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les plus intimes du poète invités à la cérémonie funèbre.
Les rues par où devait passer le convoi étaient. bordées d'une double ligne de soldats.
Le convoi se dirigea vers l'église Sainte-Elisabeth.
Au moment où le cercueil fut introduit dans l'église, l'orgue fit entendre l'air des Souvenirs du peuple y ce magnifique chant qui, dans quelques siècles, sera la plus belle légende de France :
On parlera de sa gloire
Sous le chauuie bleu longtemps.
Cet à-propos, si ingénieux et si honorable, arracha des larmes d'émotion à ceux qui étaient dans l'église et des cris d'enthousiasme à ceux qui étaient restés dehors.
Au dedans on pria; au dehors on cria : Honneur à Béranger!
La grande voix du peuple, cette voix de Dieu, répondait aux prières de ses ministres.
Le convoi se remit en marche, accompagné jusqu'à la ville des morts par les mêmes prières, par les mêmes cris glorieux.
A deux heures, il était arrivé au cimetière du Père-Lachaise , et les restes de Béranger étaient déposés dans le tombeau de Manuel. Le poète et le tribun ! deuxgrands lutteurs du passé, deux grandes
gloires populaires dormant sous la même pierre!!! le tribun donnant l'hospitalité de la tombe, comme s'il eût été dans les décrets de Dieu que l'homme qui, des biens du monde, n'avait jamais rien voulu avoir en propre, n'aurait pas même un tombeau pour lui seul !
On ne prononça pas de discours sur la tombe de Béranger. C'était un de ses derniers vœux : on le respecta. Mais je ne connais pas de plus pompeuse oraison funèbre qu'une magnifique page que, dans une publication européenne (Cours de Littérature), un ami du chansonnier, un grand poète , un noble cœur comme lui, M. de Lamartine, consacra aux funérailles de V homme-nation.
Voici cette page :
« Le 16 juillet 4857 sera une date pour la France! Ce fut le jour où, dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son poète favori dans la personne de Déranger., et où elle parut tout à coup ressusciter elle-même avec tout son cœur national et tout son esprit public... Dans la capitale seule, cinq cent mille âmes tressaillent au premier glas d'une cloche de faubourg qui leur annonce le dernier soupir d'un lîomme de gloire et d'un homme de bien.
« J'avoue que peu de choses , depuis que je vis, m'ont autani consolé de vivre et m'ont rendu plus
d'estime pour mon pays, que cette émotion de Paris et que ces funérailles?
« Un homme que l'on pouvait croire redevenu obscur à force de temps et d'oubli, un homme retiré de toute scène par modestie, et retiré presque de la vie par sa vieillesse; un homme caché sous les toits, dans une maison muette d'une rue éloignée du cœur de la ville; un homme qui n'affectait pas, comme Diogène ou comme J.-J. Rousseau, l'orgueilleuse nudité du tonneau ou du haillon pour se faire un trophée de sa misère ; mais un homme dont la médiocrité sans apparat ne pouvait exciter ni l'envie du pauvre ni la pitié du riche ; un homme qui n'avait rempli , pendant sa vie , aucun de ces rôles éclatants ni occupé aucune de ces fonctions puissantes qui laissent à ceux qui en sont sortis ou déchus de vieux clients de leur puissance ou de jeunes cUents de leur renommée; un tel homme meurt dans sa petite chambre, entre une garde-malade, deux servantes en pleurs et quelques amis. La nouvelle de sa mort se répand de bouche en bouche depuis le palais jusqu'à l'échoppe, dans tous les quartiers de Paris; aussitôt la vie publique et la vie privée paraissent suspendues dans une vaste capitale : le bruit tombe, le travail cesse dans les ateliers. L'ouvrier, sur le seuil de sa porte, accoste le passant et lui demande avec des larmes dans la voix s'il est vrai que Béranger soit mort, Les groupes se
foiiiieiit entre inconnus pour s'enlretenir à voix Liiiiie (les circonslances de cet événement. Un seri ement de cœur universel oppresse cette multitude; tlie n'a rien à espérer personnellement, rien à redouter de cette respiration de moins dans la poitrine d'un vieillard, au milieu de cette respiration immense et éternellement renouvelée de tout un peuple; n'importe, elle donnerait un des morceaux de pain de la famille pour que cet homme, pour ainsi dire collectif, respirât un jour de plus l'air de la France. Elle l'aimait : l'amour est aussi une puissance ! Elle apprend que ses funérailles auront lieu le lendemain \ elle se promet de se trouver debout , chapeau bas, tout entière, dussent les rues être trop étroites, à la suite de son convoi, non pas pour que la famille du vieillard note la présence d'un million de visages anonymes dans le cortège, mais pour que le soleil la voie payer un tribut de conscience, de respect et de patriotisme à ce cercueil qui lui semble renfermer quelque chose de mort dans l'image de la patrie. C'est un jour ouvrable : le salaire d'un jour manquant est un vide sur la table frugale de la famille de l'ouvrier; n'importe encore; elle sacrifiera volontairement le salaire d'un jour au devoir pieux qu'elle s'impose pour chômer en l'honj ueurde ce cercueil d'un inconnu; elle fera plus, elle portera son deuil comme si elle avait perdu un des siens. Elle fouille dans les coffres de ses mansardes
pour y trouver la vesle noire, le chapeau de feutre, le morceau de crêpe qu'elle réserve aux tristes solennités de ses propres convois; elle les étale sur le lit; elle se promet de les revêlir en masse au lever du soleil, pour que la ville ait changé de couleur pendant cette triste nuit.
