M. DE LA. FORCE AU MARÉCHAL DE BIRON
Conditions de la paix. — Plaintes du Roi sur les factions et contre Biron. — La Force soutient les intérêts du Maréchal, et l'engage à ouvrir son cœur à S. M. et à lui faire sa soumission.
Monsieur, j'ai différé jusqu'à présent à vous écrire, espé- l601rant toujours pouvoir recueillir quelque chose de certain des traités de M. le Légat pour la paix, afin de vous en faire part. A ce que j'en ai pu apprendre, les choses sont fort avancées. Le Roi laisse le Marquisat et rend la Savoie à M. de Savoie, lequel baille à S. M. la Bresse, le Bugey, le Valromey et tout ce qui est au long de la rivière du Rhône, jusqu'auprès de Genève. Voilà ce que j'ai pu apprendre des conditions.
S. M. m'a particulièrement fait plainte qu'elle reconnoissoit beaucoup de petites brigues qui se faisoient parmi ses serviteurs, même de quoi elle n'étoit nullement contente, et qu'il n'y avoit rien qui la conviât tant à faire la paix, et qu'elle sauroit bien rompre toutes ces menées et châtier les factieux1. Si j'avois l'honneur de vous parler, je vous éclaircirois davantage. Quant à ce qui vous concerne, elle m'en a fort entretenu. J'ai tâché de ménager ce que j'avois recueilli de vos volontés pour conclure et disposer les choses à ce que désirez et faire en sorte qu'il lui plût de vous donner contentement pour le fait de Rourg; mais je ne vous tairai point, Monsieur, que j'ai trouvé S. M. encore plus ferme et plus réso-
1 Allusion à la conduite de Biron.
1601. lue à ne se départir point de sa première résolution que je Janvier. n'avoi9 fait jusqu'ici, m'alléguant à tout coup qu'il étoit plus raisonnable que vous ployassiez à sa volonté que lui à la vôtre, et après plusieurs contestations qui ne peuvent se dire par lettre, enfin S. M. me dit : « Eh bien ! M. le Maréchal se » plaint de ce que j'y mets Boisse, étant Huguenot, et a dit à » plusieurs qu'il sera content, pourvu que j'y mette un autre » qui soit Catholique, je le ferai. » Voilà, après infinis discours, les derniers qu'il me tint. Je ne vous puis celer, Monsieur, que je porte un extrême déplaisir de voir les choses en ces termes; car je ne vois pas que par ce moyen-là le Roi demeure plus content de vous, ni sans mentir que vous ayez aussi plus d'occasion de l'être. J'ai estimé devoir .vous en donner avis, afin que par votre prudence, ayant fait jugement là-dessus, vous sachiez vous y conduire comme vous penserez être pour le mieux; et, avec votre permission, puisqu'avez agréable que je vous parle avec cette franchise, je vous dirai, Monsieur, que si les choses se passent ainsi, il est à craindre que vous offenserez un gentilhomme1 qui a l'honneur de vous appartenir et qui est fort votre serviteur; il se pourra plaindre que ne l'avez voulu laisser jouir des bienfaits de S. M., et possible pour tel, qui, je m'assure, ne vous rendra jamais tant de fidélité, d'obéissance et de service que lui. Prenez, s'il vous plaît, mes discours selon la sincérité de mon cœur, sans vous divertir de vos plus sûres résolutions; mais si ne puis-je m'empêcher d'ajouter encore ce mot à nos regrets sur la peine que je porte de voir la continuation de ce mécontentement soit du Roi envers vous, et devons sur le traitement qu'en recevez. Certes, Monsieur, j'ai une merveilleuse impatience de le voir nourrir en cette mauvaise humeur de vous, que je sais certainement avoir en meilleure estime qu'homme de son Royaume, et que son inclination est d'aimer autant, je dis avec une affection si particulière, que je m'oserois promettre que si vous voulez chercher en vous-même les remèdes, il n'y a rien que ne dussiez espérer de lui et à quoi ne le pussiez disposer. Pardonnezmoi si je me licencie trop, mais mon opinion seroit que l'en-
1 M. de Boisse-Pardaillan, nommé par le Roi au Gouvernement de la citadelle de Bourg.
treprissicz vous-même, et que prenant le temps que jugerez le plus à propos, lui ouvrissiez franchement votre cœur, lui faisant connoître votre juste douleur et le sujet qu'avez de vous plaindre, pour après cela entrer aux humilités et soumissions que jugerez à propos. Je crois certainement que le ployeriez à tout ce qu'il vous plairoit et en rapporteriez autant de contentement qu'en ayez reçu jamais. Excusez ma passion qui a emporté ma plume, vous protestant avec vérité que ce n'est que zèle procédant de la personne du monde qui vous honore le plus et qui vous souhaite le plus d'heur et de prospérité, et qui veut vous rendre avec plus de fidélité, Monsieur, tout devoir de votre très-humble frère.
