‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri III ... et autres peronages marquants depuis la Saint-Barthélemy jusqu'à la Fronde; pour faire suite à toutes les collections de mémoires sur l'histoire de France; (volume 5)Chapitre 58 sur 101 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

SOMMAIBE.

Violent déplaisir de M. de la Force. — Tristei effets de la défection du Comte d'Orval. — Réunion des troupes à Glairac. — Résolu* tion du secours deTonneins.— Le Marquis de la Force dresse l'ordre pour l'attaque. — Lusignan , qui Youloit trahir, refuse de commander la réserve. -^ Ses pratiques avec le Conseiller Duduc. — Arquebusade tirée à bout portant contre le Marquis de la Force par un soldat de Théobon. — Lenteurs perfides de Lusignan. *- Lea troupes n'arrivent qu'au point du jour en présence des Royaux. — Pecharnaud s'amuse à poursuivre les fuyards et à piller un quartier.— Le Marquis de la Force, avec une poignée de monde, donne jusqu'aux bastions de Tonneins-Dessôus. — Gentilshommes tués et blessés des deux c^tés.— M. de Lusignan recule. — M. de Bourxolles s'arrête. — L'infanterie hésite. — Lusignan en se retirant, coupe en deux la cavalerie de M. de la Force. — Désordre et confusion. — Les ennemis se rassurent. — Lusignan crie : Sauv^ qui peut! ~ Les troupes se débandent. — La Force et Castelnaut essayent de couvrir la retraite. — Sortie des assiégés. — Ils s'emparent des tranchées et des canons. — Cette diversion favorise la retraite de M. de la Force. — Perte de ses meilleurs capitaines. — Considération sur cette journée , dont la trahison a empêché le succès. — Blessure de Montpouillan. -^ Détresse des assiégés. » La famine les oblige à capituler. — Conditions honorables qu'ils obtiennent. «^ Blessés et femmes massacrés par les Royaux. — M. de la Force va au-devant de M. de Montpouillan. — Lusignan fait fermer les portes de Clairac aux soldats de Tonneins. — Montpouillan refuse, quoique très-malade, d'entrer dans la ville si l'on n'y reçoit ses gens.— Le Duc d'Elbœuf fait brûler Tonneins malgré sei promesses. — Défaite de M. de Soubise aux Sables d'Olonne. M. de la Force se retire à Sainte-Foi. — M. de Castelnaut à Mon-

tto MtM ouïs DO MAmQins u GAnoJUirr.

flamiiiiii. — Le Prfaiee de CÔndé aUMioe Ut dcèen de Sûatefoi. — Vigooreiue défeose de M. de U Force. — Mort da Marquis de MoBtpooillaB. — Son âoge. — Mort du Yieomte de Gastds.

Monsieur de la Force ressentit un extrènie déplaisir de voir ses espérances déçues, et de se trouver si éloigné et si hors de moyens de pouvoir exécuter ce dont il s'étoit flatté , car déjà k bruit de la venue du Comte d'Orval étoit si grand qu'on avoit quelque opinion que cela pourroit obliger messieurs d'Elbœuf et de Thémines à lever le siège de Tonneins ; et sans doute force gens encore de ceux qui n'avoient point pris les armes et qui n'avoient bougé de chez eux , se fussent vaius joindre à monsieur de la Force, espérant en une si belle occasion de relever non-seulement les affaires de ceux de la Religion , mais de se couvrir par ce moyen et s'excuser du blâme d'éu^ demeurés oisifs chez eux sans donner de l'assistance a leurs frères, ainsi que leur devoir et leur consaeuce les y obligeoient.

Voilà donc le mal et désavantage qui rës"'^ * ce que le Comte d'Orval n'étoit pas venu, cest que plusieurs qui n'avoient pas encore voulu déclarer, attendoient cette occasion etsedisposoJC^

CHA9ITBB XL &I1

à marcher, lesquels apprenant qu'il ne venoit pas^ <«b* se refroidirent, mais encore plusieurs autres qui s'étoient trouvés en diverses occasions, ne voyant pas ce secours tant attendu et duquel on faisoît tant d'état, voyant d'un autre côté monsieur de la Force si foible^ ne se mirent pas en devoir de le venir assister, quelque sollicitation qui leur en fût faite; car pour si peu de gens que le Comte d'Orval eut menés, le bruit de sa venue eût fait force effet tant parmi ceux de la Religion que sur les autres.

