‹ Mémoires authentiques de Maximilien de RobespierreChapitre 6 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Effet de la lettre de Robespierre à M. de Beaumetz. — • Droit de chasse. — -Opinion de l'auteur. ■ — Organisation des conseils de guerre. — Organisation des tribunaux; — Thpuret. — Target.**— Chapelier. — Ghabroud.

— Loi sur la municipalité de Paris. — Discours de Robespien'e.— Réponse de Mirabeau. — Lettre de M. de Montmorin. —Son but. — Droit de paix et de guerre.

— Mirabeau contre - révolutionnaire. — Décret équi-voque. r— Affaires duclergé. — Comité janséniste. — Camus, Martineau, labbé Gouttes. — Mariage des piètres. —liC prêtre Lefetz. — Affaire de M: [de Lautrec. — Défaveur nouvelle. — ^Affaire d'Albert djsRioms.

— Adresse des citoyens des États-Unis. — Fédération du i4«juillet.— Poèmes nationaux. — Chénier. — F6ntanes. %

Je fis imprimer cette lettre , et j'eus soin de la répandre avec profusion. L'effet que je m'en promettais fut atteint : M. do Beaumetz fut démasqué et réduit à l'impossibilité de me nuire aux yeux des gens de bien. Ses calomnies avaient à peine été connues à Paris; mais à Arras, où

de nombreux adhérents se ralliaient h lui, ettés avaient fait sensation. MajustilBcation fut complète et éclatante : mes concitoyens me le prouvèrent en appelant mon frère aux fonctions de procureur de la commune.

Le comité féodal poursuivait la destruction des abus dont l'orgueil et la rapacité des seigneurs avaient infesté nos campagnes. Il proposa , par Torgane de Merlin, un décret^sur le droit de chasse. Bien qu'il ne contint qu'.upe demijustice, bien encore que la nuit du 4 ^oùt eût dû convaincre les gentilshommes que tout ce qui sentait le privilège ne pouvait plus demeur<ir sur le sol de la France , cette motion ne laissa pas que de jeter la consternation sur les bancs de la droite. Dans ce grand abatis d'injustices, elle eût voulu au moins conserver son moineau (i)^ et le droit exclusif de chasse lui tenait à cœur. Aussi ses orateurs vinrent-

(i) L'auteur fait sans doute allusion au mot de M. de Virieu k la séance du 4 août. Au moment où chacun s'empreisait de faire le sacrifice de ses privilèges , ce députa du ; Dauphiné demanda l'abolition des droits àe fuies et de colombiers , en ajoutant : Je regrette , comme Catulle , dé n'avoir qu'un moineau à vous offrir.

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ils balbutier de misérables arguties^ et réclamer rétablissement d'un droit déport d'armes. Mais leurs regrets coupables n'entraient 'pciur rien dans mes calculs. Aussi, sansm'arrél^CHPdu ternie moyen que la timidité de la CQmmission lui avait fait adopter , je réclamai l'application franche et entière du principe; je soutins que la faculté de chasser appartenait à tous lés citoyens, qu'elle ne dérivait pas du droit de propriété , que le gibier était une chose à tous , et que , pourvu qu'on ne portât pas dommage aux récoltes d'autrui, on pouvait le poursuivre partout.

Il y avait trop de rigorisme dans cette motion pour que la mollesse de l'assemblée lui permit de l'adopter : aussi fut-elle rejetée. On fit le même honneur quelques jours après à un mode d'organisation que je proposai pour les conseils de guerre. Je m'étais pourtant fondé sur le principe qui avait fait décréter le jugement par jurés. Je voulais que les conseils de guerre fussent composés par moitié de soldats.

Je me mêlai peu aux premiers débats d'orga-

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rit8ationjudiciaire(i) : les avocats de rassemblée »'en étaient emparés^ et je ne me piquai point de faire l'avocat. Le rôle de législateur, d'homme public,**fliie convenait assez pour que j'oubliasse, en le prenant, celui que j'avais rempli jusqu'àtors. D'ailleurs, mes réflexions m'avaient fait sentir , et l'expérience m'a démontré que l'es- ' prit étroit et procédurier des légistes est peu compatible avec la hauteur de vues qu'exige l'appréciation des choses politiques. Thouret, Lechapelier, Target, Chabroud, et quelques autres , s'occupèrent presque exclusivement des questions que présentait la création des tribunaux, et l'assemblée les laissa faire. Avec le mouvement imprimé aux affaires par la révolution, leurs plans, tout imparfaits qu'ils étaient, ne pouvaient manquer d'amener une amélioration notable.