Janvier.
LE 3IARECHAL DE BIRON A M. DE LA FORCE
Réponse à la lettre précédente. — Le Maréchal laisse entrevoir à son beau frère toute son irritation et ses mécontentements contre le Roi.
Monsieur mon frère, je répondrai à vos deux lettres par u ianvier* celle-ci; je vous dirai en premier lieu que je trouve de foibles paroles que celles du Roi de dire qu'il ne me doit céder ; cela est bon de Roi à Roi, mais de maître à serviteur, ces formalités ne se gardent ; car qui a le pouvoir, cède à la raison. Mes explications dont j'usai ont assez témoigné comme a été mon intention. Je ne suis ni de service, ni de qualité, ni de courage, ni en mille autres choses inférieur à Lesdiguières, lequel n'a tant fait en toute sa vie, que je ne puisse faire remarquer mes actions en sept ou huit occasions, dont l'une pèse autant que toutes les siennes. Ce n'est pas pour le mépriser, car je l'estime fort ; je ne vous dis ceci pour parvenir au fait de Bourg; car c'est chose qui n'est séante à une trop grande affectation pour moi, et moins est-elle digne de m'ôtre refusée par le Roi; il en fera comme il voudra. S'il me traite comme mon affection et mon mérite le requièrent, je le servirai avec toutes les circonstances qui ont accoutumé accompagner le devoir, sinon je marcherai au dernier, car je suis homme de bien, pour l'amour de moi-môme. Je suis le maître de mon affection, et guidé de la raison, je rends l'obéissance sans y apporter le gré. Je vous supplie, n'en parlez plus : le mal ou le pis sera pour moi. Si le Roi m'aimoit comme vous dites, il ne me traiteroit plus mal que les autres, I. 21
1601. je ne lui ai donné occasion d'être mal satisfait. Je suis sans " jan"er- reproche; les demandes sont ordinaires de valet à maître et les justes réquisitions peu refusées des bons naturels, car les choses se gouvernent par exemples. Il m'a mandé d'aller à Sainte-Catherine, n'y suis-je pas allé, dépouillé de toute mauvaise volonté '? Que m'en reste-t-il? Je n'en veux jamais plus parler ni désire que mes amis en parlent. Je suis jeune et gaillard pour vivre longtemps, s'il plaît à Dieu, et voir d'étranges choses. Je partirai d'ici dans deux jours pour aller à Mâcon, et de là à Bourg voir ce qui s'y passe et parachever la carrière; et puis ayant mis la raison, les effets, les obéissances devers moi, j'aurai sujet de plainte. D'aller à Lyon je ne le désire, car je ne puis dissimuler ; je laisse à discourir un chacun comme il voudra, car le blâme par les sains jugements sera donné au Roi, et le triomphe des peines et des périls d'autrui à qui ne l'a mérité. Yoilà, Monsieur, ce que je vous puis dire, sinon qu'il fait bon ici et que nous y passons bien le temps, sans souci des vanités du monde, et demeurant toutefois vous être fort obligé du soin qu'avez de ce qui me touche, car je défère à vos conseils et avis et y crois, et vous supplie continuer et faire état de mon bien humble service que je vous jure et voue à jamais. Conservez-moi vos bonnes grâces que je salue de mes humbles recommandations, et suis, Monsieur, votre plus humble frère à vous faire service. A Dijon, ce 11e jour de janvier.
Affaires du Béarn. — Donation des Etats à la Reine.
9 mai. Monsieur de la Force, j'ai été bien aise d'apprendre par la (Autographe) yôtre, (ju yingt-huit avril, que je reçus hier, comme ma volonté a été suivie touchant le Conseiller du Pont, et eusse bien désiré que l'envoi des sieurs de Sainte-Colombe, d'Arros et de Salles, députés de ceux de mon Pays de Béarn, pour venir reconnoître la Reine ma femme, eût été plus tôt; mais puisqu'il n'a pu, je trouve bon le temps auquel vous me mandez qu'ils se rendront près d'elle, qui sera vers le quinzième de septembre, car en ce temps elle pourra accoucher.
1 Ces paroles de Biron sont d'autant plus remarquables que plusieurs historiens l'ont accusé d'avoir voulu faire tuer Henri IV au siège du fort Sainte-Catherine.
