous l'avez « donné vivant, nous vous le rendons mort. » Après avoir vu ces deux édifices religieux,

nous courûmes "visiter le monument consacré à la mémoire de Jeanne d'Arc, et érigé sur la place où cette fille intrépide fut brûlée, en i43i. C'est une fontaine d'un style assez vulgaire , surmontée de la figure en pied de l'immortelle guerrière; cette statue est d'une médiocre exécution: le tout paraît peu digne de l'héroïne qui remit le voluptueux Charles VII sur le trône de ses pères.

Nous saluâmes , en passant, rue de la Pie , la maison où naquit Pierre Corneille; vieille construction , veuve du génie de ce grand homme, devant laquelle les voyageurs viennent en pèlerinage avec une ferveur religieuse. Cinq ans plus tard, nous aurions demandé a saluer aussi le berceau deBoïeldieu, cet autre Orphée que Rouen compte parmi ses illustrations, Mais, en 182g, l'auteur de la Dame blanche vivait, et c'est la mort qui fait les dieux.

Le Vieux-Palais . bâti par un monarque anglais ( Henri Y ) lorsque la France était tombée au pouvoir de nos voisins d'outre-mer, n'offre plus que quelques tours en ruines. Il en est de

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même du / iv.ux-Ckdlcau , qui avait été construit précédemment par Philippe-Auguste, ce roi-chevalier , dont François Ier ne fut que le parodiste. Parmi les vestiges de ce vieil édifice, notre conducteur nous montra la tour dite delà Pue elle, où fut détenue Jeanne d'Arc pendant son infâme procès. Il faut voir avec une rohuste bonne foi un fragment de chaîne qui, selon la tradition populaire, servit a attacher sur son lit cette noble victime de la lâche vengeance des Anglais, et du plus lâche abandon de Charles VII.

Le Palais de Justice de Rouen est un de ces édifices que l'on croirait tissus sur un métier a dentelle: il est impossible d'imaginer rien de plus délicat, de plus minutieusement soigné que les détails de sculpture gothique qui surabondentdans touteslesparties de cemonument. La tour appelée le Cabinet doré et les lucarnes du comble offrent surtout le travail du ciseau porté aune délicatesse inimaginable; du reste, ce palais, élevé sous le règne de Louis XII, est noble dans son ensemble , hardi dans son

exécution : la salle des Pas perdus a 170 pieds de Ions sur 5o de lars:e. Les amateurs admirent encore la charpente , morceau unique dans son genre , qui représente parfaitement un navire renversé.

On peut citer aussi, parmi les curiosités monumentales deRouen,latourduBeffroi,l'Hôtelde-Ville, la Bourse, l'hôtel des Consuls, celui des Monnaies, et le théâtre des Arts; mais les étrangers recherchent particulièrementie pont debateaux, imaginésous lerègne de Louis XIII. * C'est,dit un historien de la ville, une espèce « de machine qui se hausse etsebaisse,a propor- « tionquelefluxetlerefluxde lamerrepousseles « eaux de la Seine , ou leur rend la liberté de « leur cours. Il est soutenu sur 20 bateaux de « front, dans la longueur de 271 pas; les « deux côtés, a droite et à gauche, qui tien- « nent lieu de parapets , sont élevés en forme « de banquette et servent pour les gens de c pied. Le milieu, que l'on a pavé, est destiné a pour les chevaux et les voitures. On le dé- * monte avec facilité lorsque les glaces sont a

« craindre; et la nuit, on en lève une partie « pour donner passage aux grands bateaux k qui remontent la Seine, i

Depuis quelques années, la ville de R.ouen possède un second pont , moins célèbre que l'appareil flottant dont je viens de parler, mais plus commode, et qui décore mieux cette importante cité. Ce dernier pont, construit en pierre, offre deux parties , composées chacune de trois arches, qui viennent s'appuyer sur l'île dite de la Croix. On a bâti récemment sur cette île de fort jolis bains : ils sont fréquentés par la belle société.

