‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri III ... et autres peronages marquants depuis la Saint-Barthélemy jusqu'à la Fronde; pour faire suite à toutes les collections de mémoires sur l'histoire de France; (volume 5)Chapitre 27 sur 101 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

qui ëtoient auprès de lui, il choisit le moment où te2i. il alloit conduire les gens qu'on mettoit au corps de garde du dehors , se doutant bien qu'ils ne manqueroient pas selon leur coutume de prendre Falarme et de se retirer, et que pendant ce temps il se jetteroit dans la tranchée. Ce qu'ayant ainsi fait, il dit aux gens du Roi comme il avoit employé tous ses efforts et apporté toute son industrie pour obliger monsieur de la Force de satisfaire aux désirs de sa Majesté, qu'il n'y avoit rien pu gagner, et que selon la parole qui lui en avoit été donnée, il demandoit aussi à retourner dans Montauban ; à quoi il réussit au moyen d'un deuxième corps de garde qu'on renvoya au même lieu que les autres avoient quitté. Nous ajouterons ceci de plus, c'est que la chose fut si adroitement exécutée que personne ne soupçonna rien, jusqu'à ce que par une autre conférence qu'on eut , ceux qui étoient en icelle de la part du Roi , donnèrent connoissance de tout ce qui s'étoit passé, et on le reprocha particulièrement à monsieur de Gastelnaut qui ne manqua de leur demander s'ils ne reconnoissoient pas qu'on se servit de toutes sortes de moyens pour donner de la méfiance à ceux de Montauban de tous ceux qui les assistoient, et principalement de

monsieur de la Force et des siens ; mais quoique IV. 15

SM MÊMOIEES DU MAIQCIS M GA8ISLNA(]T.

tfii4 la chose f ût^ il leur persuada que c'étoit un artifice qu'ils employoient pour donner de Fonobrage contre ceux qu'ils croyoient leur être les plus utiki et nécessaires.

U 7 a encore ceci à dire^ que monsieur de ÛUH telnaut ayant demeuré quelques jours sans ^ir le capitaine Sauvage (qui s'occupoit à faire réusûr ses mauvais desseins), il le lui reprocha, ne sachant rien des discours qui s'étoient passes entre lui et monsieur de la Force. Sauvage s'en excusa du mieux qu'il put^ et promit de mieux s'en acquitter à l'avenir* Cependant il n'avoit pas perdu ion temps, car n'ayant pu trouver de dispositions en monsieur de la Force pour ce qu'il désiroit, ilavoil ordre aussi de parler au Comte de Bourgfiranc, auquel, comme il étoit déjà gagné, il ne trouva pas grande difficulté.

Mais voici que Sauvage ne se contentant pas de cela, crut de lui-même être assez puissant de venir à bout de ce qu'on désiroit du Comte de Bourgfranc, qui étoit de donner les moyens au Roi de se rendre maître de Montauban. Pour cet effet il pratique un sien parent qui par hasard se rencontra être lieutenant d'une compagnie qu'on laissoit en garde entre le Moustier et Ville-Nouvelle, quartier qui n'étoit pas attaqué. U tâche aussi à corrompre un

GBAniBB iT. asT

habitent qui y avoit du ùommund^ment » ainsi

^'un sergent; et pour ne pas tne détourner da^

VABtagey je dirai que cela aida fort à le découvrir)

outre que ceux de Montauban avoient eu dirers avis

qu'on se devoit ci^aindre de lui ; et il n'y a point à

douter que ce qu'il entreprenoit étoit facile à exé*

cuter, car comme ce quartteivlà étoit libre, il n'y

avoit que fort peu de gens pour la garde; avec cela

il se rencontroit Une facilité bien grande, c'est qu'il

y passe un petit ruisseau entre la vieille ville et la

Tille nouvelle^ au travers d'une méchante grille ; et

Après avoir corrompu ces hommes, Sauvage pré^»

tendoit de faire entrer par là les gens du Roi, ce

qui eût réussi indubitablementé

Il faut ajouter deux ou trois petites circonstances» c'est qu'il y avoit un gentilhomme qui venoit Bdu->vent à Montauban, s'adressant au Comte de Bourgsfranc et se disant venir <le la part de monsieur de Rohan, faisant accroire qu'il se mettoit à la nage, passoit sous les ponts de bateaux ^ et portoit un billet dans le dos% Tout oela étoit véritable, mais il avoit été corrompu, ce que le Comte de Bourgfrano savoit fort bien, car ce gentilhomme ' Alloit premièrement

1 Le Roi aralt jeté deui ponU de bateaux gur le Tarn, l'un eu iBiont» Ttatre en tTal> pour établir des mojenf de communications entre les différents quartiers de son armée*

^ U se nommait Grinague.

