‹ Mémoires authentiquesChapitre 133 sur 146 · LE DUC DE RICHELIEU ET L'ALCHIMIE · texte numérisé non relu

LE DUC DE RICHELIEU ET L'ALCHIMIE

[On a vu ci-dessus, p. 30-31, que le duc de Richelieu, pendant son ambassade à Vienne, avait été accusé de s'être mêlé de sorcellerie et de magie. Il s'en délendit, et cependant le curieux document qu'on va lire montre qu'auparavant, à Paris, il avait fréquenté les alchimistes, souffleurs, faiseurs d'or et autres escrocs, qui abusaient de la crédulité publique. — M. Delavaud * a bien voulu nous communiquer un petit volume in-18 qu'il possède et qui vient de la bibliothèque du couvent des Franciscains de Paris. Il est intitulé : Les secrets les plus cachés de la philosophie des anciens découverts et expliqués à la suite d'une histoire des plus curieuses, par M. Crosset delaHaumerie. A Paris, chez d'Houry fils, rue de la Harpe, mdccxxii. Cet ouvrage contient d'abord l'histoire d'un certain philosophe ou plutôt alchimiste et le récit de certaines de ses opérations accomplies à Paris à l'époque de la Régence du duc d'Orléans ; à la suite sont sept petits traités sur les « semences métalliques », sur « la manière d'extraire les essences séminales des trois règnes de la nature », sur « la médecine universelle », sur « la pierre philosophale », etc.

1 . M. Delavaud a publié en 1894, dans le Bulletin de la Société de géographie de Boc/iefort, diverses lettres relatives à un capucin, qui, en 1705, prétendait avoir le secret de convertir le cuivre en argent et en or.

Un des premiers possesseurs du volume a inscrit sur les feuilles de orarde une longue note sur le véritable auteur de l'ouvrage et surtout sur le philosophe dont l'histoire est racontée. Il y est question des relations de l'un et de l'autre avec le duc de Richelieu ; c'est ce qui nous engage à donner le texte intégral de cette note.]

« L'auteur véritable de ce livre se nommoit M. de Colonne, originaire d'Italie. Il demeuroit au Palais- Royal, où il fut brûlé malheureusement, âgé de quatrevingt-cinq ans ou plus, le feu ayant pris à son cabinet pendant la nuit^ Il étoit fort lié avec le duc de Richelieu et quelques autres seigneurs. Le philosophe dont il parle se faisoit nommer Diesbach^; ce n'étoit pas son nom, mais il

1. Ce Colonna, Italien qui n'avait probablement aucun rapport avec la grande famille du même nom, n'habitait plus au Palais-Royal lors de sa mort. Voici ce qu'on lit dans le Journal de Barbier, au mois de mars 1726 (édit. Charpentier, t. I, p. 418-419) : « Il est arrivé une grand malheur dans la nuit du mardi gras. M. Colonna, Italien, et l'abbé Laurent, deux gens de lettres, savants, âgés de près de quatre-vingts ans, logeoient et travailloient ensemble dans la rue Saint-Anastase, au Marais. Ils logeoient au second étage. Ils avoient coutume, comme bien d'autres, de lire dans leur lit avant de s'endormir. Us avoient par devers eux une longue expérience que cela se pouvoit faire sans malheur ; une bonne fois paye pour toutes. L'un des deux qui lisoit s'est apparemment endormi. Le feu a pris à la maison si extraordinairement que ni M. Colonna ni M. Laurent n'ont pas pu sortir chacun de leurs chambres par la fumée et le feu ; ils y ont été brûlés et consumés entièrement. On a trouvé le reste de leurs corps pas plus grand qu'un enfant qui naît. M™* Colonna, qui logeoit au premier, s'est sauvée en chemise avec sa servante. »

