‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 4 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sommaire.— Fortune évanouie.— Les deux Lisettes. — Lisette n" 1 devient Fréiillon. — Mademoiselle Judith Frère. — La fenêtre de la rue Notredame-de-Nazareth.— Curieuse flânerie.— La rue de liondy. — Illusions et mécomptes. — Misères et consolations. — Lucien Bonaparte. — Une joie de dimanctie. ~ Le grenier à vingt ans.

La fortune, qui semblait avoir voulu sourire un moment à Béranger à son retour à Paris, ne lui fut pas longtemps fidèle. Uniquement fondée sur les intrigues royalistes dont M. Béranger père était un des actifs meneurs, cette fortuné s'évanouit avec elles lorsque le Directoire exécutif les eut déjouées par le coup d'Etat du 18 fructidor.

Le jeune Béranger se trouva sans ressources, et sa muse n'était pas encore en état d'y pourvoir.

Lisette, la folle fille qui s'était si résolument donnée à lui, ne lui fut pas plus fidèle que la fortune. Sa tante, la coquette, s'était appliquée à l'élever dans les principes de sa morale facile. Le champ était bon, la semence avait prospéré, et à dix-^sept ans Lisette aimait le luxe, la toilette , la parure, les spectacles, les soupers délicats, enfin tout ce que

Béranger ne pouvait lui donner. Bonne fille qu'elle était, elle n'eût pas mieux demandé que de tenir de lui ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre ; mais le jeune poète n'avait que de la bonne volonté, monnaie précaire pour acquitter des mémoires. S'en plaignait-il , un baiser de Lisette clouait la plainte sur ses lèvres, et c'était du bonheur pour tout un jour : excellente fille, du reste, s'il en fut, insouciante, rieuse, et, au milieu de joyeux refrains et de francs rires, portant gaîment dans la mansarde, avec ses rayons d'amour b ae bonheur, les profits et perles de sa mine friponne.

C'était le bon temps alors, le temps des folles orgies , des amitiés chaleureuses et des fugitives amours : ce temps de la jeunesse qui fuit si rapide, où l'idée de l'avenir ne se dresse pas, impérieuse, avec son fantastique cortège de prévisions.

Paa! Pan! est-ce ma brune?

Pan! Pau! Qui frappe en bas?

Pan! Pan! C'est la fortune!

Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

Tous mes amis, le verre en main.

De joie enivrent ma chambrette :

Kous n'attendons plus que Lisette, Fortune, passe ton chemin.

C'est ainsi que le poète chantait plus tard ce temps où l'on est parfois si heureux d'être malheureux.

Peu à peu cependant, les visites de la folle fille devinrent moins fréquentes. Lisette devint Frétil-

Judith AUard,

Ion, celte Frétillon que tout le monde con;iaît presque autant que Lisette.

Francs amis des bonnes filles, Vous connaissez Fiétillon :

Ses charmes aux plus gcnlilles Ont fait baisser pavillon.

Ma Frélillon, Cette fille Qui frétille N*a pourtant qu'un cotillon.

Quand Lisette eut ainsi souillé ses ailes dans cette sphère de folles orgies, elle revint plus rarement encore dans la mansarde, et un beau jour Béranger ne la revit plus.

Ses amours avec elle durèrent un an : un peu plus que les fleurs sur les arbres, un peu moins que la verdure dans les prés. Mais il n'oublia jamais la bonne iille, et cette étape de sa vie fut le jalon d'où rayonnèrent plus tard, comme autant de fleurons de sa couronne d'immortalité, ces joyeux chants anacréontiques qui ont fait les déhces de la génération présente, et que les générations futures se légueront comme le type le plus attrayant et le plus vrai de la vieille gaieté française.

Béranger avait perdu une maîtresse, il trouva une amie.

C'était en 1798. Onze ans auparavant, pendant qu'il était à l'école du cul-de-sac de la Bouteille, un maître d'armes nommé Allard venait donner

des leçons d'escrime à quelques élèves. Il amenait ordinairement avec lui une nièce, pauvre orpheline encore enfant qu'il avait recueillie, et à laquelle il tenait lieu de père.

Elle se nommait Judith Frère.

Pendant que son oncle donnait des leçons, Judith jouait avec les plus jeunes élèves de l'école. Par suite de cet esprit d'imitation commun à tous les enfants, l'escrime devenait alors naturellement le jeu favori de ceux-ci, et, avec un aplomb risible et deux baguettes en guise de fleurets, la petite Judith montrait la tierce et la quarte aux bambins trop jeunes pour prendre part aux leçons du maître.

Béranger était l'un des élèves les plus distingués du petit prévôt en jupons : c'était aussi son élève favori. Judith avait dix ans, Béranger en avait sept, et les deux enfants se sentaient entraînés l'un vers l'autre par un de ces liens de sympathie dont il est aussi difficile de préciser la source que de pressentir les suites.

Une séparation imprévue était venue briser le fil de cette liaison enfantine. Béranger, en 1790, était, on l'avu^ parti pour Péronne. Le maître d'armes Allard s'était engagé comme volontaire dans le grand enrôlement de 1792, et la jeune Judith avait été confiée à sa marraine, maltresse couturière , veuve d'un soldat aux gardes-françaises tué à la prise de la Bastille. Cette dame, déjà sur le retour,

se nommait M"™^ Affre, et habitait à Paris une maison de la rue de Notre-Dame-de-lSazareth.

