CHAPITRE IV
Sommaire. — Béranger adopte définitivement la carrière de chansonnier. — il travaille aux Annales du Musée. — Il est commis expéditionnaire au secrétariat de l'Université. — M. Arnaud. — Les Gourmands, première chanson reconnue par Béranger. — Vie intime du poète k. cette période de sa vie. —Caractère de ses chansons à cette période. — Encore Les Gueux.— Désaugiers. — Le Caveau moderne.— Son origine. — Béranger membre du Caveau. Sa réception. Curieux discours de Roger-Bontemps à ce sujet. —Le Roi crFveiot. —Napoléon I" cl le chansonnier— M. de Fonlanes.— Le Sénatewr.- Popularité de Béranger.
Ici commence la deuxième époque de la vie de Béranger. Le poète a 30 ans. La Folie, en passant, d plus d'une fois secoué ses grelots sur son étourdissante et orageuse jeunesse : la misère est venue plus d'une fois aussi ricaner avec sa face hideuse, au milieu de ses folles joies. Mais l'une etl'autre ont fini par disparaître, et le génie énervé par les fascinations de l'une, étouîîé sous les étreintes de l'autre, a pu déployer en toute liberté ses ailes. , Ce n'est pas encore le Béranger que la France pleure; maison en peut déjà voir poindre le germe. Abandonnant sans retour tous ses rêves de poésie
épique, dramatique, idyllique, dithyrambique ou pastorale, il adopta définitivement la carrière de chansonnier.
Chanter, ou je m'abuse, Est ma tâclie ici-bas.
Tous ceux qu'ainsi j'amuse Ne m'aimeront-ils pas ?
Quand un cercle m'enchante.
Quand le vin divertit.
Le bon Dieu me dit : Chante, Chante, pauvre petit.
« Né, dit un de ses biographes, M. Tissot, avec une époque qui fit plus pour le progrès et le bonheur du monde que toutes les autres époques de la ci\ilisation ; sevré du lait des écoles, mais aussi préservé des erreurs qu'elles enseignent avec les bonnes doctrines, il a formé sa raison à même les événements, et son talent a reçu d'eux cette empreinte originale, fibre et forte qui le caractérise. Nourri d'indépendance dans le sein de la pauvreté, abreuvé de philosophie par Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Béranger n'a point d'idole, point de fétiche, point de marotte. Il ne sait baisser la tête devant aucun préjugé moral, politique ou littéraire , il ne recule devant aucune vérité. Au lieu d'épuiser son temps et son génie à ressusciter le passé, U adopte les lumières, il reconnaît les bienfaits du présent, et marche vers l'avenir le front levé et sans autre excitant que son génie
et sa raison. A Panard il fallait pour chanter le sommeil et l'abandon de l'ivresse, à Uésaugiers la saveur et l'assoupissement d'une lourde digestion. Si on les arrachait à leur somnolence pour leur demander des couplets, ils en produisaient de charmants, comme un arbre dont on agite les branches laisse tomber les fruits mûrs qu'il porte dans la saison de sa fécondité. Le vin et les bons repas ne font pas ainsi le génie de Béranger. Convive délicat, il s'humecte à petits coups et ne trouve pas ses vers à force de rasades; mais la franche et libre gaieté éclate sous la direction cachée d'une raison qui ne sommeille jamais, cette raison qui habite plus haut que celle de Panard et de Désaugiers, qui a étendu devant elle l'horizon des idées, et qui semble s'étudier à inoculer en notre poète un peu du Diogène du vieux monde: le vrai philosophe, orgueilleux de sa pauvreté indépendante, ne demandant aux puissances que de ne pas lui ôter son soleil, et occupé toute sa vie à regarder dans le cœur de l'homme avec une curiosité d'observateur satirique. »
Qu'on n'oubUe pas cette appréciation de Béranger et de son génie. Nous en retrouverons tous les traits, successivement et un à un.
Après avoir été l'un des collaborateurs des Annales du Musée, immense ouvrage qu'avait entrepris le peintre Landon, et dont il a paru cinq volumes.
Béranger était entré comme commis expéditionnaire, aux appointements de 1,200 francs par an, au secrétariat de l'Université.
Il devait y rester douze ans à griffonner sur du papier-ministre.
, Ces ressources, jointes au traitement de l'Institut qu'il devait à la munificence du prince Lucien, lui valurent, non pas Vaurea mediocritas dont parie Horace, mais un surcroît d'aisance.
Il devait sa place de commis au patronage de l'auteur de Marius à M in/ urnes, des Vénitiens, etc., B. Arnaud. Le cœur toujours plein des bienfaits qu'il avait reçus, Béranger n'a laissé échapper aucune occasion de lui témoigner sa reconnaissance, soit en lui chantant sa fête, en 1812, dans la chanson.
Je viens de Montmartre avec ma bête Pour fêter ce niaîlre malin, etc.
soit en pleurant son exil, en 1816, par la chanson des Oiseaux, cette élégie de tous les temps où le sourire est toujours près des larmes :
L'hiver redoublant ses rava^^es Désole nos toits et nos champs ; Les oiseaux, sur d'autres ri\ages Portent leurs amours et leurs chapts.