Nonobstant tous ces désavantages, monsieur de ^^^ la Force reprend sa route vers Monflanquin, mande de tous côtés à tout ce qu'il peut, de le venir ti*ouver ; de là il s'achemine vers Glairac, et dès le lendemain que ses troupes furent arrivées aux environs, lesquelles pouvoient être au nombre de six cents chevaux que bon que mauvais, et de quatre cents hommes de pied, pour ne pas donner temps aux ennemis de les reconnoitre et en apprendre la force, il convoque tous les principaux chefs et tient conseil de ce qu'on avoit à faire.

Cependant monsieur de Gastelnaut avoit son quartier assez proche de Tonneins, et les ennemis étoient venus la nuit pour l'enlever, mais comme il se tenoit sur ses gardes et qu'il avoit quelque infanterie, voyant bien qu'ils n'y réussiroient pas.^

&S2 MiMOm» DU MAKQnS DB CA8TELNADT.

1*»- ils se contentèrent de le harceler, et là il y eut une perpétuelle escarmouche durant toute la nuit.

Étant donc rassemblés en conseil, parmi la diversité d'avis et de propositions qui y furent faites, enfin il fut résolu que la nuit prochaine avec tout ce qu'on pourroit réunir de gens tant de pied que de cheval, on iroit attaquer les ennemis, et qu en quelque état qu'on les trouveroit, on les chargeroit ; on convint aussi qu'on donneroit avis à ceux de Tonneins de se tenir prêts à faire une sortie en même temps qu'on attaqueroit^ jugeant que c'étoit là le dernier remède pour pouvoir secourir les assiégés qui patissoient beaucoup , surtout manque de vivres; et que la chose étant bien et heureu^ sèment conduite^ il en falloit espérer beaucoup d'effet et en avoir une bonne issue.

Il vous a été dit comme toutes les nuits on avoit accoutumé d'envoyer un petit bateau chargé de farine à ceux de Tonneins, ce qui enfin avoit été découvert par un homme'de M. de Théobon, tellement que les assiégeants y avoient mis un corps de garde pour s'y opposer, et même ne s'étoient pu empêcher de le dire aux assiégés.

Monsieur le IVfarquis de Ja Force avoit déjà dressé l'ordre pour Tattaque, monsieur de la Force ayant bien prévu qu'il en faudroit venir là pour

GHAPmUS XI, ftSS

secourir ceux de Tonneîns ; cet ordre étant pro- *«». posé, monsieur de Lusignan seul y contraria , se piquant de bravoure, et croyant que la place qui lui étoit ordonnée, n'étoit pas assez avantageuse et honorable pour lui, d'autant qu*il étoit mis pour le poste de réserve comme étant un des bons, et pour de là assister les lieux qu'il jugeroit en avoir besoin, charge qui néanmoins est d'ordinaire donnée aux plus capables et judicieux, parce que de leur prudence et bonne conduite dépend fort souvent le bien ou le mal qui arrive en telles occasions.

L'ordre fut donc tel, savoir que monsienr le Marquis de la Force^ vu le changement qui se fît, prit la place qui avoit été ordonnée pour monsieur de Castelnaut, c'est-à-dire, la première troupe qui devoit donner à l'aile droite, et monsieur de Lusignan prit celle- de monsieur le Marquis qui la dévoit soutenir; à l'aile gauche, monsieur de Bourzolles qui étoit "soutenu de pl^isieurs petites troupes qu'on avoit mises ensemble; monsieur de la Force faisant encore un autre corps de cavalerie séparé, et messieurs de Castelnaut et d'Ey met jt)ints ensemble, destinés pour la troupe de réserve; entre les corps de cavalerie, il y avoit cent hommes de pied entre deux, où les sieurs d'Auripech ei Richomme ccm- IV. Ss8

*M MtlIOIBEB DU HABQCIB W CAffOUUXyt.

mandoieot chacun cent homm«s à Vaile àm% et à Faile gauche, les sieurs d^ Solmigoac et Bian de même chacun autant* Outre cela, soixante bom^ mes de pied de monsieur de BourzoUes> et le sieur de Pechamaud avec quarante hommes de cbenl bien armés, la pluparf des lieux de TomieiDS on des environs, iharchoient en tète de tout le reste avec ordre de ne s'arrêter pour quoi ({ue ce fAt, ni de se détourner s'ils n'y étoient contraints, qooi qu'ils rencontrassent, mais d'aller droit au logis de messieurs d'Elbœuf et de Thémines; et tant les gens de dieyal que les gens de pied dévoient porter une chemise sur leurs armes pour s'cntre-connoitre la nuit^ avec ordre aussi de chai^toutce qu'ils rencontreroient, forts ou foihles.

