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De revenir à Saint-Hubert la prochaine fois

embarrassé et lui répondit que son départ n'étoit pas si pressé. M. de Richelieu insista, dit qu'il partiroi t le surlendemain et qu'il alloit dans Tinstant même prendre congé du Roi. M. de Richelieu s'en alla ; mais, quand il fut à la porte, rentrant tout de suite, il dit au cardinal que le plus zélé, le plus sincère et le plus attaché de ses serviteurs alloit lui parler à ce titre et non pas comme commandant du Languedoc. Il commença donc par dire au cardinal qu'il ne pouvoit croire que la révolte des protestants fût la véritable raison de son départ, et qu'il devoit sentir celles que M, de Richelieu avoit de se plaindre de lui ; qu'au surplus, il prendroit les plus sûres mesures pour connoître les véritables raisons de son mécontentement, mais qu'il vouloit savoir de luimême ces nouvelles tracasseries.

Alors, le cardinal lui répondit qu'on lui avoit rapporté qu'il avoit frondé le Conseil et ceux qui le eomposoient, et blâmé infiniment son administration. M, de Richelieu lui dit : « Je ne vous mentirai pas ; on vous a dit vrai ; mais ce n'est pas de cela dont vous avez à vous plaindre. Le pénultième voyage à Saint-Hubert, ajouta M. de Richelieu, j'allai prendre M. de Meuse, que je menai avec moi, et, dans un quart d'heure que nous fûmes ensemble, il commença à dire du mal de vous et de votre conduite, comme font tous les bons espions. Je fis semblant de faire comme tous les sots ; j'adhérai en partie à ce que disoit M. de Meuse, convenant qu'il étoit dangereux d'avoir un Conseil composé comme le nôtre, au milieu d'une guerre avec toute l'Europe, et sans qu'il y eût un militaire, ni un homme qui se doutât

de ce que c'étoient que la guerre et les troupes. » M. de Richelieu ajouta qu'il étoit persuade que M. le cardinal ne tarderoit pas à composer un autre Conseil quand il y auroit réfléchi. C'étoit dire seulement ce qui se dit dans les chambres entre miembres. Et M. de Richelieu ajouta : « Je vous suis trop attaché pour ne me pas croire coupable de ne vous avoir pas dit toutes ces réflexions ; car, comme on ne peut savoir ces choses-là que de ceux qui nous sont attachés, j'ai à me reprocher de ne vous avoir pas dit plus tôt ce que je pensois. Mais vous devez convenir aussi qu'il faut faire bien des réflexions pour prendre le parti de tenir de pareils discours à un homme comme vous et dans la place où vous êtes. » Le cardinal, qui avoit foncièrement de la bonté et de l'amitié pour M. de Richelieu, et qui sentoit que ce qu'il disoit étoit vrai, se radoucit encore infiniment, et discuta le tout avec M. de Richelieu, comme s'ils avoient parlé d'un tiers. Le cardinal finit par lui dire ^ que le choix n'étoit pas aisé, et lui demanda qui il penseroit mettre au Conseil. On auroit pu croire, en connoissant moins le cardinal, que c'étoit un panneau qu'il tendoit à M. de Richelieu, ou pour lui, ou pour un autre ; mais il est bien sûr que c'étoit de bonne foi qu'il parloit. M. de Richelieu lui répondit, avec la même franchise, que, si le Roi lui faisoit une pareille question, il lui diroit avec vérité que celui de tout son royaume qui étoit le plus en état de lui donner un bon conseil, en y réfléchissant, etquiconnoissoitlemieux les hommes,

c'étoitM. le cardinal de Fleury. « Et, si vous voulez effectivement y penser, ajouta M. de Richelieu, vous réussirez . »

Enfin, à la fin de cette conversation, le cardinal convint que le Conseil étoit dénué de bonnes tètes et dit qu'il chercheroit à le mieux composer et y réfléchiroit. M. de Richelieu lui demanda sa parole qu'il feroit ce qu'il promettoit. Il la lui donna, et ensuite il dit à M. de Richelieu de ne point partir encore pour le Languedoc, ce départ n'étant pas absolument pressé, M. de Richeheu lui répondit qu'il n'en feroit rien ; que ce qui venoit de se passer avoit fait du bruit, et qu'il falloit qu'il fît le voyage, qui pourroit être utile ; que d'ailleurs les voyages ne lui coûtoient rien, et que ce qui lui coûtoit, c'étoit sa gloire et le bien de l'État. M. le cardinal lui promit de la manière la plus énergique son amitié, et le pria de revenir dès qu'il croiroit le pouvoir faire le plus tôt. Quant à ses promesses d'amitié, le cardinal tint parole, comme on le verra par la suite ^