Mais le calme d'un autre asile Ne les rendra pas inconstants :
Les oiseaux que l'hiverexile Reviendront avec le printemps.
Ils penseront à notre peine,
Et, l'orage enfin dissipé.
Ils reviendront sur le Vieux chêne
Que tant de fois il a frappé.
Pour prédire au vallon fertile
De beaux jours alors plus constants.
Les oiseaux que l'hiver exile
Reviendront avec le printemps.
Enfin, en 1810, parut la première des chansons reconnue par Béranger : les Gourmands. Commençait-il à justifier ce titre d'observateur satirique que lui donne son biographe? La chanson s'adresse-telle aux Canibacérès, aux d' Aigrefeuille, aux Grimod de laReynière, ces gastronomes illustres qui se sont fait une gloire à eux aux miheu de tant de gloires de la grande épopée impériale? c'est possible. Quoi qu'il en soit, cette chanson a un grand mérite : c'est d'être « la source du ruisseau qui devait, au fur et à mesure qu'il prolongerait son cours, devenir un magnifique fleuve. »
C'est A, Dumas qui l'a dit: c'est juste et beau. A chacun son œuvre.
Cette époque de 1810 à 1814 fut, dans l'existence de Béranger, cette période monotone et prosaïque de la vie qui succède aux bruyantes joies des étourdissants ébats de la jeunesse. Ce n'est pas encore la période des préoccupations sérieuses et des ambitieux projets de l'âge mûr; mais c'est une sorte de halte entre le règne des sens et du cœur et celui de la raison et de la tête, entre les passions folles
de la vie d'illusions et les passions réfléchies de la vie positive. Tel, le ruisseau étourdi, courant de roc en roc, bondissant, bourbeux et blanc d'écume, de cascade en cascade, arrivé dans la plaine, coule tranquille et limpide jusqu'à ce que des affluents, venant on ne sait d'où, viennent le convertir en torrent.
C'est ce temps de sa vie si tranquille et si sereine alors qu'il retrace plus tard dans le si gracieux badin âge intitulé Colibri, et dont voici le premier et le dernier couplet :
Mes amis.
J'ai soumis L'enfer à ma puissance.
De son obéissance J'ai pour gage certain
Un lutin.
Sous forme d'oiseau-mouche; A mon chevet il couche.
Lutin doux et chéri Baisez-moi, colibri,
Colibri 1
Demandons
Pour seuls dons.
Simple toit, portes closes ; Des chants, du vin, des rcises, Et la paix d'un reclus,
Rien de plus.
Mon paradis s'arrange.
Dieux ! et l'oiseau se change En piquante houri.
Baisez-moi, colibri.
Colibri 1
Notre poète prépare les voies, mais il n'y entre pas encore. S'étudiant à épurer la forme et même à créer des rhythmes, on dirait qu'il sable les allées pour y courir plus à l'aise quand son heure sera venue.
La vie d'intérieur l'occupe plus alors que la vie politique ; elle est douce et tranquille, et sa pensée est douce et tranquille comme elle. C'est à ce temps qu'il faut rapporter les germes de ces chansons, toutes de sentiment intime et faites plus tard, Quelle est jolie, la Bonne Vieille, le Temps, mé* lodies ravissantes où son cœur reflète en entier les gracieux épanchements de sa tendre aftéction pour la douce compagne qui devait vivre et mourir avec lui, et qui alors lui tenait lieu de tout.
Dans la première, illacélèbre avec un charme entraînant :
Grands Dieux ! combien elle est jolie Celle que j'aimerai toujours!
Dans leur douce mélancolie Ses yeux font rêver aux amours.
Du plus beau souffle de la vie A l'animer le ciel s ' plaît.
Grands Dieux ! combien elle est jolie l Et moi je suis, je suis si laid !
Grands Dieux! combien elle est jolie I Elle compte au plus vii gt printemps.
Sa bouche est (raiche, épanouie; Ses cheveux sont blonds et floitaul».
Par mille talents embellie,
Seule elle ignore ce qu'elle est.
Grands Dieux ! combien elle est jolie!
Et moi je suis, je suis si laid !
Dans la seconde chanson, la Bonne Vieille, par une fiction attendrissante, faisant de son amie encore jeune et jolie une bonne vieille lui survivant et le pleurant au coin du feu, non-seulement il se peint tel qu'il est, n'ayant jamais fait une mauvaise action, mais encore il retrace dans ce chant délicieux l'affection à la fois ardente et calme qui le hait à la seconde Lisette, la femme angélique et pure qui l'avait aimé pour l'aimer, sans orgueil, sans intérêt, sans calcul.
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse ! Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi le temps semble dans sa vitesse Compter deux fois les jours que j ai perdus. Survivez moi, mais que l'âge pénible Vous trouve encore fidèle à mes leçons. Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible. De votre ami répétez les chansons.
Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m'auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides Diront : Quel fut cet ami tant pleuré ? De mon amour peignez, s'il est possible. L'ardeur, l'ivresse et même les soupçons : Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
On vous dira : Savait-il être aimable ? Et, sans rougir, vous direz : Je l'aimais. D'un trait méchant se monira-t-il capable? Avec orgueil vous repondrez : Jamais.
Dans la troisième, le Temps, il l'associait à une de ses plus hautes et de ses plus philosophiques inspirations :
Près de la beauté que j'adore Je me croyais égal aux Dieux, Quand, au bruit de l'airain sonore.
Le Temps apparut à mes yeux.
Faible comme une tourterelle Qui seni la serre des vautours.
Ah ! par pitié, lui dit ma belle, Vieillard, épargnez nos amours !
Je n'épargne rien sur la terre, Je n'épargne rien même aux cieux.
Répond-il d'une voix austère :
Vous ne m'avez connu que vieux.
Ce que le passé vous révèle Remonte à peine à quelques jours. Ah! par pi lié, etc.
Sur cent premiers peuples célèbres J'ai plongé cent peuples fameux Dans un abîme de ténèbres Où vous disparaîlrez comme eux.
J'ai couvert d'une ombre éternelle Des astres éteints dans leur cours.
Ah ! par pitié, etc.
11 nous fuit, et près de le suivre, Les plaisirs, hélas ! peu constants, Nous voyant plus pressés de vivre.
Nous bercent dans l'oubli du Temps.
Mais l'heure en sonnant nous rappelle Combien tous nos rêves sont courts, Et je m'écrie avec ma belle :
Vieillard, épargnez nos amours!
Tels étaient les nobles accents que lui inspirait 'afflectueux attachement de la douce compagne
qu'il avait attachée à sa vie. Ce n'étaient plus les caprices de la Lisetle de ses jeunes ans; c'étaitTélan du sentiment le plus tendre et le plus chaste. En la chantant ainsi, il faisait plus que de l'immortahser, il l'honorait. Comme une de ces fleurs banales qu'effeuillent les autans, la folle Lisette avait disparu rapide dans le tourbillon de l'ouragan du monde; l'amie Judith fut la fleur deserre doucement balancée par la brise pour être un amour et une inspiration dans les rafales de la vie du poète.
Ici, avant de passer outre, qu'on nous permette un mot sur ces chants de sentiment.
A ce temps d'effrénée corruption dont Béranger a dit :
On vit de honte . on n'en meurt plus ;
à ce temps, disons-nous, au nom de la morale et de tout le reste, des rigoristes à froid, qui n'ont pas un mot de blâme pour l'adultère fructueux à l'abri du voile d'un sacrement, n'ont eu que des paroles amères pour les hommages gratuits du poète à la beauté. Comme, dans la partie toute sérieuse de la vie de Béranger où nous allons entrer, nous n'aurons que peu ou point à revenir sur ces joies de jeunesse, nous placerons ici, à simple titre de fait historique atténuant, un tableau curieux tant de la manière dont les plus grands philosophes, héros ou grands hommes, ont défini la beauté, que de l'encens qu'ils ont brûlé sur cet autel :
Anacréon définit la beauté un don du ciel;
Aristote, un monstre de nature;
Bion, plus sensé, un bien pour les autres;
Socrate, plus sensé encore, une tyrannie de peu ^e durée ;
Théophraste, une tromperie muette ;
Théocrite, un beau mal ;
Carnéade, une reine sans gardes; .
Diotine, l'un des maîtres en philosophie de Socrate, un autel d'un jour. Que sais-je encore?
Quoi qu'il en soit de ces définitions de la beauté, peu de héros, de grands hommes et de philosophes ont dédaigné de brûler de l'encens pour elle.
Xénocrate, l'un des philosophes les plus fameux par sa continence, sacrifia à Sidate;
Aristote, à une maîtresse d'Hermias qu'il avait épousée ;
Périclès, à Menippe et à Aspasie;
Solon, le plus renommé des sept sages,àOrgine, fille d'Amphiclès ;
Socrate, le plus sage des hommes, à la jeune Phrygienne Limandre, dont une de ses femmes, Mirrho, fille d'Aristide le Juste, était si violemment jalouse;
Alcibiade, à toutes les belles femmes de la Grèce;
Alexandre, à Statira ; Hercule, à Omphale ; Antoine, à Cléopâtre ;
Annibal,àlajeuneMyrtha, lafollefilledeCapoue;
L'austère AppiusClaudius, à la vohige Hortensia;
César, à Murcia, avant d'épouser Pompéïa ;
Le sévère Caton d'Utique, à Marcia.
Et enfin, pour clore cette liste que nous pourrions étendre à l'infini, Platon brûla de l'encens pour la vertueuse Archéanasse de Colophon. âgée de soixante ans, et la quitta ensuite pour Agathone, qu'il célébra par ces deux vers :
Quand je me vois près d'Agathone, Mon âme est prête à me quitter.
Cela dit, revenons aux chants de Béranger pendant la deuxième époque de sa vie(de IslOàlSli).