Les décrets qui devaient régler l'organisation municipale m'intéressaient bien plus vivement, celui surtout qui devait s'appliquer à la ville de Paris. Paris était le centre d'action de la révo-

( I ) Voyez aux pièces justilicativcs se» discours sur i orgttkiisation du tribunal de cassation, lettre D.

lution , c'était de ce point qu'elle a^vait été envoyée aux provinces I, C'était là que devait se conserver et s'alimenter son foyer. La rapporteur Desmeuniers^ chargé de cette feàche délicate, ne vit pas, o^ feignit de ne pas voirie grand et noble buta l'accomplissement? duquel son projet aurait dû concourir. L'organisation qu'il proposa tendait à énerver la force politique de cette grande cité en la privant de son plus puissant levier, de ses districts , qui avaieM rendu de si immenses services. Je fis de vains efforts pour empêcher cette mesure ingrate et impolitique. Voici en quels termes je m'exprimai :

a Je ne crois pas qu^il soit de la sagesse de l'assemblée de préjuger une des plus grandes questions qui lui aient été soumises, je veux dire la permanence des districts. Il faut la discuter solennellement avant le premier article du plan du comité, qui, s'il était admis, écarterait sans retour le vœu de la capitale entière. Quand vous avez parlé d'une exception en faveur de la ville de Paris, j'avoue que je n'ai entendu que la conservation des assemblées â.e#

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districts qu'exige impérieusement l'immense popi^lati'on de la capitale. Dans cette; ville , le séjour des principes et des factions opposés , il'ije f;^t. pas se reposer sur la ressource des moyens ordinaires contre ce qui pourrait menacer la liberté; il faut que la généralité de cette ville conserve son ouvrage et le vôtre. Songez au moment où vous éfes;. quoique vous ayez beaucoup; fait, vous n'avez pas tout fait encore. Tose le dire, vous devez être aussi inquiets que si vous n'aviez pas commencé votçe ouvrage. Qui de vous pourrait nous garantir que, sans la surveillance active des sections, l'on n'aurait pas employé des moyeps plus efficaces pour ralentir vos opérations? Ne nous laissons pas séduire par un calme peut-être trompeur : il ne faut pa;^ que la paix soit le sommeil de l'insouciance. Je ne m'étendrai pas davantage, et je crois pouvoir conclure du peu que j'ai dit!..,. Que dîs-je, ;;ew? j'en ^i trop dit pour ceqx qui désirent voir le peuple mil. (( Je conclus à ce qu'on ne décrète aucun article avant d'avoir discuté i"" si les districts . - seront autorisés à s'assembler quand ils vou-

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dront, jusqu'après rafrermissement de laconsti-

tution ; s"" si , après rafTermissement de la con-

slilution^ ils pourront s'assembler au moins

une fois par mois , pour répandre l'esprit public. »

Mirabeau ne voulut point partager mon avis.

Ses sopliismes brillants ( r) , et l'influence des ennemis du bieh^ublic sur l'assemblée y. décidèrent l'adoption du projet du comité.

Je ne m'étonnai pas de l'opposition un peu ainère que j'avais éprouvée de la part d'un homme

(i) Voici la partie de la réponse de Mirabeau ({ui concerne Robespierre :

« M. 'de Robespierre , qui a parlé après M. Tabbé M aury , a apporté k «la tribune un zèle plus patriotique que réfléchi. Il a oublié que ces assemblées primaires toujours subsistantes seraient d'une existence monsti^ueuse : dans la démocratie la plus pure jamais elles n'ont -été administratives. Gomment ne pas savoir que le délégué ne peut entrer en fonctions devant le déléguant? Dcniander la permanence des districts c'est vouloir établir soixante sections souvei:aines dans un grand corps, où elles ne pourraient opérer qu'un effet d'action et de réaction capable de détruire notre constitution. Lorsqu'on fixera la rédaction, je proposerai aussi quelques, amendements 5 mais surtout ne prenons pas l'exaltation des principes pour le sublime des principes. »