Ce fut là qu'en 1 798 Béranger retrouva Judith mprès une séparation de près de douze années.

Rien de plus romanesque et de plus simple à la fois que le hasard de leur rencontre ; rien de plus curieux que la manière dont Béranger le racontait un jour dans une réunion d'amis, avec ce caquetage charmant, piquante causerie qui courait parfois par monts et par vaux, entraînant l'auditeur à sa suite. On y reconnaîtra le germe de ce goût et de ce ta-* lent pour l'observation, qui a été une des qualités spéciales du poète.

C'est à l'auteur de la Bibliothèque de mon oncles témoin auriculaire, que nous devons cette intéressante communication.

C'était à propos de la chanson intitulée : Maudit printemps t Tout le monde connaît ce gracieux récit ;

Je la voyais de ma fenêtre A la sienne tout cet hiver.

Nous nous aimions sans nous connaître; Nos baisers se croisaient dans l'air.

Entre ces tilleuls sans feuillage Nous regarder comblait nos jours.

Aux arbres tu rends leur ombrage ; Maudit printemps! reviendras-tu toujours I

Il se perd dans la voûte obscure, Cet ange éclatant qui là-bas

M'apparut, jetant la pâture Aux oiseaux un jour de frimas ; Ils l'appelaient, et leur manège Devient le signal des amours.

Non, rien d'aussi beau que la neige :

Maudit printemps ! re\iendras-tu toujours !

On demandait à Béranger si ce n'était pas là quelque douce étape de sa vie.

« — C'est, répondit-il, la première page d'un livre qui durera autant que 'moi, »

Et il ajouta :

« — Deux années après mon retour de Péronne à Paris, surmontant de mon mieux ma paresse naturelle, je me décidai à me mettre sérieusement à l'étude. J'avais une assez bonne provision de livres, et j'étais bien résolu à y apprendre tout ce que je sentais me manquer.

« Dès le matin j'allais à ma table : je m'installais, je croisais les jambes, j'ouvrais un livre. Mais voici ce qui m'arrivait assez régulièrement :

« Au bout d'une demi-heure d'étude, mon esprit et mes yeux commençaient à faire des excursions à droite et à gauche. C'était d'abord sur la marge de ï in-quarto où je grattais un point jaune; je soufflais un poil, je détachais une paille avec toutes sortes d'ingénieuses précautions ; puis une plume, puis l'encre, puis le bouchon de l'encrier; tout cela rempli de petites Darticularités curieuses dont cha-

cune m'occupait à son tour et qui me réjouissaient infiniment.

« Après cela, je me renversais volontiers sur le dossier de ma chaise, en étendant les jambes et croi sant les bras sur ma tête. Dans cette situation, il me devenait difficile de ne pas siffler un petit air quelconque, tout en suivant avec une vague fixité les bonds d'une mouche qui voulait sortir par les vitres.

« Cependant les articulations commençant à se raidir, je me levais pour faire, les deux maiî>s dans mes goussets, une petite promenade qui ne tardait pas à me conduire au fond de ma chambre. Là, rencontrant Tobscure paroi , je rebroussais chemin tout naturellement vers la fenêtre, contre laquelle je battais, du bout des ongles, un joli roulement, où j'excellais. Mais une voiture passait, un chien aboyait, ou rien du tout : il fallait voir ce que c'était. J'ouvrais la fenêtre,, et, une fois là, j'y éîais pour longtemps.

« La fenêtre ! c'est là le vrai passe-temps du jeune homme qui veut sérieusement étudier. J'y passais mes journées, et jamais livre ne m'a donné la centième partie de l'instruction que j'ai puisée là, rien qu'à regarder dans la rue.

« Toutefois, là comme partout, mon instruction n'allait que par degrés. Ce n'était d'abord qu'une simple flânerie récréative. Je regardais en l'air, i«>

fixais un fétu, je soufflais une plume, je considérais une toile d'araignée, je crachais sur un certain pavé. Ces choses-là consumaient des heures entières, en raison de leur importance.

« Je ne plaisante pas. Imaginez un homme qui n'ait jamais passé par là : qu'est-il, que peut-il être? Une sotte créature toute matérielle et positive, sans pensée, sans poésie, qui descend la pente de la vie sans jamais s'arrêter, dévier du chemin, regarder à l'entour ou se lancer au-delà. C'est un automate qui chemine de la naissance à la mort, comme une machine à vapeur de Paris à Versailles.

« Oui, la flânerie est une chose nécessaire, au moins à une époque de la vie, et surtout à dix-huit ans, au sortir des écoles ou des apprentissages. C'est là que se ravive l'âme desséchée sur les bouquins ou sur les instruments de travail : elle fait halte pour se reconnaître; elle finit sa vie d'emprunt pour commencer la sienne propre. Et cela se conçoit. A force de regarder dans la rue, il arrive au cerveau une foule d'idées qui, vieilles ou neuves en elles mêmes, sont du moins nouvelles pour le jeune flâneur, et prouvent clairement qu'il a mis son temps à profit. Ces idées venant à heurter dans son cerveau ses anciennes idées d'emprunt, du choc naissent d'autres lumières encore; car par nature ne pouvant flotter entre toutes, et surtout

entre les contraires, voilà que, tout en fixant un fétu, on compare, on choisit, et l'on se fait savant à vue d'œil.