Je vous envoie la lettre que vous désirez pour faire assem- 1601. bler ceux des Etats ; outre que j'affectionne qu'ils lui fassent 9mai quelque honnête présent; il y va du vôtre d'y tenir la main, comme je vous en prie de les y exhorter et exciter, ayant cela fort à cœur. Mandez-moi des nouvelles que vous apprendrez de la frontière, et de celles de mes jardins, et s'ils sont beaux et bien entretenus ; les meilleures que vous aurez de moi sont que je me porte bien, vous aimant comme votre affection à mon service m'y convie, comme je fais aussi vos enfants qui se rendent fort soigneux auprès de moi. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 9 mai, à Fontainebleau.
Affaires de Religion. — Doléances des Catholiques. — Entrée des Evoques au Conseil de Pau.
Monsieur de la Force, l'Évêque de Lescar m'a présenté un 5 juin. cahier contenant plusieurs articles de plaintes et doléances de mes sujets catholiques de mon Pays de Béarn, sur lequel j'ai fait les réponses contenues en marge d'icelui, telles que j'ai jugé être à faire pour le bien de mon service ; vous ayant bien voulu faire celle-ci pour vous recommander de toute mon affection de tenir la main à l'exécution de ma volonté, ainsi qu'elle est contenue audit cahier, et ceux que j'ai cidevant répondus, tant à Chambéry que Lyon, et surtout je désire que mesdits sujets n'aient dorénavant aucune occasion de se plaindre de mes officiers, en la distribution de la justice, laquelle je veux et entends leur être rendue également, et qu'ils jouissent pleinement et paisiblement du contenu en mes Edits et règlements que je leur ai octroyés, étant mon intention (comme vous savez) de maintenir et conserver en toute équité} indifféremment, tous mes sujets qui vivent et se contiennent sous mon obéissance, en l'observation de mes commandements ; autrement je serai contraint de leur pourvoir d'autres remèdes, et en venir à des expédients que je suis content d'éviter ; aussi ayant honoré les Evoques de mondit Pays de l'état de Conseillers en mon Conseil d'Etat et privé de Navarre, je trouverai bon qu'ils soient appelés en votre Conseil,' lorsqu'il s'y traitera de mes affaires, mêmement celui de Lescar qui a assez de commodité d'y assister, faisant sa résidence ordinaire à Pau , et lequel de-
i6oi. puis vingt-huit ans m'a servi en l'état de Maître des Res juin, quêtes. Je m'assure aussi qu'ils m'y rendront et au public
l'affection et fidélité qu'ils doivent dignes de leurs charges et
qualités; et celle-ci n'étant à autre fin, je prierai Dieu, etc.
Ecrit à Fontainebleau, le 5e jour de juin. Signé: Henry. Et
plus bas : de Loménie.
M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE
Consolations sur la maladie de sa fille. — Biron lui demande Castelnaut, son second fils, pour l'accompagner dans son ambassade en Suisse.
29 octobre. je ne pUjg voug ^Te qUe ce]je qUe je vjens de recevoir de vous parle laquais de M. de Saint -Blancard m'a fort mis en peine; il ne peut en être autrement, vu ce que me mandez de notre fille ; mais à la vérité , je le suis plus encore pour voire respect que pour elle, car de l'indisposition des enfants, il ne s'en faut travailler qu'ils ne soient du tout hors d'espérance ; nature et jeunesse leur aident par dessus tout ce que l'on se peut imaginer. L'état auquel vous êtes et le travail que je sais que vous vous donnez pour vos enfants, lorsqu'ils sont malades, sont sujets suffisants pour me donner de l'ennui. Je vous supplie de considérer que vous en avez d'autres à qui vous êtes nécessaire, et que vous n'êtes pas au monde pour elle seule. Elle est entre les mains de Dieu, qui nous la conservera, s'il est besoin; vous devez vous reposer en lui et vous représenter tant et tant de grâces qu'il nous a départies, et tant de témoignages de son amour envers nous , que ces choses considérées , même eu égard à notre misérable condition , vous trouverez qu'au lieu de nous contrister, il nous reste tant d'arguments de consolation et de le louer, que nous serions ingrats de ne le reconnoître et blâmables d'en abuser. Je me suis étendu sur ce discours, car à la vérité, en l'écrivant, j'en ai tiré consolation, n'en recevant point de plus grande que lorsque Dieu me fait la grâce de méditer en ses œuvres, et que je me remets en mémoire les bénédictions qu'il a répandues sur nous. M. de Biron m'a demandé le second de nos enfants l, et avec affection; je lui ai préparé son petit fait pour son train et
1 Le sieur de Castelnaut, pour l'accompagner dans son ambassade de Suisse.
pour ses habits ; mondit sieur de Biron doit partir dans dix i6oi. ou douze jours pour son voyage de Suisse. Le voyage de 29 octobre. Blois se continue toujours; l'on parle du partement dans le quinzième de novembre ; mais je ne pense pas que ce soit sitôt. LL. MM. arrivèrent hier dans cette ville. Mgr le Dauphin a été porté cejourd'hui à Saint- Germain. Il est fort tard, ce qui m'empêchera de faire celle-ci plus longue. 'ADieu, lequel je supplie vous conserver en toute prospérité, et veuille guérir notre petite. A Paris, ce 29e d'octobre.