Tout est dit sur l'importance manufacturière et commerciale de Rouen ; mais on ne peut se lasser d'admirer et de décrire le point de vue enchanteur que l'œil embrasse des hauteurs voisines de la ville. Ce tableau délicieux me semblerait trop difficile a tracer : je le copie dans un ouvrage moderne : «Autour du vallon « demi circulaire où la ville repose, rcgne une « chaîne de montagnes , qui la couvre au nord « et à l'ouest, et dont la foret de Roumare

« boise la base. Si l'on se place au sommet de « ces hauteurs, ou aperçoit, au pied la cité, (i ses environs fertiles et les maisons de cam- « pagne qui la ceignent d'une écharpe élé- « gante. Plus loin, se développe la rade, où se * pressent toujours une multitude de navires, « que l'on croit voir s'élever avec le tribut que « l'Océan pousse bien au-dessus de ce lieu.Park delà le (leuve s'étend une vaste plaine, que c borne unhorizonlointain de collinesboisées. »

Notre hôte nous avait accompagnés dans toutes les courses curieuses que nous avions faites à Rouen, sans être parvenu a se distraire de ses préoccupations fatigantes. Il ne pouvait justifier d'un motif raisonnable d'inquiétude, et pourtant il s'inquiétait... Nous l'engageâmes à nous tenir compagnie dans une excursion que nous allions faire au Havre et a Dieppe; il y consentit, et nous partîmes.

Le Havre se recommande particulièrement par la beauté de son port , le seul des cotes de la Normandie où les forts vaisseaux puissent s'abriter contre le gros temps. Les chantiers du

Havre sont renommés pour la bonne construction des bâtimens : on y fait des vaisseaux de guerre et des navires de commerce. La ville que borne ce magnifique port n'est pas riche en édifices : ceux du moyen âge que Ton peut citer se réduisent a l'Hôtel- de-Ville , à la Tour de François Ier , et a l'église de Notre- Dame. Ces trois monumens appartiennent au seizièmesiècle, sans être empreintsdePélégance propre a l'architecture dite de la renaissance. Les amateurs visitent , avec quelque intérêt, la place dermes, ornée de deux fontaines- l'Arsenal de la marine, bâti par Colbcrt; l'Entrepôt général, construction inachevée ; la Bourse, la Douane, la Bibliothèque publique et la Salle de spectacle, édifice élevé en 1817 : l'œil de l'artiste ne trouve rien qui le flatte dans tout cela. Mais le poète sent son cœur tressaillir et son imagination s^xalter en voyant la maison 011 naquit Bernardin de Saint-Pierre : « Cette « construction est bien simple, dit, avec raison, « l'écrivain que j'ai déjà cité ; mais elle s'embellit « du charme que le souvenir épand sur tout

■ ce qui rappelle le peintre , aimé de la nature « et des grâces, auquel nous devons Paul et a Virginie ; le philosophe ingénieux qui coince posa la Chaumière Indienne. L'ami de la « belle poésie , continue mon auteur, le ci- « toyen indépendant capable d'apprécier un « caractère que n'ont pu ébranler ni les dis- « grâces politiques , ni les menaces du pouvoir, « salueront la maison où naquit, à Ingouville, <t faubourg du Havre, l'auteur des Messénienv. nés, du Paria, des Vêpres siciliennes, de « V Ecole des Vieillards, de Marino Faliero,ç\ « de cette Parisienne qu'inspira l'aurore d'une « nouvelle ère de liberté, brillante comme « l'éclair , passagère comme lui. »

Du balcon de l'Hotel-de-Ville on jouit d'une perspective prestigieuse : sur la gauche se dessinent au loin les pointes de Quillebœuf et de Tancarville; presque en face, Honfleur et ses environs bocagers ; à droite l'immensité... le ciel et l'eau se confondant; ça et là le faible esquif luttant, a l'horizon, contre les flots et les vents conjurés.