C'est à peine si, dans les chansons faites pendant cette deuxième période de quatre à cinq ans, on trouve quelques-uns de ces traits acérés qui doivent caractériser le poète : la Musique, le Mort Vivant, la Boîine Fille sont de cette éi)oque. La richesse delà rime, le culte de la forme, parfois l'invention du rhythme, en sont toujours les caractères les plus saillants : une jolie toilette pour relever les charmes d'une femme.
Enfin, en 1812 parut la chanson les Gueux, dont nous avons indiqué le canevas dans le grenier d( ; la rue de Bondy. La France entière chanta cettu merveille d'entrain et applaudit des deux mains à ce premier éclair du génie.
Ce fut le germe de la popularité de Béranger.
Le poète prit d'emblée rang parmi les chansonniers les plus populaires du temps.
A cette époque brillait dans son plus grand éclat la Société chantante, gastronomique et bachique appelée le Caveau moderne. Elle était petite-fiUe d'une Société du même genre et du même nom qui avait brillé dès 1729, et fille d'une autre, toujours du même genre et du même nom, née en 1759.
Ceci est une de ces pages de la civilisation française d'hier, et dont on chercherait vainement l'équivalent dans la civilisation actuelle, racornie par la prime et le report. Comme Béranger lui a dû une partie de sa popularité, nous en dirons en passant quelques mots.
Le xvHP siècle fut, on le sait, l'âge de la chanson. Sous ce rapport, il ne manqua rien à ses triomphes, pas même une académie.
Cette académie fut le Caveau.
En voici l'origine.
Au carrefour de Bucy était, en 1729, un fameux traiteur nommé Landelle , dont l'établissement avait pour enseigne Le Caveau.
L'un des jours gras de cette même année, Piron, Collé, Fuzelier, Gallet et Salle, voulant réconcilier Crébillon père et fils, les invitèrent à un dîner chez Landelle.
La réconciliation entre le père et le fils eut lieu,
et de cette réunion naquit le projet d'une réunion mensuelle du même genre.
Entre deux bouteilles de Champagne, un des convives, dans une inspiration bachique, ayant proposé de renouveler chaque mois cette petite fête gastronomique,ce vœufutunanimementaccueilli. On compléta la société en s'adjoignant Duclos, le lyrique Labruère, Gentil-Bernard, Helvétius,qui n'était pas encore philosophe, le peintre Boucher, le musicien Bameau, Favart, et Montgrif, l'historiographe des chats.
La base de la Société fut, entre les membres de la réunion, une amitié sincère, une confraternité dans toute l'acception du mot, qui devait se résumer en services, conseils réciproques, francs, désintéressés en tout ce qui pouvait concerner la vie littéraire.
Ces obligations fraternelles n'excluaient pas les spirituelles épigrammes que pouvaient se lancer les convives.
La Société s'était réservé le jugement des coups sans appel.
Ses jugements et la législation qui les motivait étaient peu compliqués. Si elle approuvait le trait lancé, le patient devait boire rasade à la santé du censeur. Si, au contraire, le trait étaitjugé mal dirigé ou dépassait les bornes, ce dernier était condamnée boire un verre d'eau, tandis que les autre g
sablaient le Champagne en l'honneur de l'auteur vengé.
Tel fut à peu près au début tout le code du Caveau.
Ces réunions durèrent jusqu'en 1739.
A cette époque, une circonstance assez bizarre en dispersa les membres.
Cette Société du Caveau n'était pas passée inaperçue. Ses réunions avaient fait du bruilà la Cour et à la ville. On se répétait les bons mots, les saillies, les chansons qui en sortaient. L'esprit qui s'y dépensait défrayait les salons : le Caveau avait une véritable vogue, et l'on briguait l'honneur d'y être admis, tout comme à l Académie.
Des seigneurs de la Cour eurent la curiosité d'assister à un de ces dîners, non pas en convives, mais en simples spectateurs, pour rire des saillies, pour emporter de là quelque peu de l'esprit qui leur manquait. On leur offrit des sièges : ils refusèrent de s'asseoir, craignant d'être confondus avec des auteurs.
Les convives, peu d'humeur à se donner en spectacle à des gens si mal appris, gardèrent pendant tout ce dîner un silence obstiné; mais le lendemain, Paris se trouva inondé d'épigrammes contre ceshobereaux de bruyère qui, dans leur stupide fatuité, avaient coté à plus haut prix leur bâtarde aristocratie de race que l'aristocratie légitime de l'esprit
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et du talent. De là, des gros mots, des invectives, des menaces, et, par suite, la dispersion des membres du Caveau.
Vingt ans après, en 1759, le fermier-général Pelletier, donnant le mercredi de chaque semaine un dîner à quatre auteurs du temps, Marmonlel, Boissy, Suard et La Noue, ce fut le germe d'un nouveau Caveau.
L'amphytrion y invita successivement Crébillon fils, Helvétius, Bernard, Collé, Laujon. Il se forma là une nouvelle société qui n'eut pas le brillant de la première, et qui se termina par la fin tragique de Pelletier. Cet honnête fermier-général s'étant avisé de s'amouracher d'une aventurière qui se disait fille naturelle de Louis XV, fit la sottise de l'épouser, et devint fou par suite des chagrins que lui causa cet hymen ridicule.
