LIVRE I, CHAPITRE III
les troupes placées où elles dévoient être, que l'attaque commença.
Toute leur cavalerie et infanterie marchoit de front, la cavalerie à leur main droite et l'infanterie à la gauche, laquelle donna à notre premier retranchement, qu'ils emportèrent d'abord.
La cavalerie en même temps prenoit au-dessous de notre retranchement et au-dessous du chemin dont j'ai fait mention, où l'escadron du Comte d'Auvergne et celui de la Force étoient placés.
Le premier fut chargé par huit cents chevaux, commandés par le sieur de Sagonne *, et le second par quatorze cents,- ils les reçurent tous deux si vigoureusement, qu'ils les renversèrent sans qu'ils fissent grande résistance, et menèrent battant jusque dans leur gros de cavalerie, avec telle furie, que se rejetant sur eux, le désordre y fut si grand, qu'ils ne coudèrent jamais se remettre.
Leur infanterie, qui avoit gagné notre premier retranchement, voyant la déroute de leur cavalerie, prirent un tel effroi, fuyant en tel désordre, que si notre premier retranchement et cette chapelle qui étoit au coin n'eussent ôté au Roi le moyen de voir
1 Jean Babou, Comte de Sagonne. Cette Maison s'éteignit dans la personne de Georges Babou, tué en duel à Bordeaux, par le Comte de Barrault, en 1615, lors du mariage de Louis XIII.
1589. cette grande déroute,, et qu'il eût donné avec le reste de son armée, assurément il eût défait entièrement cette armée, qui paroissoit si formidable; car l'ellroi étoit si grand et la confusion telle, à cause aussi que l'espace étoit si serré, qu'ils ne pouvoient se remettre ni rassurer, bien qu'ils ne fussent suivis de personne ; néanmoins ils demeurèrent plus de trois heures sans les pouvoir rallier et remettre en ordre pour recommencer l'attaque.
Voyez cette action miraculeuse que deux cent cinquante chevaux en renversent plus de deux milie et mettent tout le reste, qui est au nombre de plus de six mille; en tel désordre, que l'on fut parmi eux plus d'une heure, toujours poussant et tuant, sans qu'ils pussent ni fuir ni se défendre.
Enfin les ennemis commençant à se reconnoitre et voyant que ceux qui les poursuivoient étoient en si petit nombre, ils reprirent cœur. Ce fut à ceux du Roi à se retirer, et assez vite. Ils furent poursuivis jusqu'à côté du bataillon des Suisses, qui faisoit si bonne mine, qu'ils n avoient garde d'enfoncer cela. Nous avions aussi à la main droite, au long du chemin, de l'arquebuserie, qui leur faisoit la décharge si à propos, qu'ils reprenoient leur retraite bien vite, et les nôtres ne manquoient pas de les accompagner et repousser jusque dans leur
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ptos ; eux de même après aux nôtTes toute la même «89. carrière. Les nôtres en faisoient encore autant à leur retraite, à quoi nous favorisoit grandement l'infanterie que nous avions fait couler au long du chemin et qui contraignoit les ennemis de se retirer bien vite, ainsi vous eussiez dit que l'on jouoit à barres. Cet exercice dura plus de quatre heures. Il est à noter que dès la première charge qui fut faite, tous les capitaines de ces deux escadrons du Comte d'Auvergne et celui de la Force furent mis hors de combat. Du premier, le sieur de Rambures, qui commandoit les chevau-légers du Roi, eut, un coup d'épée au poignet qui lui avala presque la main. Le sieur Fournier y fut tué. Le Comte de Roucy ' de la Rochefoucauld y fut aussi tué, lequel étoit un très-galant homme.
Du second escadron, le sieur de Bacqueville eut la jambe rompue, dont il mourut bientôt après. Le sieur de Larchant-Chambret eut un coup de lance au défaut de la cuirasse, qui le contraignit de se retirer. Les seuls de commandement qui restèrent furent ledit Comte d'Auvergne et la Force , qui se trouva enfin si accablé de lassitude, que, s'appuyant sur l'arçon de sa selle, il dit souventes fois : Je liai
1 Josias de la Rochefoucauld, Comte de Roucy, jeune Seigneur également distingué par sa valeur et par sa naissance.
1589. plus ni force ni haleine. Néanmoins il y demeura jusqu'à la fin, maintint toujours le combat, et ne laissa pas de parachever le tout avec tant d'honneur et gloire, que le feu Roi a dit plusieurs fois que la France lui devoit beaucoup de cette journée. Il eut trois chevaux tués sous lui et deux de blessés; et de sa compagnie, d'hommes ou de chevaux morts ou blessés, quarante-neuf.
Pour revenir à l'infanterie, lorsqu'ils quittèrent le premier retranchement qu'ils avoient gagné, leur fuite fut avec telle épouvante qu'ils abandonnèrent ceux qui avoient outrepassé ledit retranchement, qui étoient Tremblecourt ', Mestre de camp d'un régiment de Lansquenets, et le sieur deBelin2, Maréchal de camp en leur armée, lesquels avec trois cents Lansquenets avoient outrepassé ledit retranchement, se trouvèrent engagés si avant par la fuite qu'avoit prise toute leur infanterie, qu'ils ne purent s'en dédire, et voyant venir à eux, pour les charger, la cavalerie du Roi qui étoit entre les deux retranchements, ils firent signe de bonne heure
1 Louis de Beauveau, sieur de Tremblecourt, vaillant capitaine, qui faisait la guerre pour les Guises ; il se signala plus tard en Bourgogne à la tête des troupes lorraines.
2 François de Faudoas d'Averton de Sérillac, Comte deBelin, Gouverneur de Paris pour la Ligue. 11 fut mis en liberté sur parole et renvoyé au Duc de Mayenne pour traiter de la paix.