Voyage du Roi en Poilou pour apaiser les troubles de cette province. Monsieur de la Force, vous m'avez fait plaisir de voir tous 1602-
, ., . ,, 15 avril.
ceux que vous me mandez , comme j ai vu par celle que amorphe vous m'avez écrite de Nérac, le vingt-quatrième de mars dernie. Je pars demain d'ici pour m'acheminer à Blois, et de là je pourrai aller jusques à Poitiers, où je ne ferai point de citadelle, et au lieu d'y établir la gabelle, j'ouïrai les plaintes de mon peuple pour le soulager en tout ce qu'il me sera possible, de quoi je vous prie d'assurer un chacun; je crains bien qu'en épluchant tous ceux qui sont auteurs des bruits que vous me mandez, que j'y trouve des gens mêlés que vous et moi n'eussions jamais cru en être '. Je vous prie encore un coup de ne manquer à m'avertir de tout ce que vous apprendrez m'importer, soit dedans, soit dehors mon Royaume, et m'écrire des nouvelles de mes jardins de Pau. Adieu, Monsieur de la Force. Ce quinzième avril, à Fontainebleau.
H le prépare ù apprendre la conspiration de son beau-frére, le Duc de Biron.
Monsieur de la Force, par cette voie je ne vous dirai autre 15 maichose, sinon que je m'achemine à Poitiers , et que j'espère u °°rap partir vendredi prochain d'ici pour m'y rendre en bref, où je ne séjournerai guère , et que tous les jours je découvre les plus grandes méchancetés , perfidies , ingratitudes et entre-
1 Allusion à la conspiration de Diron.
1602, prises contre moi, que vous ne le pourriez jamais croire; 15 mai. mais j'espère avec l'aide de Dieu, que puisqu'il a eu ci-devant soin de moi, qu'il l'aura encore et me gardera de mes ennemis; si d'aventure vous apprenez quelque chose qui importe à mon service, ne Cailliez à m'en avertir, vous assurant toujours de mon amitié. A Dieu, Monsieur de la Force, lequel je prie, etc. Ce 15 mai, au Plessis-les-Tours.
Continuation de sou voyage en Poitou. — Allusion à la conspiration de Biron.
23 mai. Monsieur de la Force , j'ai reçu vos lettres, et avec icelles (Autographe) cej]es fe ]yrecirane a vous et a moi, ensemble les mémoires qu'il vous a baillés et que vous m'avez envoyés; sur quoi je vous dirai qu'il y a beaucoup de choses à considérer, et désirerois que ceux qui les lui ont envoyés s'expliquassent plus particulièrement qu'ils ne font, afin que je visse plus clair en ces affaires, où je ne comprends que trop de mal et plus qu'il ne seroit à désirer , où peut-être il y a des gens mêlés que vous ne croiriez jamais, et dont vous serez bien étonné et marri; mais pour cette heure vous n'en saurez davantage de moi, qui vous prie de veiller soigneusement par delà, à ce que rien ne s'y passe au préjudice de mon service de quoi je ne sois promptement averti; car il importe et que vous tâchiez à découvrir qui sont ces faiseurs de menées. Je suis venu en cette ville, comme je vous l'ai ci-devant écrit; et ma présence y étoit très-nécessaire, car on y faisoit courre des bruits bien éloignés de la vérité, et le peuple a témoigné une grande réjouissance de me voir, aussi leur donnerai-je occasion de se louer de ma venue. Je ne puis pas cette année pourvoir à faire bailler les deux mille écus que j'avois résolu d'employer aux fortifications de ma ville de Navarrenx ; mais ce sera pour la prochaine sans faute, Dieu aidant.
Je partirai d'ici au commencement de la prochaine semaine, pour m'en retourner à Paris par le même chemin que je suis venu ici ; de là je vous ferai savoir ce que vous aurez à faire pour mon service, lequel je vous recommande et d'avoir l'œil ouvert à tout, afin que rien ne s'y fasse que vous ne sachiez, et de quoi aussitôt je ne sois averti par vous, qui vous pouvez toujours assurer de la continuation de mon amitié. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 23 mai, à Poitiers.
