‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 7 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire. — Invasion de 1814. — Hontes et lâchetés de cette époque. — Effet de c^tte invasion sur Béranj^er. — Il pleure sur les malheurs de la patrie : il devient chauve en une seule nuit. — Il prend l'engagement de ne pas chanter pour l'étranger. — Les âmes d'éiher et les âmes de boue. — Le caractère des chansons de Déranger change complètement. — Sa chanson devient satirique et d'opposition. — Béranger au Cadran-Dieu. — Il chante le Don Français devant les aides-de-camp de l'empereur Alexandre. — 1813. — Les Cent-Joars — L'Opinion de ces demoiselles. — Waterloo. — Béranger s'engage à ne jamais prononcer ce nom dans ses vers. — Réaction monarchique. — Instances de Judith supphant Béranger de ne plus chanter de chansons politiques. — Il le promet et ne tient pas parole.

Quelqu'un a dit : « La vie de chansonnier poli- « tique de Béranger est comme celle des conqué- « rants : elle commence avec le jour où il entre en « scène. »

Cette appréciation est juste.

Dès l'âge le plus tendre, Béranger s'était trouvé mêlé aux grandes agitations politiques qui, dès 1789, ouvrirent pour la France une ère de rénovation- il avait, en quelque sorte, été bercé par l'en-

tliousiasme de la gloire et de la liberté ; une noble illusion, un beau proslige qui allaient régénérer le peuple, constituer pour lui une existence nouvelle, tirer des citoyens et des héros de l'ornière où végétaient la veille des sujets et des serfs, et enfin créer une patrie à la place du mot qui en avait tenu lieu jusqu'alors, et qui n'était au fond que l'encre noire ou rouge dont on marque les moutons que l'on mène à la boucherie. Il avait été ou ébloui comme tout le monde, ou seulement exalté par ces prestigieuses victoires qui avaient porté le drapeau de la France du Tage à la Moskowa, des bouches de roder aux déserts de Syrie, les quatre angles des conquêtes de la révolution faite homme et couronnée. Aussi, aux rayonnements de cette immense gloire, au spectacle de ces grandeurs patriotiques, Béfanger, l'homme patriote avant tout, avait senti s'enflammer le feu de son génie.

Comme au volcan qui a besoin de quelque supçérrh^^effort de. la- nature avant de je^^er à l'air la lave qui bouFllonne au fond de soa cratère, il fallait au génie patriote du poète quel-que grande convulsion qui vînt violemment froisser toutes ses fibres de patriotisme.

181 4 fut cette convulsion.

Dans l'année 1813, la Vistule, l'Oder, l'Elbe, le Danube, le Rhin étaient successivement devenus les frontières de l'Empire français. Aux premiers

jours de 1814, le dernier de ces fleuves était près d'être franchi par l'Europe en armes. C'était la dernière frontière. La vraie France, la France de la Révolution poussait son cri d'alarme : aux armes ! aux armes ! Un chansonnier poussa son cri comme elle : ce fut Déranger. Rappelant avec un admirable à-propos les irruptions des iv et v siècles, il met en scène Attila et ses barbares chassant devant eux les populations, comme la paille chassée par le vent des orages, et de son cœur patriote s'échappe ce cri de détresse et d'entraînement à la fois que n'aurait pas désavoué Tyrtée :

Gai! gai! serrons nos rangs,

Espérance

De la France ; Gai! gai! serrons nos rangs.

En avant Gaulois et Francs !

D'Attila suivant la voix, Le barbare Qu'elle égare, .

Vient une seconde fois , Périr dans les champs gaulois, •• . . ,-' • Gai! gai! etc.

Renonçant' à ses marais,

Le cosaque

Qui bivouaque, Croit, sur la foi des Anglais, Se loger dans nos palais.

Gai! ga ! etc.

Le Russe toujours tremblant Sous la neige Qui l'assiège,

Las de pain noir et de glaml.

Veut manger notre pain blanc.

Gai! gai! etc.

Ces vins que nous amassons

Pour les boire

A la victoire, Seraient bus par des Saxons !

Plus de vin, plus de chansons!

Gai! gai! etc.

Pour des Kalmouks durs et laids,

Nos filles

Sont tro[) gentilles, Nos femmes ont trop d'atf.railr-!

Oh! que leurs fils soient Français!

Gai! gai! eic.

Quoi! ces monuments chéris,

Histoire

De notre gloire, S'écrouleraient en débris !

Quoi! les Prussiens à Paris!

Gai ! gai ! etc.

Ils y vinrent, les Prussiens! Et pendant que les dames du noble faubourg s'engageaient, par leurs ébats, à fêter l'ennemi vainqueur, Béranger prenait l'engagement, dans Ma dernière chanson peut-être, de ne pas chanter pour lui.

Scandale d'une part, patriotisme de l'autre î

Amis, s'il n'est plus d'espérance.

Jurons, au risque du trépas.

Que pour l'ennemi de la France Nos voix ne résonneront pas.

Il tint fidèlement son engagement; les nobles dames tinrent le leur. De son silence patriotique, le

poète recueillit une immense popularité : le mépris public fut le prix des joies impures des autres.

Au sujet de la révolution de Perse, qui, au vi* siècle avant notre ère, mit le faux Smerdis sur le trône de Cyrus, un rêveur d'Orient, dont le nom m'échappe, a dit : « 11 y a deux sortes d'âmes : les « unes d'éther, les autres de boue. Les premières « sont le pur souffle de Dieu, et sortent par sa bou- « che ; les autres, bien moins pures, ont une autre « issue. C'est aux époques de grand cataclysme « politique que la diversité d'origine de ces deux « sortes d'âmes devient le plus saillante. »

Sans accepter en rien la solidarité de cette étrange et passablement impertinente création, on peut dire que 1814 offrit le contraste de ces deux sortes d'âmes. Les âmes de boue, pressées de se trouver à la curée et d'avoir leur part des épaves du grand naufrage, saluèrent l'ennemi vainqueur par des vivats! Les âmes d'élher, recueillies dans un repli du cœur, crièrent : Hélas ! patrie ! L'âme de Béranger, qui était d'éther le plus pur, poussa ce cri avec tant d'angoisse, que des larmes bien amères en vinrent à ses yeux. 11 pleura sur cette grande humiliation de la patrie, et, dans la seule nuit qui suivit l'entrée de l'étranger à Paris, sa tête, en signe de deuil national, se dépouilla d'elle-même de ses cheveux; il devint complètement cnauve. Il n'avait pas encore trente-cinq ans.

Plus tard, il devait stigmatiser les hontes et les lâchetés de cette époque néfaste dans la chanson des Dei(x Grenadiers, cette élégie touchante qui rappelle un des grands drames de la patrie : la reddition de Paris et les adieux de Fontainebleau.

Quelles sont promptes les défaites l

Où sont Moscou, VVilna, Berlin!

Je cro s voir sur nos baïonnettes

Luire encor les feux du Kremlin.

Et livré par quelques perfides,

Paris coule à peine un combat!

Nos gibernes n étaient pas vides.

Vieux grenadier, suivons un vieux soldat.

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