‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 3 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

••MMAiRE. — Retour de Déranger à Paris. — Sa vocation se dessine. — Maurice Séguier. — Roger Bontemps. — Lisette. — Le jeu de l'Oracle. — Les Six-Touts. — L'iiabil neuf. — L'homme rangé.

Dans les premiers mois de 1797, Béranger revint à Paris. Il avait 17 ans.

A ce temps, la révolution ayant brisé tous les obstacles qui s'opposaient à sa marche, commençait à inaugurer son ère de gloire militaire. Déjà elle avait eu ses victoires de Montenotte, de Millesimo, d'Arcole et de Rivoli ; elle allait avoir celles des Pyramides, du Mont-Thabor et de Marengo.

Un jeune général, le général Bonaparte, avait opéré ces prodiges.

Au bruit du canon de l'étranger tonnant dans la France envahie, Béranger avait bégayé le nom de patrie ; au bruit du canon de la France victorieuse tonnant à l'étranger, il allait bégayer le nom de gloire. L'un avait surexcité ses premières impressions d'enfance j l'autre allait exalter ses premières

.impressions d'adolescence; — deux beaux jalons qu'au début de la vie plantait en lui son génie de poète, et qui devaient plus tard marquer la voie brillante dont Dieu lui-même avait tracé la ligne sur le livre de ses décrets.

De retour à Paris, Béranger s'était trouvé dans une position de fortune assez sortable. M. Déranger père avait été heureux dans ses spéculations, et, en attendant de se fixer sur le choix d'un état, le fils vivait gaîment chez son aïeul d'une pension que lui faisait son père.

Poète dans ses pensées, dans ses goûts, dans ses sentiments, dans ses perceptions, Béranger n'avait pas encore la conscience de son talent. Il ne pressentait même qu'imparfaitement sa vocation.

Un jour cependant, son grand-père Champy, assis les jambes croisées sur son établi, travaillait à son métier de tailleur. Accoudé près de lui, Béranger paraissait soucieux. Ni l'un ni l'autre ne parlait, mais ils étaient préoccupés tous deux, et un observateur tant soit peu clairvoyant eût pu deviner sans peine que ce silence était le résultat de quelque conversation interrompue par l'embarras des deux interlocuteurs.

En effet, le grand-père Champy, rompant le premier le silence, et suivant évidemment la filiation d'ane idée déjà émise, dit au jeune homme :

— Cependant, il faudrait te décider à quelque

chose : te voilà maintenant grand garçon ; quel état veux-tu prendre? que veux-tu être?

Et lui :

— Je veux être poète, dit-il en se redressant avec fierté.

Le bon aïeul hocha la tête.

— Un faiseur de chansons ! dit-il : mince bagage, mon garçon. On ne va pas loin avec cela.

Evidemment, le bon aïeul n'était pas doué de la seconde vue.

Ce pronostic était d'autant plus décourageant pour Béranger, qu'il n'avait fait, on l'a vu, que de très-incomplètes études, et qu'il ne savait ni le grec ni le latin. C'était même là un de ses désespoirs. Ecrivant plus tard à un ami, ej; lui rappelant ce temps d'angoisse de sa vie :

« Vous ne sauriez vous figurer, lui disait-il,

« le malheur d'un pauvre jeune homme poussé par « le démon des vers, et qui n'a pas encore décliné « musa à 20 ans. Honteux de mon ignorance, j'élu- « dais avec soin les occasions qui l'auraient mise « ànu. Quelquefois je faisais en rougissant l'aveu de « mon malheur à ceux qui me paraissaient être au- « dessus du préjugé. Tous, hochant la tête avec un « regard de pitié, m'engageaient à me mettre à « l'étude : triste recette qui, pour moi si paresseux « et tout jeune, malgré mon excellente mémoire, « n'avais jamais pu apprendre mes prières en latin.

Je veux être poète.

