‹ Mémoires autographes de M. le prince de MontbareyChapitre 2 sur 9 · X. II. I · texte numérisé non relu

X. II. I

Les princesses, filles du Roi, étaient arrivées à l'âge où l'amour paternel et filial, même quand il est conservé dans le cœur , n'a plus les vives démonstrations de la tendresse \ ainsi tout concourait à faire trouver au Roi, dans les caresses de la jeune Dauphine, un charme auquel son cœur n'était plus accoutumé et qui n'en était que plus séduisant.

Je ne doute pas que le duc de Choiseul, s'il eût agi seul, et délivré de l'influence qu'exerçait despotiquement sur lui la duchesse de Grammont, n'eût évité la disgrâce dans laquelle il tomba à la fin de l'année, et qu'il n'eût conservé son crédit sur le Roi, et par conséquent son pouvoir dans le royaume. 11 lui suffisait peut-être de ne montrer que de l'indifférence sur le nouveau goût du Roi pour la comtesse du Barryj de parai tre croire que cet attachement ne pouvait durer que peu de temps après la jouissance j et, au lieu d'attaquer de front cette fantaisie, et de lui donner de l'existence par la contrariété, de s'occuper uniquement de madame la Dauphine, de lui faire observer tout ce qui pouvait plaire au Roi , et d'augmenter par là le penchant naturel qu'il avait pour cette princesse. Profitant ainsi de l'habitude qu'avait Louis X\: de lui abandonner l'administration des affaires ma-

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jeures du royaume, et ne donnant aucune prise à ses ennemis, le temps et l'amour satisfait auraient fait le reste 5 sa complaisance discrête serait devenue, aux yeux de son souverain, un mérite de plus, et peut-être queT le terme de la vie de Louis XV étant prochainement marqué , il fût resté le maître absolu des affaires sous le nouveau Roi, auprès duquel le crédit de la jeune Reine l'aurait placé tout naturellement. Mais cette conduite sage et modérée pouvait bien être suivie par le duc de Choiseul, livré à lui-même et à son bon esprit , mais elle était trop éloignée du caractère tranchant et emporté de la duchesse de Grammont, qui outre-passa toutes les bornes, même de la décence, dans ses propos > dont la violence fut bientôt connue du public, par les soins de tous les bas valets qui entouraient le frère et la sœur, et qui, en ce point, servirent beaucoup plus efficacement le parti de madame du Barry qu'il ne se servit lui-même»

Le mariage de M. le Dauphin fut célébré par tout le royaume > avec les démonstrations de la plus viveallégresse. L'alliance intime des deux puissances prépondérantes de l'Europe, qui, ennemies et rivales depuis des siècles, avaient entraîné dans leurs querelles toutes les

puissances d'un ordre inférieur, semblait présager au monde, et surlout à la France , une paix durable. Si quelques rivalités de commerce entre l'Angleterre et la France, dans leurs possessions respectives en Amérique ou dans l'Inde, pouvaient troubler un moment celte paix si précieuse, il était permis d'espérer que, l'intérêt général appelant nécessairement la médiation de la maison d'Autriche, le repos de la France ne recevrait pas de fortes atteintes.

La cour et la capitale témoignèrent leur satisfaction par les fêtes les plus brillantes, et le souverain put, un moment, croire qu'il était revenu au temps où la nation l'avait surnommé le bien-almé.

Un feu d'artifice , le plus magnifique qui ait jamais été tiré , fut disposé sur la place Louis XV, dans l'emplacement qui sépare le jardin des Tuileries des Champs-Elysées , et sur le terrain que devait occuper la statue du Roi , au milieu de cette place.

Jamais emplacement n'aurait été mieux choisi pour donner une fête et un spectacle à toute une nation , si tous les bâtimens de la place et de ses parties adjacentes eussent été terminés. Malheureusement il n'y avait d'achevées que les façades des bâtimens de la paiv

tie gauche de la place et de la nouvelle rue Royale ; tous les terrains intérieurs étaient vacans , et seulement préparés , par quelques excavations, à recevoir les fondations intérieures. Les façades servirent à contenir des amphithéâtres pour les spectateurs ; ce qui de* vait encore ajouter au coup-d'œil de la fête. Les voitures des spectateurs devaient stationner sur les boulevards, dans les grandes allées des Champs-Elysées , et dans le prolongement du quai qui borde le Cours-1 a-Reine y jusqu'à la barrière des Sergens. Tel était Tordre prescrit par la sagesse ; et la réputation d'exactitude de la police de Paris ne devait laisser aucun doute sur sa ponctuelle exécution.

Jamais afïluence ne fut plus considérable $ jamais spectacle ne fut comparable à celui que présenta cet immense emplacement, pendant les trois heures qui précédèrent le feu d'artifice. Je nl'y rendis, comme tout Paris, et je fus placé dans l'amphithéâtre qui terminait la façade de la rue Royale, en face des bâtimens destinés à être occupés par le gardemeuble de la couronne. Comme je devais souper chez une femme de mes amies qui logeait dans une des rues aboutissant à la place, je renvoyai ma voiture, et ne gardai avec moi qu'un laquais.

Je me trouvai placé à la même croisée que M. le maréchal de Biron, colonel des Gardes- Françaises, dont le régiment , de concert avec celui des Gardes- Suisses ? devait former la garde de tout l'emplacement destiné à la fête, tandis que le Guet à pied et à cheval devait en garder toutes les avenues.

Rien ne fut jamais comparable a la beauté, à la magnificence et à l'exécution de ce feu d'artifice. Mais comme tous les filoux et tous les escrocs de Paris avaient intérêt à profiter de l'afïluence réunie dans l'enceinte de la place, ils ne s'occupèrent, pour remplir leur rôle, que d'augmenter la foule, et de garnir leurs poches aux dépens des badauds attentifs. Tant que le feu d'artifice commanda l'attention, personne ne s'aperçut de rien ; et ce ne fut que quelques instans après , que les cris et les plaintes des personnes volées se firent entendre de toute part.

Ces cris tumultueux devinrent bientôt trèseffrayans. On avait calculé le temps qu'il fallait à tout le peuple pour évacuer la place, et il avait été défendu à toute voiture de se déplacer avant le signal , qui devait être donné à une heure convenue. Mais on n'avait pas prévu que les vols, les cris et le trouble qu'ils occasionneraient , retiendraient le peuple sur

la place , et qu'au lieu de s'écouler, la foule resterait immobile et en stupeur, tournoyant sur le terrain ; et qu'il se passerait une heure dans cet état d'hésitation.

Les personnes placées dans les amphithéâtres, qui voulaient se retirer, ne pouvaient en sortir, et étaient, elles-mêmes, effrayées des cris épouvantables qui partaient de la place , où tous les crimes s'effectuaient.

Comme je soupais tout près du lieu oii je me trouvais, je n'étais point pressé, et j'attendais avec patience le moment où tout serait déblayé, pour me rendre , à pied, dans la maison où j'étais attendu, quand, malheureusement pour moi , un des gens de M. le maréchal de Biron vint l'avertir que la garde avait fait avancer sa voiture. Une douzaine de sergens du régiment des Gardes-Françaises, et autant de valets avec des flambeaux, qui devaient garantir le maréchal de tout inconvénient, me persuadèrent que je ne pouvais choisir un instant plus favorable pour sortir. Je me réunis donc à eux, et je descendis de l'amphithéâtre ; mais , à peine arrivé à la place, je me repentis de ma précipitation; la foule était immense, le carrosse du maréchal n'avait pu arriver , et il résolut de tenter d'aller le joindre avec l'escorte dont il était

environné} je fus Lien tenté de revenir sur mes pas, et de regagner l'amphithéâtre, cependant je le suivis. Les cris continuaient sur la place, avec la même violence, et, à peine eûmes-nous fait quelques pas, que, pressés et torturés par la foule, nous fûmes obligés de nous arrêter sur un terrain où il y avait des trous assez profonds, provenant des travaux qui avaient été faits pour la décoration de la place. Malheureusement, un des sergens qui accompagnaient le maréchal, apercevant dans la foule des soldats de son régiment , s'avisa de les appeler au secours de leur colonel ; ils y vinrent, mais aussi toute la masse des gens opprimés, dans la rue, se jeta, avec empressement, du côté où l'appel du sergent avait indiqué que le maréchal se trouvait ; et le mal que cette démarche indiscrète nous causa fut beaucoup plus grand que le secours que les soldats nous apportèrent. Le tumulte et la confusion augmentaient à chaque seconde y et nous fûmes enfin si cruellement serrés et pressés , le maréchal et moi , que , quoiqu'il me tînt par le bras, il tomba dans une des excavations, et m'entraîna après lui. Je compris, en arrivant au fond, que c'était fait de moi , sans un effort supérieur j je le fis^ et, par la force de mes reins, je parvins à,

me relever et a relever le maréchal avec moi. C'est un des plus grands dangers que j'aie courus de ma vie.

