LE PRESIDENT DE MESMES DE RAVIGNAN A M. DE LA FORCE
Los gens de la Cour souveraine de Pau prient M. de la Force de les remettre dans les bonnes grâces de Madame, blessée de leur opposition à son mariage avec le Comte de Soissons. — Protestations de leur dévouement. — Copies de deux lettres du Roi sur le voyage du Comte de Soissons en Déarn.
12 avril. Monsieur, nous vous avons une très-étroite obligation pour la peine qu'il vous a plu prendre de favorir la recherche que faisons des bonnes grâces de Madame, et de laquelle vous remercions en cet endroit très-humblement encore, bien que le succès n'en ait été tant heureux comme nous étions promis lorsque le sujet vous en fut communiqué. Et sentons bien à présent combien est cuisante la douleur, et combien on se sent troublé lorsqu'une attente est frustrée ou une espérance ravie, sur laquelle on a bâti son principal contentement. Ce n'étoit pourtant sur des imaginations vaines, prises ou recueillies en nous, ains sur l'expresse volonté que son Altesse avoit déclarée aucuns jours avant son département * de ce lieu. Et ne disons ceci pour contester, qui
1 Catherine de Bourbon quitta le Béarn le 10 octobre 1592; elle élnil alors âgée de trente-quatre ans ; ses amours avec le Comte de Soissons remontaient à I année I.';s7. Henri IV avait commencé parles favoriser pour attacher ce Prince à son p;ir(i ; mais ayant eu à se plaindre de la conduite du Comte de Soissons, et ne voulant pas qu'il épousât sa sœur contre sa volonté, il relira du Béarn la Princesse Catherine, la fit venir à Tours et ensuite à Chartres, où il alla la chercher lui-même au mois de décembre 1592.
demeurons comme sur nos visages, contrits avec le respect 1595. ou humilité que devons à son Altesse, mais bien pour té- 12 avril. moigncr que ne voulant jamais nous séparer de ce degré de soumission, nous avons voulu en son absence, et poussés de la très-fidèle volonté que lui gardons, faire plus qu'on n'avoit désiré et ferons toujours, s'il se peut, n'ayant au cœur que la seule affection de la servir et contenter. Nous vous supplions, Monsieur, vous vouloir souvenir de deux lettres, desquelles autres fois vous a été parlé, contenant deux commandements les plus exprès qui se peuvent songer, car le dernier, bien qu'il ne soit qu'un aveu, présuppose pourtant un commandement qui auroit comme précédé son envoi. Puis pensez quelle est la Majesté d'un Roi qui commande en termes exprès ou par menaces de vie , quelle est la condition de ses Officiers qui lui doivent obéissance par l'acceptation de la charge suivie de serment ! Nous honorons et révérons Madame et n'adviendra jamais que nous nous départions de cette très-humble intention et désir, pour mutation qui puisse arriver; mais cela demeure toujours pour immuable, qu'il nous convient obéir aux volontés du Souverain. Vous nous avez ouï parlant, avez vu nos faits et par nos propos êtes descendu dans le plus intérieur de nos cœurs pour juger de leur sincérité en tout ce qui regarde ce peu fortuné affaire. Ne vous lassez point, s'il vous plaît, à le représenter et obtenir que de grâce son Altesse ne s'en veuille plus souvenir, comme c'est digne des bons Princes vraies images de Dieu en terre, de mépriser ou oublier une erreur qui se faisoit par zèle ou sous l'opinion ferme de bien servir, avec promesse que l'assurance qu'il plaira à son Atesse en recevoir sera en toutes occasions qu'il ira de son service ou de son respect, suivie de notre très-humble et très-fidèle dévotion; sur quoi nous allons prier Dieu, Monsieur, qu'il vous donne ses grâces avec très-longue vie. A Pau, le 12 avril. Vos plus humbles et affectionnés serviteurs, les gens tenant le Conseil et Cour souveraine de Béarn , de Mesmes.
P. S. Voici les deux copies de lettres, mot à mot, dont nous parlons, que vous n'avez onc vues, ni personne, pour ce (jue nous désirons que la mémoire de cet affaire soit perdue, et vous supplions que nul ne les voie fors vous seul; et
1595. jueez quelles sont nos extrémités qui tremblons tous sur la 12 avril, considération du Roi d'un côté, et désirons rendre contente Madame de l'autre, étant question si devons nous-mêmes condamner les commandements et volontés du Roi et les déclarer injustes.
Copie de la lettre première écrite ' par le Roi, de sa propre main, au sieur de Ravignan.
Monsieur de Ravignan, j'ai reçu du déplaisir de la façon que le voyage de mon cousin le Comte de Soissons s'est entrepris. Je ne vous dirai autre chose sinon que s'il se passe rien où vous consentiez ou assistiez contre ma volonté, votre tête m'en répondra. Henry.
Copie d'autre lettre contenant aveu.
Monsieur de Ravignan, j'avoue ce que vous avez fait à Pau pour un des plus signalés services que m'eussiez su faire, et vous prie de continuer, vous assurant que je vous serai toujours bon maître, et qu'il ne se présentera occasion que je ne vous fasse paroître la volonté que j'ai de reconnoître vos services. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur de Ravignan, qu'il vous ait en sa sainte garde. Signé : Henry. Et plus bas : de Lo-
MÉNIE.