« Comme alors le beau du genre était de mettre la « mythologie à toute sauce, on me disait : — Quoi! « vous ne direzpas Phébiis, Phébc, Thétis, V Olympe! « Et comment donc nommer eZ'Vous le soleil, la lune, « la mer, le ciel? — Eh bien, je dirai le soleil, la « lune, la mer, le ciel ! — Mais c'est de la prose, « mon cher garçon, tout ce qu'il y a de plus prose. « Et l'on me tournait les talons, n'osant achever de « me dire le triste sort qui m'attendait.

« C'étaient alors de beaux désespoirs. Combien « souvent, tourmenté par cette idée tant répandue « qu'un homme sans le grec et le latin ne pouvait « pas bien écrire en français, j'ai été sur le point « de renoncer à la poésie ! »

Heureusement il n'y renonça pas. Et puis, quand la réputation fut venue le trouver, il dut être bien étonné d'avoir laissé derrière lui les cuistres de tous les temps bardés de grec et de latin, et d'avoir fait des chefs-d'œuvre sans cette superfétation classique qu'on n'avait cessé de lui présenter comme le critérium de tout savoir et de toute science. Aussi, plus tard, en avouant modestement son ignorance de ces langues mortes, put-il ajouter ce fleuron à sa couronne de gloire •

Jamais, hélas ! d'une noble harriionie L'antiquité ne m'apprit les secrets ; L'instruction, nourrice du génie.

De son lait pur ne m'abreuva jamais.

Que demander à qui n'eut point de maître?

Du malheur seul les leçons m'ont formé. Et ces épis que mon printemps voit naître Sont ceux d'un champ où rien ne fut semé.

C'était dire qu'il devait tout à lui-même : il allait donc être poète dans toute l'acception du mot, c'està-dire inventeur, l'homme qui crée. — Honneur à lui !

En attendant, avant de surpasser les maîtres dans leurs grandes œuvres, il allait les imiter dans leurs petites faiblesses.

Les poésies de Béranger, — c'est aujourd'hui un fait acquis, — tiennent à la fois du Tyrtée, du Pindare, de l'Alcée, de l'Anacréon des Grecs; de l'Horace, du TibuUe, du Catulle, du Properce des Latins. Il n'avait jamais lu ces poètes que dans des traductions, et il est à la fois tout cela, sans avoir jamais cessé d'être lui. Or, chacun de ces poètes avait eu sa maîtresse qu'il a rendue célèbre. Chez les Grecs, Tyrtée n'avait, il est vrai, chanté que la gloire et les combats; mais Plndare avait chanté Myrtis; Alcée, Sapho , qui ne fut peut-être cruelle que pour lui; Anacréon, dans son humeur par trop badine, avait à la fois célébré Bathyle et Cléobule. Chez les Romains, Horace, tout laid qu'il était, avait chanté Lydie et bien d'autres; Catulle, Lesbie, dont le moineau est devenu si célèbre ; Tibulle, Déhe, qui fut à la fois la Lisette et la Frétillon du temps; Properce, Cynthie. Béranger eut sa Li-

- ^( t^ tlalO

Lisetie.

setle, cette Lisette que tout le monde connaît; grucieux démon qui, au début de sa carrière, vint se poser sur sa route côte à côte avec le démon de la poésie, et qui, plus d'une fois, dut fouetter le sang du poète du cœur à la tête et de la tête au cœur :

Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours, Mais vive la grisette !

Je veux, Lisette, Boire à nos amours.

Et ailleurs ;

D'un lutin c'est tout l'esprit ; C'est un cœur de tourterelle; Si le matin die rit.

Le soir elle vous querelle.

A cette époque, Lisette n'était pas encore cette Lisette-là. C'était une toute jeune fille, pure, réservée, timide. Son cœur avait été muet jusqu'alors; mais au feu des éclairs qui jaillissaient de ses ardentes prunelles , il était aisé de voir qu'il ne demandait qu'à parler, et qu'il attendait assez impatiemment son heure.!

L'heure vint.