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regardé jusqu'alors coinmo lo plus ferme soutien

de la cause populaire. Bien que j'eusse adopté

pour régie invariable de conduite de ne m'occuper en aucune manière des intrigues qu'ourdissaient la cour et 4'aristocratie ^ le bruit des seduétions dont Mirabeau avait été entouré était venu jusqu'à mon oreille. Les rapports personnelsque j'avais eus avec lui dans les premiers temps de notre réunion m'avaient appris qu'il cachait sous le masque du patriotisme une profonde immoralité , et que pour lui la vertu n'é-

• tait qu'un nom. Dôs-lors je m'éloignai de loi ^ convaincu que ce n'était point là l'homme que réclamait le peuple ^ et que tât ou tard ^ faisant un abus déplorable de son magnifique talent ^ Mirabeau se vendrait h qui ^serait assez riche pour l'acheter.

Ceux qui pouvaient encore conserver (|uelques illusions sur son compte furent promp-

. iément désabusés. L'importante question du droit de guerre et de paix , inopinément soulevée , vint l'obliger h s'oxplicpior ; et malgré les formes ambiguës de son discours et les demirétractations (|u'il lui fit subir ^ en avançant avec:

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un imperturbable sang-froid qu'il n'avait pas été compris , il n'en fut pas moins obligé de conclure, et cette conclusion fut anti- nationale.

Une lettre de M^ de Montmorin avait provoqué la délibération de l'assemblée. Des différends survenus entre l'Angleterre et l'Espagne avaient fourpi au pouvoir exécutif un prétexte pour mettre ses troupes et ses flottes sur le pied, de guerre. On agita d'abord le point de savoir si le gouvernement avait eu le liroit d^^gir ainsi qu'il l'avait fait. Inscrit pour parler sur cette question , je soutins que la lettre renvoyée à l'assemblée portait atteinte aux droits do la nation , que la conduite tenue par le mi- ' nistére était de nature à nous engager témérairement dans une guerre , et qu'il fallait empêcher de pareilles usurpations. J'ajoutai que la nation et ses représentants devaient seuls prendre des résolutions qui ont une si grande influence sur sa. liberté et son bonheur; qu'il était à désirer que tous les peuples pesassent mûrement de si grands intérêts ; et que le dessein où était le peuple français , de ne faire au-

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cune conquête et de jouir en paix des douceurs de la liberté , serait un jour suivi par les autres nations.

Cependant cette première question fut résolue en faveur du pouvoir exécutif, et l'on totii de^ remerciments au roi pour les mesures qu'il avait prises ; on décréta en même temps que Pon discuterait le lendemarin, 16 mai , cette question constitutionnelle : la nation délègue ra-t«elle au poi ifi droit de faire la- guerre et la paix ?

drrande division sur ce point dans le parti prétendu populaire. Tandis que Maury, Gazalés , Montlosier et autres voulaient que le droit de faire la paix et la guerre fût accordé exclusivement au roi ; que Pétiop , Rewbel et la niinoritéde gauche voulaiettqu'i)demeur&tàla nation, et' à ses représentants ; un parti intermédiaire^ formé de toutes les nuances indéci^e^

de l'assemblée , se présenta avec un terme iinkiy en

décoloré , qui consistait à partager ce pouvoir entre les législateurs et le rot , et à donner en cette matière au chef du gouvernement coque no#lois constitutionnelles lui refusent eh toutes autres circonstances , l'initiative.

Je m'opposai avec force à cette dangereuse innovation. Je fis remarquer que le corps légi^latlf ne pouvait jamais avoir d'intérêt k faire la guerre lorsqu'elle ne serait pas nécessaire h l'intérêt général de la nation , tandis que des rois peuvent y trouver un avantage person* nel , parce qu'elle leur fournit le moyen de se faire beaucoup de créatures et d'augmenter leur autorité. Je me rangeai donc à l'avis émis par Pétion , et j'adoptai en son entier son projet de décret.