Pour la deuxième fois dans le cours du xviu« siècle, les chansonniers avaient cessé de se réunir, lorsque, à la fin de 1796, les auteurs du Vaudeville renouvelèrent ce joyeux usage. Les fondateurs de ce nouveau Caveau furent Barré, Radet, Desfontaines, Piis, Deschamps, Desprès, Bourgueil, les deux Ségur, Prévôt d'iray. Léger, Rosière, etc. Ils s'adjoignirent successivement Chambon, Monnier, Phi lippon de la Madeleine, Emmanuel Dupaty, Chaz' t, Goulard, Dieu-la-Foy , Laujon , Armand Gouiic, Maurice Séguier, Billoux, etc.
Les repas mensuels eurent d'abord lieu à frais communs, et à la charge par chaque convive d'ajouter à son écot le tribut d'une chanson sur un mot tiré au sort dans le banquet précédent.
Le règlement de la Société, tout en couplets, porte, entre autres articles réglementaires, que les chansons ne devront s'occuper.
Jamais rie politique; Jamais de religion, Ni de Mirliton.
Cette dernière condition ne fut pas, on le pense, très-rigoureusement remplie, et la vente du recueil lyrique des chansons de la Société, sous le titre de Dîners du Vaudeville , pourvut amplement aux frais des banquets.
Malgré cela, cependant, ce nouveau Caveau ne dura que de l'an v à l'an x.
Six ans après, en 1806, se forma la société gastronomique et lyrique qui devait donner au Caveau une illustration nouvelle.
Armand Gouffé et le libraire Capelle en furent les fondateurs. Les premiers membres furent les chansonniers Désaugiers, Brazier, Chazet, Piis, Antignac, Philippon de la Madeleine, Ségur aîné, Desmautort, Despréaux, Dupaty, Billoux, Ducray- Duménil, Cadet Gassicourt et Grimod de la Reynière , l'auteur du fameux Almanach des Gourmands, et qui, sous le titre de Journal des Gour-
mands et des Beflrs, publiait le procès-verbal des dîners et des travaux du Caveau.
Ce Caveau, qu'un homme d'esprit, Etienne, l'auteur des Deux Gendres, avait surnommé V Académie du plaisir» prit alors le nom de Caveau Mo-^ derne. Les dîners avaient lieu le 20 de chaque mois chez Baleine, au Rocher de Cancale, et firent la fortune de cet établissement.
Le chansonnier émérite Laujon en fut le premier président. Désaugiers lui succéda au fauteuil, et ce fut pendant sa présidence que Béranger y fut admis en 1813.
Le Caveau ne se composait pas seulement alors de chansonniers, et l'on pouvait y être admis à divers titres de talent et de célébrité. Dans une liste des membres de cette époque que nous avons sous les yeux, nous trouvons les noms de MM. de Jouy, Longchamps, Rougemont, Eusèbe Salverte, Gentil, Réveillon , Théaulon , Ourry , Jacquelin , Doche, Journay, Frédéric d'Avernay, Lafont, Alexandre Piccini, Romagnesi, Baptiste Chenard, Delille, Mercier , Mozin , Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , Boufflers, le gastronome d'Aigrefeuille, le docteur Gall, etc., etc.
A ce temps où l'on chantait encore en France, le Caveau Moderne avait un grand retentissement jusque dans l'étranger. Les chansons apportées à chaque dîner mensuel formaient au bout de l'an-
née un volume qui se vendait à un très-grand nombre d'exemplaires, et qu'achetaient toutes les sociétés chantantes de France et de l'étranger affiliées au Caveau et en correspondance avec lui. C'est dans ce Recueil qu'ont été publiées les meilleures chansons de Désaugiers changées aux dîners du Caveau, la Vestale, M, et Madame Denis, les divers Cadet Bilieux, la Treille de sincériié, etc. C'est là aussi que Béranger publia les Gueux , la Bacchante , la Gaudriole, la GrandW/ère , le Mort vivant, le Petit homme gris, \à Bonne Fille, Ainsi soit-il, eic, et, à ce début de sa carrière de chansonnier, la publicité que reçurent ses poésies contribua puissamment à sa popularité.
Ce ne fut cependant pas sans peine que Béranger devint membre du Caveau. Désaugiers lui avait offert de se faire admettre, et le poète, qui quoiqu'il chantât si bien le vin et la table , était d'une sobriété d'anachorète, répondit à ses avances :
« Tout flatté que je suis de l'honneur que
« vous voulez me faire, je vous dirai d'abord que « je mériterais plutôt d'être précipité du Bocher de « Cancale que d'y figurer honorablement à côté de « tant de spirituels gourmands... Je vous avouerai « à ma honte que je ne hois que de l'eau, que je ne « mange que du bœuf au naturel. Il y a là de quoi « me déshonorer à vos yeux, je le sens ; mais jaime « mieux m'en accuser par écrit que de vous rendre « témoins de l'incapacité de mon estomac. Je suis
Désauglers.