Remonté sur le terre-plain, je remarquai que le côté gauche de la rue où nous étions , n'était fermé que par une cloison de planches épaisses ; j'ordonnai aux gens du maréchal d'en enfoncer une partie. Cet ordre fut exécuté, et bientôt nous nous trouvâmes plus au large, dans un terrain fort inégal. Nous nous plaçâmes, le maréchal et moi , derrière une excavation, et nous mîmes en p>vant de nous quelques gardes-françaises , le sabre à la main, pour nous préserver de la foule qui nous avait suivis, et qui s'augmentait à chaque instant. Nous restâmes assez long-temps dans cette position, toujours affligés par les récits des malheurs arrivés dans cette affreuse bagarre ; récits dont une grande partie était vraie, mais fort amplifiés par la peur. Enfin , après deux heures d'impatience, le maréchal étant parvenu à se dégager, et à regagner sa voiture, je m'aperçus que je me trouvais très-près du mur de clôture du jardin de la maison où je devais souper. A force de crier, je me fis entendre et reconnaître des gens de madame de Caze, chez laquelle je devais aller. On parvint à me jeter une échelle, par laquelle j'arrivai, a onze

heures et demie, dans la maison. J'obtins que, malgré le danger d'introduire chez soi une foule inconnue, on laisserait profiter du même moyen mes compagnons d'infortune.

Il serait impossible de donner le détail des accidens arrivés dans cette soirée destinée à une réjouissance générale ; les événemens funestes, exagérés sans doute, furent pourtant en grand nombre; tout Paris fut dans la consternation ; mais , dans cette ville légère par principes et par habitude, les émotions les plus profondes ne sont jamais de longue durée. La police eut grand soin de cacher la vérité, et laissa ignorer le nombre des victimes ? sous le prétexte de ne point affliger la cour, et de ne pas troubler l'allégresse publique. Mais les prophètes de profession dont Paris abonde , comme toutes les grandes villes , ne manquèrent pas de répandre les plus funestes présages sur les suites d'une union qui commençait sous d'aussi tristes auspices. Hélas! malgré le peu de foi que méritent ces sortes d'oracles, et le mépris dont les couvre tout homme sensé, vingt-trois ans plus tard , un événement dont le souvenir dessèche mon âme, et déshonore le nom français, que, pendant soixante ans, je m'étais enorgueilli de porter, un événement affreux,

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aussi exécrable qu'il devait être imprévu , n'a que trop réalisé, sur le même terrain, ces effroyables pronostics.

Malgré les liens de parenté qui rapprochaient madame de Montbarey de M. le duc d'Aiguillon , puisque madame d'Aiguillon était fille de la comtesse de Plélo, sa cousinegermaine, et sœur de la comtesse de Maurepas y malgré mes liaisons intimes avec M. et M.me de Maurepas , avec lesquels je passais , soit à la ville, soit a la campagne, tous les momens dont je pouvais disposer; quoique je fusse également en société avec le maréchal de Richelieu, prête-nom de la cabale opposée au duc de Choiseul , fort ami du chevalier de Montbarey , et qui me regardait comme son parent du côté de ma mère $ quoique enfin j'eusse pu entrer avec avantage dans le parti de l'opposition, qui prenait, chaque jour, plus de consistance et de force, et que j'en fusse recherché , d'après une espèce de réputation militaire que j'avais acquise, jamais je ne voulus en faire nombre ; et, sans me refuser d'une manière trop brusque aux avances que me firent ses chefs directement, ou qu'ils me firent faire par leurs affidés, j'eus le soin de me tenir en garde contre eux, et ne parus chez madame du Barry qu'après sa présenta-

tion , quand toute la cour eut cru devoir y aller , et lorsque tous ceux qui avaient l'honneur de suivre le Roi à la chasse, dans ses voyages, et d'être appelés à ses soupers , ne purent se dispenser de se faire nommer à la favorite en règne, à qui tous les hommages des courtisans étaient offerts.

Comme mon inclination intérieure m'attachait, autant que la reconnaissance, au duc de Choiseul, et que, sans être compté parmi ses créatures, j'en avais toujours été très -bien traité, je ne changeai rien à ma manière d'être a son égard. 11 me vit également assidu auprès de lui , quoique j'aperçusse clairement les variations du thermomètre de sa faveur, et que j'eusse très-bien jugé, que, faute de prévoyance, il perdrait son crédit, emporté qu'il était par la duchesse de Grammont et les bas courtisans, auxquels seuls, par la suite, il pût imputer sa disgrâce complète.

Je fus assez heureux pour ne pas mériter le reproche d'ingratitude ou de fausseté. Comme je n'avais jamais affiché le désir d'entrer dans aucune intrigue, je n'en fus pas même soupçonné, non plus que le chevalier de Montbarey, qui sut toujours, au milieu d'une cour, composée en grande partie de jeunes gens, conserver delà considération par sa conduite-,

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son désintéressement ? sa loyauté , et surtout par la réputation méritée de son esprit, également aimable et conciliant.

Je lui avais l'obligation réelle d'avoir, depuis mon mariage, sacrifié ses goûts particuliers aux ennuis inséparables, à son âge, du métier de courtisan, pour me créer à la cour l'ancienneté d'une génération , afin de m'ôter le vernis d'un nouvel arrivé 5 car, dans cette carrière , on est plus desservi par la méchanceté et les propos des oisifs , que l'on ne peut y acquérir par des vertus et des qualités essentielles.

Madame de Montbarey, qui n'avait conservé sa place à la cour, que par l'utilité dont elle pouvait être à ma fortune et à l'établissement de mes enfans, s'était toujours tenue éloignée de madame de Pompadour, pendant tout son règne, quoique a son entrée dans le monde, elle eût trouvé la puissance de la favorite tout établie. Elle ne se montra pas plus disposée à plier le genou devant la nouvelle idole, et ne la vit jamais qu'aux fêtes et aux spectacles de la cour.

On pourrait peut-être envisager l'éloignement de madame de Montbarey pour son service à la cour? comme une suite de l'orgueil,

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caractère distinctif de la maison de Maillyj et, de fait, les places de la cour, très-assujétissantes, ne pouvaient plaire qu'aux femmes qui se trouvaient des dispositions a l'intrigue, et qui savaient sacrifier leurs commodités et leur amour propre aux avantages de la fortune pour elles ou leurs ayant-cause.

Je dois dire avec reconnaissance que, malgré les instigations de la duchesse de Grammont, qui, ne m'ayant jamais compté parmi ses esclaves, m'avait toujours regardé de mauvais œil, le duc de Choiseul ne perdit jamais une occasion de parler de moi avec éloge; que, jusqu'au dernier moment, il rendit justice à mes sentimens: et que, non-seulement il reçut avec complaisance les ouvertures que je lui fis sur mes prétentions à la cour de Vienne, pour y obtenir le diplôme de prince de l'Empire, mais même qu'il me servit de tout son crédit, et qu'il" contribua à me faire donner l'assurance que j'obtiendrais ce titre, en 1774? époque de la révolution centenaire de la réunion de la Franche-Comté à la couronne de France. Deux ans auparavant, le duc de Choiseul avait concouru, avec le duc de la Vriîlière, à me faire obtenir de Louis XV l'agrément et la permission de solliciter cette grâce

k Vienne, et Tordre à l'ambassadeur de France de m'y annoncer comme honoré spécialement de la protection du Roi.

En 1769, à la suite d'un des comptes que je lui rendais de l'inspection des troupes , que j'avais faite en Roussillon > il me parla avec intérêt des biens que je possédais dans cette province , et me mit dans le cas de lui faire part de ce que la visite des papiers de la maison de Montclar, dont j'étais l'unique héritier, m'avait appris sur la juste prétention que je pouvais former a la cour d'Espagne , pour la grandesse de première classe. Il m'écoute avec intérêt; me conseilla de rassembler tous les titres et documens qui pouvaient établir mon droit ? m'indiqua son chargé d'affaires particulier a Madrid , et lui fit écrire pour qu'il eût à me faire parvenir tous les documens possibles sur la marche à suivre pour obtenir la grâce que je me trouvais dan» le cas de réclamer.

Ces obligations étaient d'autant plus réelles, que la légèreté naturelle au duc de Choiseul, les intrigues auxquelles il était en butte et dont il avait à se défendre, et les grandes affaires de l'Etal , dont il tenait le gouvernail* ne lui laissaient que rarement le temps de s'occuper de celles des particuliers.

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Jamais dispositions à la bienfaisance n'éclatèrent chez personne plus que chez le duc de Choiseul, et jamais on n'en abusa plus que ne le firent la plupart des individus que les circonstances rapprochèrent de lui. Son esprit pénétrant le rendait propre à tout; son amabilité était faite pour captiver tous les cœurs 5 mais , susceptible de recevoir les impressions que les personnes qui l'entouraient avaient intérêt de lui donner, on pouvait lui reprocher de ne pas toujours se décider d'après les lumières de son esprit et l'excellence de son cœur ; de se laisser trop influencer par sa sœur 5 d'être, comme tous les individus de son nom, très-enclin à l'orgueil; d'avoir, en général, très-mauvaise opinion des hommes , et malheureusement cette opinion fut justifiée par les circonstances où il se trouva, et la foule d'ingrats dont il eut à se plaindre. On pouvait lui reprocher encore d'avoir trop de facilité dans son travail , ce qui l'empêcha souvent de donner toute l'attention nécessaire aux objets sur lesquels il donnait des décisions au nom du Roi.