Nouvelles allusions à la conspiration de Biron. — Sujets de déCance. — Précautions à prendre.
Monsieur de la Force , hier je reçus la lettre du vingt- iw». huitième du passé, suivant laquelle je suis d'avis que si vous 5 *uin' vous pouvez saisir de la personne de Jean Hygon mentionné lAulog^a?be, en icelle , vous le fassiez. Je vous sais très-bon gré des nouvelles contenues en icelles , la plupart desquelles ne se trouvent conformes à celles que j'ai de ces quartiers-là par mon agent; que si vous en apprenez d'autres, donnez-m'en avis comme de tout ce que vous apprendrez m'importer. Par le capitaine Carpasse qui partit hier pour aller trouver son père à Navarrenx, je vous ai écrit ' amplement. Plus je vais en avant, plus je découvre des choses étranges au préjudice de mon service, où force sont mêlés que vous ne croiriez pas Avant qu'il soit peu, j'espère , Dieu aidant, y voir plus clair et en apprendre davantage , de quoi je vous avertirai ; cependant ayez l'œil ouvert atout, et vous souvenez de ce que je vous ai mandé par ledit sieur Carpasse , tant pour l'empêcher de revenir ici que pour le regard de votre fils, qui est près de M. le Maréchal de Biron. Je m'en vais à Orléans, d'où suivant ce qui se passera et ce que j'y résoudrai, je vous écrirai plus amplement. A Dieu, Monsieur de la Force; lequel je prie, etc. Le 5e juin, à Blois.
Arrestation du Comte d'Auvergne et du Duc de Biron.
Monsieur de la Force, ce mot à la hâte est pour vous ujuia. avertir comme j'ai été contraint, à mon grand regret, d'arrêter (Autosrapi»e] le Comte d'Auvergne et le Duc de Biron, pour avoir conspiré contre ma personne et mon État, ainsi que je vous ferai voir quelque jour; et je m'assure que à peine vous le croirez, vous qui savez comme je l'aimois. Ce que je vous ai bien voulu faire savoir, à ce que vous teniez la main qu'il ne se remue rien par delà où vous commandez, contre mon service; aussi que j'ai retiré près de moi votre fils, qui étoit venu ici avec ledit Duc de Biron ; sur ce, Dieu vous ait, etc. Ce 14e juin, à Fontainebleau.
1 La lettre remise au capitaine Carpasse, où il était question de Castelnaut, fils de la Force, et qui contenait sans doute des conlidences plus explicites au sujet de Biron, ne s'est pas retrouvée.
Détails sur les arreslalions. — Les coupables seront jugés par le Parlement. — Le Roi a retiré auprès de lui le fils de la Force qui étoil avec M. de Biron.
1602. Monsieur, c'est à la hâte que vous aurez ce mot, pour ac-
JU,n' compagner celle que je vous ai faite au nom du Roi, qui est pour vous dire comme hier, entre minuit et une heure, le Roi a fait arrêter prisonniers, par M. de Yitry, M. le Comte d'Auvergne et M. le Duc de Biron , pour avoir conspiré contre sa personne et son État; c'est une chose si étrange qu'à peine la croirez-vous , ni qu'elle soit entrée au cœur d'un gentilhomme, et qui avoit tant d'obligations à S. M. J'estime qu'aujourd'hui ils seront conduits à Paris en la Bastille, sous bonne et sûre garde, et que la Cour du Parlement connoîtra de ce fait et leur fera justice. Yoilà ce que la hâte de ce courrier me permet, aussi que je vous ai écrit par le capitaine Carpassc, il n'y a pas fort longtemps. Le Roiaretiré auprès de lui M. votre fils, duquel il aura soin. Où je serai propre à vous servir commandez-moi; j'estime que cette nouvelle sera dure à supporter à madame votre femme. Je vous baise fort humblement les mains, et demeure, etc. A Fontainebleau, ce 14e de juin, de Lo.méme.
Défense de quitter le Béarn, après l'arrestation de Biron.
22 juin. Monsieur de la Force, depuis ma dernière, par laquelle je (Autographe)j Y0US (jonnois avjs comme j'avois fait arrêter le Comte d'Auvergne et le Duc de Biron , pour les occasions que je vous mandois , ledit Duc de Biron a confessé lui-même ce dont il étoit accusé ; de quoi je vous ai bien voulu avertir par cette voie et que vous ne bougiez d'où vous êtes, d'autant que votre présence y est très-nécessaire pour mon service ; en attendant que dans peu de jours je vous dépêche quelqu'un, par lequel yous serez plus amplement et particulièrement instruit de mes volontés et intentions, afin que vous les suiviez; ce que me promettant de votre affection, je ne vous en dirai davantage, pour prier Dieu vous avoir, etc. Ce 22e juin, à Paris.