Lorsque nous arrivâmes a Dieppe , la saison des bains de mer était commencée ; une foule élégante affluait de toutes parts dans la ville : c'étaient une activité , un mouvement, un éclat comparables au tourbillon des plus beaux quartiers de la capitale. Madame la ducbesse de Berry, dont le patronage avait exhumé, depuis quelques années, l'usage assez obscurément médical des bains de mer, était alors dans les murs de Dieppe, avec cette cohorte d'élégantes et surtout de dandys, d'un choix particulier, qui formaient sa cour habituelle. Les dames, les gentilshommes d'honneur, les officiers de la princesse; les auteurs, les peintres, les comédiens, qui se groupaient au second rang de sa suite ; le peuple de valets attaché à ces personnages plus ou moins illustres; les nombreux marchands de toute nature venus a Dieppe pour alimenter l'élégance et le luxe des baigneurs : en un mot, toute cette population flottante que le plaisir et l'intérêt rassemblaient sur les eûtes de Normandie, envahissait la ville dans toutes ses parties, a

tous les étages de ses maisons. Le premier était loué aux grands» le second, aux dames et aux officiers de la suite; le troisième, aux artistes, aux acteurs. Les Dieppois, satisfaits d'échanger l'aisance de leur vie habituelle contre l'or des Parisiens, se confinaient dans leurs greniers ; tandis qu'au rez-de-chaussée les boutiques et les magasins étaient abandonnés au commerce voyageur. A notre arrivée , Dieppe réalisait la féerie des Mille et une nuits: boutiques replendissantes , spectacles , bals, soirées étincelantes de lumières, enivrantes d'harmonie, équipages roulant tumultueusement par la ville, et emportant de délicieuses toilettes: telle était cette ville le soir.

Durant la journée, d'autres séductions, d'autres plaisirs, naissaient sur une vaste plage où l'on cherchait, où l'on croyait trouverla santé. La, des dames d'honneur, des dames d'atours, des lectrices, rieuses , agaçantes, jolies pour la plupart , peu sévères en général , présentaient bravement leurs blanches épaules , quelquefois leur tête parfumée, à la lame fougueuse

qui semblait les attaquer, et qu'elles bravaient en riant aux éclats. La duchesse, elle-même, non moins gaie > non moins communicative que sa suite féminine , lui donnait l'exemple d'un abandon que j'ai vu, de temps en temps, aller fort loin au-delà des limites de l'étiquette. Je dis j'ai vu , car son altesse se baignait d'ordinaire a huit heures du matin; j'avais choisi moi-même cette heure, et je me trouvais souvent a côté de la princesse. Je ne me charge pas d'expliquer en vertu de quel protocole le canon du château de Dieppe tirait tant que durait le bain de Madame ; mais ce bruit martial excitait parmi les baigneuses une certaine ardeur, qui les rendait intrépides à dédaigner les atteintes de l'onde salée, et qui tournait presque toujours au profit de la

gaîté.

Après les bains a la lame, la joyeuse nuée de baigneurs se réfugiait dans un édifice en bois, plus élégant que solide , plus vaste qu'imposant, où chacun disposait d'une chambre ou d'un cabinet, selon le prix qu'il payait, et

procédait, au milieu de toutes les aisances du luxe, a une toilette ordinairement abrégée par l'appétit, que venait d'exciter l'air salin de l'océan.

On avait construit dans l'intérieur de la ville, mais assez près du rivage, un grand bâtiment où les baigneurs timides, qui n'osaient affronter la vague , jouissaient des bienfaits de l'eau de mer, tiède et contenue dans une baignoire. Il y avait dans le même local une salle de bal, disposée avec autant d'élégance que de goût, et « destinée, a dit un écrivain in- « génieux, a faire constater le soir, au son des « violons, les cures de la matinée.» Là aussi je me suis trouvée a côté de l'altesse napolitaine, dansant au même quadrille qu'elle. En ce lieu, l'élégance de la mise , celle des manières, l'agrément du visage, de la tournure et de la conversation, faisaient la noblesse, et l'on voulait bien, sous ces divers rapports, me reconnaître quelques titres.