Dès l'âge de quinze ans, mon fils était entré, comme sous-lieutenant, dans le régiment de la Couronne , dont j'avais été colonel, et dont M. le marquis d'Avarey, mon beau-frère,

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était devenu colonel , après le comte de Blangy, qui l'avait eu après moi.

Dès que les fêtes du mariage de M. le Dauphin furent terminées, je pris les ordres du ministre, et je partis pour les inspections dont j'étais chargé, qui me conduisirent en Normandie et en Bretagne , et que je finis en Roussillon, où je réunis tous les titres et renseignemens relatifs a la grandesse d'Espagne ? que je rapportai avec moi en Franche-Comté 7 où je passai quelque temps , avant de rejoindre la cour. En arrivant à Fontainebleau, j'y trouva- fout le trouble et la confusion qui devaient naturellement exister dans un lieu où venait de s'opérer un aussi grand changement.

La cabale opposée au duc de Choiseul voyait ce ministre protégé par la cour de Vienne, et en mesure de déjouer toutes ses manœuvres ? s'il parvenait à gagner les bonnes grâces de la Dauphine, et si celte jeune princesse réussissait à capter l'esprit de son beau-père 5 elle jugeait bien aussi de la force de l'habitude sur un caractère comme celui de Louis XV, toujours entouré de vieux courtisans qui paraissaient et avaient toujours paru fort attachés au duc de Cho seul ; elle mit donc en jeu tous les ressorts qui étaient à'sa disposition, t. n. 2

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et parvint enfin a le faire disgracier et exiler dans sa terre de Chanteloup, en Touraine.

Mais, je le répète encore, la rage de ses ennemis et les moyens qu'ils mirent en usage lui firent un tort bien moins réel que l'imprudence et la hauteur de la duchesse de Grammont et de toutes les personnes qui affectaient de l'imiter dans ses propos et ses diatribes contre la nouvelle favorite et ses soutiens. Du moment que les premiers avis n'avaient pas réussi à détourner Louis XV de la comtesse du Barry, ce n'était plus en suivant la marche qu'on avait adoptée , qu'on pouvait espérer d'empêcher son crédit de devenir prédominant ; d'autant qu'il était facile aux meneurs de la cabale, qui la soutenaient, de faire envisager au Roi , comme personnels, les injures et les libelles qu'on faisait répandre contre l'objet de son attachement. A l'âge qu'avait le Roi, il était aisé de le dominer, quand la personne attaquée avait l'art de faire disparaître en lui tous les inconvéniens de la vieillesse, et que, bien instruite par ses conseils, elle lui transmettait avec adresse les critiques, fondées ou non, qu'on avait pu se permettre sur l'administration de son ministre. Malheureusement, celle du duc de Choiseul, quoique brillante, avait plus d'une

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fois prêté à la critique, surtout dans tout ce qui avait rapport à l'économie. Le ministre, en général , voyait les objets trop superficiel^ lement ; sa perspicacité , qui lui faisait tout démêler d'un coup-d'œil, et sa légèreté, qui* souvent , l'empêchait de mûrir ses projets par la réflexion, furent les véritables causes des reproches justes qu'on fut quelquefois autorisé à lui faire*

Il fut lui-même le premier à se les adresser. Ces deux défauts furent les vrais artisans de sa perte. Si , d'une part , il n'eût pas méprisé le danger, dans les commencemens de la faveur de la comtesse du Barry ; si , par un redoublement d'attention aux affaires de l'E* tat , il eût mis le Roi et la France dans la nécessité d'applaudir à son administration ; si* d'autre part, il eût évité de mêler les affaires aux cabales de la cour; et, au lieu d'intriguer dans les parlemens pour les faire intervenir , s'il se fût rendu nécessaire en apaisant leurs murmures, le Roi, le considérant alors comme l'arc-boutant de sa tranquillité , ne se serait jamais déterminé à s'en priver, et ses ennemis auraient été déjoués.

A peine sa chute fut-elle prévue, qu'on vit des personnes marquantes à la cour, tenant même aux Choiseul par les liens du sang, se

faire rechercher par la nouvelle favorite. Si la maréchale de Mirepoix, sœur du maréchal de Beauveau, et quelques autres, eurent l'adresse de masquer leur bassesse cupide du prétendu sacrifice que leur attachement à la personne du Roi leur imposait , il ne fut pas bien difficile de deviner leurs véritables motifs. Ce fut en vain que quelques personnes de cet ordre voulurent persuader au public qu'elles ne restaient à la cour que pour éviter au Roi le désagrément de voir son intérieur formé par des visages nouveaux et auxquels il n'était pas accoutumé.

Le reste de la cour de madame du Barry se composa de tous ceux qui crurent devoir se dire parens ou alliés de son prétendu mari , de tous les ayant-cause, mâles ou femelles du maréchal de Richelieu, du duc d'Aiguillon et des autres meneurs de la cabale , de la tourbe des ambitieux, grands et petits, et de tous les débarqués du coche de Bordeaux , et des provinces méridionales du royaume /appelés par l'appât du gain, et qui, n'ayant rien à perdre ni à risquer, ne pouvaient que gagner au nouvel ordre de choses qui s'établissait.

Dans le premier moment ? l'exil du duc de Choiseul fut très-rigoureux, et le nombre des personnes à qui il fut permis de le suivre ou

.d'aller le voir a Chanteloup, fut très-peu considérable. Dès que cette difficulté fut connue , tout ce qui avait eu l'air de lui être attaché , et une grande partie de ses obligés, demandèrent la permission d'y aller , avec la presque certitude d'être refusés. Ils ne s'en soucièrent plus ou n'y pensèrent plus ? au bout de quelques mois, quand on fut devenu moins difficile sur cette permission. Telle est la marche ordinaire des cours.

Par les conseils de M. le comte de Maurepas , dès le commencement de l'année 1769, je m'étais mis sur les rangs pour obtenir d'être placé près de M.gr le Dauphin , dont on s'occupait de former la maison 5 mais, malgré la bonne volonté du duc de Choiseul, dont je ne pouvais douter, je n'étais pas du nombre de ceux auxquels on le forçait de s'intéresser de préférence. J'étais bien loin d'être protégé par le parti La Vauguyon je m'étais ouvert avec trop peu de politique sur le gouverneur, que je n'estimais guère, surtout depuis que, par la mort de M. le Dauphin , il avait cru pouvoir se moins contraindre; toute la cabale Richelieu et d'Aiguillon n'ignorant pas les éloges que le duc de Choiseul faisait souvent de moi, me regardait comme suspect; enfin, M. de Maurepas, tout en me voulant du bien,

ne jouissait pas d'un crédit réel ; d'ailleurs , quoiqu'il eût pour moi une véritable amitié, il ne m'avait pas fallu vivre bien long-temps dans sa société intime, pour découvrir que, dans le fond, il était devenu entièrement égoïste, et que si , dans le commencement de sa carrière, son génie, ses talens , et l'honneur d'être placé à la tête d'un des grands départent eus de l'Etat, avaient fait naître en lui le goût de l'occupation, la longueur de son exil, et le défaut de postérité avaient produit en lui l'indifférence. Son unique désir n'était plus que de rendre son existence agréable et paisible ; et sa très-grande fortune, le nombre, le choix de ses amis et de sa société lui promettaient qu'elle ne serait jamais compromise. Tenant à la carrière militaire, dans laquelle j'avais réussi, et qui était mon berceau, je fis bien les premières démarches pour faire connaître mon désir d'être place auprès de M. le Dauphin, mais j'avouerai que, entrevoyant tout de suite les obstacles que je rencontrerais , je n'y donnai pas la suite nécessaire pour vaincre les difficultés dont je viens de parler. Aussi ne fus-je pas compris dans cette première nomination ; seulement mon nom resta sur la liste des prétendans. Les dix-huit mois qui s'écoulèrent entre ce moment et la foiv

DE M. LE PMNCE DE MÔWTBAKEY. 1 3

mation de la maison de M. le comte de Provence, m'ayant appris que, dans la révolution qui venait de s'opérer à la cour , il fallait, ou y être installé d'une manière fixe , ou s'attendre à n'y jamais jouer qu'un rôle secondaire j je pris mon parti , et je parlai à M. le duc de la Vrillière, dans le département duquel était la formation de cette maison ; et M. et M.me de Maurepas lui parlèrent aussi fortement en ma faveur.

Comme je ne voulais entrer dans aucune fonction qui m'éloignât de la carrière militaire, je formai ma demande pour une des deux places de capitaine des Gardes du Corps, qui me fut promise. Cet arrangement était quasi terminé quand M. le duc de Choiseul fut exilé.

