LETTRE DE SOLTAVIE A NECKER
[Il a été tant parlé de Soulavie et de ses travaux historiques dans l'Introduction du présent volume, que nous croyons intéressant d'imprimer ici la lettre suivante, quoiqu'elle n'ait pas de rapport avec les Mémoires du maréchal de Richelieu. Elle fut adressée par l'écrivain à Necker, au commencement de septembre 1789, pour le supplier de ne point quitter le ministère, et M. Mazon, l'historien de Soulavie, n'a pas dû la connaître. Elle a passé en vente naguère, chez Etienne Charavay, sous le n° 28212.]
« A Monsieur Necker, à lui seul.
« Lundi soir [septembre 1789].
« Monsieur,
« Occupé de former un corps d'histoire des événements qui ont préparé, depuis Louis XIV, la chute du despotisme, je ne puis voir, Monsieur, sans une douleur profonde le projet de votre retraite.
« Se peut-il bien. Monsieur, que celui qui nous a conduits, pas à pas, à un nouvel ordre de choses, nous laisse en ce moment, et que cette âme toujours fière, qui a combattu tous les ennemis, un à un, de l'ordre futur, se laisse attrister? Votre sensibilité pourroit-elle l'emporter sur la conviction où vous êtes de la nécessité d'un honnête homme à votre place et d'un homme très éclairé ? Sans doute que, si vous
l'avez occupée, jusqu'à cette circonstance, avec tous ses désagréments, vous avez reconnu cette nécessité et, si d'autres que vous, Monsieur, ont porté ce même jugement, en étudiant la marche des choses, reconnaissez au moins quels blâmes ils vous donneront, même de votre vivant, d'abandoimer nos finances.
« Des personnes passionnées, de tous partis et états, vous jugent chacun à leur manière ; mais des paisibles observateurs vous jugent aussi ; et, au milieu de tous ces jugements, se trouve déjà le véritable, celui de la postérité. Et que voulez-vous que dise de vous, et même de votre vivant, cette partie incorruptible de vos juges, qui ne peut pas ne pas exister, si votre retraite entraîne des maux à la France ? Vous aurez, un jour et tout à la fois, le déplaisir de voir vos ennemis poursuivre votre repos, les indifférents vous blâmer et les amis de vos principes déplorer l'ascendant de votre sensibilité sur la conviction où vous êtes qu'il nous faut un honnête homme et que le salut de la France peut-être en dépend, nonobstant toute responsabilité. Veuillez vous ressouvenir que, au sein de nos montagnes, je vous prophétisai la nécessité prochaine de votre retour à la cour; ma prophétie était-elle intéressée ? Je ne vous ai rien demandé. Et fasse le bon génie du royaume que je ne sois point, pour l'avenir, un prophète de malheur, comme je l'ai été du bonheur de la France ; et que cette lettre-ci, conservée dans un dépôt de papiers très précieux sur la Révolution, ne soit pas, un jour, un de vos jugements. Il n'est rien sans doute de plus cruel que le déplaisir de ne pas voir vos principes avoués justes et irréprochables; mais. Monsieur, les orages sont passagers en France ; celuici ne peut durer ; les vérités pures dont vous avez alimenté et formé l'esprit national sont dans nos cœurs. Il s'élève d'autres Français ; il se prépare d'autres générations ; tous savent et verront que vous avez eu dans vos mains leur destinée, que la révolution est le signal de la résurrection de tous les peuples, qui, tous ensemble, témoignent, en
Europe, chacun à leur manière, leur sensibilité; et vous verrez encore, Monsieur, que tous avoueront ce qu'ils vous doivent, parce que jamais humain n'avait autant préparé et opéré de choses. L'orage lui-même que vous essuyez n'est-ii pas une suite, un des anneaux de la chaîne ? Et vous nous abandonnez, lorsqu'il gronde et qu'il ne peut vous frapper ? Soyez donc sensible aux alarmes de vos amis sur les suites de votre retraite, si vous l'êtes aux cris de vos ennemis, et, si l'ingratitude actuelle vous offense, soyez touché du moins, et du bien que vous pouvez faire, et du mal que vous pouvez empêcher, et de la récompense que l'histoire, de votre vivant, vous prépare. Vous en jouirez, Monsieur, avec d'autant plus de vérité que ni le besoin, ni la flatterie, ni aucun appât n'y auront aucune part. Mais, si votre retraite est suivie de maux, songez à vos regrets. Je la regarde comme un malheur ; mais, si vous l'effectuez, accordez-moi le plaisir, la grâce et l'honneur de vous voir avant votre cruel départ. Vous m'éviterez le voyage des eaux et je serais désolé de n'avoir pas vu un homme qui m'occupe depuis si longtemps. « J'ai l'honneur d'être avec respect,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.
SoULAVIE,
rue des Bernardins, n** 26. »
En apostille : Rép. de remerciement en billet, 12 septembre.
TABLE ALPHABETIQUE