Avant de passer outre, il est encore nécessaire de reprendre les choses de plus loin pour (aireToir le sujet et les raisons pourquoi cette entreprise échoua : il a déjà été dit que monsieur Dudncémt prisonnier à Clairac, a voit si bien travaiHé auprès de messieurs de Lusignan et deThéobon qu'il les a^oit engagés, moyennant qu'il leur promettoit de faire leur paix, à bien servir le Roi, ce"^ui n'étoit encore coimu de personne; si bien que venant à apprendre la résolution qui avoit été prise d'aller attaquer les ennemis, monsieur Duduc dit à monsieur de Lush

CSAPITRB XL A3S

gnan que c'étoit absolument contreTeuir à là parole te». qu'il lui aToit donnée, et par conséquent au traité qui avoit été fait entre eux, qu'après cela il ne lui pourroit rien tenir de tout ce qu'il lui avoit promis. Sur quoi monsieur de Lusignan lui fit entendre qu'il étoit impossible qu'avec honneur il pût se dispenser de se trouver dans cette occasion, mais qu'il agiroit de telle façon qu'on auroit plu-* tôt sujet de se louer de lui que de s'en plaindre.

Nous dirons aussi comme quoi ceux qui avoient été pris à Montravel, ayant été mis en liberté à Bordeaux, étoient venus à Chirac, et que^ nonobs* tant la promesse qu'ils avoient faite, parce qu'aussi on ne leur avoit pas tenu ce qu'on leur avoit promis, ih voulurent être de la partie. Gomme il ne se trouvoit personne qui, vu le péril, voulût aller donner connoissance à ceux de Tonneins de la résolution qui avoit été prise, un nommé Papus, de Sainte-Foi,. se chargea de cette commission, s'y conduisit heureusement et fut un des premiers qui sortit de Tonneins et qui donna sur les ennemis.

La résolution prise d'attaquer et de jouer à quitte ou double, et l'avis donné à ceux de Tonneins, un chacun se ristire pour mettre ses gens en état et se trouver au rendez-vous à soleil couché, où étant là, il n'y auroit qu'à recevoir l'ordre pour

&S6 MiMOntES DU MARQUIS 0E GASTEUfAUT.

*•«• la marche. Le Marquis de la Force prenant ce soin avec les Maréchaux de camp qui étoient les sieurs de Saint-Léger et de Roquepiquet, et Rochecourbe pour Sergent de bataille; comme ils commençoient à faire marcher les troupes^ un soldat à cheval du sieur de Théobon tira une arquebusade au Marquis de la Force à bout portant^ s^ns néanmoins le blesser. Sur l'heure plusieurs voulurent tuer le soldat ou demandoient qu'il fût pendu, mais le Marquis de la Force s'y opposa et voulut qu'il fût conduit à Clairac.

Leur dessein étoit de donner sur les deux heures après minuit, au camp de messieurs d'Elbœuf et de Thémines, on regardoit la nuit comme très- » a. favorable au petit nombre, les attaquants ayant toujours de l'avantage sur leurs ennemis, car en quelque état ou bon ordre quMls puissent être, cela ne laisse pas de leur causer de l'effroi et d'y jeter de la confusion; il est assez malaisé de faire tenir bon à ceux qui sont attaqués, surtout lorsque l'obscurité les empêche de reconnoître le bien ou le mal qu'ils en doivent espérer; c est. ce que Texpérience a fait voir en plusieurs occasions.

Mais voici^ que ceux qui avoient la commission de guider et conduire les troupes, d'autant qu'on se détournoit de beaucoup du droit chemin, et que

€HAPITB£ XL 4S7

le dessein étoi^ de prendre les ennemis par derrière ^««. et du côté d'un grand bois nommé la Gautarenque, et à l'extrémité de Tonneins-Dessous, Toici donc que les guides et ceux qui marchoient les premiers, entre autres la troupe de monsieur de Lusignan, firent tant les longs que pour faire une lieue et demie de chemin, ils y employèrent toute la nuit, tellement que* non- seulement le Marquis de la Force mais même monsieur de la Force ne pouvant supporter ce retardement, s'avancèrent à la tête des troupes pour voir à quoi il tenoit qu'on ne marchât, et qu'est-ce qui pouvoit causer de si extraordinaires haltes qu'on faisoit à chaque pas, et pour les faire diligenter ; mais comme ces choses se pratiquoient à dessein par ceux qui désiroient de nuire et d'empêcher que cette entreprise ne réussit) quelque soin que ces deux messieurs y prirentjnl leur fut impossible de les faire avancer davantage.

Ceux de dedans qui avoient été avertis par Papus, s'étoient tenus prêts toute la nuit, mais voyant que le jour commençoit à poindre , et qu'ils n'apercevoient rien, ils se retirèrent croyant l'heure passée , et que meshuy il ne se falloit plus attendre à ce que monsieur de la Force entreprit quelque chose sur les ennemis.