Madame la maréchale de Mirepoix, qui s'était entièrement livrée à la société de madame du Barry, sous le prétexte de ne pouvoir renoncer à la société du Roi , portait à une de ces places de capitaine des Gardes le marquis de Lévis, lieutenant-général, et depuis, maréchal de France, d'une très -grande maison , du même nom que le maréchal de Mirepoix ? dont il avait été l'élève et l'ami , et qui était resté attaché à sa veuve \ homme peut-être un

peu borne, mais très-brave, et qui s'était dis~ tingué à la guerre, notamment en Canada.

Ce choix ne pouvait que m'être agréable à tous égards, puisque, dans mon confrère, j'aurais trouvé un allié j je tenais, par quelques liens de parenté, à la maison de Lé vis ; et le marquis de Lévis m'avait toujours témoigné de l'amitié, soit pendant la guerre, soit depuis la paix.

Mais le duc d'Aiguillon, qui avait succédé au duc de Choiseul , voulut et obtint facilement que la place de capitaine des Gardes, qui m'avait été promise , fût donnée au comte de Chabrillant , maréchal de camp, son parent, son ami, ou plutôt sa créature. Ce petit désagrément m'aurait totalement dégoûté de toute espèce de place, si mes amis, et le duc de la Vriiliere lui-même, oncle de la duchesse d'Aiguillon , ne m'eussent presque forcé d'accepter ctdle de capitaine -colonel des Suisses de la garde de M. le comte de Provence, en me promettant que cette troupe serait formée à l'instar des Cent -Suisses du Roi , dont le duc de Cossé -Brissac était capitaine-colonel; et en me prouvant que, lors de la forma tien delà maison du duc de Berry , dans les dernières années du règne de Louis XIV >

DE M. LE PRINCE DE MONTLÂREY. 5t5

la même place avait été occupée par un membre de la maison de la Rochefoucault.

J'acceptai donc ; et ce qui me détermina surtout, ce fut la promrsse que j'avais faite à madame de Montbarey , de la mettre à portée de donner sa démission de la place qu'elle occupait auprès de madame Adélaïde, puisque j'allais être placé moi-même à la cour, et que je pourrais avec fruit m'occuper de ma fortune et de rétablissement futur de mes enfans.

Cet arrangement eut lieu avec une grâce infinie de la part de madame Adélaïde , qui connaissait parfaitement les goûts de madame de Montbarey, et qui, rendant justice à toutes ses qualités aimables et estimables, avait pour elle une véritable bienveillance. Madame de Montbarey conserva les appointemens de sa place, ses entrées chez madame Adélaïde , et tout notre arrangement fut terminé.

La composition delà maison de M. le comte et de M.me la comtesse de Provence , dont le mariage devait s'effectuer dans le courant de 177 1, fut la première occupation des intrigans de toute espèce, qui, assiégeant la toilette ou l'antichambre de madame la comtesse du Barry, avaient la prétention de s'impatro-

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niscr à la cour, el la première pâture fournie comme récompense a tous les agens qui avaient travaillé ouvertement ou secrètement à la disgrâce des Choiseul.

La pudeur fit cependant repousser quelques prétentions déplacées, de même que la nécessité de remplir une partie des places principales par les personnes qui avaient fait partie de la maison de feu madame la Dauphine, et auxquelles on avait conservé la totalité de leurs appointemens, en attendant qu'elles fussent ou replacées ou remplacées.

Ce fut par suite de ces dispositions , que M. le marquis de Nesle , frère unique de madame de Montbarey, qui, depuis dix ans, avait la survivance de son père, fut nommé premier écuyer de madame la comtesse de Provence. M. de Nesle était d'une taille audessous de l'ordinaire, mais bien proportionnée; sa figure était agréable; il avait de l'esprit, des grâces, beaucoup de séduction, et des moyens infinis de plaire aux deux sexes , lorsqu'il voulait s'en donner la peine. Mais, pour balancer ces avantages, il avait une bizarrerie de caractère, qui lui permettait rarement de conserver ses amis; un petit fond de jalousie, tenant plus à l'orgueil qu'au sentiment , et quelques-uns des défauts qui pro-

cèdent ordinairement d'une éducation peu soignée ou maladroitement dirigée. On lui avait trop répété, dans son enfance, qu'il était d'une des plus grandes maisons de France , et destiné à la plus haute fortune; enfin il ne devait qu'à la nature les grâces infinies de son esprit, et a son éducation , les défauts de son caractère versatile- La marquise de Nesle , sa femme , fille du comte d'Hautefort, chevalier des ordres du Roi , et qui avait été ambassadeur à Vienne , avait toute la solidité d'un bon esprit et toutes les grâces que les femmes du premier ordre , en France , savent réunir 3 femme essentielle, d'un caractère sûr? fidèle en amitié, souffrant, la première, des inégalités de son mari; elle vécut trop peu , malheureusement pour lui , pour sa fille , qui fut le seul enfant qu'elle laissa , et pour ses païens et ses amis.

Le marquis d'Avarey , qui avait épousé la sœur cadette de madame de Montbarey , fut fait maître de la garde-robe de M. le comte de Provence. J'ai déjà parlé de son mérite et de toutes les vertus qu'il possédait.

Les trois princes, fils de feu M. le Dauphin,

étaient distingués entre eux par les formes

extérieures ', comme par celles de leur esprit.

M, le Dauphin, qui avait porté le titre de

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duc de Berry, tant qu'avait vécu le prince son aîné, était fait en force, paraissait disposé a l'embonpoint, et devoir être de la taille ordinaire des Français, cinq pieds trois à cinq pieds six pouces. Un caractère de douceur et d'honnêteté remplaçait. en lui la vivacité qui, à son âge, annonce la perspicacité de l'esprit ; mais sa bonté solide et imperturbable faisait concevoir les plus grandes espérances pour la régularité de ses mœurs , la douceur de sa société, et le fond qu'on pouvait faire sur les qualités morales qui caractérisaient ce prince. Des vues droites, une tranquillité d'âme qui se peignait dans toutes ses actions , faisaient présager que ses mœurs réglées seraient un jour l'exemple du royaume qu'il était destiné à gouverner, et pourraient corriger la licence qui s'était introduite dans toutes les classes de la société.

Si, dans le premier moment de l'arrivée de madame la Dauphine, le prince ne déploya pas les grâces séduisantes de son âge, cette princesse put cependant discerner tout ce que lui présageaient d'heureux , dans son intérieur, les qualités précieuses de son auguste époux , qualités bien préférables , pour le bonheur, aux grâces extérieures, séduisantes au premier coup-d'œil , mais qui, souvent,

DE M. LE PRINCE DE MONïBAREY. 3$

entraînent après elles de graves inconvéniens pour les personnes destinées à passer leur vie ensemble et presque toujours en représentation.

M. le comte de Provence , avec quelque défectuosité dans les hanches 7 qui, sans le faire boiter, donnait à sa marche un air contraint, paraissait aussi destiné à devenir trèsgros, et d'une taille un peu au-dessous de celle de M. le Dauphin. Un très-beau visage ? des traits très -réguliers lui composaient une physionomie très-agréable. Beaucoup d'esprit, un grand amour pour l'étude , et des connaissances prématurées lui avaient, de trèsbonne heure, formé une réputation, que, peutêtre, les personnes attachées à son éducation avaient eu l'imprudence d'exagérer, en le mettant toujours en parallèle avantageux avec M. le Dauphin, parallèle qui , sans les excellentes qualités du cœur de ces deux jeunes princes, eût pu, par la suite, devenir des germes de jalousie et de désunion entr'eux : mais la bonté de leur caractère et leur tendresse réciproque les en garantit et les tint à jamais unis par des sentimens inaltérables.

Je ne citerai , à l'appui de ce que je viens de dire, qu'un trait qui m'a été rapporté des

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premières années de leur enfance et de leur éducation.

Des députés de je ne sais quelle province du royaume, arrivés à la cour pour complimenter le Roi, ayant été ensuite présentés aux jeunes princes, fds de M. le Dauphin, l'orateur, en complimentant le duc de Berry, le loua sur son esprit ; mais le royal enfant l'interrompit, et lui dit : Monsieur , je vous suis bien obligé, mais vous vous trompez, ce n est pas moi qui ai de V esprit, c'est mon frère de Provence.

M. le comte de Provence , par suite de son goût pour Tétude , passait une grande partie des heures dont il pouvait disposer, dans son cabinet , et s'y occupait utilement. Il savait, lors de son mariage , les principes de presque toutes les langues mortes, et d'une grande partie des langues vivantes de l'Europe ; une judiciaire excellente, jointe à de grandes connaissances et à beaucoup de réflexions , lui avait de bonne heure fait envisager avec sagesse tous les dangers et tous les embarras que sa position sur les premières marches du trône pouvait lui occasionner, et quelle extrême circonspection elle exigeait dans toutes ses démarches.