« plus à mon aise pour en rougir... J'ai chanté « Cornus et Bacchus, et je ne les aime pas plus l'un « que l'autre. C'est une inconséquence; mais les « poètes n'ont jamais été tenus d'être bien consé- « quents. Tant pis pour les dieux, les demi dieux « et les belles qui se laissent chanter... »
Malgré cette lettre, de nouvelles instances vainquirent sa répugnance, et l'on prit jour pour sa réception.
Voici comment il la racontait lui-même un jour, à un dîner chez M. de Jouy, le piquant auteur de l'Ermite de la Chaussée-d' Antin, et l'un des hommes qui prêta le plus cordialement l'appui de sa réputation aux premières chansons du poète.
« . . On me fit, dit-il, à ma réception au Caveau beaucoup plus d'honneur que je ne méritais. En réponse à ma première lettre de refus, où je disais que, tout en chantant Cornus et Bacchus, je ne les aimais pas plus l'un que l'autre, il fut décidé qu'un des membres du Caveau essaierait de me faire abjurer cette hérésie gastronomico-bachique par un discours sur le culte qu'avaient rendu les poètes et les savants aux dieux du vin et de la table.
« Le gros Billoux fut chargé de ce panégyrique de l'ivresse, et il sut s'en acquitter en homme convaincu et en épicurien renforcé.
le me rappelle quelques traits assez plaisants de son discours.
« ... Le vin, dit-il, est le grand Pégase, ou, si « vous préférez, le grand cheval des poètes. Il n'est <r pas dès lors étonnant que la plupart d'entre eux a se soient enivrés. Et cela se conçoit. En effet, « s'ils n'ont bien bu, ils ne sont pas montés sur a leur grand cheval, mais seulement sur quelque « bidet ou pis encore, et dans ce dernier cas ils « ne peuvent faire que ce qu'Horace appelle des a discours à pied [sermonempedestrem).
« Vous faut -il des exemples, je ne suis embar- « rassé que du choix.
« Le penchant d'Homère pour le vin paraît dans « les fréquents éloges qu'il fait de ce jus de la a treille. Il l'appelle theion poton, divin breu- « vage.
« Anacréon n'aimait pas seuleuent l'amour, il « aimait aussi la bouteille, et pour preuve je n'en « voudrais que son ode xxxix et les notes que « Longepierre y a faites, si Pausanias n'avait as- « sure qu'Athènes lui avait élevé une statue où il « était représenté ivre et chantant.
« Dans les Recettes choisies de je ne sais plus qui, « je lis que le poète Philostène souhaitait d'avoir le « cou long comme une grue, pour mieux sentir le « plaisir d'avaler le vin et pour en savourer plus « longtemps le bouquet.
« D'après Plutarque, Eschyle ne composait ses € tragédies que le verre à la main : parce que, di-
« sait -il, la fumée du vin met les esprits en mou- » vement et réveille l'imagination.
« Timocréon de Rhodes, poète comique dans la • soixante-quinzième olympiade, a été un si grand « buveur, qu'à sa mort, d'après Athénée, on lui fit « cette magnifique épilaphe :
« Grand buveur , grand mangeur, beau diseur, « tel fut Timocréon de Rhodes. Il est là!
« Ou bien cette épitaphe plus glorieuse encore, M du poète Jon de Chios :
« Cy-gît un tonneau de vin.
« Si des poètes grecs nous passons aux poètes a romains, nous voyons d'abord Horace qui dit a formellement :
« Les vers d'un buveur d'eau « Ne franchissent pas le tombeau.
« Properce qui, dans sa xv« élégie, se met sous « la protection spéciale de Bacchus :
« Je consacre à Bacchus le reste de ma vie, « Ma cave désormais est un sacré vallon;
« Oui, Bacchus, si je versifie,
« Tu seras seul mon Apollon.
« Mais laissons l'antiquité, et passons aux mo- « dernes.
« Je trouve d'abord Buchanan, connu par de si « beaux ouvrages et si terrible buveur, que, devenu
1^ hydropique à force de boire, on disait de lui qu'il a était travaillé non par aquà inicrcute, mais vino « interdite. Les médecins lui ayant dit que s'il s'ab- « stenait de boire du vin il pourrait vivre cinq à « six ans, tandis que dans le cas contraire c'é- « tait tait de lui , il fit cette réponse héroïque : « Allez avec vos ordonnances et vos régimes : sa- « chez que j'aime mieux vivre trois semaines m'en^ « ivranl tous les jours, que de vivre six ans sans « boire de vin. Alors, ayant congédié ses médecins, a il fit rouler au chevet de son lit un tonneau de vin ff de Grave, résolu d'en voir le fond avant de « mourir. Et, joignant l'action à la parole, il se « comporta si valeureusement, qu'il l'épuisa.
« Passons à d'autres.
