‹ Mémoires authentiquesChapitre 136 sur 146 · LE DUC DE RICHELIEU A GÊNES · texte numérisé non relu

LE DUC DE RICHELIEU A GÊNES

[M. de Richelieu a mentionné en quelques lignes dans ses Mémoires (ci-dessus, p. 117-119) son commandement à Gènes en 1747-1748, après la mort du duc de Boufïlers. Nous croyons intéressant de donner ici comme complément de son récit, d'abord un mémoire du secrétaire de M. de Boufïlers sur l'état de la République à cette époque, et ensuite trois des lettres que le secrétaire d'Etat de la Guerre, le comte d'Argenson, lui écrivit pendant le temps de ce commandement. Ces documents sont extraits du

1, L'empereur Ferdinand III, mort en 1657.

2. Henri-Oswald de la Tour d'Auvergne (1671-1747), archevêque de Vienne en Dauphiné en 1722, cardinal en 1737.

registre KK 1369 des Archives nationales, qui provient des archives du maréchal.]

Mémoire de M. de Forceville,

ancien secrétaire du duc de Boufflers,

sur la situation de la république de Gênes à la fin de ilkl .

« Sans vouloir donner d'inquiétude sur la situation actuelle de la ville de Gênes, on ne peut cependant se dispenser de la représenter dans l'état le plus critique où elle se soit encore trouvée depuis l'époque de la révolution. Épuisée d'hommes, d'argent et peut-être même de volonté, elle a, pour se servir d'une expression fort commune, jeté tout son feu, et l'on ne doit plus attendre les mêmes efforts ni la même activité de la part de ses habitants pour leur défense, si, par des circonstances, qu'on n'ose prévoir, l'ennemi tente cet hiver une nouvelle entreprise sur Gênes.

« Dès le moment même de la retraite des ennemis, le gouvernement a agi comme s'il n'en devoit plus rien appréhender. Cette sécurité a passé dans l'esprit du peuple, et est tellement en général établie dans tous les esprits qu'après la malheureuse affaire d'Exilles, on n'en a pas paru plus empressé pour la continuation et l'augmentation des ouvrages et le rétablissement des troupes.

« Les bruits de paix de la part de l'Espagne, et les espérances qu'avoit la République d'y être comprise, n'ont pas peu contribué à lui faire différer des précautions, qui, dans le cas d'un accommodement, devenoient inutiles et lui étoient fort onéreuses.

« Mais, quand bien même la République, détrompée actuellement, recommencerolt sérieusement à mettre en usage ses précédents moyens de ressource et d'activité, réparera-t-elle jamais une inaction de deux mois, pendant lesquels elle auroit pu du moins faire mettre dans un plus grand état de défense des ouvrages faits sous le feu des

ennemis et qu'il n'avoit pas été possible de faire dans les premiers moments avec toute l'exactitude de l'art.

« C'est celle prétendue défectuosité dans les ouvrages de Saint-Pierre d'Arène et d'Albaro, à laquelle M. le duc de Boufflers se proposoil bien de remédier, lorsque les ennemis lui en donneroient le temps, qui a donné des armes à M. Siker, maréchal de camp et ingénieur en chef de la République, pour persister à établir l'inutilité de faire perfectionner ces retranchements et d'en corriger les défauts. Revenant toujours à sa première idée, que M. le duc de Boufflers avoit tant de fois combattue dans les conseils de guerre, il a continué à vouloir réunir dans deux seuls points de défense celle des faubourgs de Saint-Pierre d'Arène et d'Albaro, au moyen d'un fort à Sainte-Thècle pour Albaro et du poste de Belvédère bien retranché pour Saint-Pierre d'Arène. La facilité qu'il a trouvée à faire approuver ce projet lui a donné de nouveaux moyens d'entrer dans les vues de la République, qui ne se soucioit pas de faire de nouvelles dépenses. On a été six semaines à délibérer sur la construction de ces forts, et, après bien des longueurs, des devis et des marchés, à peine y en avoit-il un de commencé le 30 du mois dernier. Ou peut juger par là du temps que demandera 1 exécution. Elle sera nécessairement susceptible des mêmes longueurs, et la saison des pluies arrivera sans qu'il y ait rien de fait. Alors, forcé comme on le sera de se détacher des forts en maçonnerie, on ne pourra que difficilement reprendre les retranchements en terre, qui se dégradent de jour en jour et dont il ne restera que les vestiges.