Mais c'est ici une des étapes non encore déflorées du jeune âge du poète. Pour lui, ce début dans la voie d'amour était un de ces bons souvenirs qu'on n'aime pas à prodiguer, une de ces riantes ou poignantes images que l'on garde dans un repli du cœur, pour les retrouver vierges à ces heures de méditation solitaire de la vip on l'on aime à se re-

ourner vers le passé, pour revoir de loin, une fois encore, les roses ou les ronces du chemin.

Si l'on veut bien, nous laisserons parler Béranger lui-même déroulant cette curieuse page de sa vie, dans une causerie d'intimes qui n'ont pas été aussi hâtifs que d'autres à la jeter en pâture à l'avide curiosité de la foule.

« A mon retour à Paris, en 1797, dit-il en 1831, dans une réunion de quelques amis, je voulais bien continuer à faire des vers , mais je ne savais trop de quel genre. Je touchais atout, la comédie, la ballade, le dithyrambe, Tidjile, l'ode, et jusqu'au poème épique, je crois. Tout me tentait, et je ne m'arrêtais à rien. Tout un tourbillon rimé flottait dans ma tête, et ce tourbillon ne se fixait nuUe part.

« Le peu de relations que j'avais établies n'était pas de nature à mettre un terme à mes irrésolutions. C'étaient, pour la plupart, quelques bandes joyeuses de jeunes hommes et de jeunes femmes qui saccadaient leur vie avec un entrain qui laissait peu de moments à la réflexion.

« De ce nombre était la réunion Maurice. Là se trouvait d'abord l'amphytrion , Maurice Séguier, charmant jeune homme qui donnait son contingent de vers aux Dîners du Vaudeville. Il nous recevait chez lui : une chambre au cinquième étage , ayant pour tout mobilier un lit, une douzaine de chaises et une table.

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Roger Bontemps.

« Puis venait le gros Billoux, un franc Gaulois du vieux temps , buvant comme Silène , mangeant à l'avenant. Sa circonférence n'était pas encore celle d'un tonneau, mais elle y tendait : gai compagnon, du reste, vrai Diogène échappé aux carrefours delà vieille Athènes, et jeté par quelque hasard au milieu du Paris du xix^ siècle. C'est lui qui m'a fourni plus tard le type du gros Roger Bontemps :

Posséder dans sa hutte Une table, un vieux lit, Des cartes, une flûte, Un broc que Dieu remplit, Un portrait de maîtresse.

Un coffre et rien dedans.

Et gai ! c'est la richesse Du gros Roger Bontemps.

« Je ne lui ai connu qu'une ambition, celle d'atteindre au poids du bœuf-gras. Plus heureux que bien d'autres, il put voir son ambition satisfaite, et le jour où il eut atteint ce poids, objet d'un vœu m ardent, il écrivit à tous ses amis :

n Hosannaîi'aï atteint les 350 livres plus douze « onces de réjouhmnce. La science est en joie ; elle « peut savoir maintenant jusqu'où la peau d'un « mortel peut s'étendre. A demain, au Moulm-Vert, « pour fêter ce beau travail de la nature. Chacun « peut amener sa dame, il y aura gras et un violon. »

« Le reste de la réunion Maurice était un peu marchandise mêlée, et n avait rien de bien spécial, sauf toutefois une jeune ouvrière qui venait là sous

l'égide de sa tante, surannée coquette à qui sa jolie nièce servait de passeport pour se produire dans le monde.

« Cette jolie nièce était Lisette.

« Elle avait un an de moins que moi. qui n'avais alors que 17 ans.

« Je l'aimais sans jamais avoir pu prendre sur ma timidité d'oser le lui dire. Elle m'aimait aussi, et n'avait pas eu plus de courage que moi. Tout notre bonheur était de passer la soirée à côté l'un de l'autre sans nous dire un seul mot, ou, tout au plus, en échangeant de temps à autre une de ces banalités sans portée que ni elle ni moi ne prononcions jamais sans rougir, malgré leur parfaite innocence. Ce bonheur du silence auprès d'un objet aimé est un de ces bonheurs qu'on n'éprouve qu'une fois dans la vie. Je le chanterai peut-être quelque jour.

u Un des jeux de société les plus en vogue alors était ce qu'on appelait la loterie du jeu de l'oracle. Les succès de Mlle Lenormand dans la cartomancie l'avaient mis à la mode.