'< Et quelle charmante méthode de travailler que cette manière de perdre son temps !

« Aussi un été entier passé dans cet état ne me paraît pas de trop dans une bonne éducation. Il est probable même qu'un seul été ne suffirait pas pour faire un grand homme. Socrate flâna des années, Rousseau jusqu'à quarante ans, La Fontaine toute sa vie.

« Je vous recommande ce précepte, que je n'ai vu consigné dans aucun ouvrage d'éducation,

« Peut-être me direz-vous : « Mais où va donc nous conduire cette flânerie? Nous voilà diablement loin de la chanson 31 audit printemps ! » Patience! nous y arriverons.

« Je poursuis.

« Quoique à la rigueur un fétu suffise pour flâner avec avantage, je dois dire que je ne m'en tenais pas là, car ma fenêtre embrassait un intéressant ensemble d'objets.

« D'abord la rue, de la foule et du bruit : j'attachais un grand intérêt à connaître, par l'aspect de la personne, son âme. Mais l'âme est sous le gilet, sous l'habit, sous la chemise, sous la peau; souvent même n'y est-elle pas du tout, vaguant au loin à la suite de quelque pensée vagabonde. J'allais dono

tâtonnant, hésitant, supposant, et ne m'en trouvant pas plus mal; car c'est précisément le vague, l'incertain, le douteux qui fait l'aliment comme le charme de la flânerie.

« Tout auprès était la fontaine , où se tenaient tout autour de l'eau bleue, servantes, Auvergnats, valets et commères. Au murmure du seau qui s'emplissait, on s'y contait l'insolence des maîtres, les ennuis du service, les secrets des ménages. C'était ma gazette, d'autant plus piquante aussi, qu'il me fallait souvent deviner.

« Là-haut, entre les toits, je voyais le ciel, tantôt bleu, profond; tantôt gris, borné par des nuages flottants, parfois traversé par des bandes d'oiseaux émigrant aux rives lointaines par-dessus nos villes et nos campagnes. C'était par ce ciel que j'étais en relation avec le monde extérieur, avec l'espace et l'infini : grand trou où je m'enfonçais du regard et de la pensée,.le menton appuyé sur le poignet.

« Quand j'étais fatigué de m'élever, je redescendais sur les toits. Là, c'étaient les chats, qui, maigres et ardents, miaulaient dans la saison d'amour, ou, indolents et gras, se léchaient au soleil d'août. Sous les toits, les hirondelles et leurs oisillons, revenus avec le printemps, fuyant avec l'automne, toujours volant, cherchant, rapportant vers la couvée criarde. Je les connaissais toutes; elles me connaissaient aussi, et n'étaient pas plus effrayées de

voir ma tête, qu'à la fenêtre au-dessous un vase de capucines.

« Enfin , dans la rue, spectacle toujours divers, toujours nouveau : gentilles grisettes, marchandsaft'airés, gamins, polissons, chiens qui grognaient ou jouaient follement , chevaux de fiacre qui mâchaient leur foin pendant que leur maître était à boire , et mille autres choses dont je m'occupais toujours avec un nouveau plaisir.

« Si la pluie survenait, c'était bien une autre affaire. Mille petites rivières se rendaient au gros ruisseau. Celui-ci s'emplissait, se gonflait, mugissait , entraînant dans sa course des débris que j'accompagnais, chacun dans ses bonds , avec un merveilleux intérêt. Parfois , quelque vieux pot cassé, ralliant ces fuyards derrière son large ventre, essayait d'arrêter la fureur du torrent : cailloux, ossements, détritus de toute sorte venaient grossir son centre, étendre ses ailes. Une mer se formait, et la lutte commençait. Alors la situation devenait dramatique au plus haut degré, je prenais parti, et presque toujours pour le pot cassé. Je regardais au loin s'il lui venait des renforts. Je tremblais pour son aile droite qui pliait. Je frémissais pour l'aile gauche déjà minée par un filet... tandis que le pot, ce brave vétéran, entouré de son élite, tenait toujours quoique submergé. Mais qui peut lutter contre le ciel ! La pluie redoublait ses fureurs et ia débâ-

cle... Une débûcle! les moments qui précèdent une débâcle! c'est ce que je connais de plus exquis en fait de plaisirs innocents. Seulement si, pour franchir le ruisseau, quelque lillette montrait sa fine jambe, je laissais la débâcle, et je suivais du regard les bas blancs jusqu'au tournant de la rue.

« Et ce n'était là qu'une petite partie des merveilles que je pouvais voir de ma fenêtre.

« La plus intéressante est celle qui me reste à vous dire.

« En face de ma fenêtre, au fond d'un petit jardin, était une petite maison que je n'avais pas encore vue, masquée qu'elle était par un rideau de tilleuls. L'hiver les ayant défeuillés, la maison m'apparut, et avec elle... vous devinez?