DE M. LE PRINCE DE MONTBAREY. Ot

Je me souviens qu'un jour, après que Louis XVI fut monté sur le trône, Monsieur, comte de Provence, daignant s'entretenir avec moi, dans son cabinet, avec l'entière liberté et confiance dont il daignait m'honorer alors, il fut question du parti que devrait prendre le prince dans une circonstance supposée possible, et non encore arrivée, ni même probable, et, la conversation libre qu'il me permettait m'ayant mis dans le cas de demander à Monsieur ce que, dans la circonstance supposée, il croirait devoir faire, le prince me répondit tout de suite :

J'y ai mûrement réfléchi, comme sur toutes les circonstances à prévoir, dans lesquelles je peux me trouver ; et j'ai jugé que rien dans le monde ne pouvait ni ne devait me séparer du Roi , mon frère et mon souverain seigneur; que je devais toujours agir d'après lui, d'après ses ordres et sgii exemple; et que, faisant entière abstraction de tous mes sentimens particuliers , je ne devais jamais l'abandonner, ni le perdre de vue; et qu'enfin, mon rôle, mon devoir, étaient de mettre toujours mon pied dans le lieu d'où le Roi viendrait d'ôter le sien, et quoi qu'il puisse m'en arriver.

Mais n'anticipons pas sur les événemens; la

suite du compte que je me rends ici, me permettra de faire voir avec quelle fidélité Monsieur, comte de Provence, suivit exactement le plan de conduite que sa sagesse et sa circonspection lui avaient suggéré.

Le comte d'Artois, le troisième et le plus jeune des fils de M. le Dauphin, sortant à peine de l'enfance, en 1771, à l'époque dont je rends compte, avait une figure charmante, et il était aisé d'entrevoir que sa taille y répondrait ; ses manières vives , libres, dégagées, annonçaient qu'il serait un jour le vrai modèle que l'imagination peut se faire d'un prince du sang royal français. Nous verrons , par la suite , qu'il réalisa tout ce que l'on pouvait espérer de lui, et qu'aux fougues inséparables de la jeunesse d'un prince né avec tous les avantages dont un mortel peut être comblé, il joignit l'énergie, le courage et la détermination des anciens chevaliers; que, si sa vivacité, son aptitude à tous les exercices du corps, son goût pour les plaisirs, favor'sé par sa position, prêtèrent à quelques observations critiques, son dévouement à la chose publique, sa constance dans le malheur, son inaltérable bonté , firent disparaître , aux yeux des gens qui réfléchissent, les torts légers qu'une morale trop sévère eût pu lui imputer, dans l'âge

des passions, quand tout ce qui l'entourait cherchait, sans doute, à en fomenter l'effervescence, dans l'espoir d'en profiter.

Dans la composition de la maison de Monsieur, comte de Provence, outre la quantité des places du service intérieur et subalterne, que le duc de la Vauguyon eut le moyen de faire occuper par ses créatures , sous le prétexte qu'ayant été attachées à l'éducation des princes, elles avaient une sorte de droit aux places de leurs maisons, lors de leur mariage, qui faisait cesser leurs premières fonctions , il eut le crédit d'y faire entrer le comte de Modène, au titre de gentilhomme d'honneur.

Le comte de Modène, provençal, avec toutes les prétentions, et fort peu de fortune, avait un esprit souple, insinuant , flatteur à l'égard de ceux dont il pouvait espérer quelque chose, tranchant à l'égard de ses égaux, et très-insolent envers ceux sur lesquels il se croyait quelque supériorité ; esprit double, et capable de se plier à tout, pour arriver à son but ; il avait été, par l'influence de M. de la Vauguyon, placé dans l'éducation des princes, et attaché spécialement à Monsieur, comte de Provence, par le gouverneur, qui lui fournit tous les moyens de gagner la confiance du prince, perlai" et nef as; et son esprit adroit t. ir. 3

n'en laissa pas échapper les occasions. Lors de la formation de la nouvelle maison, et dans les premiers îr.omens de son mariage, Monsieur, comte de Provence, parut avoir, dans le comte de Mode ne, la plus rande confiance, quoiqu'il traitât d'ailleurs de la manière la plus affable et la plus honnête, toutes les personnes qui lui étaient attachées.

Sa prédilection pour le comte de Modène perça toujours , et put quelquefois blesser l'amour propre de ceux qui ne voyaient pas ce favori avec des yeux aussi prévenus. On l'accusa souvent d'être, auprès du prince, l'espion du duc de la Vauguyon, de lui rendre exactement compte de ce qui se passait dans l'intérieur, du plus ou du moins d'accueil que recevaient du pri ce ceux qui l'approchaient, ou du plus ou moins de prépondérance qu'acquéraient les grandes charges de la maison.

Si , dans les premiers momens, et pendant quelques années , je fus pour le comte de Modene un objet d'attention, parce qu'il était dans mes principes de ne rechercher personne, d'être uniquement attaché au prince auquel j'appartenais , et de ne tenir , d'ailleurs , qu'à mes amis, aux personnes que je connaissais' parfaitement et qui avaient mérité mon estime, Je dois ajouter que la naissance du comte de

DE M. LE PRINCE DE 3Tt)lî*BÀfcfeYk 35

Modène dans les îles de l'Archipel , et les premières années de sa vie , me semblèrent porter un caractère romanesque qui m'inté^ ressait peu et ne m'inspirait aucune confiance* D'ailleurs, il se disait Provençal, et peut-être à tort, mais, très-réellement, j'avais été élevé dans la crainte de Dieu et dans la méfiance des Provençaux.

'Quoique j'aie toujours vécu dans la plus complète indifférence avec le comte de Mo^ dène, l'espèce de vol que prit ma fortune > quelques années plus tard, le porta à tâcher de se rapprocher de moi 5 mais, malgré ses efforts, ma confiance n'en augmenta pas, et je restai toujours, à son égard, dans les termes de la plus froide politesse tf*\

Un autre échappé de l'éducation de M. le comte de Provence , qui > dans le même temps, obtint la charge de premier écuyer* après avoir été attaché aux Princes en Crualité de gentilhomme d'honneur, fut le comte de Montesquiou-Fezenzac, portant un beau nom dont il sut tirer grand parti par la suite, ayant eu l'art de se faire faire un procès , ou l'ayant intenté lui-même à des gentilshommes du même nom, auxquels il dispu~ lait l'honneur d'être de sa maison, L'issue dd ce procès, qui occupa vivement la cour et

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Paris, n'eut lieu que sousle règne de LouisXVI. M. de Montesquiou crut avoir établi que les Fezenzac descendaient de Clovis, par la maison d'Armagnac ; l'arrêt du parlement de Paris, qui sembla autoriser cette prétention , ne convainquit que ceux qui voulurent bien être convaincus ; mais M. de Montesquiou ? content d'avoir une base pour établir les échelons de sa fortune, se présenta à la cour et dans le monde avec plus de confiance. Comme la place de premier écuyer, outre les agrémens qu'elle donnait , était la plus lucrative , et que le premier écuyer avait des connaissances en finances qui le mettaient dans la possibilité de profiter de tout pour augmenter sa fortune ; comme il avait été élevé par une mère habile 5 fille de feu Franchie, directeur de l'Opéra, et sœur de la comtesse de Voisenon, il avait dans l'esprit toutes les ressources de l'intrigue, et il ne négligea jamais aucun moyen d'atteindre son but. Ses prétentions s'étendaient à tout : jugeant que la qualité d'homme de lettres pouvait être un moyen de plus de plaire à M. le comte de Provence, dont le goût pour l'étude et les sciences était connu , il afficha l'esprit, et parvint à se faire élire membre de l'Académie française. M. le comte de Provence

DE M. LE PRINCE DE MONTBÀREY. 3j

le nomma ensuite chancelier de Tordre de Saint -Lazare, dont ce prince était Grand- Maître. Il devint depuis chevalier de l'ordre du Saint-Esprit. Les malheurs de la France, dont j'aurai à parler, me fourniront l'occasion de dévoiler sa conduite , et de faire connaître comment il paya les bienfaits en tout genre qu'il tenait du Roi et de la famille royale. Je ferai connaître comment ce véritable parvenu cacha toujours une ambition démesurée, d'autant plus étonnante dans ses effets, que les personnes de la cour et de la ville qui vivaient trente ans avant l'époque dont je parle, n'auraient pas pu en présager la possibilité. Laissons au temps et aux événemens postérieurs à fixer l'opinion qu'on devra avoir des principes de M. de Montesquiou ; il me suffira d'affirmer que, parmi les personnes qui ont été , comme lui , attachées à M. le comte de Provence, il n'en est aucune qui ait tiré un aussi grand parti de sa position pour sa fortune sous tous les rapports (b\

La nomination de toutes les charges et emplois de la maison du prince précéda de quelques mois l'instant où les pourvus entrèrent en exercice. J'employai ce temps à former la compagnie des Suisses. Suivant ce qui avait eu lieu lors de la formation

de la maison de iM. le duc de Berri, les places d'officiers furent divisées en lieutenant, sous-lieutenant, enseigne, et un fourrier suisse; et lieutenant, sous -lieutenant, enseigne, et un fourrier français, commandés, sous moi, par un major, avec rang de colonel dans les troupes de ligne. Ces places eurent leur première finance fixée , ainsi que la place de capitaine que je remplissais, dont la finance fut portée a cent dix mille livres, et les autres en proportion, suivant le grade. Les quatre places de caporaux furent occupées par des sujets de la compagnie des Cent- Suisses du Roi, et les places de simple garde j par des sujets du régiment des Gardes-Suisses, que je priai le comte d'Afïry, qui en était colonel , de me choisir dans ce corps distingué. Toutes les places inférieures furent taxées à mille livres de finance , qui, par la mort, tombaient dans le casuel du capitaine, ainsi que la finance de tous les autres emplois y mais qui, dans tout autre cas, étaient remboursables par le successeur.