« Voici ce que c'était que ce jeu :

« Celui qui jouait le rôle de l'oracle distribuait à chaque personne qui voulait le consulter, et moyennant une légère rétribution, un petit billet contenant une question.

« L'intérêt du jeu consistait à distribuer les billefe de telle sorte que, la question appropriée au consul-

tant eût quelque chose de piquant que la réponse de l'oracle rendait plus piquant encore.

« Celui des consultants qui entrait le mieux dans son rôle en posant sa question gagnait la prime de la loterie, c'est-à-dire la masse des rétributions partielles.

« Dans notre petite réunion, c'était ordinairement Maurice Séguier qui se chargeait du rôle de l'oracle, et il y réussissait à merveille. Il était difficile de mettre plus d'à-propos dans les questions , plus d'esprit, plus de sel dans les réponses, plus de comique dans le rôle.

« Une fois les billets distribués, on posait sur la table la couverture du lit en guise de tapis. Maurice montait là comme sur un trépied sacré. Selon l'usage des anciennes pythies, il se trémoussait, se crispait, se contorsionnait. Roulant ses yeux, grimaçant avec un comique achevé, il se disposait de son mieux à la fureur prophétique et poétique : car vous savez que dans le vieux monde un oracle qui se respectait ne s'amusait pas à parler comme le commun des mortels. Il lui paraissait plus convenable de faire de mauvais vers que de la bonne prose.

« J'ai connu bien des gens qui, sans être des oracles, avaient cette faiblesse; mais ce n'était pas .Maurice Séguier.

« Vous allez en juger par le ^écit de celle de ces

loteries qui me valut une intimité moins platonique que parle passé avec Lisette.

« La cérémonie de la consultation commença.

« La tante de Lisette s'avança la première. C'était une vieille coquette à la beauté un peu flétrie. Ses yeux, jadis beaux, avaient perdu leur feu ; ses cheveux noircis se paraient d'un éclat emprunté ; un rouge artificiel essayait de ranimer les roses de ses joues ternes et décolorées. Elle minaudait cependant encore.

« Elle se mita lire la question qui lui était échue, et, selon l'usage, saisissant de son mieux l'esprit de son rôle pour gagner la prime de la loterie, elle dit l'oracle :

« — J'ai été jeune et belle, j'ai été courtisée, « choyée , adorée : les fêtes , les cadeaux , les « amants abondaient. Avec les ans, mes charmes « ont disparu, et, avec eux, les amants, les ca- « deaux et les fêtes. Cela reviendra-t-il?

« Et l'oracle :

o Ne pense plus à plaire :

« S'il faui le îiarler net

' «ur le fait, ». ^éia ne revient guère. »

« Vous comprenez maintenant tout le piquant du jeu : c'était de forcer chacun à une sorte de confession dont la réponse de l'oracle relevait le ridicule ou le tort par le sel de sa saillie. Les specta-

teurs s'amusaient de ces aveux vrais ou faux, mais toujours spirituels, et le consultant, s'il entrait bien dans l'esprit de son rôle par sa tenue, son air, ses gestes, ses intonations, gagnait l'argent de la masse à peu près comme le quine au jeu de loto. Les rires, les lazzis, les quolibets, les applaudissements qui suivaient chaque réponse de l'oracle n'étaient pas un des attraits les moins piquants du jeu par la position parfois embarrassante et toujours comique dans laquelle ils plaçaient le consultant.

« A la tante de Lisette succéda un jeune homme. Il était pâle, défait ; sa figure portait la trace des passions et de la débauche : .