« Ce ne sera pas le deuil d'une maison, ce sera une nation en deuil!
« De son côté, le gouvernement lui-même, craignant que ces honneurs populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se réserve l'initiative, prépare ses armes, ses drapeaux, ses temples, ses pompes. Une armée entière prend position ou poste depuis la porte delà maison jusqu'à la porte de Téternité, dans le champ des morts. Le convoi s'avance à travers une haie de troupes et une muraille de peuple; pas un pavé qui ne porte un homme attendri, pas une fenêtre qui ne regarde passer en pleurant le char, pas un toit qui ne vocifère son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du ciel d'où ne tombe sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles, fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que des larmes, et qui n'ont de parfum que dans le souvenir et dans l'éternité ! »
Comme elles sont pâles toutes les pompes de lan gage de Bossuet semant des fleurs et des hommages sur la tombe des puissants du monde, à côté de ce simple récit de cœur jeié comme une
fleur d'immortalité sur le modeste suaire d'un enfant du peuple, chantre du peuple!
Tel a été l'homme illustre dont nous avons essayé dans ces mémoires de ressusciter les heures de la vie.
D'abord, un peu voué au hasard, il n'a eu de secours et de leçons que de la Providence : secours divins, leçons sublimes qui , dans la vie publique et dans la vie intime, aussi belles l'une que l'autre, n'ont jamais cessé de lui remonter au cœur comme pour lui rappeler ce que l'homme peut attendre de la Providence, et ce que la Providence attend de lui.
Les fleurs folles de la jeunesse tombent. Les fruits mûrissent aux sèves d'automne. Passionné pour la patrie jusque dans ses égarements, pour la gloire jusque dans ses prestiges, pour la liberté jusque dans ses écarts, pour la probité jusque dans ses haillons, il chante à la fois la patrie, la gloire, la liberté, la probité. Ce sont souvent les mêmes sentiments relativement au même objet; mais quelle immense variété de nuances ! Dans ces chants immortels comme dans la nature au printemps, on ne trouve pas deux feuilles qui soient d'un même vert. Bien plus, ses chants modulés sur le plus haut lyrisme, frappant à la fois toutes les nobles cordes du cœur, font non-seulement exemple, mais ils font encore l'âme d'un peuple. Grand poète, tradui-
sant en magnifiques vers la pensée d'un peuple, il représente à ses yeux non pas un homme de parti, mais ce qu'il y a dans une nation de supérieur aux partis.
Les fruits tombent à leur tour, et l'hiver succède à l'automne. C'est la vieillesse, l'une des gloires les plus pures de la vie peut-être. Jl en fait trois parts : la charité, la philosophie, l'abnégation.
La charité au cœur, le sourire aux lèvres, l'assistance dans la main, il a du soulagement pour toutes les misères, du baume pour toutes les douleurs. Le grenier du pauvre le voit plus souvent que ne l'avait vu le grenier de Lisette : il avait chanté ses amours, il cache ses aumônes.
Comme l'homme, l'humanité a ses souffrances. Vient alors le tour de la philosophie : diplomatie, politique, gloire, économie publique, histoire, république, monarchie, améliorations sociales, philosophie, progrès, il a son mot sur tout dans de piquantes causeries, et ce mot, touchant toujours au faîte et aux profondeurs de sa nation et de son siècle, semble à ceux qui l'écoutent devoir être le dernier mot.
Reste la troisième part, l'abnégation. Cette part ne dépare pas les autres. L'ardent pionnier est au repos. 11 aurait pu être blasonné de titres, chamarré de cordons, breveté de pensions, titulaire de sinécures, rien d'officiel ne l'a tenté. Artisan, il est resté
dans sa chambre d'artisan, recevant les visites des puissants du monde qui venaient vainement mettre leurs tentations au milieu de sa noble vie plébéienne. Ce désintéressement n'a pas duré un jour, il a duré pendant cinq règnes, cinq règnes d'ambitions fiévreuses, de prestigieuses tentations ! Et quand tout, autour de lui, se laissait aller à l'appât delà fortune et des honneurs, lui qui pouvait prétendre atout, a passé comme un courant limpide à travers les eaux bourbeuses de l'égoïsme et de l'intrigue.
Tel est le spectacle qu'a offert la vie de cet homme d'élite et de foule. Ayant su s'élever aux plus hautes régions de l'esprit, ayant pu atteindre au sommet de la roue de fortune, ayant pour lui l'admiration spontanée des masses, une réputation immense, et l'influence la plus universelle du siècle, il est resté pauvre, il est resté peuple, comme s'il eût craint que le peuple cessât de le comprendre du jour où il serait plus haut que lui.
Aussi nul poète n'a pu avec plus de raison que lui se dédier corps, cœur et chants au peuple.
* Ma muse et moi nous portons pour devise :
Je suis du peuple ainsi que mes amours.