Le produit de toutes ces places, tant supérieures qu'inférieures, a commencer par celle que j'occupais, fut destiné à former une masse qui servit à l'habillement, l'équipement et Pannement delà compagnie, dont l'uniforme

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fut rouge, avec paremens noirs, brodé trèsrichement en or pour les officiers et bas-officiers, et galonné en or pour les caporaux et les simples soldats.

Cette troupe, quoique peu nombreuse, mérita l'attention de Louis XV, par le choix des figures et des tournures des homm s qui la composaient, lorsque le monarque daigna la faire défiler devant lui, après sa formation.

J'eus infiniment a me louer de l'accueil, des bontés et des manières de M. le comte de Provence , dès que je lui fus présenté , comme ayant l'honneur de lui être attaché 5 et successivement et progressivement, il daigna me donner des marques de son estime , de sa confiance, et me consulter quelquefois sur toutes les parties qui tenaient au service militaire.

J'ai cru devoir entrer dans tous les détails ci-dessus, à l'époque où mon existence a pris un caractère à la cour; car, jusqu'à ce moment , je n'avais pu être rangé que dans la tourbe ordinaire de tous les membres de la noblesse de France qui s'y rendaient , s'y faisaient présenter, et cherchaient, par leurs assiduités , a se ménager un coup-d'œil favorable du maître, et à obtenir des ministres les grâces dont ils étaient les dispensateurs.

4o mkyioiuks

Jusque-là, le service militaire avait été ma véritable carrière, ma seule occupation, et la fortune, me prenant par la main, avait parfaitement secondé l'éducation que mon père m'avait donnée.

J'avais été assez heureux pour que Ton me pardonnât les premières étourderiesde ma jeunesse, pour que l'on fît valoir, peut-être plus qu'ils ne le méritaient , ma vivacité , ma tournure, mon goût pour tous les exercices militaires. Ma jeunesse m'avait procuré des avantages dans tous les genres ; la guerre m'avait servi à souhait; quelques succès, quelques blessures, quelques occasions heureuses m'avaient distingué, et avaient commencé à accoutumer le public à compter avec moi et à me prendre en considération ; la place d'inspecteur général d'infanterie, et mon zèle, qui m'avait fait employer de préférence , avaient disposé les ministres en ma faveur; tout concourait donc à favoriser les vues de mon ambition. Je vivais parfaitement bien avec ma femme et tous ses parens, dont j'avais fait les miens par mes attentions et mes assiduités; l'activité de mon goût pour les femmes avait été dirigé par moi de manière à satisfaire mes désirs , sans enchaîner ma liberté, et surtout sans me lier par des relations qui auraient

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gêné mes démarches, à cause des égards, des complaisances et de l'asservissement que je n'aurais pu éviter. Les femmes de la société, qui, le plus ordinairement, à Paris, ont de la coquetterie, plus que de la véritable passion, ne font cas de leurs amans que par l'étendue de l'empire qu'elles exercent sur eux ; elles mettent le triomphe de leur orgueil à disposer de leur volonté ; elles prétendent avoir le droit, selon leurs désirs., de les attacher à tel parti, de les mêler dans telle intrigue, et ne croient valoir quelque chose que par la soumission de l'homme qui leur est attaché.

On pourrait croire que je trace ici le tableau des inconvéniens qui résultent des attachemens qu'on peut avoir pour des femmes de la haute société , afin de m'excuser à mes propres yeux , et de me faire pardonner par les autres ce qu'avec juste raison, on pourrait appeler mon libertinage. Mais, outre qu'au moment où j'écris, ce reproche me serait, comme il l'a toujours été , fort indifférent, je peux protester avec vérité et sur mon honneur , que ce qu'on a sans doute le droit d'appeler mon libertinage, a toujours été un calcul de ma part. 3 'eus constamment l'attention, tout en suivant mes goûts, de ne pas enchaîner ma volonté, et je fus assez heureux

\i MÉMOIRES

dans mes choix, pour que la maîtresse qui comblait mes désirs, à l'époque dont je parle, se contentât de régner sur mes sens et du bien-être que ma fortune pouvait répandre dans son intérieur, sans aspirer à me dominer en aucune façon , sans prétendre me diriger et disposer de moi de manière à me gêner dans mes spéculations de fortune, d'avancement, et dans mon respect pour les convenances sociales. Elle vit même avec autant de plaisir que moi le moment où mon service à la cour allait être plus assidu, malgré les privations qu'il devait lui imposer, et dont je tâchai, autant qu'il était en moi, de la dédommager. Je dois lui rendre ici cette justice, que, dans tous les temps, même dans ceux très-postérieurs a notre liaison , je n'ai jamais eu qu'à me louer de son amitié, et que, par sa conduite personnelle, elle a toujours cherché à justifier le goût très-vif qu'elle m'avait inspiré.

L'année 1771, outre la disgrâce de M. le duc de Choiseul, le commencement du ministère de M. le duc d'Aiguillon, et le triomphe de tous ses adhérens, sous l'égide du goût de Louis XV pour la comtesse du Barry ; outre toute l'activité que la formation de la maison de M. le comte de Provence, et le

mariage de ce prince, imprimèrent à la cour, cette année, dis-je, ouvrit encore un vaste champ aux cabales de tout genre. 11 ne parut pas suffisant au parti de la favorite et aux intrigans supérieurs qui dirigeaient ses volontés et la faisaient mouvoir, d'avoir renversé l'idole devant laquelle la cour et tout le royaume avaient été si long-temps prosternés , s'ils ne faisaient pas éprouver leur vengeance à tous les corps dont ils avaient eu à se plaindre, ou dont le duc de Choiseul avait pu se servir pour maintenir son crédit, ou pour retarder sa chute.

En France, le pouvoir monarchique ne connaissait autrefois d'autre autorité temporaire que les états-généraux du royaume, qui, ayant souvent abusé de leurs pouvoirs momentanés pour exciter des troubles, n'avaient point élé assemblés depuis long-temps , et étaient à peu près tombés en désuétude. Ce corps représentatif de la nation n'avait le droit de se réunir que lorsqu'il était convoqué par des ordres positifs du Roi, de même qu'il ne pouvait être congédié ou dissous que par ces mêmes ordres. Tous les embarras causés par l'état de pénurie des finances, n'avaient pu, depuis très-long-temps, décider les rois a les convoquer. Il eût été à désirer

que la sagesse des ministres et des conseils des rois eût toujours persisté dans les mêmes principes.

Les dix-huit parlemens du royaume, qui, dans l'origine, n'avaient été institués que pour être des cours supérieures de justice, chargées d'acquitter, dans les provinces, cette dette sacrée de l'autorité souveraine , furent choisis par les ministres du dix-septième siècle pour suppléer les états-généraux, qu'ils avaient engagé le Roi à ne plus convoquer f et y comme de tout temps, les impôts demandés devaient être accordés par les états-généraux, afin d'avoir force de loi, on crut y suppléer, en soumettant ces sortes de demandes à l'enregistrement des parlemens, afin de légitimer la perception des nouveaux droits, et de la rendre obligatoire. Les ministres pensèrent que ce moyen pouvait remplacer l'assentiment des représentans du roya urne, et que le Roi serait plus sûr de l'enregistrement de ses édits dans dix-huit corps séparés , que s'il était dans la nécessité de recourir a une réunion de députés de toutes les parties de l'empire.

Ces nouvelles formes durent flatter singulièrement l'orgueil de toutes ces cours supérieures de justice ; cette nouvelle attribution,

DE M. LE PRINCE DE MOIVTBAREY. ffi

très-importante, et qui les élevait, de la simple fonction de jugeurs de procès, aux plus hautes fonctions de l'administration générale des finances , leur donnait l'avantage d'être souvent recherchés par le ministère au nom du souverain.

Dès lors, il s'établit entre les ministres et les parlemens une relation nécessaire et presque continuelle, relation qui, jusqu'à cette époque , n'avait eu lieu qu'avec le chancelier de France, chef suprême de la justice dans tout le royaume, et président né du conseil des parties , auquel avaient recours en cassation, ceux qui se croyaient lésés par les arrêts des parlemens.