« — Heureux, dit-il, d'être né après mon père , « qui avait ramassé une grosse fortune par un rude a travail, à vingt ans je restai orpheHn, et je fus « riche et maître de mon bien. Je le dépensai lar- « gement : j'eus des amis, des maîtresses ; quand je « n'ai plus eu rien à dépenser, maîtresses et amis « ont disparu. Cela reviendra-t-il ? »

« Et l'oracle :

a Débauche et bonne chère, tt Pour toi, tout est fini,

« Mon ami, « Cela ne re\1ent guère. »

« Un vieillard s'avance. Sa tête était chauve, son dos courbé^ sa figure terne et sans expression. Les plaisirs y avalant fait plus encore de ravages que les ans.

„ — Je suis, dit-il, disciple d'Epicure. J'ai pass(' « ma vie à aimer, à boire, àjouir. Le vin, lesplai « sirs, les femmes faisaient toute ma joie ; le vin « j'en use encore; mais les plaisirs, je ne les sens « plus, et les femmes, c'est bien une autre affaire. « Cela reviendra-t-il? »

« Et l'oracle :

« Il faut ne rien te taire :

« Eh bien ! prends ton parti,

« Vieux moisi, « Cela ne revient guère. »

« Au vieillard succéda une jeune modiste. Elle avait l'air pimpant et leste ; mais sur ses traits on lisait de grandes contrariétés.

« — J'avais quelques économies, dit-elle : j'ai mis « à la loterie. Chaque fois on m'a donné un billet « qu'on m'a dit être le meilleur ; mais le gain n'est « pas venu , et mon argent est parti. Cela revien- « dra-t-il? »

« Et l'oracle :

« Je n'en crois rien, ma chère, « Car le sort, par malheur,

« Est trompeur, « Cela ne revient guère. »

« Un ouvrier s'avance. Il était jeune encore. Sur ses traits mâles et robustes on lisait l'aptitude et la ténacité au travail. Seulement, son regard indécis et vague semblait dénoter cette faiblesse de carac-

tère, ce manque d'énergie qui se prêtent à toute impulsion donnée au bien comme au mal. Comme les autres, il lut sa question :

« — Par un travail assidu, dit-il, j'avais ramassé c( un assez joli pécule ; il était suffisant pour m'a-

- cheter des outils, un établi, et devenir d'ouvrier

« maître. De mauvais conseils, de faux amis m'ont « entraîné dans la dissipation, et tout mon pécule a y est resté. Cela reviendra-t-il ?

« Et l'oracle :

« Si tu le peux, espère;

« Mais pour tout dire à fon(1,

« Sans façon, « Cela ne revient guère.

« Mon tour vint. J'avais raconté à Maurice Séguier mes tribulations de l'imprimerie de Péronne, et il avait basé là-dessus la question qu'il m'avait donnée.

« Je me mis à la lire, tâchant, comme les autres, d'entrer le mieux possible dans l'esprit de la question pour gagner la prime de la loterie.

« — J'étais en apprentissage, dis-je; mais le « travail de la boutique m'embêtait. Du matin au « soir on n'entendait que ceci : Moutard ! donne « ça ; moutard! enlève ceci ; moutard ! apporte cela ; « comme à un chien, quoi ! Si je marronais, le pa- « tron m'allongeait une taloche en me disant : Va « voir si les goujons sont frits ; si je chantais, le

« compagnon me disait : Ça me scie : tais ton « bec, blanc-bec, ou. je te fais chanter mouillé! « Enfin, j'en avais plein le dos. Au fait, me suis-je « dit, je suis jeune ; le temps ne se mesure pas à « l'aune : quand il n'y en a plus, il y en a encore. c< Vive le grand air et les pommes déterre frites! « Allons jouer au bouchon. J'ai quitté la boutique, « et j'ai perdu deux ans comme ça, Cela revien- « dra-t-il?

« Et l'oracle :

a Le temps est (outmyslèie, « n faut le prendre au houd.

