Louis de Talaru, marquis de Chalinazel
2. Ce récit offre certaines différences sensibles avec celui que l'auteur de la Vie privée a donné (t. I'^'', p. 352 à 356), et qui aurait été écrit par le maréchal, à une époque beaucoup moins avancée de sa vie, pour l'édification de ses amies, M™'' de Luxembourg et M'"'= de Monconseil ; mais le fonds est bien le même de part et d'autre. Ici, cependant, nous ne trouvons aucune allusion aux quelques semaines d'exil que M"'' de Charolais fit infliger à M. de Richelieu et qui auraient précédé immédiatement la scène du déguisement royal.
sautes encore à dire, et il les laissa seuls. Ces visites recommençoient tous les soirs, et, comme il y avoit toujours ou très souvent des laquais de M. de Chalmazel et de ceux qui avoient soupe chez ce premier maître d'hôtel, qui voyoient passer deux personnes inconnues, [il étoit à craindre qu'ils] n'eussent la curiosité de savoir qui elles étoient. Il étoit impossible qu'à la deuxième ou troisième fois ils ne le dissent à leur maître, et que M. de Maurepas, qui avoit des espions partout, ne découvrît qui ils étoient. Quand on l'a su après, on a cru, et avec vraisemblance, que c'éloit M. le duc de Richelieu qui avoit conduit cette affaire-là, de sorte que tout le monde en étoit persuadé, même M. d'Agénois, son cousin, qui possédoit M""" de la Tournelle avant le Roi et avec qui M. de Richelieu avoit été [chez elle] de la même manière qu'il venoit d'y être avec le Roi, et qui étoil furieux contre M. de Richelieu, qui ne pouvoit lui rien dire. Tout cela doit faire voir combien les anecdotes de la cour sont difficiles à connoître bien au vrai, et combien les connoissances que Ton croit en avoir sont fautives. Le bruit que fit cette affaire, et la suite du conseil que ]\1. de Maurepas avoit donné à jVP" de la Tournelle de se mettre dans un couvent, sont les principes de l'inimitié que M. de Maurepas et M. de Richelieu ont eue l'un pour l'autre '. Il y avoit eu cependant un autre
1. Sur cette inimitié, connue de toute la cour, voy. Luyncs^ t. XIII, p. 446, et Argenson, t. IV, p. 94-95. Aussi beaucoup de genscrurentreconnaître la raaindc Riclielicu lors de la disgrâce du ministre [Barbier, t. IV, p. 302 à 3G5, et Luynes, t. X, p. 116 à 120). — Argenson, qui cite la lettre sèche et bien connue
commencement ; mais celui-ci est le plus vrai et le plus ridicule.
Enfin, cette liaison du Roi et de M'"^ de la Tournelle fit du bruit ; M™' de Mailly s'en douta bien vite, et ne tarda pas à en être convaincue. Le Roi même le lui dit ^ . Comme elle étoit inspirée à tenir bon, les tracasseries survinrent, beaucoup de gens prenant des partis. M""^ de la Tournelle exigeoit, pour la conclusion parfaite de la liaison, queM™^ de Mailly ne fût plus dans Versailles, et le Roi ne trouvoit pas raisonnable d'exiler, pour ainsi dire, une femme de sa naissance, qui ne pouvoit avoir d'autre démérite que celui d'avoir été aimée de lui ~.
Ce fut dans ces circonstances que l'armée s'assembla en Flandres, et que M. de Richelieu fut obligé de partir. Il fut question qu'un autre accompagnât le Roi. jVP^ de la Tournelle sentoit la nécessité que S . M. eût un compagnon qui resteroit autour delui dans ses traversées nocturnes, et M. le duc de Richelieu proposa le marquis de Meuse-Choiseul . Il étoit dans la familiarité du Roi, de très bonne société, et n'étoit pas cependant à craindre pour les grandes choses.
M'°^ de la Tournelle, qui gouverna absolument
par laquelle le Roi signifia son renvoi à Maurepas, constate que depuis lors Richelieu est plus en faveur que jamais (t. V, p. 443 et 449).
1. M. de Luynes, très réservé sur ces bruits, rapporte cependant que le Roi, plusieurs jours avant de congédier M^'^de Mailly, lui aurait dit : « Je vous ai prorais de vous parler naturellement ; je suis amoureux fou de M""= de la Tournelle ; je ne l'ai pas encore, mais je l'aurai » (t. IV, p. 267).
2. Luynes, t IV, p. 266 à 269, et Argenson, t. IV, p. 38 et 39.
pendant l'absence deM. de Richelieu, avoil la bonté d'être en commerce très fréquent avec lui et de lui mander ce qui se passoit. particulièrement les colères du Roi sur les refus continuels de rendre son bonheur complet jusqu'à ce que M™* de Mailly fût hors de la cour. Le marquis de Meuse trouva un expédient fort adroit. Il avoit été de tout temps ami de ^P*^ de Mailly, qui lui parloit toujours avec confiance sur les sujets de plaintes qu'elle avoit du Roi.
Après en avoir raisonné avec elle, il lui conseilla de consulter son ancien ami, M. d'Argenson, qui étoit secrétaire d'Etat de la guerre et très attaché à la faveur naissante, à quoi il sacrifioit tout, avec beaucoup d'esprit et fort peu déloyauté. Ce ministre commença par dire à M™^ de Mailly qu'il étoit extravagant d'imaginer qu'une jolie femme comme elle voulût rester à la cour ; il lui conseilla de faire de temps en temps de petits voyages et de commencer par obstiner le Roi pour une absence de huit ou quinze jours, disant qu'il ne falloitpas s'obstiner les premiers moments, mais songer à rester amie pour ne pas casser, et que par cela elle reprendroit peutêtre un jour sa première place et seroit toujours l'amie du Roi. L'amour-propre acheva la persuasion, et ce conseil spécieux parut admirable à M"^ de Mailly, qui partit le lendemain de la Toussaint K S. M. fut contente. M. de Meuse le manda à M. de Richelieu, qui en fut fort aise aussi '. M""^ de Mailly,