Plus les besoins réels de PEtat, plus les déprédations obligèrent les ministres des finances à chercher de nouvelles ressources, plus les sollicitations auprès des parlemens furent vives pour s'assurer de leur consentement, et plus la consistance de ces tribunaux augmenta; de sorte que, sentant le besoin que la cour avait d'eux, et profitant des circonstances qui leur étaient favorables, ils finirent par prétendre qu'ils étaient les états -généraux du royaume, au petit pied, puisque leur enregistrement pouvait seul valider les impôts, et qu'on leur avait attribué cette prérogative

importante, inhérente, dans le principe seule-* ment, aux états-généraux.

Des corps établis et constitués pour maintenir les formes, surent facilement profiter des formes mêmes pour assurer leur considération et leur puissance; et, les circonstances devenant graduellement plus urgentes par la déprédation progressive des finances, les dixhuit parlemens du royaume devinrent bientôt dix-huit bureaux d'intrigue, où le ministère, en répandant des grâces , chercha à se faire des partisans. Tant que les conseils du Roi ou les secrétaires-d'Etat qui géraient les différentes provinces furent réunis et agirent dans le même esprit, Faecaparement de la bonne volonté des membres des parlemens n'eut d'autre but que l'avantage du Roi ; mais, lorsqu'ils furent divisés, chacun tâcha de décider en fa* veur du parti qu'il avait adopté , les membres qu'il croyait s'être assurés dans les différera parlemens , afin de porter ces corps à l'acceptation des édits, ou les jeter, selon l'intérêt des partis, dans l'opposition, et les obliger à faire des remontrances.

Ces remontrances , qui étaient rendues publiques, furent d'abord écrites en style respectueux, qui ne blessait en rien la majesté du trône j c'étaient des suppliques , des obser-

DE M. LE PRINCE DE MONÏBÂREY. tyj

Varions faites par des corps répandus dans les provinces, et plus à portée, conséquemment , que l'administration , de connaître la misère du peuple et ses besoins, et qui n'avaient pour but que de faire parvenir aux pieds du Roi ce qui pouvait éclairer sa justice et sa bienfaisance. Mais bientôt, l'esprit de ces corps se montant à la hauteur de l'esprit du siècle , ils s'accoutumèrent à insulter le souverain, sous le vain prétexte de n'attaquer que l'administration de ses ministres ; le public n'admira plus dans ces écrits que les injures, qui furent qualifiées de force et d'énergie ; ils furent lus avec avidité par les oisifs et les frondeurs, et contribuèrent pour beaucoup à aliéner la nation du souverain et à changer le véritable caractère français.

Cet abus d'une institution utile devint bientôt une arme dangereuse, dans les mains des intrigans, et souvent même des ministres. Si de graves motifs obligèrent le gouvernement de Louis XV, malgré sa faiblesse, à sévir contre les membres de quelques parle mens, dont la cour crut avoir à se plaindre plus particulièrement, on ne manqua pas de les désigner comme des victimes que le despotisme immolait, parce qu'ils avaient mi*

trop de chaleur dans la défense des intérêts du peuple.

Les commandans de province, qui, par leur fermeté , maintenaient l'ordre et la règle, et qui furent soupçonnés d'avoir désigné les individus de ces compagnies sur lesquels la justice du Roi devait s'exercer , furent signalés comme des tyrans $ et le peuple, excité, oublia bientôt les services que ces comniandans avaient pu rendre, et les chargea de malédictions.

Plus le gouvernement de Louis XV était faible, plus l'embarras des finances toujours croissant l'obligea à des demandes nouvelles, plus les occasions de sévir contre les parlementaires se multiplièrent. Dans les commencemens , l'emploi d'une juste sévérité eût imposé, eût tout remis dans l'ordre; mais plus tard, ces rigueurs furent une arme dont se servirent alternativement les ministres mêmes du Roi , pour embarrasser le monarque, servir leurs intérêts particuliers, et perdre leurs ennemis , leurs compétiteurs et leurs rivaux en crédit.

Quelques sentimens de reconnaissance qui m'aient attaché a M. le duc de Choiseul, il ne m'est pas possible de dissimuler qu'il usa

plusieurs fois de ce moyen perfide pour soutenir son crédit chancelant dans les dernières années de son ministère. Je ne peux pas le justifier d'avoir, par des moyens secrets, fait jouer les ressorts qui remuèrent si souvent la Bretagne ; d'avoir porté le parlement de Rennes a agir contre l'autorité du Roi, représentée par le duc d'Aiguillon , commandant de cette province, qu'il regardait comme son rival et son ennemi personnel , d'autant plus redoutable , que M. d'Aiguillon était neveu, par sa femme, du duc de la Vrillière, qui avait la Bretagne dans son département. Ces manœuvres firent oublier a cette province qu'elle devait au duc d'Aiguillon d'avoir été préservée de l'invasion des Anglais par l'importante victoire de Saint-Cast.

La proximité du parlement de Paris du foyer des intrigues , son immense et trèsabusif ressort , la richesse de ses membres et leur nombre, offraient des facilités pour y semer le trouble et la division. Dès que les sujets de ce corps, qui pouvaient se faire remarquer par leur esprit ou leur éloquence, se furent aperçus qu'en se faisant craindre par le gouvernement, ils pouvaient espérer des places supérieures qu'on ne manquerait pas de leur donner, pour n'avoir plus aies t. 11. 4

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craindre dans l'opposition, la résistance aux volontés du monarque devint plus fréquente et plus forte.

Ce fut par ces moyens subalternes et dangereux , par ces intrigues sourdes et funestes à l'Etat, qu'on réussit a aliéner du Roi le cœur des Français.

Le précis très-abrégé que je viens de tracer suffira pour faire comprendre quel esprit de vengeance contre les parlemens animait les chefs du ministère qui succédaient au duc de Choiseul, et en général tout ce qui formait le conseil intime de la comtesse du Barry. Dans l'intérieur même de chaque parlement , il y avait une scission et une ligne de démarcation qui en séparaient les membres selon les opinions qu'ils avaient adoptées ; l'esprit de parti y avait rompu tous les liens du sang et de la parenté.

Le chancelier de Maupeou, qui, tant qu'il avait été simplement président dans le parlement de Paris, que lorsqu'il fut parvenu à îa place de premier président de cette compagnie, avait toujours été un des chefs de meute, servant alternativement tous les partis selon son intérêt, réunissait à beaucoup d'esprit et de connaissances en jurisprudence le talent de l'intrigue et l'âme la plus noire. Toujours

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en relation secrète avec les ministres, pendant qu'il avait été membre du parlement, il s'était successivement vendu à tous les partis , et avait fini par se ranger parmi les ennemis du duc de Choiseul , qui , dans une des crises où ce ministre crut avoir acquis des preuves manifestes de sa duplicité , la lui avait reprocliée en termes clairs et devant témoins.

Il était devenu l'âme du parti opposé à ce ministre pour tout ce qui avait trait à la magistrature. Etant parvenu, par ce moyen, à la place de vice-chancelier , ce fut lui qui prépara, rédigea et fit exécuter le plan du renversement général de tous les parlemens , la réforme de presque toutes les lois , la nouvelle forme à donner à tous les corps judiciaires, et rétablissement des grands bailliages, pour diminuer l'étendue des ressorts.

Malgré le mal affreux que firent au royaume en général, et à une infinité d'individus en particulier, les changemens opérés en 1771 , malgré les cris de tous ceux qui eurent à souffrir par cette subversion de l'ordre judiciaire , il est impossible de ne pas convenir que le chancelier n'eût paré , dans la multitude d'édits du Roi qui parurent à cette époque, aux abus qui s'étaient glissés en grand nombre dans toutes les parties de l'ordre judiciaire,

et notamment dans le parlement de Paris , dont un des plus graves était l'immensité de son ressort, qui retardait prodigieusement le jugement des affaires des particuliers, et forçait les plaideurs à de longs séjours à Paris 7 l'un des impôts les plus ruineux au profil de la capitale.

M. de Maupeou avait été élevé et nourri dans le sein du parlement de Paris, dont son père avait. été premier président; il en connaissait toutes les parties faibles; il en vait profité pour ses intérêts et pour avancer sa fortune.

Cette grande réforme opérée en 1771 , et par un violent coup d'état, eût pu être une mesure très-sage et très-salutaire , si elle avait été conçue et exécutée sous le ministère du cardinal de Fleury , dans un temps de calme, où Fesprit d'intrigue, inséparable des cours, s'occupait beaucoup plus des plaisirs du jeune Roi que des grandes affaires de son royaume. Le ministère aurait pu n'écouter que sa prudente circonspection; les animosités personnelles auraient eu moins de part aux proscriptions; le gouvernement n'ayant pas encore perdu de sa considération, aurait éprouvé moins de résistances ; le flambeau de la discorde n'aurait pas été allumé dans toutes les

parties de l'empire; et les sujets appelés aux nouvelles places n'auraient pas été désignés à Tanimad version publique et à la vengeance de tous les membres sacrifiés et de leurs ayant-cause.