M. DE LA FORCE A M,uc DE LA FORCE. 329
M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE
Bruils divers. — Son voyage généralement approuvé. — Culpabilité de Biron. — Consolations et espérances d'un heureux résultat.
Je ne puis vous donner aucune connoissance plus parti- J602. ticulière que ce que nous avons appris par les premières nou- 26 Javelles. Il a couru ici cent sortes de divers bruits , mais tout cela ce sont des nouvelles forgées; M. le Maréchal d'Ornano n'en a point eues depuis. Il a fort approuvé mon dessein, et tous ceux que j'ai trouvés ici. Je vous dirai librement qu'ils tiennent M. de Eiron pour si convaincu , qu'il n'y a nulle espérance qu'en la bonne grâce du Roi, et croient quej'y pourrai beaucoup. Je vous parle avec la franchise que j'ai accoutumée et ne vous cèle rien; vous savez que j'ai voulu vous laisser par tous mes discours en cette créance, afin que si Dieu nous fait la grâce que l'issue en soit meilleure, nous ayons plus d'occasion de l'en remercier. Vous savez ce que vous m'avez promis ; je vous prie ne vous laisser point aller aux ennuis que ceci vous pourroit causer; mais vous résoudre à recevoir constamment tout ce qu'il plaira à Dieu nous envoyer. Je no sais quel bon présage c'est pour ce voyage, mais je l'entreprends avec beaucoup de courage, et espère avec l'aide de Dieu (contre l'opinion commune) , qu'il ne sera point sans fruit. Nous sommes tous en bonne santé ; j'espère qu'il ne s'en faudra guère si je n'arrive le quatrième jour à Paris, ne doutez point que vous n'ayez souvent de mes nouvelles, c'est toutes celles que vous pouvez avoir pour astheure ; nous sommes arrivés tard en cette ville et je désire en partir malin.
P. S. Je fais aussi une lettre à madame la Maréchale , craignant qu'elle ne trouvât mauvais que je ne lui eusse écrit avant partir de cette ville. A Bordeaux, ce mercredi au soir, 26e de juin.
Efforts de la Force pour sauver son heaufrere, ses espérances et ses inquiétudes depuis son arrivée à la Cour.
Je vous fais celle-ci par la voie de la poste pour vous dire \ jaUhi notre arrivée en ce lieu depuis hier matin en bonne santé, ayant reçu du Iloi tout le meilleur accueil (pie j'eusse su
1602. souhaiter ; mais je ne vous puis taire que j'ai vu les choses «juillet jeg p|ug étranges des malheureux desseins de M. de Biron qui se puissent dire, et que c'est un vrai jugement de Dieu de ce que nous voyons à présent. Son insatiable ambition l'avoit porté à de si horribles projets que le discours en est monstrueux. S. M. en a laissé la connoissance à sa Cour du Parlement, et m'a fait l'honneur de me promettre après cela d'y apporter tout ce qui se pourra au monde en ma considération, me donnant tant de témoignages de sa bienveillance et tant d'assurances de m' être toujours bon Roi et bon maître, que je ne saurois avec une main de papier vous représenter tout ce qu'il lui a plu de m'en dire. Il a trouvé fort bien mon acheminement de deçà et a été fort aise de me voir, encore qu'il m'eût fait des dépèches pour me faire demeurer en ma charge, à ce qu'il m'a dit. Je ne sais si l'on vous les aura fait tenir. A la vérité parmi ce malheureux accident, ce m'a été un extrême contentement et de la consolation heaucoup. Je m'en vais demain par la permission de S. M. à Paris, voir MM. le Chancelier , le premier Président ' et autres Commissaires, et aussi MM. deRosny et de Sillery, afin de voir tous les expédients qui se pourront prendre pour jouir de la bonté et clémence du Roi. Je n'ai pas oublié de bien solliciter tous les Princes et Seigneurs qui sont ici , lesquels m'ont tous promis beaucoup d'assistance en tout ce que le devoir leur pourra permettre. Je reviendrai ici trouver S. M. et vous ferai après une dépêche expresse pour vous donner plus particulièrement connoissance de tout. Je crois à ce que je puis juger que cet affaire prendra plus de longueur que nous n'avions estimé, ce qui me donne encore occasion d'en espérer plus de bien, lequel il nous faut toujours attendre de la seule miséricorde du Roi, et pour la fin, je vous dirai librement que la poursuite que je fais a été fort approuvée de S. M. et généralement de tout le monde et prise en bonne part de moi; mais il faut que je vous confesse que les horribles choses que j'ai apprises de cet affaire , m'ont tellement diminué la douleur que je portois de lui, que je n'ai point reçu plus grande consolation qu'à bien considérer ce fait et les œuvres admira-