Lorsque la saison des bains est finie aDieppe, l'activité s'endort, le mouvement cesse , les rues

lumineuses s'éteignent, la ville reprend son aspect, naturellement grave et solennel. Alors votre attention se reporte vers cette forteresse indestructible quis'élève, grisâtre, menaçante, hérissée de canons, au sommet d'une falaise aux flancs déchirés. «Vous voyez de hautes « murailles de briques , de grosses tours de « pierre aux toits aigus,, groupées en étages, « et comme suspendues a des gazons escarpés. « De l'autre côté de la route est une longue « avenue d'arbres au feuillage sévère , dont les « troncs semblent rangés en bataille sur la « crête d'un vieux rempart. » Dans son enceinte, Dieppe, cité si commerçante, si opulente au seizième siècle, conserve une certaine physionomie de cette période prospère ; mais une physionomie attristée, qui laisse voir le regret lk où brilla jadis la splendeur. Tous les voyageurs ont parlé de cette population à part qui, sous le nom de Foliotais, vit aux portes de Dieppe , sans tenir rien ni des mœurs, ni des usages , ni même de l'organisation physique des autres habitans. M. Vitet,

historien de la ville de Dieppe , pense que les Polletais sont une colonie venue des bords de l'Adriatique , au treizième siècle. Long-temps , selon cet écrivain , ce peuple matelot offrit , par le costume, des rapports frappans avec les gondoliers vénitiens du seizième siècle ; l'accent même de ces marins conserve quelque chose de cette prononciation mignarde propre aux Italiens.

Dieppe , qui fut brûlé durant les guerres du quinzième siècle par une flotte anglaise, est maintenant assez pauvre d'édifices : après le château ou la citadelle, dont je viens de parler, on ne peut guère citer que l'église de Saint- Remy, belle de ses voûtes , des ses arabesques délicates, de ses verrières aux vives couleurs, et surtout imposante par ses masses de pierre, sur lesquelles cinq a six siècles n'ont pu laisser qu'une empreinte légère. On remarque aussi des beautés d'architecture sarrasine dans l'église de Saint-Jacques; mais la main du temps s'est appesantie sur cet édifice: beaucoup des sculptures qu'on y avait prodiguées sont

mutilées- leur état de dégradation provoque le regret, car, en général, elles paraissent être plus parfaites encore que celles de Saint- Remy.

Le mouvement du port de Dieppe, Paspect de la rade située au-delà , et l'immense horizon qui termine ce point de vue , forment un spectacle ravissant ; un panorama mobile, dont on ne retrouve nulle part la piquante originalité. Une esquisse , une simple esquisse de cette nature âpre , sur laquelle est jetée et fourmille une population de pêcheurs ; leurs barques , leurs filets, leur costume, tout ce qui les caractérise ne peut se reproduire que sous le pinceau d'un Gudin ou la plume d'un Vitet. Je copie un tableau tracé par ce dernier : « Dans ce port de Dieppe , point de mâts de hune entés les uns sur les autres , jusqu'à la hauteur de cent ou deux cents pieds; point de voiles superposées dans les airs : les mâts n'ont qu'un étage ; ils ne portent qu'un seul rang de voiles, rarement deux. Ces voiles sont robustes, épaisses, et toutes noires de goudron.