M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE
Progrès des affaires du Roi. — Prise d'Autun et de Dijon par Biron. — Echecs et détresse de Mayenne. — Journée de Fontaine-Françoise. — Blessure du Maréchal de Biron.— La Force se Halte de terminer son procès avec le Comte de Saint-Paul.
Je vous envoie Raillette pour vous donner avis qu'il ne seroit à propos astheure de tenter le dessein que me mandez. J'aurai moyen de vous faire encore bientôt savoir de mes nouvelles. Quant aux générales, je revins hier de Monceaux, où j'étois allé accompagner le Roi, qui fait son voyage et alloit à Troyes. M. le Maréchal de Biron a pris Autun, l'une des principales villes de Bourgogne; c'a été par
1 Ces deux lellres du Roi sont de l'année 13192 et antérieures au dépari de Madame. Pendant le siège de Rouen, le Comte de Soissons, feignant d'aller à Nogent voir la Princesse de Coudé, sa mère, alors dangereusement malade, obtint du Roi la permission de quitter l'armée, et se rendit secrètement à Pau pour épouser Madame, qui était d'accord avec loi.
27 mai.
M. DE LA FORCE A Mmc DE LA FORCE. 257
l'intelligence d'une partie des habitants. Les affaires du Roi 1595 vont toujours de mieux en mieux, Dieu merci. M. du Mayne fait fort rechercher S. M. , et y a des entremetteurs pour traiter de la paix, et vous dirai que mon opinion est que nous l'aurons bientôt, car mondit sieur du Mayne ne sait plus où il en est. Il a assiégé, avec le Connétable de Castille, une place à la Franche -Comté, où Tremblecourt avec quelques Lorrains sont dedans. S. M. les va secourir. Ils ont été repoussés à deux assauts et perdu plus de deux mille hommes. C'est tout ce que je vous puis dire. J'ai pris congé du Roi, qui m'a fait cet honneur de me faire meilleure chère qu'il ne me fit jamais , avec tout plein de particularités qui m'ont infiniment contenté; je réserve cela à votre vue, je supplie Dieu que ce soit bientôt et tous en bonne santé, et qu'il te la doint telle que je désire avec trèsheureuse et longue vie. A Paris, ce 27 mai.
M. le Maréchal de Biron a pris Dijon par l'intelligence 3 juin. de partie des habitants; c'est la capitale ville de Bourgogne. Il a fait de grands exploits en peu de temps qui lui augmentent de plus en plus sa belle réputation. Il a reçu une petite blessure au bras d'un coup de pique, mais ce n'est rien. Le château tient encore, et le Roi, qui étoit à Troyes, s'y est acheminé en diligence et a mandé toutes ses forces, car le Connétable de Castille n'est pas fort loin de là , et le bruit est qu'il le veut secourir. Faites-en part à madame la Maréchale, si elle est à Biron; je vous écrirai à toutes occasions. Adieu. A Paris, ce 3 juin.
Il est venu à ce soir nouvelles du Roi, qui mande que l'ar- ' J»'"mée des ennemis, où est le Connétable de Castille, et M. du Mayne, sont à trois lieues de Dijon, et doivent le lendemain venir pour secourir le château de Dijon, et que, si ainsi est, qu'il leur donnera la bataille; toutefois S. M. n'y arrivcit que ce soir-là , de sorte qu'elle a opinion , quand ils sauront son arrivée, qu'ils tiendront bride en main. M. le Maréchal se porte fort bien et n'a point été blessé, mais il combattit fort. Adieu. Le Roi est résolu de combattre les ennemis ou de les contraindre de se retirer. A Paris, ce 7 juin.
1595. H Y a trois jours que nous avons nouvelles du combat qu'a 12 juin, fait le Roi, sans être bien éclairais des particularités, de quoi j'étois fort en peine, même pour la blessure de M. le Maréchal, de laquelle l'on parloit diversement, et ne pouvoie vous dépêcher que je n'en eusse plus de certitude, ce qu'étant, je n'ai manqué incontinent de faire cette dépêche que je délibérois d'envoyer par un de mes laquais ; mais il s'est présenté un homme de Brisambourg, à cheval , qui m'a assuré la faire tenir sûrement à madame de Brisambourg , laquelle je supplie vous l'envoyer incontinent; vous pouvez croire que la blessure de mondit sieur le Maréchal est fort peu de chose, Dieu merci. Vous verrez par le discours que je vous envoie toutes les particularités ; je vous ai laissé aussi ouverte celle que j'écris à madame la Maréchale, envoyez-lui aussi le discours. Si elle est partie , il ne faut qu'envoyer le paquet à Biron. Quant à mes affaires, ils ont, Dieu merci, pris bon acheminement, étant le procès à présent sur le bureau MM. nos juges désirent me rendre justice, et je
vois qu'ils ont grand égard au temps où nous sommes; aux occasions qui se présentent le Roi a besoin de ses serviteurs, et il n'y a point de raison qu'ils m'en détiennent si longuement, étant de la profession que je suis J'espère dans peu
de jours vous faire encore une dépêche expresse pour vous donner avis de la santé de M. le Maréchal. Ce lundi au soir, 12 juin, à Paris.