« N'étoit-il pas plus naturel de suivre les errements de feu M. le duc de Boufflers ? Son objet en général étoit de fortifier de plus en plus les retranchements commencés, indépendamment des autres qu'il comptoit faire sur les hauteurs dont on est redevenu maîtres par la retraite des ennemis. Mais sa plus grande idée pour tous ces retranchements étoit, s'il en avoit le temps, d'en faire palissader la

plus grande partie au moyen de bois de sapin, qui sont en assez grande quantité sur des sommités voisines de la ville et qu'il est essentiel de (aire abattre pour en découvrir les approches. M. le duc de Boufflers coniptoit profiter aussi des premiers momenis de tranquillité pour faire épaissir des parties entières de remparts, où l'on est vu jusqu'aux pieds, et faire palissader ce qui ne l'est pas encore des chemins couverts.

« Mais en même temps il ne bornoit pas ses vues à fortifier seulement la ville de Gênes ; il avoit trop senti l'importance dont il étoit que tous les petits bâtiments qui l'ont ravitaillé pendant le blocus ou qui ont apporté des troupes, eussent des retraites sûres dans la rivière du Levant contre le mauvais temps et les vaisseaux anglois, pour négliger de mettre en état de défense les villes et ports de Portofino et de la Spezzia.

« En effet si les ennemis reviennent en force dans le territoire de Gênes, il est vraisemblable que leur première opération sera d'envoyer un corps de troupes dans la rivière du Levant pour s'emparer de ces deux villes, et la résistance n'en sera pas longue si on ne pense sérieusement à les pourvoir de tout ce qui est nécessaire pour une défense . Les Autrichiens une fois maître de Portofino et de la Spezzia, il en résulte les plus grands inconvénients pour la ville de Gênes. Outre la perte de la rivière du Levant, dont elle ne laisse pas de tirer des subsistances, elle perd une communication assurée avec Livourne, d'où elle en tire une grande quantité par le moyen de ces petits bâti, menls, qui, n'étant pas assez forts pour soutenir la mer, viennent terre à terre, et qu'il sera impossible de faire arriver lorsque les ennemis seront maîtres de ces deux ports.

« Les galères mêmes de la République, qui sans contredit sont les meilleures de la Méditerranée, deviendront inutiles. Il ne leur sera pas possible de risquer le trajet de Gênes à Livourne, lorsqu'elles n'auront aucune retraite le

long de la côte. Elles pourront tout au plus aller en Corse. Mais, outre que les secours que Ton tire en subsistances ne sont pas bien considérables, ce ne sera pas sans des dangers infinis, puisqu'elles seront obligées d'y aller directement de Gênes et de se commettre au milieu de la flotte angloise, dont toute l'attention sera réunie sur ce port. Il deviendra par conséquent très difficile, pour ne pas dire impossible, aux convois venant de France ou de Corse d'entrer dans le port de Gênes, lorsqu'il faudra qu'ils y entrent directement. Ces inconvénients seront nécessairement suivis des suites les plus fâcheuses ; car, dès le moment que la ville de Gênes ne peut plus être ravitaillée par mer, ses ressources intérieures sont trop modiques pour pouvoir fc inirà la subsistance de ses habitants pendant un hiver tout entier. C'est un fait qu'il n'y a peut-être pas pour six semaines de vivres en farines dans les magasins des magistrats de l'Abondance, qui seuls font vivre le peuple.