638 IfÛlOIBES DU IIAEQUB MK CASXELNiUT.

m». Mais sur ce temps-là^ nos premières troupes amyèrent et abordèrent ime troupe des assiégeants qui étoit en garde^ laquelle sans résistance ni combatlre^ se met en fuite et prend le chemin de Marmande ; le sieur de Pechamaud les poursuivit contre ce qui lui avoit été ordonné, ce qui fut le premier manquement ; et passant dans un quartier , partie des gens qui étoient avec lui; s'amusèrent au pillage ^ et la troupe de monsieur le 'Marquis delà Force qui v^doit après^ passant aussi dans le même quartier, quoiqu'il ne s'y amusât pas, ses gens n'en firent pas de même, lesquels plus désireux du butin et du pillage que de rhonneur> abandonnèrent leur chef, s'amusèrent à prendre des chevaux et autre bagage qui s'y trouva, et ainsi laissèrent aller monsieur le Marquis de la Force presque tout seul. Il donna jusques sur les bastions de la ville' faciles à gravir à cheval à cause de leur démolition, il y trouva de la résistance, et son lieutenant, le sieur de Saint-Maurice, fut blessé d'un coup de pistolet au bras , messieurs de Campagnac et de Grand- Gastaing de Longua y furent tués; le sieur de Bekunce vengea la mort du premier, et le fils aîné

^ n est qaeiao& 4e U rillt de ToniMiBf •4)eiepaf, occupée p« MM. d'Elboeuf et de Thémioe«, et dlitiocte de Toiuieiiii>DefSOS qa'ilf aitiégeoiciit.

CBÈPtnXtL AS9

de mcûiieur de Campagnac fat bléâsé à la téie et ml au bras. ^

Monsieur de Lusig^nan qui devoit suivre et ôeconder le Marquis "de la Force^ et qui ne s'ëtoit pasf fort hâté pour cela , voyant venir une troupe qui s'enfuyoit plutôt en désordre qu'à dessein de l'attaquer et de combattre, fit le caracol et rebroussa chemin. Monsieur d'Ambres et son neveu le Marquis de Montclars'étânt dél)andésde ladite troupe, le dernier fut tué d'un coup de carabine en passant dans de l'infanterie, et le premier s'étant jeté sur le gros de cavalerie de monsieur de Castelnaut , son cheval qu*on disoit être fort mal embouché, y fut tué, et lui ayant été porté par terre, on le tua d'un coup d% pistolet dans la visière, ses armes lï'ayant pas été offensées. '

Monsieur de BourzoIIes au lieu de donner, s'arrêta tout court , disant avoir rencontré dei fossés creux, lesquels il lui avoit été impossible de passer, et par conséquent cetfx qui venoient après lui, eiï firent de même.

Les gens de pied qui n'avoient pti aller si vite que la cavalerie , voyant que personne ne s*avancoït, et qu'on ne mettoit pas à exécution les résolutions qu'on avoit prises , s'arrêtèrent aussi et songèrent plutôt à se loger derrière des haies et

à40 MfiiOIBES DU HAIQDXS M CASTSLNÂOT.

eontre un moulîn à vent, que d'aller attaquer les mmemis.

Monsieur de la Force^ à la vue de tous ces désordres et voulant courir au plus .pressé, envoie à monsieur deCasteInaùt avec commandement d'aller dégager son frère le Marquis; et comme il s'avance dans ce but, voici que le sieur de Lusignan en se retirant) lui traverse sa troupe et la coupe en deux, ne lui laissant que environ vingt-cinq ou trente hommes, avec lesquels étant aljé jusqu'au delà des troupes les plus avarïtées, monsieur de Gastelnaut trouva quç le Marquis de la Force s'étoit retiré , n'ayant pas plus de huit ou dix hommes avec lui.

Durant ce temps , il nç se voit ni Maréchal de camp, ni Sergent de bataille, tellement qu'il faut que monsieur de la Force pourvoie à tout. Comme il tachoit à remettre en ordre les troupes, soit avec l'intention de redonner si l'occasion s'en ofire , attendant que ceux de Tonneins fassent leur sortie, soit pour se pouvoir mieux retirer et sans désordre, voilà que monsieur de Lusignan commence à lâcher pied et fait voir qu'il vouloit se retirer, ce qui obligea le sieuf de Maléfre à lui représenter qu'il y alloit de son honneur d'abandonner ainsi monsieur de la Force, et que cela lui seroit reproché. Mais rien ne fut capable de l'arrêter, et tandis

Page 1