M. de Richelieu fut quelques jours à Lyon en passant, et, arrivé à Montpellier, il prit des informations de ce qui se passoit, envoya des coumers de part et d'autre dans les Cévennes et autres lieux, avec les ordres nécessaires pour qu'on lui rendît compte de tout. Delà, il fut à Toulouse et s'y arrêta, comptant rester quelques jours et loger chez l'archevêque, qui fut depuis cardinal de la Roche-

1. M. de Richeliou figure encore, au mois d'avril 1742, parmi les lialiitués des petits cabinets du Roi et des soupers de M"* de Mailly {Luynea, t. IV, p. 152.)

Aymon '. Étant à Toulouse, il prit pour le haut Languedoc les mêmes précautions et les mêmes mesures qu'à Montpellier. Un jom' qu'il étoit à dîner avec l'archevêque et AP^ de Caraman, mère du lieutenant général qui vit encore aujourd luii^. étant à table, on lui annonça un courrier de M. le cardinal de Fleurv, qui avoit été à Montpellier le chercher et l'avoit suivi à Toulouse, ce qui étonna fort l'archevêque, qui étoit un grand courtisan, et fit augmenter beaucoup son estime pour M. de Richelieu ; mais lui et M""^ de Caraman furent encore bien plus étonnés, quand ils apprirent que M. le cardinal écrivoit à M. de Richelieu pour lui faire part du nouveau changement survenu dans le Conseil ", et M. le duc de Richelieu ne dit pas le motif de sa joie, mais il en eut beaucoup de voir qu'il avoit repris auprès du cardinal la confiance et l'amitié qui avoient toujours subsisté entre eux.

1. Charles-Antoine de la Roche-Aymon, archevêque de Toulouse depuis 1740, transféré à Xarbonne en 1751.

2. Louise-Madeleine-Antoinette Portail, comtesse de Caraman, mère de Victor-Maurice, lieutenant général des armées en 1780 et qui ne mourut qu'en 1807.

3. 26 août 1742. — Entrée au Conseil de M. d'Argenson le cadet et de M. le cardinal de Tencin. Voy. Luynes, t. IV, p. 212 et 216, et Argenson, t. IV, p. 21. « Dernière consternation du public ! » dit le frère du nouveau ministre. Argenson cadet avait été surnommé la Chèvre ; cétait un ami de collège de Voltaire. M. Aubertin l^Esprit public, p. 146, 147) a cité de lui des lettres de jeunesse fort piquantes sur les affaires publiques. Un rapport de police, daté du 2 août 1742, qu'on trouvera dans les Lettres de M. de Marville, lieutenant général de police, 1. 1, p. 59, donne une idée curieuse des intrigues qui amenèrent ce changement de cabinet.

Il partit de là pour Bordeaux, où il resta deux jours et donna ses ordres pour ce qui l'intéressoit dans son duché de Fronsac et autres terres du voisinage. Ensuite il alla à Richelieu, où il s'arrêta quatre ou cinq jours ; de là il vint tout de suite à Versailles, où il arriva assez avant dans la nuit, ayant eu la précaution de faire avertir sa concierge. En se couchant, il lui ordonna d'aller de bonne heure le matin avertir M™^ de Mazarin de son arrivée, et de lui dire que, dès qu'il seroit levé, il iroit la voir. Le concierge [de celle-ci J, étonné, fit répéter à cette femme ce que M. de Richelieu lui a voit dit, et s'écria que M'"^ de Mazarin étoit morte depuis quinze jours K Cette nouvelle, qui étoit fort importante pour M. de Richelieu et pour la cour, l'étoit fort peu pour les provinciaux, et, comme il ne s'étoit arrêté nulle part que dans ses terres et n'avoit vu aucun papier public, il fut grandement surpris. Il demanda à sa concierge ce qu'étoient devenues M"' de laTournelle et lYP' de Flavacourt. Elle lui dit qu'elle les croyoit à Versailles, mais que le Roi étoit à Choisv. M. de Richelieu chargea sa concierge d'aller faire à ces deux dames le compliment qu'il lui avoit ordonné d'aller faire à M™" de Mazarin, et le matin, en effet, il alla les voir et les trouva se désolant, M™^ de laTournelle surtout, parce qu'elle avoit parole pour la première place de dame du palais de la Reine, et [que la Reine] vouloit la donner

1. M"*" de Mazarin (Françoise de Mailly) mourut le 10 septembre 1742, après quatre jours de maladie. Voy, Luynes, t. IV, p. 224 et 225.