« On croit avoir suffisamment démontré la nécessité de prendre les mesures les plus sérieuses pour la conservation des ports de la Spezzia et de Portofino, puisque celle de Gênes en dépend. On ne parle pas de la subsistance en viande, qui, quand bien même la rivière du Levant seroit libre cet hiver, ne seroit pas abondante ; mais la frugalité ordinaire des Génois y supplée : le peuple n'en mange presque jamais et ne vit que de pâtes.

« Mais ce qui contribuera toujours, si Gênes est resserré, à y accélérer la disette, est la quantité de gens de la campagne, qui quitteront leurs habitations pour s'y réfugier. C'est une précaution que devroit avoir le gouvernement dans un cas semblable, de n'y laisser entrer que des hommes en état de porteries armes et d'obliger les femmes, enfants et vieillards à rester chez eux. Il doit se souvenir combien, dans le dernier blocus, cette quantité de gens de la campagne, qu'il a été obligé de nourrir, a été à charge et a accéléré la consommation des subsistances, qui commençoient même à être en très petite quantité au moment de la retraite des ennemis.

« Quoique les précautions qui ont été prises pour avoir de la poudre, des mortiers et des bombes ne laissent rien à désirer, on ne sauroit cependant trop inviter le gouvernement à presser l'arrivée de ce qu'on attend de Barcelone. Il seroit même prudent de préparer dès à présent, en cas de prise de cette artillerie ou de quelque autre accident qui en retarderoit ou empêcheroit l'envoi, des moyens subséquents de remplacement. Le royaume de Naples seroit une ressource, si le ministère de cette cour vouloit céder en payant une certaine quantité de bombes ; mais il paroît en général que l'on n'y doit pas compter. Il ne reste donc que les arsenaux de Provence, d'où, dans la dernière extrémité, on pourroit tirer quelque secours. Les risques du trajet seroient même moins considérables que de partout ailleurs en y envoyant des « pinques » génois, espèces de bâtiments assez gros avec des voiles latines, que tous les marins du pays assurent, dans un temps frais et avec des vents comme ceux qu'il fait l'hiver, ne pas craindre un vaisseau de guerre, parce qu'ils vont infiniment plus vite.

« On pourroit se servir avec utilité de ces mêmes bâtiments pour transporter des troupes. Ontrouveroit aisément à Gênes des marins qui feroient ces transports à leurs risques pendant l'hiver, à tant par homme rendu dans le port de Gênes. La dépense en seroit moins considérable que celle des felouques, qui ne peuvent être d'aucune utilité, ne pouvant pas tenir la mer en hiver. Et, en continuant à se servir des bâtiments appelés « caprayés », qui reçoivent à Calvi les troupes que les tartanes y apportent des ports de France, on auroit toujours deux moyens de faire passer du monde à Gênes, en supposant qu'on veuille grossir le corps qui y est avec eéléi'ité et avec sûreté.

« Après avoir exposé la situation de la ville de Gênes quant à ses dispositions extérieures et ses ressources de défense, on hasarde quelques réflexions sur la disposition intérieure des esprits dans les grands et dans le peuple.

« Le gouvernement est actuellement fatigué de la guerre

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et très disposé à sacrifier quelque considération pour avoir la paix, s'il pouvoit trouver des prétextes de la faire honorablement et sans manquer aux engagements qu'il a contractés avec le Roi.

« La plus grande partie des nobles, étant feudataires de l'Empire, ont un intérêt particulier qui leur fait désirer intérieurement un accommodement qui les fasse rentrer dans la jouissance des biens qu'ils ont dans le pays de la domination de la reine d'Hongrie et qu'elle a confisqués. C'est par cette raison qu'on ne doit pas être sans inquiétude sur l'élection qui doit se faire dans quelques mois d'un nouveau doge. Il est essentiel que la faction autrichienne ne fasse pas tomber le choix sur un sujet attaché à la maison d'Autriche.

« Quoique le pouvoir du doge à Gênes soit bien limité, il a cependant toujours la principale influence dans les délibérations, et il seroit à souhaiter pour le bien des affaires que ce fût ou M. Jean-Baptiste Grimaldi ou M. Augustin Grimaldi ; car il ne faut pas penser à la continuation de M. Brignole ; jamais le gouvernement ne se prêtera à faire cette exception à la règle ordinaire.