« Dès ce moment, bien que, tout en travaillant à ma fenêtre, je ne fusse pas toujours resté dans les généralités, je me trouvai occupé d'une manière toute spéciale, qui atténua singulièrement l'intérêt que je portais à tous les autres objets.

« Yoiei les symptômes qui suivirent ce changement dans la direction de mes travaux.

« Je ne sus plus ni m'occuper, ni être oisif, ni flâner, ce qui n'est pas la même chose. J'oubliai le ruisseau, la fontaine, les hirondelles, tout le monde. Dès le matin à ma fenêtre, j'attendais. Dès deux heures, le cœur me battait. £'//e passait, et ma journée et»'* finie.

« Ainsi, sauf vers trois heures, où tout prenait vie à l'entour et au-dedans de moi, le restant du temps je me trouvais seul , entièrement seul. Je songeais tout éveillé. Je rêvais qu'Etle me connaissait , q\i'Elle me souriait; ou bien, cherchant les moyens de lui être quelque chose , je la rencontrais, toujours dans mon rêve, je voyageais avec elle, je la protégeais, je la défendais, je la sauvais entre mes bras , et je m'attristais profondément de n'être point avec elle en un bois sombre, attaqué par d'affreux brigands que je mettais en fuite , bien que blessé en la défendant.

« Il faut cependant vous dire ce que c'était que cet objet; et je ne sais comment m'y prendre, car les mots sont bien inhabiles à peindre sous quel air nous apparaît la première fille qui fait battre notre cœur de véritable amour : impressions fraîches et vives qui auraient besoin d'une langue exprès qui est encore à trouver.

« Je dirai donc seulement que tous les jours, sortant vers trois heures de la petite maisonnette au bout du jardin, elle passait sous ma fenêtre.

« Sa robe était bleue et si simple , que vous ne l'eussiez pas distinguée sur tant d'autres robes bleues qui passaient, ni moi non plus, si ce n'était que je lui trouvais une grâce toute singulière à flotter autour de cette jeune taille. Et cette jeune taille me semblait tenir son charme de l'air modeste de

l'aimable fille si douce à voir; de telle sorte que, revenant ensuite à la robe, il me devenait impossible d'en imaginer une plus à mon gré.

« Aussi, tant que cette robe était sous mon horizon, tout me semblait sourire et s'embellir à lentour. Et quand elle avait disparu, il me fallait encore une robe bleue pour tous mes rêves de félicité.

« Puis, l'hiver ayant défeuillé les tilleuls, je pus la suivre du regard à travers le jardin et jusque dans la maison. De tout l'hiver je ne quittai plus ma fenêtre. Elle restait assiduement à la sienne. Puis, le printemps revenu, les arbres se couvrirent de nouvelles feuilles, et je ne la revis plus que passant à son heure ordinaire.

« Et c'est ce souvenir qui me donna l'idée de ma chanson de Maudit printemps î

« Un jour, m' étant enhardi jusqu'à me trouver sur son passage, je l'accostai : le son de sa voix me remit en mémoire ses traits, je reconnus Judith, mon petit maître d'armes à l'école du cul-de-sac de la Bouteille; elle me reconnut, et dès ce moment nous fûmes de vieux amis.

« Près de 40 ans se sont écoulés depuis lors et ce souvenir de ma fenêtre de la rue de Notre-Damede Nazareth, de ma flânerie et de la robe bleue qui vint en interrompre le cours, est un des plus doux de iuon jeune âge- C'est une des étapes de la vie qu'on se retourne avec plaisir pour revoir de loin, et

VOUS avez pu voir à mon caquetage combien j'aime encore à m'y arrêter. »

Au temps où se passa cette scène, que Déranger venait de raconter avec tant de charme, Mademoiselle Judith était une jolie personne de vingt ans, plus réservée que ne l'étaient généralement les femmes d'alors, instruite, bien élevée, avenante, svelte, avec de beaux yeux bleus et de longs cheveux blonds, une taille parfaite, des traits gracieux, sage par-dessus tout cela, et douée d'une âme plus belle que sa personne.

Confiée, on l'a vu, dès l'âge de douze ans, aux soins de Madame Afïre, sa marraine, elle avait passé les premières années si scabreuses de la jeunesse sous les yeux de cette veuve du soldat aux gardes-françaises. Elle travaillait avec elle à des ouvrages de couture et de broderie, et, pour lui alléger de son mieux les charges du petit ménage, elle prenait sur ses nuits pour doubler la tâche qu'elle s'était volontairement imposée. Aux doux reproches que lui en faisait parfois Madame Affre, elle répondait :

— Mais je ne travaille pas toujours, marraine, je m'amuse, je hs.

En cela elle disait un peu vrai : elle avait un goût très-prononcé pour la lecture, et quelques bons livres qu'elle se procurait çà et là lui formaient à la fois l'esprit et le cœur, ce cœur et cet esprit excep-

tioîinels qui devaient la rendre digne d'être pendant près de cinquante-neuf ans l'aimable et douce compagne du plus grand de nos poètes.

Si l'on ajoute à cette distraction celle d'aller se promener le dimanche avec sa marraine sur le boulevard du Temple, on aura toute la somme de plaisirs mondains que prenait la jeune Judith. Ces plaisirs suffisaient alors à son cœur.