Mais la lutte était alors à peine engagée ; nous étions' tous instruits que Mirabeau devait prendre la parole sur cette grande question , et que son opinion était favorable au pouvoir exé* cutif ; on savait auiBi que le triumvirat avait préparé tputesses forces pour démolir pièce à |)iéce le colosse qui les avait menés par la main sur lo terrain de la popularité. Ce n'était plus un OQiilbat de principes, mais d'amour-propre; on en appelait moins à la raison qu'h l'éloquence. A ce compte, c'était de ))icn minces adversaires qu'on opposait h notre Démosthéne. Sa [)aft>le foudroyante parut prendre uu nouvel éclat

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(|iinncl il vit Barnave M'jivnncor pour (umilxitire vov\}H h corps avec lui.

J'ai toujours eu prësonl h la inéinoiro Tinstant où debout à la tribune ^ (pi'il avait .abordée au piilieu des murmures, il captiva , comme par enchantement, Fattentiorrde rassemblée ypr quelques paroles vagues ; puis, sûr de son auditoire , il s'écria : « Et moi aussi on lyulait me u porter en trioiAplie ; et maintenant on crie M dans les rues : La gtnnde compitntion du « comte de Mirabeau. Je n'avais |)as besoin de « cette leçon pour savoir qu'il est peu de dis- « tance du Capitole h la roclieTarpéienne, mais (( l'hommequi combat pour la raison et la patrie « no se tient pas si aisément vaincu^ »

A ce sublime élan d'éloquence , d'unanimes applaudissements vinrent interrompre l'orateur, f^es tribunes, toutes pleines d^hommesque leur bon sens naturel portait h s'indigner de la défeo tion de Mirabeau, furent entraînées par l'enthousiasme, et n'eurent pas de signes assez expresAits pourletémoigner. J'applaudismoi-mâme,etc'est h peine si jein'en repensai^ourd'hui. Il y a tant de séduction dans le génie ! il mérite bien une

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couronne ^ dût-elle ne parer que son éôhafaud. Mais aussi quel homme que Mirabeau vertueux ! la terre eût été iYidigne de lui.

Je dois l'avouer ^ l'admiration due h un talent inouï ne fut pas l'unique motif qui mebportaà donner des applaudissements à la véhémente exclamatioh de Mirabeau. J'y vis un échec subi, un afTroii^ dévoré par des hommes dont la fausse popularité me poitait ombrage; Je lisais mieux que le peuple au fond de l'amc de ces meneurs, qui devaient bientôt se montrer à lui tels que la nature et une éducation de cour les a faits , avides de domination , sous quelque forme de gouvernement que ce soit , et prêts à faire à leur ambition tous les sacrifices que les circonstances exigent.

Après huit jours de délibération , le décret fut rendu , et, chose étonnante , chai:un s'attribua les honneurs de la victoire , ce qui prouvait jusqu'à l'évidence qu'on avait fait de belles phrases sans les comprendre , et qu'on ne savait au juste sur quoi l'on différait.- Au reste, je m'effrayai peu de l'ambiguïté de la loi : dans un gouvernement fortement populaire, c'est tou-

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jours h l'avantage du peuple que les ambiguïtés s'expliquent, parce que c'est à lui que tout aboutît , et qu'il a plus d'un moyen pour faire reconnaître ses droits.

Les affaires du clergé occupèrent long-temps l'assemblée. Il yavaittantà régler sur les cihoses et les persk)nnes. Nos prélats jetaient les hauts cris; k chaque matière mise en délilcK^ràtiofa^) c'était une homélie nouvelle i, un appel au pape et au futur concile; nous n'en nuirions pas moins notre marche avec persévérance , crt si le travail de l'assemblée ne fut pas tout ce qu'il aurait pu être, au moins de notables réformes furent-elles introduites et de nombreux abus anéantis.

Ce bon effet fut dû au dèi^é lùi-tnéme ; le comité ecclésiastique comptait dans son sein • des prêtres éclairés, qui, soit par jalbusie , soil par conviction évangélique, voyaient avec peine le faste insultant des évéques , et demandaient avec feu le rappel à la simplicité apostolique.' On leur avait adjoint des ho^nmes de loi profondement versés dans les matières d'église , el qui citaient en^;emps et lieu les décrétales et les conciles avec autant de facilité que deisdoc-

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