« Erythius dit que Muret s'enivrait de trois jours « l'un. Cœsar Ursin avoue avoir composé la plu- « part de ses vers pendant que le vin lui échauffait « le cerveau. Pontus de Thiard avait un estomac « capable de faire tarir les plus grandes caves. Il « avalait d'un trait les plus grands verres, et ne s'en- « dormait qu'après avoir bu son pot de vin dans « son lit. Dominique Baudius avait été surnommé « le sac-à-vin. Quant au célèbre Beronicius, vous « savez comme moi :
Que le vin le ût vivre et l'eau le fit mourir.
« J'en passe, et des meilleurs. Le cabaret de la
« Pomme-de-Pin, où Rabelais faisait de si longues « assises avec Clément Marot, Elieniie Dolet, Lyon « Jamet et autres; celui de la Croix-Blanche^ où « s'enivraient Chapelle et Bachaumont ; celui du « Mouton-Blanc, où s'était si souvent grisé Saint- « Amand, où se réunissaient Boileau, Furelière, « La Fontaine, Mauvillain, Brillac, et où Racine « composa une grande partie de ses Plaideurs, « tous ces cabarets existent encore (1).
« Je terminerai par cette curieuse histoire des an- « ciens philosophes, toui'née en chanson à boire « par le célèbre Gueudeville, qui a eu le courage « de faire imprimer un livre ayant pour titre : « Éloge de l'ivresse, et qui par là s'est acquis un « titre immortel à la reconnaissance élernelle de « tous les joyeux enfants d'Épicure.
Je cherche en vain la vérité Si le vin n'aide à ma faiblesse.
Toute la docle antiquiié Dans le vin puisa la sagesse.
Oui, c'est par le bon vin que le bon sens éclate, J'en altesie Hippocrale, Qui tlit qu'il faut â chaque mois S'enivrer au moins une fois.
(1) Ils n'existent plus. Le cabaret de la Pomme-de-Pm, situé dans la rue Mouffetard, à l'angle de la rue Copeau, a été démoli en 18S4 pour ouvrir là une petite place. Les deux autres étaient situés aux environs de la place du Châtelet. Celui du Mouton-Blatic, célèbre au xvne siècle, sous le nom de cabaret de la Boitteille-d'Or, était sur la place du Cimelière- Sainl-Jean; l'autre , celui de la Croix-Blanche, était dans la rue de la Vieille- Lanterne, où s'est pendu, il y a deux ans, Gérard de Nerval. Ces deux cabarets ont disparu à la suite des démolitions pour ouvrir l'ave nue Victoria et le boulevard Sébastopol.
Socrate, cet homme discret Que toute la terre révère, »
Allait manger au cabaret Ouind sa femme était en colère.
Pouvons-nous faire mieux que d'imiter Socrate Kl de suivre Hippocrate, Qui dit, etc.
Platon est nommé le Divin, Parce qu'il était magniûque Et qu'il régalait de son vin La cabale philosophique :
Sa table fut toujours splendide et délicate. 11 suivit Hippocrate, Qui dit, etc.
Aristole buvait autant, Et nous avons lieu de le croire, De ce qu'Alexandre-le-Grand, Son disciple, aimait tant à boire, Qu'il dégueula cent fois sur les bords de l'Euphrate, En suivant Hippocrate, Qui dit, etc.
L'on veut que Diogène aimât l'eau.
Mais il n'eut point celte folie; 11 se logea dans un tonneau Pour sentir le goût de la lie, Et pour mieux boire au pot li jeta là sa jatte, Et tint pour Hippocrate, Qui dit, etc.
Démocrite, près de sa fin.
Par une invention jolie, En flairant seulement le vin, De trois jours prolongea sa vie.
Le vin retarde plus la mort qu'il ne la hâte. Témoin notre Hippocrate, Qui dit, etc.
Heraclite toujours était En pleurs, à ce que dit l'histoire; Mais c'est que le vin lui sortait Par les veux à force de boire.
Par ce remède seul il guérissait sa raie, Comme ordonne Hippocrate, Qui dit, etc.
Epicure, sans contredit, Des bons buveurs est le vrai père.
Et sa morale nous induit Au plaisir, à la bonne obère :
En vain l'iiomme, ici-bas, d'un autre bien se flatte; Suivons donc Hippocrate, Qui dit, etc.
Esope, quelquefois la nuit.
De complot avec la servante, Chalumait, sans faire de bruit.
Les tonneaux de son maître Xanthe; n en eût mis dix pots sous sa grosse omoplate : Il suivit Hippocrate, Qui dit, etc.
Galien, ce fameux docteur.
En traitant du jus de la vigne, Dit qu'il sait défendre le cœur Contre la qualité maligne Qui trouble nos humeurs, les altère et les gâte, Et rapporte Hippocrate, Qui dit qu'il faut à chaque mois S'enivrer au moins une fois.
« Après tant et de si beaux exemples, la con- « clusion qui se présente tout naturellement , c'est « que pour faire de bons vers, il faut boire. >- ^ « L'orateur se tut, continua Déranger, et vous comprenez combien il dut être applaudi. Il le fut en effet à outrance. J'eus moins de succès que lui, et ma chanson de réception, V Académie et le Caveau^ ne fit qu'un effet médiocre ; peu après j'y chantai la Gaudriole, dont les deux derniers couplets me valurent une véritable ovation. Ce succès m'aguer-
rit, et dès ce moment je fus à l'unisson des autres. » Cette piquante confidence de Béranger fut, on le pense, applaudie comme elle le méritait.