« Mon garçon, « Car il ne revient guère.

a Enfin vint le tour de Lisette. La question qui lui était échue était des plus délicates, et, avec une malice vraiment diabolique, Maurice l'avait tournée de manière à embarrasser outre mesure la pauvre fille. Lisette avait lu et relu cette terrible question, et, avant même de la poser, les larmes lui en étaient venues aux yeux. Elle avait été vingt fois tentée d'abandonner la partie ; mais la vieille tante l'avait poussée par les épaules en lui disant : Va donc, petite béte, ne vois-tu pas que c'est pour rire?

« Enfin elle s'était décidée. Blonde, jeunette, avec ses mille charmes alors encore en pleine végétation, elle s'avance au milieu de la chambre, et, avec des larmes dans la voix, se mit à lire la terrible g'^<^.stion.

« — J'ai eu quinze ans aux dernières feuilles, dit- « elle; depuis ma naissance j'avais un petit oiseau « que ma tante m'avait bien recommandé de gar- (( der. Hier, j'avais été au bois de Belleville cueillir « des fraises. Mon petit ami m'avait suivi. Mais a voilà que pendant que nous lutinions, le pied « nous glisse, nous tombons sur l'herbe, et le petit « oiseau s'est envolé. Reviendra-t-il ? Hi 1 hi ! »

f< En achevant ces mots, la pauvre fillette pleurait amèrement et tout de bon. Loin de soupçonner que ce qui lui arrachait ces larmes était l'aveu public d'une faiblesse qui n'avait rien de réel, un pur instinct de pudeur offensée de jeune fille , chacun crut que ce n'était qu'un jeu.

« On l'applaudit à outrance.

« Ce fut bien pis quand l'oracle eut donné la réponse que voici :

« Fillette, sans mystère, « S'il faut te parler franc,

« Mon enfant, « Cela ne revient guère.

« Cefut alors des rires, des lazzis, des battements de mains, des trépignements à ne pas s'entendre. La pauvre Lisette ne savait où elle en était. Elle rougissait, pâlissait, pleurait et riait à la fois. Tout le monde riait de plus belle. Moi seul je ne riais pas. Je plaignais la pauvrette ainsi brutalement livrée à la risée de tout ce monde. Et puis, ce qu'elle avait

— kk —

dit, tout persuadé que j'étais que ce n'était qu'un jeu, n'était pas sans m'avoir fait violemment affluer le sang au cœur. Lisette lut probablement tout cela dans ma pensée, car tout à coup, me regardant avec des rires et des pleurs, elle qui, avant cela, osait à peine lever les yeux sur moi, et ne répondait qu'un oui ou qu'un non bien timides aux quelques banalités que je hasardais parfois , se jeta dans mes bras, en me disant :

« — Ce n'est pas vrai, au moins, tout cela !

« Ce fut alors une rage d'applaudissements frénétiques, et, tout d'une voix, on lui adjugea la prime de la loterie.

« Après un tel esclandre, notre amourette, vous le comprenez, dut aller vite. Elle marcha si bon train, que peu de jours après la gentille fdlette venait assez assidûment dans ma chambrette. Quand je n'y étais pas, elle s'y installait sans façon ; et quand j'y étais, pour dérober aux regards indiscrets la vue de nos joyeux ébats, elle étendait en riant son châle devant la fenélre, et suppléait ainsi pir cette prudente précaution aux rideaux qui manquaient. »

Eéranger se tut, et l'on comprend par quelles salves d'aDplaudissements fut accueilli par les amis

ce tlélmt si pittoresque d'une amoureite dont io

grand poète avait alors déjà immortalisé rhéroïnc.

Un autre jour, dans la même réunion d'intimes,

Lisette.

on avait remis Béranger sur le chapitre de Lisette. 11 aimait assez à toucher cette corde-là quand il savait que ses auditeurs n'étaient pas gens à faire des réclames de ses confidences. Il appelait en riant ce temps de folie ses distractions.