Rien de moins élégant , de moins léger, de moins finement dessiné que ces embarcations: elles ont plutôt la forme d'un sabol que d'un navire; leur voilure est lourde et disgracieuse ; vous diriez les barges du moyen âge, telles qu'elles figurent dans les vieux écussons de la ville. Eh bien, soit! mais sortez du port, allez sur la jetée, et regardez ces lourdes barques courir et louvoyer dans la rade : vous les prendrez pour des hirondelles de mer, tantôt glissant d'une aile agile, tantôt se balançant avec grâce sur les flots,

« J'aime ces barques rustiques. Je leur sais gré de leur agilité et de leur adresse, précisément parce qu'elles ne sont ni compliquées ni savamment construites. Il me semble que ce sont les pêcheurs eux-mêmes qui nagent et volent sur les ondes. Plus les agrès sont simples, plus la part de l'homme l'emporte sur celle de la mécanique, plus il y a de poésie , de cette poésie simple , primitive , sans art et sans calcul. La vue d une rade sillonnée par de grands vaisseaux, c'est une magnifique épopée;

contempler la rade de Dieppe et les barques qui la couvrent , c'est lire de vieux fabliaux , c'est écouter d'anciennes ballades , d'anciens chants populaires.

v L'aspect du port , soit au départ, soit au retour des pêcheurs , offre aussi les scènes les plus pittoresques, les tableaux les plus variés. Ici , ce sont des femmes , des enfans, de vieux marins infirmes qui liaient les bateaux, marchant en cadence , le corps penché et comme attelés a ces longues amarres; plus loin, on débarque le poisson , on l'entasse en monceaux , on le transporte dans de petites hottes : c'est un mouvement, une bigarrure, un cliquetis de paroles qu'il est impossible d'imaginer.

« Et sur cette jetée de Dieppe , si vous avez séjourné dans la ville , si vous êtes venu chaque pur au moment de la marée, passer quelques heures sur ces pierres et sur cesvieilles poutres rongées par les flots , vous connaîtrez toutes les nuances diverses de la mer et de l'atmosphère , depuis la vapeur légère et transparente du matin jusqu'à l'éclat pourpré du soleil cou-

chant. Les accidens de la lumière, le jeu fantas tique des nuages, leur forme bizarre, le caprice des vents, tantôt frémissans etimpétueux, tantôt légers et caressans , tout vous attache, tout vous captive ; vous suivez de l'œil de la pensée ces vagues , toujours les mêmes et toujours diverses . condamnées à suivre un mouvement uniforme , et semblant n'obéir a cette loi qu'avec liberté, chacune à sa manière... admirable monotonie sur laquelle plane une infinie variété, symbole de la beauté telle que la veut notre esprit, telle que la cherchent nos yeux.

v Et quand sur ce magnifique théâtre les acteurs viennent tout à coup jeter le charme de la vie et de l'individualité , quand vous êtes tiré de votre rêverie par ces innombrables barques qui courent et se jouent sur cette plaine immense ? alors dites-moi si cette jetée n'est pas un lieu de magie et de séduction. Tout à l'heure , en arrivant , vous comptiez à l'horizon vingt, trente, cinquante points noirs; maintenant ce sont autant de navires qui se

pressent à l'entrée du chenal, et s'y introduisent, tour a tour, chacun avec une allure, une pose, une physionomie différente. Puis, quand tout le cortège est rentré, un autre spectacle commence : ceux qui sont dans le port profitent, pour en sortir, de la marée qui va baisser. Vous les voyez s'avancer lentement, traînés par des cordes, comme de pauvres chariots embourbés : leurs veiles sont détendues et flottantes ; vous diriez une procession de malades, les bras tombans, les joues décharnées, se traînant à pas lents pour aLler prendre le bon air. Mais à peine ont-ils doublé la pointe du chenal , ce bon air , ce vent de mer les saisit, les ranime : leurs voiles se tendent et se gonflent; ils semblent retrouver spontanément leur énergie, et tout à coup, bondissant de vigueur et de santé, ils s'élancent et atteignent Thorizon. En moins d'une heure ce sont eux qui deviennent de petits points noirs, jusqu'à ce qu'enfin votre œil renonce a les suivre et les perdre dans l'immensité. ;>

Nous avions vu se dérouler et s'animera nos

yeux l'original de ce délicieux tableau , et toutes les impressions qu'il exprime avaient été produites en nous.