238 MÊMOIEES DU MAtQUIS I» GâSTEUIAUt.

lesi. porter au Roi le billet que monsieur de Rohaa écrÎToit à ceux de Montauban , et par là le Roi apprenoit les desseins de monsieur de Roban et ehvoyoit après à ceux de Montauban, ou le même billet, ou en refaisoit un autre selon qu'il le jugeoit à propos, et à son retour, on en faisoit de même pour monsieur de Roban.

Il est à savoir aussi que souvent le Comte de Bourgfranc passoit la rivière à la nage et entroit dans la tranchée pour conférer avec ceux qui y étoient de la part du Roi> ce qui est très-véritaUe pour l'avoir appris depuis par ceux mêmes qui avoient charge de le recevoir pour empêcher que la chose ne se découvrit ou qu'il ne fût reconnu par quelque soldat. Même un jour à Yilte-fiourbon, il sortit disant vouloir aller sur le ventre pour ouïr ce qui se disoit dans la tranchée^ et ne voulut que personne le suivit, où d'abord qu'il fut là, sdon ce qui avoit été arrêté, il se donna une fausse alarme, et ainsi tandis qu'elle dura, il y demeura plus d'une heure. Après il se retira , faisant accroire qu'il avoit toujours été obligé de demeurer sur le ventre pour n'être pas pris ou découvert; néanmoins plusieurs ne laissèrent pas d'en avoir quelque soupçon.

Il arriva aussi que les assiégeants n'ayant pas retiré l'effet qu'ils s'étoient promis de cette batterie

GHAprmsiY. â39

à la tête des cornes^ ils résolurent à en faire une ^autre qui véritablement eût été trës-préjudiciable^ s'ils en fussent venus à bout, et eût fort incommodé et mis en peine les assiégés, car par là ils eussent vu tout le dedans des cornes et empêché que rien n'eût pu entrer ni sortir du côté de Montmirat. C'est qu'en une nuit fort obscure, ils portèrent une demi-douzaine de. fort gros et fort hauts gabions, prétendant en une autre nuit les remplir de terre, faire là un puissant cavalier et qui eût dominé partout.

Ce que monsieur de Gastelnaut ayant bien reconnu le matin, il jugea de quelle importance cela lui étoit, et qu'à quelque prix que ce fût, il falloit renverser ces gabions et les jeter dans la rivière; il ordonna donc une petite sortie après s'être pourvu ^•^ de grandes perches, avec des crochets de fer au bout et autres engins de même attachés avec des cordes, prétendant par ce moyen de les pouvoir renverser et jeter en bas. La sortie faite, ce fut en vain qu'on essaya ces moyens, tant les gabions étoient hauts et pesants; lorsqu'un nommé du Rouzier ^, gentilhomme poitevin ou de ces quartiers-là, très-brave soldat, très-volontaire et désireux de

* Plinriiif da Roil^r.

IM MÉMOIRES DU MAftW» K GASIEU^AUT.

iM> li^nrir^ et qui le tignakit en toutes les oeoasioiis oà il se trOAiYoit; nooobBtâBt le feu continuel qu^on faisoÂt dea tranckéea, monte en haut d'un de ees {jabionsy Taecroehe^ et avec l'aseistanee de ceia ^ étaient aortk ayec loi^ le renv^se et le jette en bas dans la mière^ et ensuite fait ainsi de touska autresu

U arriva pour lors que monsieur de Caistelnaut tenoit près de lui deux gentilshommes pour porter ses ordrea là où il ne pouvoit dtter, n<mimës Vwà du Fraische et l'autre Lenclos, qui étoient parti- ^Uèrement à lui^ lesquels le voulurent abandonner diwant eette sortie, désirant de Ûôre parottre leur courage dans eette occasion; de quoi il les em* pécha plusieurs fois, leur représentant le besoin qu'à toute heure U ayoit d'eux, mai» ne pouvant enfin teneur» prendre garde , ils se dârtebent et sortent, mais si malheureusement et sur le temps que ceux qui avoient fait la sortie vcncMUt d'exé^ euler ce qui leur avoit été ordonné, et tandis que te» gens du ftoi venoient aussi de levra quartiers pouff repousser ceux qui étoient sortis, de telle forte que d'abord Fraische reçut une mousquetade au travers du corps et tomba, L^fidos le voulant relever en re(jut deux; ainsi ils moururent tous les deux l'un svir l'autre et quand et quand âinm dé-