« Le peuple ne désire pas la paix avec moins d'ardeur que les grands, mais par des motifs différents. Il ne voit pas sans une espèce de mécontentement que le gouvernement ait été si pressé d'éteindre le peu d'autorité qu'il avoit, et que, la révolution ayant été son ouvrage, on ne lui ait pas donné le temps de le consommer. D'où il résulte que, si la République se retrouve dans les moments de crise où elle a été, il n'aura pas, par une antipathie naturelle pour la noblesse, le même égard pour les ordres qui émaneront du gouvernement que pour ceux de ses chefs, lorsqu'il avoit des conseils composés de gens de son état. C'étoit alors sa propre cause qu'il se faisoit gloire de défendre, et il étoit flatté d'obéir à ses semblables. Il est bien à craindre que cela ne produise un schisme, dont les suites ne peuvent être que terribles.

« Les nobles en vénérai ont été trop tôt alarmés des conséquences que pouvoit avoir l'autorité qu'exerçoit le peuple dans ses conseils. Ils dévoient se contenter d'avoir su y introduire des gens alfidés et même des nobles, et ils ne dévoient pas penser à les abolir [avant j que la République ne fût rétablie dans tous ses droits par une paix solide. Ils se seroient ménagé dans un cas de malheur la ressource de rejeter sur le peuple, avec d'autant plus de raison qu'il en a été réellement l'auteur, une guerre dont ils se chargent personnellement vis à vis de la reine d'Hongrie.

« Mais, quand bien même les craintes de la noblesse sur l'autorité que le peuple vouloit usurper auroient été fondées, le gouvernement devoit avoir assez de confiance en la justice du Roi pour croire que S. M. n'auroit jamais retiré ses troupes de Gènes sans avoir fait auparavant rentrer le peuple dans l'obéissance qu'il doit à ses légitimes souverains.

Lettres du comte (TArgenson^ secrétaire d'Etat de la guerre, au duc de Richelieu.

A Versailles, le 12 décembre 1747.

« J'ai différé, Monsieur, de vous renvoyer votre courrier, parce que je voulois attendre à vous mander, si je le pouvois, quelque chose du succès des démarches que M. de Puyzieulx a faites auprès de M. le duc d'Huescar pour établir entre vous et M. de la Humada la subordination qui est due à la supériorité de votre grade et à la quantité de troupes françoises rassemblées à Gênes par proportion à celle des Ëlspagnols. Cet article qui m'a paru le plus important de vos lettres a été aussi celui qui a été traité avec le plus de force; mais, comme, suivant les apparences, M. le duc de Huescar ne donnera point de réponse décisive à ce sujet qu'il n'y soit autorisé par des

ordres de sa cour, tout ce que je puis vous mander, pour ne point retarder davantage le départ de votre couriier, c'est que le Roi n'entendra sur cet article à aucune modification et qu'il ne cessera pas d'insister pour que votre autorité soit pleinement et entièrement reconnue, telle qu'elle le doit être pour le bien du service et l'intérêt de la cause commune. M. de la Humada, dont vous paroissez d'ailleurs avoir tout sujet d'être content, ne sauroit disconvenir de la vérité de ce principe, et, les circonstances dans lesquelles il se trouve ne lui permettant pas d'attendre pour chaque expédition les ordres de M. de la Mina, je ne comprends pas comment il peut imaginer avoir à en recevoir d'autres que de vous. Comme il est cependant important que vous continuiez à bien vivre avec lui jusqu'à ce qu'il ait la liberté de vous obéir sans restriction ni réserve, c'est à votre prudence à ménager les choses de façon qu'il ne se trouve pas dans le cas de se refuser à ce qu'il vous doit, en exigeant de lui dans ce moment rien de contraire à ses instructions.