En quittant Dieppe ; nous visitâmes Finimense circonvallation nommée la cité des Limes , vestige gigantesque des travaux d'une civilisation dont l'histoire n'a point encore fixé Tépoquejespèce de problème archéologique que les savans n'ont pu résoudre jusqu'ici, et qu'on ne saurait expliquer qu'en admettant une race d'hommes d'une puissance , sinon d'une grandeur colossale.

Nous voulûmes aussi visiter le champ de bataille d'Arqués , et les ruines du vieux château dont l'artillerie servit si a propos le Béarnais , dans cette journée où trois mille guerriers avaient en tête près de trente mille ligueurs. On nous montra le fossé dans lequel le roi déjeuna gaîment avant la bataille , plein de confiance dans la valeur de ses braves et dans la bonté de sa cause. Nous fîmes encore diverses excursions vers des points curieux : nous visitâmes Lillebonne ( Julia Bonna ) >

ancienne ville fondée par Auguste , en l'honneur de saillie Julie, Pâmante d'Ovide; le château d'Harcourt, dont les ruines formidables rappellent bien ces siècles de fer où la féodalité pesait sur les peuples ; enfin l'abbaye de Jumièges, si fameuse dans l'histoire du moyen âge, et, tout près de ses murs tapissés de lierre, le petit manoir, ombragé de chênes séculaires, dans lequel mourut Agnès Sorel. Après avoir parcouru ces lieux célèbres, nous revînmes à Rouen.

Les pressentimens de M. Beau.... n'étaient que trop fondés : à peine était-il de retour chez lui qu'il fut assailli par son ex-locataire, cette beauté dont il était devenu amoureux par compassion , et qu'il avait abandonnée par arbitrage du commissaire de police. Mais notre correspondant était un jeune homme de vingt-huit ans, beau, bien fait, et fort aimable : la dame ne pouvait se décidera l'oublier; du reste , la fortune assez considérable de M. Beau.... pouvait n'être pas étrangère à la persistance de sa trop fidèle conquête..

— ôi) —

Le bon commissaire, qui élait intervenu, comme une providence bénigne , dans la première affaire, ne pouvait rien dans celle-ci ; il y avait peu de probabilité qu'il secondât sa protégée jusqu'au point d'obliger notre hôte à la reprendre, par mesure d'ordre public ; et , d'un autre côté, l'amant assailli ne pouvait, en bonne conscience, invoquer les magistrats de sûreté et la force armée pour se défaire d'une femme. Mû Beau.... , moitié par bonté, moitié par faiblesse, se décida a expédier la belle sur Paris ; et comme nous allions y revenir nousmêmes, il nous pria de lui avancer tout l'argent dont elle pourrait avoir besoin.

M. Giraud... fit observer a cet honnête Rouennais qu'il prenait un parti fort dangereux , le départ de la dame pouvant établir le fait matériel du rapt , et lui jeter une action judiciaire sur les bras. M. Beau.... ne s'arrêta point a cette observation : il se croyait engagé envers son ex-locataire , et s'en tint a sa première idée.

Le résultat que nous avions prévu était in-

faillible : notre correspondant eut a soutenir , six mois plus tard , un procès contre le mari dépossédé; les tribunaux de Rouen retentirent pendant long-temps de cette affaire scandaleuse, et M. Beau.... dut, en définitive, payer à son adversaire dix mille francs de dommages et intérêts. En vérité c'était une somme exorbitante , même en la considérant comme le prix de l'honneur du mari et de la vertu de sa femme....; car ces deux articles étaient fortement au rabais sur la place de Rouen.

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