Elle avait bien çà et là ces idées vagues et curieuses, ces rêves parfois impertinents déjeunes filles ; mais plus qu'elles elle avait un cœur résigné, qui, soit pressentiment, soit toute autre cause, s'obstinait à lui persuader qu'elle avait quelque chose et quelqu'un à attendre.

Ce que pouvait être ce quelque chose et ce quelqu'un, elle l'ignorait elle-même; et, sans môme cherchera s'en rendre compte, elle attendait.

Elle ne pensait certainement plus à l'enfant de l'école du cul-de-sac de la Bouteille ; mais quand il s'offrit jeune homme à ses regards à la fenêtre de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, sans même qu'elle l'eût reconnu, son petit cœur lui dit que c'était là ce qu'elle attendait.

Les voies ainsi préparées, le cœur et la tête aidant, on va vite dans la voie d'amour, et les deux jeunes gens n'eurent besoin que d'un mot échangé pour se reconnaître et s'aimer.

C'est là toute l'histoire des premières années de

la jeune Judith, pauvre orpheline jetée dès l'âge le plus tendre à la merci de tous les hasards de la vie. Le reste de son existence, elle l'eut de commun avec Béranger.

En effet, quelques jours leur suffirent pour renouer activement les liens de sympathie depuis si longtemps rompus, et rajustés d'une manière si romanesque.

Ils s'étaient aimés sans se connaître; quand ils se connurent ils s'aimèrent plus encore, et dès ce moment la mort seule devait les séparer.

Béranger avait récemment perdu son bon aïeul Champy et sa bonne tante Bouvet. Son père ne s'était jamais trop occupé de lui, sa mère encore moins. Lisette n'avait été pour lui qu'un de ces étourdis papillons qui laissent à tous les buissons le précieux velouté de leurs ailes. Avec Judith son isolement cessa. Il eut une amie, c'est-à-dire deux cœurs pour supporter la peine, deux cœurs poi^r partager la joie.

A quelques jours de là, Béranger fut loger rue de Bondy.

Les premiers temps qu'il passa là furent de bons et de mauvais jours, des jours de pluie et de soleil- Entraîné vers les travaux Httéraires par une irrésistible vocation, Béranger s'essayait à tous les genres et ne se fixait à aucun. La comédie le tenta d'abord. Sous le Directoire, où un moment, dans

la carrière de l'intrigue et de l'ambition, les femmes devinrent hommes, et, dans celle de l'afféterie, les hommes devinrent femmes, il fit les Hermaphrodites, piquante satire de mœurs dans le genre d'Aristophane, et où il bafouait la jeunesse dorée. A cette pièce en succéda une autre du même genre.

Mais alors, comme aujourd'hui, une ligue à peu près infranchissable barrait le théâtre à tout nouveau venu. Rebuté par les obstacles, Béranger dut étouffer les germes d'un talent qui, développé, eût donné peut-être à la France un nouveau Molière.

Il fit des dithyrambes : le Rétablissement du culte, le Déluge, le Jugement dernier lui fournirent des sujets.

Il ne fut pas satisfait, et fit des idylles : le Pèlerinage, la Courtisane, l'un poème pastoral où il célébrait les mœurs simples; l'autre poème anacréontique qui fut son premier essai dans un genre où il devait rester sans rival.

Alors il commença un poème épique. Le sujet était la fondation du royaume des Francs. Le titre était Clovis. 11 en fit deux chants. Au troisième, quand il eut à montrer Clovis détrônant ses parents un à un et les faisant périr tous jusqu'au dernier pour régner sans compétiteur, Clotilde s'échappant de chez son oncle et son bienfaiteur pour

suivre le roi franc, et incendiant sur sa route tous les villages qu'elle traversait pour ne pas être poursuivie, l'odeur de tant de sang, la vue de tant de désastres lui répugnèrent, et son honnête conscience se fit un scrupule de célébrer de si sauvages héros.

Il laissa là le poème épique, et de son épopée, de ses comédies, de ses dithyrambes, de ses idylles et autres poésies d'alors, il n'est resté d'autres traces que celles que l'on peut par hasard retrouver çà et là dans quelque recueil lyrique, ces almanachs poétiques du temps.

En voici une assez curieuse, tant comme échantillon de ses poésies à dix-huit ans, que pour reconstruire une assez piquante scène de sa vie de jeune homme.

Un jour de printemps de 1799, Déranger, à ce qu'il paraît, attendait dans le bois de Meudon quelque Lisette qui, dans ses folles joies, l'appelait son loup, son ogre, une de ces dénominations bizarres qui^ dans les affections tendres, ont eu de tout temps une signification parfois singuHère. Ces deux noms-là étaient alors d'usage. En attendant sa Lise, et pour tromper l'ennui, Déranger fumait, ce qui commençait alors à être à la mode, dessinait ou rimait. Voici sa boutade poétique que, sous ' le titre de V Attente au bois, nous trouvons, signée de lui, dans les Etnnnes de Mnémosine sous Cin-

oocation des neuf Muses (Petit in-18, 1799, Paris, Taillau et Knapen, p. 207).