1 Achille de Harlai.
bles de Dieu , lequel nous apprend bien comment nous de- 1$oa* vons mettre tout notre appui et fondement en lui. Ceux-là ne et'
sont point sujets à choper ; je le supplie par sa sainte grâce conduire toutes chose à sa gloire.Yous voyez de quelle franchise j'use toujours en votre endroit et que je ne vous cèle rien, sur l'assurance que je prends aux promesses que vous m'avez faites. Ne me donnez donc point occasion d'en user autrement, vous voyez que c'est une œuvre de Dieu, attendez patiemment l'issue qu'il lui plaira nous* en envoyer et ne doutez point que je n'y apporte tout ce que je dois ; cependant, je vous prie, gardez-vous bien de vous laisser surprendre à aucun ennui ni tristesse , car après , nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes quand nous voulons. A Fontainebleau, ce k de juillet.
P. S. J'espère voir demain à Paris votre frère de Saint- Blancard et madame la Comtesse de Roucy, et que nous conférerons tous ensemble des affaires, j'en ai reçu ce jourd'hui des lettres se réjouissant de ma venue.
Ace matin, depuis ma lettre écrite, et comme je voulois partir, M. de Rosny est arrivé, je l'ai fort entretenu; il me promet merveille, non-seulement de l'affection qu'il y veut apporter, mais de l'espérance qu'il a qu'il se trouvera des expédients pour éviter la rigueur que cet affaire pourroit mériter, et de quoi nous aurons occasion de recevoir contentement.
Invitation de venir trouver le Roi à Saint-Germain.
Monsieur, c'est seulement pour vous donner avis qu'à 10 juillet. mon arrivée près du Roi je me suis acquitté de ma promesse et de votre commandement envers S. M., qui m'a fait reconnoître par ses paroles qu'elle désiroit que vous fussiez venu ici, car il m'a commandé de le vous écrire et qu'il espéroit s'en retourner demain à Paris, où il vous vouloit voir et parler à vous, encore je lui ai représenté ce dont vous m'aviez ebargé. Il m'a assuré que lorsqu'il vous verra , il vous témoignera comme il vous estime. Il semble qu'il ait plus de déliance que pour ce qui se passe au fait de M. le Duc de
10 juillet.
1602 Biron , et pour le succès qui en peut arriver, que vous répondissiez à le moins aimer; je l'ai assuré du contraire, et sur cela je me suis étendu autant que j'ai pu. Pour finir celle-ci , notre avis est que demain matin vous veniez ici le trouver (car il est encore incertain s'il s'en retournera à Paris demain) , ou si vous ne le pouvez, que vous l'attendiez où vous êtes. Continuez-moi cependant, etc. A Saint-Germain en Laye, ce 10 juillet, de Loménie.
Démarches que M- de la Force et les autres parents du Duc de Biron se proposent de faire auprès du Roi.
ii juillet. Monsieur, vous avez tort de me remercier de ce que j'ai fait; quand j'aurai moyen de faire davantage pour votre service, vous m'y trouverez très-disposé, ce que je vous prie de croire, je ne manquerai à faire ce que vous me mandez; cependant je vous dirai que le Roi fait état de souper ici, et incontinent après en partir pour aller coucher à Paris. Il a eu avis par de ses serviteurs que les plus proches de M. le Duc de Biron le dévoient venir trouver ici pour lui faire quelques humbles supplications; entre ceux-là vous n'étiez point nommé , de quoi j'étois très-aise pour ce que je sais qu'il ne prendra pas à plaisir celte harangue, et sur cela je lui ai dit que je croyois que vous ne seriez de la partie, ce qu'il ne peut croire. C'est à vous à aviser ce que vous auriez à lui dire et à me commander où vous méjugerez propre à vous servir. Je vous baise très-humblement les mains. A Fontainebleau, ce 11 juillet, de Loméme.