« A l'égard de la question qui regarde la défense et ia conservation de la côte du Levant, je n'ai encore vu ici aucun militaire qui pensât que c'en fût une, et 1 opinion contraire étoit réservée à M. de la Mina tout seul. Ce n'est pas que le Roi ne sente l'inconvénient de la dispersion de nos troupes dans les différents postes que vous aurez à garder. Ce sera aussi dans l'intelligence, la prudence et l'activité que vous mettrez à les soutenir que doit consister aujourd'hui le principal mérite de votre commandement.

« Rien n'étoit plus nécessaire que le voyage que vous venez d'entreprendre sur toute cette côte, qui vous aura mis en état de connoître par vous-même un pays dont la défense dépend des différents postes qui peuvent être soutenus jusqu'à l'arrivée du secours, et de ceux qu'on doit céder à l'ennemi, pour n'y être point enlevé lorsqu'il viendra les attaquer en forces, et qu'on pourra ensuite reprendre sur lui. S. M. m'a ordonné de vous réitérer les assurances de la confiance avec laquelle elle s'en rapporte à vous sur

tous ces articles, et qu'elle ne prétend ni vous rien prescrire, ni vous rendre garant des opérations militaires que vous jugerez à propos d'entreprendre et dont elle sent d'avance toute la difficulté.

« L'animosité qui s'élève de la part des paysans de la Polsevera (?) contre nos troupes est un objet qui mérite la plus sérieuse attention. Je n'ai pas besoin de vous faire sentir combien il est important de redoubler de vigilance pour la discipline des troupes et de punir la plus petite faute en ce genre, en même temps que vous exigerez du gouvernement de Gênes des exemples de sévérité contre ceux de leurs sujets qui montreront un esprit de révolte et d'intelligence avec nos ennemis, la dissimulation dans ce genre étant le plus dangereux des partis...

« Le Roi a appris avec plaisir que toutes les difficultés qui s'opposoient à l'exécution du cartel entre nos troupes et celles du général Nadasti sont enfin levées et que vous avez commencé à faire l'échange des prisonniers de part et d'autre. Il seroit fort à désirer que vous puissiez parvenir de même à l'échange des Génois et à leur faire rendre leurs otages. Le peu de zèle que témoignent quelques membres de la République pour terminer cette affaire doit les rendre suspects à ceux qui sont bien intentionnés, et c'est un point que vous ne sauriez trop vous appliquer à démêler »

Versailles le 26 mars 1748.

« Les ennemis ont voulu prendre à Voltri leur revanche de l'afïaire de Varaggio ; mais ils n'ont pas été plus heureux dans une occasion que dans l'autre, et le Roi a appris avec une grande satisfaction par M. de Chabrillan le nouvel avantage que vous venez de remporter sur eux. Il faut espérer qu'après les précautions que vous avez prises et les soins infatigables que vous vous êtes donnés, ils ne réussiront pas mieux sur la côte du Levant, qui est, suivant

les apparences, le point d'attaque auquel ils vont s'attacher. Il est heureux que les ennemis vous aient laissé le temps d'accommoder la Spezzia, Sarzane et le reste de la côte de Levant de façon que vous ayez sujet d'être content de l'état où vous avez mis ces postes, et il ne reste plus qu'à désirer que vous puissiez en confier la défense à un nombre de troupes capable de la soutenir. C'est à quoi pourra vous servir le parti sage que vous avez pris et que S. M. a approuvé, de retirer vos postes de la côte du Ponant pour vous borner de ce côté-là à la garde de Saint- Pierre d'Arène

A l'égard des difficultés que vous continuez d'éprouver de la part de M. de la Humada, je ne pourrois que vous répéter ici ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander à ce sujet. La douceur et la patience sont les seules ressources que vous puissiez employer avec un homme à qui vous ne pouvez faire entendre raison et sur qui on ne vous laisse pas toute l'autorité que vous devriez avoir. Cependant M. l'évêque de Rennes vous aura apparemment fait part des derniers ordres que la cour de Madrid a donnés à cet officier. Suivant ce que j'en ai appris, il me semble que, s'ils ne sont pas tels que nous le pouvions désirer, au moins sont-ils un peu plus conformes à ce que nous avons tant et si fortement sollicité.