à M"* de Tavannes, nièce de son grand aumônier ^ malgré lamitié qu'elle avoit toujours marquée à AP" de la Tournelle. 3P' de Flavaeourt n'étoit pas moins désolée, parce que cela l'éloignoit de la seconde place, qui lui étoit aussi promise, et M""* de la Tournelle éloit piquée effroyablement contre M. de Maurepas. qui lui avoit conseillé de se mettre dans un couvent pour attendrir le Roi et la Reine, en vovant se retirer du monde une jeune veuve aussi jolie qu'elle. Il est vrai qu'elle n'avoit pas assez de fortune pour y rester, nayant plus M""** de Mazarin, sa belle-mère, chez qui elle ^demeuroit]. Ce raisonnement lui avoit déplu fort, et jamais elle ne put le pardonner a M. de Maurepas. Elle pria M. de Richelieu d'aller à Choisy et de tenter d'engager sa sœur à avoir la charité de parler pour elle pour avoir cette place de dame du palais, et de lui persuader que cet acte de générosité prouveroit encore mieux son crédit et lui feroit honneur dans le monde. M. le duc de Richelieu promit et tint parole : il alla effectivement le même jour, le soir, à Choisy. et se mit à souper exprès à côté de M™^ de Mailly. pour avoir plus de loisir de lui parler et savoir ce qu'elle pensoit. Il la trouva extraordinairemenl indisposée contre ses deux sœurs, et principalement contre >P^ de la Tournelle. Le lendemain, ou le surlendemain, le Roi retourna à Versailles. AI. de Richelieu alla avec empressement trouver les deux sœurs, qui

1. Marie-Anne-Ursule Amelot de Gournay, comtesse de Tavannes, nièce de Nicolas-Charles de Saulx-Tavannes, archevêque de Rouen, grand aumônier de la Reine en janvier 1743. cardinal en 1756.

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étoient logées dans un appartement que leur avoit prêté M"" la duchesse de Boufflers '. M"^ de la Tournelle étoit dans un grand fauteuil, ayant l'air fort indolent et rêveur, tandis que M""' de Flavacourt se promenoit dans la chambre, avec beaucoup de vivacité et d'inquiétude. Elles dirent à M. de Richelieu que le Roi n'avoit encore rien décidé pour les places de dames du palais, et elles paroissoient, M'"^ de Flavacourt surtout, fort en peine. M™' de la Tournelle étoit plus tranquille en apparence ; mais, quand M. de Richelieu voulut s'en aller, elle lui fit signe de lui venir parler et de se baisser pour l'entendre. Elle lui dit tout bas que sa place de dame du palais lui étoit accordée^, et lui dit adieu. M. de Richelieu les quitta, et il est aisé de comprendre qu'il n'étoit pas nécessaire d'avoir une grande sagacité pour soupçonner la certitude et la connoissance secrète du bienfait, sans être persuadé en même temps d'une très grande intimité. Le lendemain matin, M. de Richelieu alla à la toilette de M""^ de la Tournelle, lui dire qu'il n'avoit pas voulu partir

1. Suivant M. de Luynes (p. 226), les deux sœurs restèrent à Versailles, lune dans le logement de Tévêque de Rennes fVauréal;, l'autre dans un des appartements de M™'^ de Mailly. La duchesse de Boufflers était Marie-Angélique de ^'eufville. Villeroy.

2. M""^ de la Tournelle eut le 20 septembre au matin, la succession de M""" de Villars, qui lui avait été promise dès que cette duchesse avait remplacé M""* de Mazarin comme dame d'atour ; le cardinal alla annoncer à la Reine la décision du Roi. Ce fut seulement le soir du même jour que Ion accepta la démission pure et simple de M""^ de Mailly en faveur de M""' de Flavacourt [Luynes, t. IV, p. 232-237).

pour Paris sans venir lui faire son compliment sur la place importante qu'elle venoit d'obtenir, et au lieu du désespoir où elle lui avoit paru. Elle répliqua qu'efFectivement la place de dame du palais, dans la situation où elle étoil, mettoit une furieuse différence dans sa situation. M. de Richelieu lui dit que sûrement elle ne le croyoit pas assez sot pom' lui faire compliment de cette babiole-là, et que c'étoit de la place de M™^ de Mailly qu'il parloil ; mais elle fit semblant de ne pas comprendre, et la petite discussion qu'ils eurent ensemble, faisant semblant d'être fâchée de ce que M. de Richelieu venoit de lui dire, finit parce que M. le chevalier de Grille, qui commandoit les grenadiers à cheval de la maison du Roi ^ entra. Il lui étoit fort attaché et à toute sa maison. M. de Richelieu voulut prendre congé et s'en aller à Paris ; mais M™" de la Tournelle fit des efforts pour l'en empêcher, et ne consentit à le laisser aller qu'à condition qu'il seroit le lendemain matin à Versailles. M. de Richelieu l'en assura, en ayant au moins autant d'envie qu'elle, pour achever la confidence toute entière.