L'année suivante, en mai 1813, parut la chanson du Roi d'Yvelot. La chanson des Gueux avait eu une grande popularité, celle-ci en eut une plus grande encore. C'est une des plaisanteries les plus fines et les plus philosophiques qu'ait, jamais imaginées le génie français. Napoléon 1" donnait alors des lois à l'Europe. Seul, au milieu de cette Europe qui se taisait devant cet autre Alexandre, un simple chansonnier osa jeter un gai rire au milieu de cette immense domination qui terrifiait les trônes. Alexandre, le vainqueur de Darius, eût envoyé aux Carrières le poète assez téméraire pour censurer les hauts faits de sa gloire : Napoléon voulut lire la joyeuse critique de ses conquêtes.' Il venait alors de vaincre à Luizen et à Bautzen, il rit des couplets, et pendant quelques jours, au grand ébahissementdes courlisans, il se prit à fredonner la naïve critique :
Oh! oh! oh! oh! ah! ah ! ah ! ah!
Quel bon petit roi c'était là !
La, la.
Bien plus :
— Qui a fait cette chanson? demanda-t-il à M. de Fontanes, grand-maître de l'Université, qr* lui en avait chanté l'air.
— Un commis expéditionnaire de mon secrétariat, sire.
— Combien gagne-t-il?
— Douze cents francs.
— Eh bien ! vous lui en donnerez quinze cents.
Dans cette ingénieuse et piquante ironie du chansonnier, le grand empereur avait reconnu le véritable génie français, et, Français avant tout, il l'applaudissait jusque dans ses petites débauches d'esprit.
Béranger, cependant, tout fier du succès de sa chanson, n'était pas complètement rassuré sur les résultats de ce succès. Il craignait que son rire ne fût que médiocrement goûté en haut lieu, et il s'attendait à quelque verte semonce bureaucratique.
Ce fut le contraire qui arriva.
M. de Fontanes le fit appeler dans son cabinet, et l'interpellant brusquement :
— C'est vous, lui dit-il, qui avez fait la chanson duRol d'Yvem?
— C'est moi, Excellence.
— C'est beau, c'est léger, plein de verve et d'entrain, rime riche, forme pure, mais vif, un peu vif : l'Empereur en a ri, du reste, et cela vous vaut trois cents francs d'augmentation.
Alors, il se mit à causer poésie avec lui : il s'y entendait, il avait eu d'assez beaux succès : son poème
sur les montagnes avait été fort goûté, et l'on
citait avec éloge ce début
, Quelle puissante main suspend ces rocs énormes,
Les unit, les entasse en variant leurs formes. Et fait croître sans cesse aux regards incertains Les monts multipliés sur des monts plus lointains !
Il donna quelques bons conseils au poète, et le congédia en l'invitant à ses soirées du mercredi.
Si Béranger avait pu conserver quelque incertitude sur le genre de poésie auquel il devait s'adonner, cet encouragement officiel eût complètement fixé ses irrésolutions ; mais alors son parti était pris, et, plus décidé que jamais après de si hautes approbations, il ne s'occupa plus qu'à se créer une forme toute personnelle, et à pouvoir en réalité moissonner dans un champ où il n'avait cru d'abord que glaner.
La France avait fait connaissance avec Béranger parla chanson des Gueux; par celle du Roi d'Yvetût, le poète devint son chansonnier favori.
A cette dernière chanson succéda celle du Sénateur, cette vive et gaie boutade où Béranger a prodigué son sel le plus attique :
Mon épouse fait ma gloire.
Rose a de si jolis yeux !
Je lui dois, on peut m'en croire.
Un ami bien précieux.
Le jour où j'obtins sa foi, Un Sénateur vint chez moi.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! monsieur le Sénateur, Je SUIS votre humble serviteur.
Chez moi qu'un temps effroyable Me retienne après dîner.
Il me dit d'un air aimable :
« Allez donc vous promener; « Mon cher, ne vous gênez pas, « Mon équipage est en bas. »
Quel honneur! etc.
Certain soir à la campagne.
Il nous mena par hasard; Il m'enivra de Champagne, Et Rose fit lit à part :
Mais de la maison , ma foi , Le plus beau lit fut pour moi.
Quel honneur ! etc.
A table, il aime qu'on rie , Mais parfois j'y suis trop vert, J'ai poussé la raillerie Jusqu'à lui dire au dessert :
On croit, j'en suis convaincu.
Que vous me faites c... Quel honneur! etc.
Napoléon était alors aux plus grands embarras de sa gloire, et cette épopée bouffonne dérida soi? front soucieux.
La France en rit comme lui, plus que lui ; mais ce fut pour quelque temps son dernier rire : 1814 était venu!!!
Troisième Epoque, de 1814 à 1830.