« On ne peut qu'approuver la façon dont vous vous y êtes pris pour vous rendre maître du château de Massa, et la lettre que vous avez écrite à cette occasion à la duchesse. Cependant il y a apparence que, si vous aviez reçu à temps la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire,... vous vous seriez déterminé plutôt à vous contenter d'enlever l'artillerie de ce château qu'à garder le château même, qui par sa position ne paroît utile ni à empêcher un débarquement ni à masquer le chemin de Sarzane, et par conséquent ne doit pas être regardé comme fort important. N'est-il pas à craindre au contraire que les cinquante hommes que vous y avez laissés ne soient coupés,

et par une suite nécessaire perdus, ainsi que l'artillerie, dont vous pourriez peut-èire tirer plus de parti, si vous la faisiez enlever, au nom de M. le duc de Modène et avec les précautions nécessaires pour en assurer la restitution, et si vous la faisiez passer dans quelque endroit de la côte ou même à Gênes ? —

« La tranquillité où vous paroissez être sur la Corse nous rassureroit entièrement, si nous n'avions pas d'ailleurs des avis certains des desseins des ennemis sur cette ile. Je laisse à M. de Puyzieulx le soin d'entrer sur cela avec vous dans un plus grand détail —

« Vous avez bien fait d'envoyer en Sardaigne quelqu'un qui pût vous rendre compte des mouvements qui se passent dans cette ile ; mais il me semble que, dans ce moment-ci, il est à propos de se borner à savoir l'état des choses, afin que, suivant le rapport qui vous en sera fait et dont vous voudrez bien nous informer, le Roi prenne le parti qu'il jugera convenable, d'autant plus que S. M. n'est point en guerre avec le roi de Sardaigne. »

Versailles, 30 juin 1748.

«... Le Roi s'attendoit bien que la cour de Vienne auroit envoyé à M. de Brown des ordres conformes à la teneur des engagements qu'elle avoit pris en accédant aux préliminaires, et S. M. cependant n'a pas été surprise que ce général ait cherché à profiter de sa supériorité pour tâcher de rendre sa situation meilleure au moment où la suspension d'armes seroit déclarée. Vous avez eu grande raison de votre part de faire tout ce qui a dépendu de vous pour l'empêcher de s'étendre autant qu'il auroit voulu, et, de quelque façon que l'affaire de M. de Moya se soit engagée, elle a été très utile, tant pour contenir le général autrichien de l'autre côté de la Vara, que pour finir les hostilités d'une façon honorable et imposante à l'ennemi.

« Je conviens que, par la position que vous avez été

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obligé de prendre immédiatement après la publication de l'armistice, la côte du Levant se trouveroit fort exposée si les Aulrichiens étoient de mauvaise foi ; mais il étoit indispensable que vous rapprochassiez de Gênes vos principales forces, l'objet le plus important étant d'assurer votre communication avec celte place, et il est d'ailleurs à supposer que la dilliculté de subsister dans les montagnes aura également contraint M. de Brown à ramener une partie de ses troupes vers le Parmesan, en sorte qu'il ne se sera pas

maintenu plus en force que vous sur la Vara

« Il me reste à vous parler de ce qui vous regarde personnellement. S. M. sent parfaitement jusqu'à quel point vous devez être excédé de la situation difficile et inquiétante où vous vous êtes trouvé depuis que les Autrichiens ont menacé la côte du Levant, et, autant elle est satisfaite de la manière dont vous y avez pourvu, autant elle est persuadée que la suite d'une affaire aussi délicate, et que vous avez conduite avec tant de capacité en tout genre, ne pourroit passer sans inconvénient dans d'autres mains. Elle espère donc que, tous actes d'hostilités étant cessés, vous allez à l'avenir jouir d'un peu plus de tranquillité ; mais elle vous exhorte à attendre sans impatience que le temps soit venu de vous rappeler auprès d'elle, en vous reposant avec confiance sur le désir qu'elle a d'en avancer le moment autant que son service pourra le permettre. »

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