Meudon au bois discret, du haut de la tourelle Ne vois-tu pas venir Lise, ma tourterelle ? Tu la reconnaîtras , ses cheveux sur son front Sont lisses, arrondis comme l'arehe d'un pont. Elle a le pied furtif, et sa bouche mignonne Reflète en souriant le plaisir qu'elle donne : Taille et port de liouris; air leste, l'oeil mutin. Drapant en Andalouse un chàle de satin. Si vive qu'on dirait, sous cette voûte sombre. Un rayon de soleil qui miroite dans l'ombre... Elle m'aura trompé... je ne vois rien venir Qu'un garde en habit bleu, brutal chasse-plaisir. Qui grommelle de loin contre une pipe grise Que, par ennui, je fume en attendant ma Lise. Le sbire n'en tient compte : il redouble le pas Pour me jeter au nez un : On ne fume pas ! Comme si, sous le ciel, en pays libre, en France, On ne pouvait fumer que par une ordonnance ! Mais Lise ne vient pas... je me trompe : c'est elle ! Je la vois poindre au loin venant à tire d'aile Comme un pigeon au nid. Oh ! la charmante enfant ! Tiens, je quitte ma pipe : attends, ma belle, attends ! Je cesse de rimer, je ne suis plus ua barde. Je suis ton loup, ton ogre, et je croque lo garde.

Pour rendre le calembourg plus sensible, à la suite de ces vers une petite vignette représente un garde en caricature.

On ne vit pas de vers quand on ne les vend pas, [)t Béranger ne s'était pas enrichi dans ses travaux Uériles. Comme l'abeille, il avait bien pu parcourir le champ de la littérature, comme elle goûter à toutes les fleurs ; mais l'abeille se nourrit du miel qu'elle retire en germe de leur calice, et le poète

n'avait rien retiré des siennes. La misère frappait à la porte : il l'a dit lui-même.

« J'étais si pauvre : la plus petite partie de

plaisir me forçait à vivre de panade que je faisais moi-même tout en entassant rime sur rime, et plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir tout en ne négligeant pas les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Ah ! que la jeunesse est une bonne chose, puisqu'elle peut répandre des charmes jusque sur la vieillesse ! Employez bien ce qui vous reste de ce temps, mes amis, aimez et laissez-vous aimer. J'ai bien connu ce bonheur : c'est le plus grand de la vie »

Cette bonne et douce philosophie avait ses jours de nuages. La détresse est un peu la pierre de touche du philosophe. Sénèque, sur des monceaux d'or et sortant d'une bonne table où regorgeaient des vins de je ne sais combien de consuls, a pu mépriser les richesses; mais s'il n'avait eu à mettre sous la dent que des croûtes de pain trempées dans l'eau de fontaine, il leur aurait rendu plus de justice.

Aussi quelle que fût la dose de philosophie de Béranger à ce temps d'aventureuse jeunesse, quand l'habit était par trop râpé , quand le traiteur ne

faisait plus crédit, il se dépitait parfois un peu contre lui-même, beaucoup contre le sort.

Ce que la philosophie était impuissante à faire, c'était alors l'amie qui le faisait, cette bonne et nouvelle amie qui, de moitié dans ses peines et dans ses plaisirs, l'était aussi dans ses hauts et ses bas de fortune : c'était elle qui devait semer des fleurs là où il n'en croît ordinairement guère, dans les douleurs parfois si poignantes d'une vie incertaine et un peu vouée au hasard ; c'était elle, cette Lisette, épurée à l'affection tendre et fraternelle, qui le calmait, l'encourageait. Puis, quand les paroles ne suffisaient pas, elle ajoutait une caresse, et le poète était consolé. Là où l'éloquence des lèvres échouait parfois, l'éloquence du cœur n'échouait jamais. Béranger entendait si bien cette langue^

Un jour, dans ce grenier de la rue de Bondy que le poète devait chanter et immortaliser plus tard, la détresse était extrême. Depuis trois jours le jeune couple vivait d'un gigot que le traiteur avait envoyé comme clôture définitive d'une note un peu longue et qui était encore à acquitter. Le troisième jour, l'heure du dîner était venue, et il ne restait du gigot que le manche. Rien n'assombrit les idées comme le jeûne. Béranger était morose. 11 se promenait à grands pas dans la chambre, l'air boudeur, les mains dans ses poches, les regards fixés au sol. Judith, assise près de ia feuctre devant une

modeste table à ouvrage, raccommodait les chaussettes et les chemises du poète, qui attendaient depuis longtemps d'être renouvelées.

Tout-à-coup Béranger, comme s'il eût voulu continuer tout haut un monologue engagé déjà tout bas dans sa tête, dit avec humeur :

— Est-ce ma faute ? Est-ce la faute des genres de littérature ? J'ai toiithé à tous : comédie, dithyrambe, ballade, idylle, j'ai fait de tout, depuis le poëme épique jusqu'à l'annonce de chien perdu ! Qu'ai-je gagné à cela? Avec mille fois plus de raison que La Fontaine je puis dire : Jean s'en alla comme il était venu ! Belle chance , ma foi ! Que faire alors? que faire donc ?