Le Roi étoit à la messe, et il attendit que S. M. sortît, pour lui faire cortège, lorsque, au milieu de l'appartement, le Roi lui parlant sans tourner la tête, regardant toujours devant lui, et lui parlant assez bas pour qu'il fût obligé d'avancer la tête afin que le capitaine des gardes n'entendit rien, il demanda

1. Le chevalier de Grille, « fort ami de M""^ de la Tournelle », n'étoit à cette époque que capitaine aux gardes françaises, et ce fut seulement en janvier 1744 qu'on lui fit donner la compagnie des grenadiers achevai [Luynes, t. IV, p. 308).

à M. de Richelieu s'il étoit capable de garder un grand secret ; M. de Richelieu répondit à S. M. qu'il avoit gardé les siens à Vienne avec autant de précision qu il garderoit celui qu'il vouloit lui confier. Et continuant toujours sa marche sans tourner la tète, le Roi dit à M. de Richelieu de se trouver le soir à son souper.

M. de Richelieu ne put pas voir M"" de laTournelle dans la journée, et il ne se souvient plus de ce qui l'en empêcha. Il se trouva exactement au souper du Roi, qui ne lui dit pas un mot, jusqu'à ce que l'on servit le fruit et qu'il voulût s'en aller. Alors S. M. le rappela, lui demanda où il vouloit aller, et lui dit de rester. Lorsque le Roi se leva de table pour se laver les mains, M. de Richelieu s'approcha, pour qu'il lui dît quelque chose. S. M. en efl'et lui dit de passer dans sa chambre et de l'y attendre. Le Roi étoit dans l'usage, quand il soupoit avec la Reine, ce qui lui arrivoit tous les jours, hors ceux de chasse, de rentrer au sortir de souper dans la chambre de la Reine, et de faire une petite conversation plus ou moins grande avec le peu de gens qui avoient alors les grandes entrées et qui seuls pouvoient y assister. Comme M. de Richelieu ne les avoit pas alors, il passa dans la chambre du Roi, comme il le lui avoit ordonné. S. M. y arriva bientôt après, mais entra tout de suite dans son cabinet pour y donner, comme c'étoit l'usage alors, l'ordre au capitaine des gardes. Le duc de Yilleroy, qui étoit de quartier, ressortit pour aller rendre l'ordre aux autres officiers et se retirer chez lui ; il fut surpris de trouver encore M. de Richelieu dans la chambre du Roi et lui

demanda pourquoi il y étoit. M. de Richelieu répondit qu il y attendoit quelqu'un à qui il avoit donné rendez-vous, et il attendit un gros quart d heure sans entendre parler de rien. Enfin, S. M. vint, reneoigna M. de Richelieu dans un coin de la fenêtre et lui demanda s'il avoit soupe. S. M. lui dit d'y aller et de se retrouver à minuit, avec une méchante perruque et une grosse redingote, dans l'endroit de la cour qu il lui indiqua '. Puis le Roi se retira brusquement dans l'intérieur de ses cabinets. M. de Richelieu alla tout de suite faire ce que S. M. avoit dit et se trouva précisément à minuit au rendezvous ; il se promena autant qu il put éloigné de ceux qui pouvoient le voir ; cependant, il fut aperçu de Le Bel, premier valet de chambre favori ~, qui lui a dit peu de temps après qu'il avoit été en peine de le voir là et qu'il avoit eu envie d'en avertir le Roi, mais qu'il ne le fit pas. Au moment que M. de Richelieu s'y attendoit le moins, il vit un homme auquel il n'avoit pas pris garde, qui se jeta sur lui en lui disant : « Que fais-tu là ? » Comme cet homme avoit une grosse perruque noire et un haijit fort déguenillé, M. de Richelieu ne le reconnut pas d'abord ; mais comme cet homme lui dit : « Suismoi ! » ils s acheminèrent, sans que ce même homme lui dit un mot, en traversant toute la cour, et, entrant dans la porte du pavillon d'avant celui des

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