2. Joseph-Marie Girard, dit Diesbach, fut enfermé à la Bastille comme imposteur le 25 avril 1715 et en sortit le 22 juillet, à la sollicitation de Boudin, médecin du Roi, qui s'occupait de chimie [Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XX, p. 232-

en approchoit. Diesbach vînt à Paris et mangeoit chez la marquise de Perne', qui étoit folie des secrets de l'alchimie, et prétendoit savoir l'ouvrage universalissime, qui se fait parle moyen de l'esprit universel. Elle traiioit Diesbach de trompeur et d'ignorant, mais d'habile joueur de gobelets, et qui faisoit de ses mains ce qu'il vouloit, et me dit une fois que ses végétations argentées et dorées n'étoient que des feuilles d'argent et d'or qu'il ajustoit, etc. Diesbach néanmoins la dupa comme les autres. M. de Colonne y fut pris aussi. Il réduisit une fois une livre d'or en mercure jaune et une livre d'argent aussi, et les mêla avec une livre de mercure commun préparé. Le tout mis dans un matras à léu de lampe devint plombé et livide ; puis, ayant augmenté le feu, le tout changea de figure et donna pendant un an les plus belles couleurs du monde. Le P. de Maubuisson ou Godefrov, de l'Oratoire, qui avoit fourni l'or et l'argent par le'moyen de son frère et qui conduisit l'ouvrage dans sa chambre dans la rue Saint-Honoré, fut dupé à la fin. Diesbach substitua d'autre mercure et emporta celui du matras. Il avoit aussi une minière végétante, qui devoit lui produire du profit et qui ne se trouva que du plomb qui végétoit par des sels que le feu faisoit agir sur le métal.

« Après bien de pareils tours, Diesbach s'en alla et fut arrêté à Lyon et dépouillé de tout l'or qu'il emportoit et qui étoit transparent et exubéré ~, en sorte qu'à la Monnoie il fallut le dégrader. Il écrivit à M. Boudin, médecin à

233, et qui voulait travailler avec lui. Il était arrivé à Paris vers la fin de l'année précédente. On trouvera dans les Archives de la Bastille, t. XIII, p. 183-187, et dans le dossier Bastille 10620 à la Bibliothèque de l'Arsenal, divers documents sur son emprisonnement et sur les opérations auxquelles il se livrait.

1. On ne peut lire ici que Perne ou Perné ; mais nous ne savons quelle était cette dame.

2. Terme de chimie qui signifie condensé au point d'être devenu cristallin.

Versailles, pour se tirer de là, et lui faisoit les plus belles promesses du monde ; mais, comme il l'avoit aussi dupé, il déclara qui il étoit, de sorte qu il fut longtemps prisonnier*. Ou lui trouva quantité de fioles avec des titres magnifiques, qui contenoient des liqueurs pour achever des ouvrages bien principiés et qui auroient été manques, etc., d'autres pour rajeunir, etc., et une lettre du roi des rosescroix à un abbé pour l'agréger à la société des roses-croix. C'éloit le P. Godefroy. Tout cela fut saisi, et enfin, par amis et par la protection de Monsieur le Duc, il sortit de prison et eut des billets de banque pour le montant de son or. Il revint à Paris, où un nommé M. Le Riche ^ et un autre, qui étoient aux gages de Monsieur le Duc, prirent Diesbach chez eux. Il voyoit Monsieur le Duc et lui promcttoit les plus belles choses du monde. Il y eut plusieurs procédés commencés ; mais tous finissoient par des vaisseaux cassés, parce que sur la fin Diesbach s'absentoit et laissoit la conduite du feu à quelqu'un, et il en étoit quitte pour pester et jurer contre l'imprudence du domestique, qui avoit fait le feu trop fort. Le Duc lui offrit plusieurs fois de l'argent ; mais je lui fis toujours conseiller de n'en point prendre par son confident et sa dupe le P. Godefroy, de peur de la corde, s'il venolt à tromper ce prince, ou plutôt ce duc. II crut l'avis. Une fois, le Duc étant venu à Paris avec le Roi, il vint trouver Diesbach à un rendez-vous, qui lui fit voir en deux heures plusieurs belles curiosités. Il avoit entre autres apprêté de l'or dans un plat sur un réchaud, et, dès que la chaleur commença à agir, il s'éleva une liqueur dorée en jet, qui retomboil dans le plat par une circulation qui ravissoit Monsieur le Duc et qui dura tant que le feu brûla dans le réchaud.