— Fais des chansons, mon ami , lui dit Judith de sa voix la plus tendre et la plus flùtée.

Ce mot fut comme un éclair dans une nuit noire. Il illumina la pensée du poète.

Dans cette plainte amère de son cœur ulcéré, Béranger n'avait fait que penser tout haut. Aussi cette voix qui vint inopinément jeter un avis au milieu d'une poignante angoisse qu'il avait cru garder pour lui seul, lui parut avoir quelque chose de surnaturel. Il crut entendre une voix du ciel qui lui indiquait la route où il devait s'engager. Il ne fut pas décidé d'emblée ; mais ce fut comme un nouvel horizon qui s'ouvrit à lui. Par la pensée il en parcourut rapidement l'espace Il crut voir, dans un vague

un peu obscur encore cependant, que les chansonniers alors en vogue, Favart, Collé, Panard, Piis, Désaugiers, Armand-Gouffé et autres avaient bien laissé à glaner après eux.

— Au fait, dit-il en regardant Judith, il y a tout un parti à tirer de la forme populaire si vive, si concise de la chanson. On peut la plier à tous les tons, depuis le plus haut lyrisme jusqu'aux joies turbulentes de l'ivresse.

— Et même à la philosophie, dit Judith. Voyons, monsieur, ajouta-t-elle d'un air boudeur et d'un ton de doux reproche, n'ayez plus de ces vilaines idées de tout-à-l'heure ; faites amende honorable ; asseyez-vous là, et composez-moi une chanson philosophique pour nous consoler de notre maigre dîner.

Béranger se pUa au désir de sa jeune amie. Et, chose singulière ! lui qui n'improvisait pas facilement se trouva ce jour-là dans une disposition merveilleuse d'improvisation.

Une heure après la chanson était faite. Elle était palpitante d'actualité. Elle a été du nombre de ces filles abandonnées , pauvres orphelines que le poète n'a insérées dans aucun de ses recueils. Plus tard, elle fut le canevas de cette merveille d'entrain , de verve et de forme qu'il intitula Les Gueux, et dont nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques couplets :

Les gueux, les gueux, gont les gens heureux ; Us s'aiment entre eux, Vivent les gueux!

Des gueux chantons la louange.

Que de gueux hommes de bien!

Il faut qu'enfin l'esprit venge L'honnête homme qui n'a rien.

Les gueux, etc.

Oui, le bonheur est facile Au sein de la pauvreté :

J'en atteste l'Évangile; J'en atteste ma gaîté.

Les gueux, etc.

Au Parnasse la misère Longtemps a régné, dit-on.

Quels biens possédait Homère'?

Une besace, un bâton.

Les gueux, etc.

Vous qu'afflige la détresse.

Croyez que plus d'un héros.

Dans le soulier qui le blesse Peut regretter les sabots.

Les gueux, etc.

D'un palais l'éclat vous frappe; Mais l'ennui vient y gémir ; On peut bien manger sans nappe.

Sur la paille on peut dormir.

Les gueux, etc.

Quel Dieu se plaît et s'agite Sur ce grabat qu'il fleurit!

C'est l'Amour qui rend visite A la Pauvreté qui rit.

Les gueux, etc.

Judith mit un air à la chanson improvisée, qui,

treize ans après, devait être celle-là, et les voilà tous deux chantant, riant, lutinant , entremêlant leurs chants et leurs rires de traits d'esprit, de gais lazzis, peut-être même de quelques baisers, et tout cela avec tant de verve et dentrain, que ce jour-là ils oublièrent de dîner.

Cet oubli ne fut pas fort regrettable : on a vu qu'au gigot, seule ressource momentanée du logis, il ne restait que le manche.

Cette soirée n'est jamais sortie de la pensée de Béranger , et cette voix angélique qui intervint si à propos pour lui montrer une carrière, et, dans ce jour de crise , pour jeter quelques rires au milieu de son grand découragement ; cette voix, disonsnous, devait lui inspirer une de ses mélodies les plus touchantes, le ravissant chef-d'œuvre de plainte Qt de mélancolie intitulé Ma Vocation:

Jeté sur cette boule, Laid, chétif et souffrant; Etouffé dans la foule Faute dëtre assez grand ; Une plainte touch?nte De ma bouche sortit ; Le bon Dieu me dit : Chante, Chante pauvre petit 1

Ce bon dieu, on le comprend, était Judith; la plainte, un souvenir, un vernis de poésie jeté sur une rude étape du passé.

La chanson qui leur avait fait oublier de dîner valut aussi à Béranger un encouragement flatteur.

L'ayant chantée devant quelques amis, le gros Billoux (Roger-Bonlemps), qui se trouvait là et qui faisait aussi des chansons, dit, après l'avoir entendue et en apostrophant le jeune poète :

— Cet animal-là^ avec sa face de Jeannot, nous éclipsera tous.

Béranger, qui aimait à répéter cette anecdote, disait que cet éloge à la forme si poissarde était, de toute sa vie, celui auquel il avait été le plus sensible et qui avait fait le plus d'impression sur son esprit.