. OHAntlB !▼• SSi

pouiUës tous nudspÉT nos gens mêmes, tant ce peu^ <«• pie est adonné au pillage I Quelques jours aussi auparaTant il aroit été taé un jeune homme de Montauban assez aTant dans la campagne et pro« che de la tranchée; ceux qui s'y troUToient, ne voulant pas donner la permission de Taller dier^ cher, il y eut un jeune garçon auquel on donna de l'argent, qui se traînant sur le yentre, alla lui attaéïet une cordeau pied, et cependant on tiroit incessamment de la courtine, si bien qu'il ne fut pas aperçu, et ainsi on retira ce mort.

De là k qudques jours, Saurage ayant été soupçonné et en quelque fiiçon découvat, avoit été pris prisonnier. Cela avoit mis en pcme le Comte de Bom^lfirauic qui apjn^endant d'être décourert, foUieile et îbH tout ce qu'il peut pour le faire r^ ttdier, mais deux jours après luinnême fut tué.

Et il est encwe nécessaire de dire ici qu'il n'avoit pas tenu au Comte de Bourgfranc que monsieur de Castelnaut n'abandonnlit les cwnes qu'il gar-* doit, Payant souvent juroposé, alléguaiit même que le Prince Maurice ne s'étoit jamûs engagé % soutenb des ddiors et ttommémeiit si foibles que ceuxtt, et qu'il ne s'en servoit qu'en attendant qu'on eAt coBBoissanee des desseins de l'ennemi, pour se pouvoir mimx mettre en état de défendre ce qu'ils

StS IfÉMOIBES DU IIABQHS DE ÇASimiïAUT.

i9!iL attaqueroi^it, et que c'étoit un moy^i de faire périr tous ceux qui les gardoient qui pourroieut faire besoin ailleurs^ et par conséquent méoie toute la ville; mais avec ce que monsieur de la Force s'y opposoit, monsieur de Castelnaut disoit toujours qu'il n'abandonneroit jamais lesdites cornes et qu'il se promettoit de les pouvoir conserver longuement.

Il se passa encore une autre chose : c'est qu'à la tour du pont de laquelle nous avons parlé , le Comte de Bourgfranc s'opiniâtra fort à la faire raser, disant que, si le Roi venoit à bout de Yille- Bourbon, à quoi il y avoit grande apparence, cette tour porteroit un grand préjudice à la ville et empécheroit qu'on ne pût défendre le pont, lequel il proposoit aussi de vouloir couper; et ne faut pas doutar que ce ne fut à dessein de décourager ceux de Ville-Bourbon et les mettre mal avec ceux de Montauban, comme témoignant par là qu'ils les vouloient abandonner. Mais monsieur de la F<MX)e s'opposa toujours à ses desseins, disant qu'ils n'en étoient pas encore là, qu'il y auroit toujours assez de temps, et il n'y a point de doute que les oppo* sitions qu'il faisoit aux mauvais desseins de l'autre ne fussent très-agréaUes à ceux de Montauban; cela relevoit leur courage et augmentoit la créance

GHAPUBfi lY. m

qu'il aToit déjà acquise parmi eux, voyant que tous <^les avis et conseils qu'ail avoit donnés jusque^là^ avoient tous fort bien réussi, étant très-satisfoits aussi du grand soin qu'il prenoit d'aller partout et d'ordonner ce qu^il y ayoit à faire. Et en effet on ne demeura que peu de joursi à dresser une batterie contre cette pauvre tour qui reçut plus de quatre ou cinq cents coups de canon sans qu'elle fût autrement endommagée; et comme pour faire voir combien étoient mauvais les conseils du Comte de Bourgfranc, c'est aussi qu'on dressa une batterie contre le pont, à dessein de le ruiner et rompre, mais il est bâti de telle façon qu'on n'y réussit pas mieux qu'à la tour, et comme on y tiroit incessam* ment, on tendoit des linceuls tout le long afin qu'on ne pût voir crax qui alloient et venoient.