1. Nous n'avons pas trouvé de renseignements sur ce second emprisonnement de Diesbach.

2. Serait-ce M. Le Riche de la Popelinière, dont la femme eut une aventure si connue avec le duc de Richelieu ?

« M. de Colonne revit Diesbach et entreprit un [travail] particulier sur l'huile de vitriol que Diesbach avoit donnée avant son premier départ de Paris à un bourgeois de cette ville nommé Dumas. Ce bourgeois le dirigeoit ; Diesbach y venoit quelquefois, et l'opération se taisoit chez le M. duc de Richelieu, qui fut obligé d'aller à Forges, et le tout se continua chez M. de Colonne, et se termina à rien.

Le sieur Crosset', ayant eu communication de ce que M. de Colonne avoit mis par écrit des expériences que Diesbach avoit faites chez lui et de quelques dissertations sur le grand œuvre, en tira copie, et, quelques années après, chercha à tirer quelques pièces d'argent de cette copie. Il l'offrit à Pépingué, libraire 2, qui la montra à M. Aignan, médecin 3, lequel avoit lui-même vu une bonne partie de semblables expériences que Diesbach avoit faites chez lui. Je vis ce manuscrit, que M. Aignan me montra, et Pépingué ne s'étant pu accommoder avec le sieur de la Haumerie, celui-ci le fit imprimer chez d'Houry ^.

« Un nommé Alexandre avoit suivi Diesbach de Lyon à Paris et ne le quittoit point, dans l'espérance d'apprendre quelque chose de lui ; mais Diesbach ne lui apprit rien. Il se dégoûta de lui et l'évitoit tant qu'il pouvoit, si bien qu'Alexandre en perdit l'esprit et mourut fol.

« Un bourgeois de Paris, nommé Dumas, s'attacha de même à lui et l'accompagna à Rouen et ailleurs, et fut même jusqu'en Suisse, pays de Diesbach, et n'en revint pas plus riche.

1. M. Crosset de la Haumerie est l'auteur du livre sur lequel est inscrite la présente note.

2. Edme Pépingué avait sa boutique dans la grand'salle du Palais, du côté de la cour des aides.

3. Il ne faut pas confondre ce médecin avec l'abbé Aignan, médecin empirique, qui mourut en 1709 [Mémoires de Saint- Simon, éd. Boislisle, t. XXVII, p. 292 et 387).

4. Laurent d'Houry, dont la boutique était rue de la Harpe en face la rue Saint-Séverin, à l'enseigne du Saint-Esprit.

« Ce Diesbach avoit un fondant et précipitant pour les mines, qui étoit admirable. Un jour, il fit mettre sur le feu un grand pot plein d'une matière de mine qu'on vouloit éprouver. Ce fut chez M. Aignan, médecin, que cela se passa. Il y fit mêler un petit paquet de sou précipitant, et, pendant que la matière étoit sur le feu, il se promenoit dans la salle avec ceux qui lui avoient apporté le minerai. Après une heure ou deux, ayant lait découvrir le pot, il dit : « L'opération n'est pas encore finie. » Un peu après, ayant fait encore découvrir le pot, il dit : « C'est fait ; vous allez voir ce que cette matière contient de parfait. » On trouva toute la matière en poussière légère et qui s'envoloit au moindre vent comme la poudre de noir à noircir, et au fond on trouva un petit noyau qu'il prit, et d'un petit coup de marteau le sépara en deux portions, dont l'une étoit argent et l'autre or ; ce qui est admirable.

« Enfin Diesbach, ayant amassé de ses dupes bonne somme d'or et d'argent, devoit encore recevoir d'un seigneur de la cour cent mille écus pour lui apprendre à faire le grand œuvre. Il en avoit même déjà touché vingt-cinq mille livres; mais un ami fit ouvrir les yeux à ce seigneur, qui ne voulut plus fournir le reste, et Diesbach, voyant qu'il ne faisoit plus bon pour lui à Paris, décampa et s'en retourna en Suisse avec Dumas, qui revint aussi gueux qu'il étoit parti, et depuis je n'ai point entendu parler du sieur Diesbach.