M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE
Consolations dans son malheur. — Les parents du Maréchal de Biron sont arrivés. — Ils voul Taire une démarche pour le sauver.
il juillet. Je sais bien que vous êtes travaillée de mille sortes d'impatiences d'être "si longuement en doute et en incertitude de l'issue de ce malheureux accident qui est de soi très-mauvais et en mauvais état; mais la longueur vous en doit bien faire espérer. Nous n'avons recours qu'à la grâce et à la miséricorde du Roi, et avons ce bonheur de trouver l'inclination et la volonté de S. M. aussi disposées à cela que nous saurions désirer, mais cependant combattues de si grandes et
M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. 333
fortes considérations qui nous y portent obstacle, que nous 1602n'avons pu encore en obtenir ce que nous désirions ; toutes 1! ^uillct' nos poursuites sont néanmoins prises en bonne part, avec tant de louanges d'un chacun qu'il n'est possible de plus, et j'ose bien me promettre qu'elles ne seront point sans fruit. J'en ai encore des sentiments particuliers qui me le font espérer; dans peu de jours nous y verrons plus clair. Les avis que m'avez envoyés de la frontière avec d'autres que S. M. a eus d'ailleurs , lui avoient fait désirer que je retournasse en ma charge ; toutefois elle a trouvé bon que je demeurasse encore quelques jours pour satisfaire à ce que je dois en cette poursuite, et y voir quelque résolution , à quoi il est certain que le Roi et tous MM. du Conseil et du Parlement ne se trouvent en petite perplexité. Ce 11 juillet à Paris. MM. de Chateauncuf, deThemines, de Saint-Blancard, de Roucy, de Salignac et de Saint-Àngel sont ici, et madame la Comtesse de Roucy, qui fait merveille avec son gros ventre; c'est une brave femme, elle est dans son neuvième mois. LL. MM. ont demeuré deux jours en cette ville, revenant de Fontainebleau , et sont à présent à Saint-Germain ; je m'en vais les y trouver demain , ils s'en viennent au bois de Yincennes pour y demeurer quelques jours.
Je tâche à soulager votre peine autant que je puis, vous m juillet. adressant de nos nouvelles le plus souvent qu'il m'est possible; celle-ci est par le sieur de Caminade qui s'en rêva trouver madame la Maréchale, en poste, pour la faire hâter, estimant que sa présence peut beaucoup fortifier nos poursuites; les affaires prennent plus long train que l'on ne pensoit, ce qui redouble fort nos courages, et parmi nos désespoirs, Dieu nous donne tous les jours quelque nouvelle espérance. Ce que nous sommes ici de ses proches continuons toujours nos poursuites envers S. M. , nous promettant beaucoup de sa bonté et clémence; et, à la vérité, je la trouve agitée de beaucoup de combats en son âme, témoignant toujours beaucoup de regrets de l'infortune de ce pauvre misérable, envers lequel nous trouverions sa miséricorde beaucoup plus favorable, si elle n'étoit retardée d'ailleurs. Cet affaire est
1602. si grand, et si spécieux, et si plein de grandes considérations, 14 juillet. qUe j'y remarque les esprits plus empêchés qu'ils ne pensoient, tant y a qu'il nous en faut remettre l'issue à Dieu, comme à celui qui conduit toutes choses par une providence admirable. C'est un coup qui n'est point venu à l'aventure, il s'y remarque des particularités étranges; sans doute ce n'est point un affaire qui dépende des hommes. C'est ce que vous aurez de moi pour astheure , ne doutez point que vous ne receviez souvent de mes lettres, je n'ai point encore eu plus d'espérance qu'à présent. A Paris, ce lk juillet.
Le Roi désire qu'il retourne le plus tôt possible en Béarn, après avoir pris congé
de lui.
18 juillet. Monsieur, hier M. du Perron ' me dit ce dont vous l'aviez chargé. J'en ai parlé ce matin au Roi qui m'a commandé de vous dire qu'il sera très-aise que le plus tôt que vous pourrez , vous vous en retourniez à votre charge , et où son service vous appelle; que vous conseilliez à vos proches d'en faire de même , et que vous le veniez trouver ce soir ou demain du matin, pour recevoir ses commandements, sans lesquels il trouveroit mauvais que vous partissiez. Mon avis est que vous veniez demain du matin, afin qu'à son lever vous lui puissiez parler, et que cela fait, rien ne vous retienne et partiez aussitôt. Cependant continuez-moi votre amitié et faites état de mon service. Je vous baise très-humblement les mains et demeure, etc. A Saint-Maur des Fossés, ce 18 juillet, de Loménie.
Témoignages réitérés d'affection à l'occasion de la mort de Biron. — Prière de venir faire son service au commencement de son quartier.
7 août. Monsieur delà Force, j'ai entendu par Loménie ce que
(Autographe) Y0US juj avez ecrit par Franchemont, auquel j'ai commandé
de vous aller retrouver en diligence , tant pour vous assurer
de la continuation de mon amitié, que vous dire que je serai
très-aise que me fiant de vous et vous aimant , vous ne man-
1 Jacques Davy, Sieur du Perron, Evèque d'Evreux, Cardinal en 1604.