Tout cela cependant n'apportait pas dans le grenier de la rue de Bondy l'aisance qui y manquait. A bout de ressources, Béranger eut l'idée de partir pour l'Egypte, où la conquête du général Bonaparte poussait alors une foule d'émigrants. Cette conquête presque fabuleuse l'ayant fasciné comme tout le monde, il fut un moment décidé à solliciter dans l'administration de l'armée d'Egypte quelque emploi civil qui lui permît de trouver sur cette vieille terre des Pharaons le pain et l'habit que sa plume ne lui donnait pas en France.

Ce projet d'émigration n'eut pas de suite.

Béranger se remit à l'œuvre, et dans une fièvre de labeur de nuit et de jour il composa de nouvelles poésies, bercé des rêves poétiques les plus ambitieux ; mais ces rêves n'avaient que la consistance de rêves : ils disparaissaient un à un, et chaque fois

le laissaient avec une réalité de plus en plus triste.

Trois ans se passèrent ainsi : trois ans de travail» de détresse, d'espérances et de déceptions! Poète, il sentait en son cœur ce feu céleste qui peut éveiller ou commander l'extase ; mais il voyait la détresse étendre peu à peu sur lui sa main, pour étouffer ces germes précieux ; il voyait son génie menacé de s'éteindre avant d'avoir vu k lumière.

Toute sa philosophie étaitimpuissante pour lutter contre la brutalité de ce fait.

Un jour le découragement était grand dans le cœur du pauvre poète. Tout jeune qu'il était, Béranger n'avait pas de ces philosophies tapageuses qui ne savent s'étourdir qu'au milieu des flots de la joie ou du cliquetis des verres. La sienne était douce, sereine, une de ces philosophies d'instinct que la raison donne, que la réflexion mûrit, qui ne craignent ni ne fuient le bruit, mais qui ne cherchent pas en lui leur seule ressource. Au repas de Périandre avec les sept sages de la Grèce, Béranger, pour s'étourdir dans les jours de crise, se fût peutêtre enivré comme eux ; mais ce n'était jamais de là qu'il attendait un peu de baume à son cœur ulcéré : c'était en lui-même, dans les élans généreux de son âme déjà forte, qu'il puisait sa seule consolation. Bien plus, pour ne pas attrister sa jeune amie, il lui dérobait même ses plus cuisantes angoisses, et, s'il était triste, ce n'était qu'au-dedans.

Que de sourires ont, en ces temps de détresse, souvent caché en lui une ulcération profonde !

Un jour donc, son découragement était grand. Il était seul, dans. sa chambre, et, par une de ces fatalités trop communes dans la vie littéraire, il venait de voir se briser une à une toutes ses récentes illusions d'espérance. Ses poésies, successivement présentées à divers recueils et rejetées partout, étaient rentrées au logis, et avec leur retour s'étaient évanouis les quelques filons de gloire qu'il avait rêvée; la gloire ! cette fumés substantielle dont on dîne à vingt ans quand on est pauvre et quand on est poète !

Dans ce moment critique, le hasard lui remit en mémoire le dernier chant de Gilbert, ce chant qui a pour titre : Ode imitée de plusieurs psaumes. La similitude de sa situation si précaire avec celle de ce malheureux poète, le frappa. Quand il en fut à cette strophe :

Au banquet de la vie infortuné convive J'apparais un jour, et je meurs !

Je meurs ! et sur ma tombe où lentement j'arrive Wul ne viendra verser des pleurs.

Quand il en fut à cette strophe, disons-nous, quelques larmes vinrent humecter ses paupières. Pleurait-il sur lui-même où sur le malheureux Gilbert? Sur l'un et l'autre peut-être!

Et sa pensée arrêtée sur ce chant de douleur sembla s'y complaire.

Il en était même si préoccupé, qu'il n'avait pas entendu sa jeune amie rentrer.

Il se mit à déclamer tout haut sa lamentable strophe.

Il avait des larmes dans la voix et aux paupières. Il pleurait du cœur et des yeux, le poète !

Judith qui l'avait écoulé sans trahir sa présence, habituée à lire dans sa pensée, y lut toute sa poignante angoisse.

Par un mouvement spontané se jetant dans ses bras et répondant au dernier vers de la strophe :

— Et moi donc, mon ami, dit-elle, ne suis-je donc rien pour toi?

11 y avait tant de dévouement dans ce cri du cœur, tant d'angoisses dans la voix et dans les yeux de la jeune femme, que Béranger en fut profondément ému.

Un serrement de main convulsif paya Judith de son affectueuse intervention, et ils pleurèrent ensemble.

C'est ainsi que cette jeune amie, comme un ange placé par Dieu sur la route du poète engagé dans les ronces qui obstruent tout début dans la voie littéraire, fut, à ces rudes époques de la vie, tantôt un coriseil, tantôt une consolation.

Enfin une grande joie arriva au poète.

C'était en 1803; une main providentielle s'élenit sur lui.

Cette main fut celle du frère du Premier Consul, e Lucien Bonaparte.

Mais laissons liéranger lui-même raconter cette page de sa vie, et, d'un cœur profondément ému, payant sa dette de reconnaissance dans une lettre de dédicace sous la forme d'un récit, et qui sera réternel honneur du protecteur et du protégé. Les phrases les plus pompeuses ne sauraient atteindre à cette simple et franche éloquence du cœrr.

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