« Il est certain qu'il avoit de la poudre de projection et qu'il savoit quantité d'opérations très curieuses : la réduction d'or en mercure jaune, celle d'argent en mercure blanc ; ses végétations, qui sont des plus surprenantes. Mais, avec tout cela, personne de tous ceux à qui il a eu affaire n'a tiré aucune connoissance utile ni aucune opération avantageuse ; au contraire tous ont été dupes, et il s'est en tout conduit comme un vrai filou et un fripon. S'il est de la Société des philosophes d'Allemagne, ces Messieurs devroient bien empêcher de pareils aventuriers de rendre leur corps méprisable comme celui-ci a fait. »

Ce qui suit a été ajouté postérieurement : « Ce misérable est revenu depuis à Paris, où il a trompé encore plusieurs personnes par les espérances frivoles de cabale, magie, etc., et enfin s'est trouvé réduit à loger dans un galetas ou chambre au quatrième ou cinquième étage. Sa femme n'avoit pas de souliers. Il y est devenu hydropique, et, au bout de quelques années, il y est mort au mois de novembre 1744 et enterré par charité à Saint- Sulpice. Il étoit âgé de soixante-dix ans ou environ. »

DEUX LErrRES DU DUC DE RICHELIEU

Le duc de Richelieu au comte de Chatte, lieutenant de Roi en Dauphiné ^.

A Paris, ce 24 octobre 1740.

« V^ous êtes devenu bien provincial, Monsieur, de pouvoir penser que nous ayons la guerre. Chat échaudé craint Teau froide, comme on dit, et soyez persuadé, quoi qu'on dise, que nous ne l'aurons point. Je ne suis pas surpris que vous entendiez parler misère. Il y en a assurément en ce pays-ci ; cependant cela n'est pas au point qu'on le dit, et je voudrois de bon cœur que les provinces fussent aussi bien. Mais celles que je connois du dedans du royaume sont assurément dans un fâcheux état. Vous ne vous en ressentez pas, non plus qu'en Languedoc, et je ne suis pas

1. Arch. nat., K 143, n° 7', autographe non signé. — Cette lettre ne porte pas de nom de destinataire, mais elle est certainement adressée à la même personne que la suivante. Or au verso du second feuillet de celle-ci on lit la mention suivante : « M. le comte de Chatte, au Péage. » François-Ferdi-

surpris que vous vous trouviez bien chez vous. Je compte passer dans votre pays les premiers jours de décembre ^. Je serai assurément bien aise de pouvoir vous faire ma cour dans vos états, sinon de me rendre partout où vous voudrez. Si vous voulez que je vous rende compte du jour précis, je vous le manderai dès que je le saurai. Ma santé, dont vous voulez que je vous mande des nouvelles, n'est pas meilleure que vous l'avez vue. Pour la vôtre, Monsieur, [elle] est hors de soupçon. Conservez la bien de même et soyez bien persuadé de tout l'intérêt que j'y prends. »

Le duc de Richelieu au comte de Chatte ^.

A Paris, ce 10 novembre 1740.

Dans mes conditions pacifiques, Monsieur, je n'avois pas compris la mort de l'Empereur ^, et cet événement change évidemment ma façon de penser. Il me paroît même impossible d'imaginer que cela se termine sans armée en campagne. Il y a des gens ici cependant qui assurent que, au contraire, cela doit tout pacifier. Je crois qu'il faut les mettre au rang de ceux qui parlent sans savoir ce qu'ils disent ; du moins, c'est fort mon sentiment. La flotte angloise est partie avec huit mille hommes de débarquement, et il me semble que tout s'apprête à de grands troubles

nand de Clermont-Chatte (1701-1751), titré comte de Chatte (Isère, canton de Saint-Marcellin), était lieutenant de Roi en Dauphiné. Le Péage ou Péage-de-Roussillon est une localité du département de l'Isère, proche du Rhône, canton de Pioussiilon.

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