L'un des amis lui demanda si, dans la chanson intitulée les infidélités de Lise, il n'avait pas exagéré les torts de la petite égrillarde dans ce couplet :

Tous comblés de tes grâces.

Mes amis sont les tiens.

Et ceux dont tu te lasses C'est moi qui les soutiens.

Qu'avec ceux-là, traîtresse.

Le vin me soit permis; Sois toujours ma maîtresse.

Et gardons nos amis.

Béranger répondit avec sa bonhomie ordinaire :

« — Lisette était, sous ce rapport, trop riche de son propre fonds pour que j'aie eu à lui prêter : excellente fille, du reste, mauvaise tête et bon cœur, \e type le plus complet de ce joU lutin en jupons qu'on appelle la grisette de Paris.

« Un jour, au sujet de je ne sais plus quoi, un journal avait exhumé une enseigne de taverne que mentionne l'historien Dulaure dans ses Voyages dans la lune. Cette enseigne avait pour titre : Les SiX'Touls. Elle représentait un roi , un noble, un prêtre, un soldat attablés, un homme du peuple

debout, et la déesse de la Liberté qui venait se mêler à tout ce monde-là.

« Le roi disait : Je mange tout*

« Le noble : Je pille tout.

« Le prêtre : J'absous tout.

« Le soldat : Je défends tout.

« L'homme du peuple : Je paie tout.

« Et enfin la Liberté : Je console tout.

« Dans une petite réunion de fous, nous eûmes ridée de mettre cette enseigne en action. C'était l'un des jours gras. Chacun dut s'affubler du costume de son rôle, en bien saisir l'esprit, et, pendant tout le temps d'un repas , agir et parler en conséquence jusqu'au dénouement, qui devait se terminer par les mots caractéristiques que je viens de citer.

« Tout le corps de la pièce fut laissé à l'inspiration et à l'initiative de chacun. Seulement au dénouement, et après le mot de la Liberté, le moment devait être solennel, et l'on devait entonner en chœur l'hymne de Rouget de Lisle, qui se chantait alors nu-tête et à genoux.

« Nous voilà à table, dans le costume de nos rôles, Tun parlant en roi, l'autre en prêtre, l'autre en soldat, ainsi de tous.

« Ce repas fut un des plus gais que j'aie faits dans ma vie, par les mille folies qui s'y débitèrent: un feu roulant de saillies , de verve, d'esprit, de lazzis, de ridicules admirablement saisis, de naïvetés, de

critiques qui auraient défrayé vingt comédies de nos jours.

« Je jouais le rôle de l'Homme du peuple, et Lisette celui de la Liberté. Quand nous fûmes au dénouement, où moi j'avais à dire : Je paie tout, et Lisette : Je console tout y au heu du recueillement solennel qui avait été convenu, un rire homérique accueihitle mot de Lisette. La cause de ce rire,c'est que ce mot se trouvait vrai, à la lettre. En effet, il n'était pas un des membres présents que la bonne fille n'eût consolé. Vous sentez l'a- propos?

« hîterdite un moment par ce flot de gaîté si intempestive, mais qui, du reste, n'avait rien de prémédité, Lisette, une fois au courant de la chose, fut d'abord un peu embarrassée de son rôle. Mais prenant bravement son parti, elle ne tarda pas à se remettre et rit, comme nous tous, de se voir convaincue d'avoir si charitablement pratiqué l'une des vertus les plus précieuses de la liberté, la vertu de consolation.

«Vous voyez, dit Béranger en terminant, que je n'ai rien exagéré en disant de Lisette :

« Mes amis sont les tiens. »

Béranger ne prenait pas toujours si bien la chose, f; Un jour, il avait mis pour la première fois un habit neuf^ ce même habit qu'il a chanté ;

Sois-moi lidèle, ô pauvre liabit que j'aime ! Ensemble nous devenons vieux.

Depuis dix ans je te brosse moi-même,

Et Socrate n'eût pas fait mieux.