En ce temps-là monsieur de Castelnaut avoit bien appris .qu'on avoit emprisonné Sauvage, mais il ignoroit tout ce qui s'y étoit passé, car jusque-là, il n'étoit presque jamais sorti de ses cornes ; il arrive un jour que le Consul Dupuy, un Pasteur et un des principaux bourgeois le viennent trouver et commencent à s'informer avec lui s'il connoissoit Sauvage et quel homme c'étoit?

Lui innocemment et ingénument leur en dit tout le bien qu'il put, qu'il étoit homme du métier et

281 MÉMOIRES DU MAIQUIS M GASTEUilAUr.

««• qu*a avoit désiré Tavoir auprès de lui, croyant qu*a Taîderoit et l'assbteroit fort- Après cela, ils lui demandèrent s*il vouloît répondre de lui? Cette demande surprit mcmsieur de Castelnaut, quoique sans hésiter il leiu* répondît qu^à propoi de cela, il ne le feroitpas de son frère; et il les pria de lui dire pm*rquoi iU lui demandaieni cela?

Us lui repartirent que ce n'étoit pas qu'ils se méfiassent de lui, mais que Sauvage ayant été accusé, on avoit découvert depuis qu'il n'étoit là que pour les trahir et faire des menées; qu'avant de poursuivre ion procès, qu'ils lui en avoient voulu parler.

Lors monsieur de Castelnaut s'offensa extrêmement de leur procédé : Ccmmeni , Messieurs , leur dit-il, rouf m^ax>e% voulu surprendre! Est-ce là la récompense que vous voulez me donner de tanl de soins eâ dépeints que je prends pour votre conservation et la mienne, exposant à toute heure ma vie pour icelle? Aht Messieurs, c^est bien mal me trouer et foi grand sujet de m^en plaindre I Quoi! est-il possible que vous Offex pu me soupçonner apr^ tant depreuvesque vous avez déjà reçues de mon affection f

Eux ne pouvant souffrir qu'il continuât ses plaiatM, «1 veyut qu'il en avoit siyet, tâchèrent

de l'apaiser tout autant qu'ils purent^ lui protesH tant qu'ils n'avcÂent jamaia eu oe dessein^ qu'ila fûsoient trop d'estime de sa y«rtu> avec mille autrai sortes d'ej^c^pises» et que leur but n'avoit été que do lui appreQdre comme quoi ils avoient découvert les inauvais desseins que^uvage avoH contre eux^ el comment îi^ étoient en mesure de faire son proeée, de quoi ils lui avoient voulu donner connoisfloneew .Monsieur, de Castelnaut leur répondit que s'il éloit coupable, il méritoit la mort et qu'il en falloir faire exemple. Au bout de quelques heures «prée> ils le revinrent trouver encore et lui dirent qu'après l'avoir interrogé > Sauvage qui n'avoit pu se défendre ccNDtre le» témoignages qu'on donnoit eon« tre lui, leiu* avoit demandé de pouvoir parler à monsieur de Castelnaut.

A quoi monsieur de Castelnaut leur répondit que c'étoit une chose qu'il ne feroit pas, et qu'il ne sauroit parler à un homme pour qui il avoit eu de Taffection et en qui il s'étoit fié, pour de là le voir mener au gibet. £t ainsi il s'en excusa.

Ils revinrent encore le lendemain , disant que Sauvage demandoit à le voir avec grande instance, et que peut-^tre il lui diroit des choses qu'il ne leur vouloît pas dire à eux^ mais avec cela ils ne purent jamais y obliger monsieur de Castelnaut,

SS6 MÉMOIIES DU MAIQUIS DB GASTELHAUT.

principalement à cause qn*il croyoit que Sauvage ne demandoit à le voir que sur Tespérance que par son moyen on lui pourroit donner la vie, ce qu'il croyoit malaisé d'obtenir, et ce que même fl ne de- ▼oit pas demander, en l'état où étoient les affaires. Ainsi Sauvage fut mené au gibet où il confessa tout, exhortant ceux qui étQient présents à pren* dre exemple de lui et de n'en pas faire de même ; pardonnant à ses juges il témoigna une grande repentance , fit une fort belle prière en demandant pardon à Dieu, et ainsi il mourut ^

1 On lui ataU aiUclië VA éeritetn, oùily atait: IVoUrf iDte, amm égHiês , ei au Roi. Le capitaine SauTage expia aina i ia trahiioD fa'U prejeiait à MotttaiikaB ei celle qu'il anii eiécuiée à Oairac, es linaBi m cordisioDsairei i prix d'argent.

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