Quand le sort à ta mince étoffe

Livrerait de nouveaux combats, Fais comme moi, résiste en philosophe.

Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Lisette était là. fis se disposaient à partir pour quelque vagabondage, dans les bois discrets qui environnent Paris. Le jeune poète, dans quelque moment de jaloux dépit, chercha noise à Lisette sur son humeur par trop volage. La foHe fille lui rit au nez. Piqué au vif, Béraager veut la fuir. '• Lisette cherche à le retenir par son habit. A la suite des efforts que fit l'un pour s'échapper et l'autre pour l'arrêter, un des revers de l'habit se déchira, et, comme Béranger n'en avait pas de rechange, force lui fut de rester au logis.

Lisette lui tint compagnie et renonça gaîment aux plaisirs champêtres qu'elle s'était promis. Elle mit trois jours à repriser la déchirure de l'habit. Pendant ces trois jours elle resta là, et pendant tout ce temps ce furent dans la mansarde de folles joies et de fous rires, de gais refrains, de franches lippées et d'agaçantes caresses, enfin tout cet entrain, tout ce charme de deux jeunes cœurs qui débordent d'amour, d'enjouement et defohe.

Telle était la Lisette de Béranger. On était jeune alors, et il y avait dans le cœur place pour plusieurs amours. La joie et le plaisir venaient à leur heure,

et l'on ne s'inquiétait pas du reste. Le prisme de la jeunesse embellissait tout, et de la vie on ne cueilait que les roses. Les ronces viendraient toujours assez tôt.

Le grand-père Champy trouvait bien parfois à redire à cette vie saccadée , au milieu de tant de folles joies; mais, toujours indulgent, il ne savait que sourire et pardonner quand son petit-fds se Justifiait par quelque boutade poétique, comme celle de sa chanson de VHomme rangé par exemple :

Maint, vieux parent me répète Que je mange ce que j'ai, ■Se \eu\ à cette sornette Répondre en homme rangé :

Quand on n'a rien, Landerirette, On ne saurait manger son bien.

Faut-il que je m'inquiète Pour quelques frais superflus :

Si ma conscience est nette, Ma bourse l'est encore plus.

Quand on n'a rien, etc.

Un gourmand, dans son assiette.

Fond le bien de ses aïeux ; Mon hôte à crédit me traite.

J'ai là bonne chère et vin vieux.

Quand on n'a rien, etc.

Mondor, pour une coquette Se ruine en dons coiiteux; C'est pour rien que ma Lisette Me trompe et me rend heureux. Quand on n'a rien, etc.

Quelque lecteur trop rigoureux trouvera peui-

être futiles ces simples et naïfs détails de jeunesse, mis en regard de l'individualité puissante dont le nom de Déranger est l'expressionx Mais, outre que ces détails sont religieusement recueillis de la bouche de Béranger lui-même , tout grand homme qu'était le poète, il y avait de l'homme en lui. Aussi, au lieu de le tenir, comme on a fait jusqu'à présent^ exclusivement hissé sur des grands chevaux olympiques dont il n'était guère friand, et toujours en quelque sorte entre le ciel et la terre, nous avons préféré le montrer homme de chair et de sang comme les autres hommes, ayant, comme eux, toutes les faiblesses humaines dans l'âge des faiblesses^ et plus qu'eux, des vertus parfois surhumaines dans l'âge des vertus. S'il eût été consulté, c'est ainsi, nous en sommes surs , qu'il eût voulu apparaître, lui qui , dans la modestie de probité politique qui le caractérisait, avait dit souvent : — « C'est à tort « que l'on croit qu'un piédestal élève un homme, il « ne lui donne pas un pouce de plus si l'opinion « publique ne l'a jamais grandi. Le peuple, dans son « gros bon sens, sait bien fvite l'homme qui monte « est assez généralement dans la même posture « que celui qui rampe et il y regarde à deux fois » avant de lui donner la taille qu'il lui voit sur un < piédestal, j»

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