J'en ai dit assez sur ce grand changement pour faire connaître ma façon de le voir; je laisse aux historiens le soin d'en retracer tous les détails, et je finirai cet article par une seule observation : c'est que le génie altier du duc d'Aiguillon et du vice-chancelier de Maupeou, satisfait de cette vengeance, et croyant, par ce coup d'étal , salutaire sur plusieurs points capitaux , avoir suffisamment relevé l'autorité royale, s'embarrassèrent fort peu de l'effet qu'il pouvait produire sur l'esprit national en général. Contensde voir exécuter ser^ vilement les ordres qu'ils donnèrent au nom du Roi , ils laissèrent un trop libre cours à tous les écrits qui parurent pour critiquer une opération désastreuse pour un grand nombre d'individus \ ils affectèrent de les mépriser, et ne portèrent pas leurs regards sur les inconvéniens qui pouvaient en résulter dans la Suite; ils ne sentirent point qu'en permettant aux Français de censurer sans ménagement et sans contrainte les actes et les mesures du gouvernement, surtout quand, à cette cen-

5«{ MÉMOIIIES

sure, on pouvait joindre celle des mœurs de Ja cour, ils rompaient tous les liens d'union entre le souverain et son peuple, et détrui-' saient insensiblement le respect de la majesté royale , caractère distinctif des Français. Jusqu'alors on s'était permis des vers et des chansons contre les opérations ministérielles, mais on avait toujours respecté le trône, surtout dans des écrits destinés à passer à la postérité.

Mon nouvel établissement à la cour, le soin nécessaire à la manutention de la compagnie des Suisses de M. le comte de Provence, qui venait d'entrer en service, et le besoin que j'avais de chercher à mériter les bontés du prince, tout contribua à me faire commencer plus tard mes inspections, et je fus, par conséquent, obligé de les faire plus rapidement. J'obtins du ministre de la guerre l'autorisation de ne quitter Versailles que dans les premiers jours du mois d'août. Les régimens de mon inspection étant en Normandie , en Bretagne , à l'île de Rhé et en Roussillon , je parcourus d'abord la Normandie ; j'allai à Cherbourg et au Havre j et de là, je passai en Bretagne ; je me rendis même à Belle-Isle, que je me donnai le temps d'observer et d'examiner militairement, ainsi que la défense

célèbre que le chevalier de Sainte-Croix y avait faite , lors de la descente des Anglais en Bretagne , pendant la dernière guerre. Je me convainquis que la nature , juste dispensatrice des talens, en donnant aux Anglais la prédominance sur tous les peuples du monde, dans toutes les parties qui tiennent à l'art de la navigation et au commerce maritime, ne les a pas traités si favorablement pour Fart de l'attaque et de la défense des places en terre ferme.

Après avoir inspecté la garnison de Belle- Isle, je devais passer par Nantes, et gagner les côtes de l'Aunis et l'île de Rhé ; c'était cinquante lieues à faire. En me promenant dans Pile , je vis sur le port deux matelots qui travaillaient auprès d'une embarcation plus forte qu'une chaloupe ordinaire. Je leur demandai, par curiosité, s'ils allaient s'embarquer et quelle était leur destination. Ils me répondirent qu'ils partaient le lendemain à la pointe du jour, qu'ils allaient vendre du beurre à l'île de Rhé, et que, si le vent leur était favorable, ils y arriveraient en dix-huit heures. Cette réponse me fit naître l'idée de voyager avec eux; je leur en fis la proposition qu'ils acceptèrent. Nous convînmes du prix 3 on démonta ma voiture, qui fut placée dans

le bateau, et qui, pendant la traversée, me servit de chambre. Je partis au point du jour, avec mon secrétaire et mes gens; nous eûmes le plus beau temps du monde , si ce n'est par le travers de la rivière de Nantes où nous fûmes balottés un peu fortement, et j'arrivai sain et sauf à l'île de Rhé, où Ton ne m'attendait que deux jours plus tard, ainsi que je l'avais annoncé.

De l'île de Rhé, je gagnai le Roussillon , où je m'occupai de mes affaires, en même temps que je remplis mes fonctions militaires. Je visitai toutes mes terres; je fis rassembler et réunir tous mes papiers intéressans , et les mis entre les mains de M. Fossa, le meilleur jurisconsulte, et un des plus honnêtes hommes de la province. Depuis ce moment, il a toujours eu la grande main sur toutes mes affaires dans cette province, et je n'ai rien fait sans le consulter. Ce fut lui qui se chargea de vérifier, établir, et faire valoir mes prétentions sur l'héritage de la maison de Blancs, qui, d'après les renseignemens qu'on m'avait donnés , pouvaient doubler mes propriétés en Roussillon,

Je revins trouver madame de Montbarey à Ruffey, où elle était venue passer l'été, pour Commencer à jouir de la liberté qu'elle avait

DE M. LE PRINCE DE MONTBÀREY. 5j

acquise, en donnant sa démission de sa place à la cour. J'avais rapporté toutes les pièces et documens propres à fonder mes droits sur la grandesse d'Espagne de première classe, dont je me proposais de faire la demande à la cour de Madrid , comme l'aîné des descendans mâles de la maison de Montclar. Je m'occupai à les mettre en règle , et à composer le mémoire que je devais adresser à la cour d'Espagne, pour obtenir cette grâce importante.

Mes prétentions étaient fondées sur ce que la grandesse d'Espagne , dont jouissait l'aîné de la maison de Pons de Guimera, ayant été sans exercice par la mort de cet aîné, sans postérité masculine, le baron de Montclar, son frère, duquel j'étais le seul descendant, aurait dû en hériter, si , à l'époque de la mort de son frère aîné , il n'avait pas été condamné au bannissement, pou; avoir commandé les rebelles pendant le siège de Barcelonne. C'est ce bannissement qui avait fait passer le baron de Montclar au service de Louis XIV.

Au commencement du dix-huitième siècle, lorsqu'un prince français monta sur le trône d'Espagne, par la protection et l'intercession spéciale du roi de France auprès de son petitfils 7 la mémoire du baron de Montclar fut

réhabilitée, et le conseil de Madrid lui rendit tous les droits qu'il avait perdus par l'arrêt de son bannissement.

Cette réhabilitation était la pièce sur laquelle je fondais ma plus forte espérance 7 dans les démarches que j'avais à faire.

A mon retour à Paris, je soumis tout ce qui avait trait à cette prétention à M. le comte de Maurepas. Il l'examina avec tout l'intérêt que lui inspirait son amitié pour moi , et en jugea la valeur avec toute l'impartialité qui pouvait fixer mon opinion. Dès qu'il m'eut assuré qu'il croyait ma demande fondée en raison et en preuves, il en prévint, de concert avec moi, M. le duc d'Aiguillon, qui promit d'en rendre compte au Roi, et de prendre ses ordres sur la protection que Sa Majesté voudrait bien m'accorder à la cour d'Espagne. Le Roi ayant paru disposé en ma faveur, le duc d'Aiguillon ne fut pas fâché de me forcer à la reconnaissance envers lui , en appuyant de tout son crédit la sollicitation de la grandesse que l'ambassadeur de France, a Madrid, fut chargé de faire en ma faveur, en exécution des ordres du Roi. Ce ministre se montra bien disposé pour moi. Outre les liens de parenté qui le rapprochaient de madame de Moutbarey, il avait trouvé au département.

DE M. LE PRÏNCE DE MONTBÀKEY. 5q,

de la guerre des noies favorables a mes services militaires; il venait de se montrer satisfait de la manière claire et précise dont je lui avais rendu compte de mon inspection; il me savait gré surtout, quoiqu'il me sût attaché au duc de Choiseul , de n'être jamais entré pour rien dans tout ce que ce ministre avait pu faire contre lui, et de ce que je n'avais jamais été compris ni compromis dans aucune intrigue.

La cour d'Espagne accueillit ma demande. Les premières réponses qu'on en reçut furent favorables; mais comme, à cette cour, les affaires les plus importantes traînent en longueur, et que le phlegme espagnol ne fait rien précipitamment, cette affaire, quoique laissant de grandes espérances de succès , ne se termina pas de long-temps.

Les bontés que me montrait le comte de Provence, et mon devoir, comme lui étant spécialement attaché, m'obligèrent à lui rendre compte des démarches que je croyais dc- \ oir faire pour servir ma nouvelle prétention ; et je ne pus qu'être très-reconnaissant de la manière dont il accueillit ma confiance. Il me promit de se mettre au nombre de mes protecteurs et de mes solliciteurs.

J'employai tout l'hiver de 1772 à mériter de plus en plus ses bonnes grâces par tous les moyens qui dépendaient de moi, surtout par l'ordre que j'établis et que je maintins dans la petite troupe de sa maison dont j'avais le commandement.

Une mémoire prodigieuse et toujours exercée par des lectures de tout genre, me donna des facilités pour entrer dans ses goûts, et pour prendre part à sa conversation , toujours plus sérieuse que celle de presque tous les princes de son âge, et que les malveillans, dès ce temps -là, appelaient pédantisme , quoiqu'il soit vrai de dire que les dispositions de ce prince pour l'étude n'étaient qu'un juste dédommagement que la nature lui avait accordé en échange de quelques-unes des facultés physiques qu'on se plaisait à dire qu'elle lui avait refusé.

Madame la comtesse de Provence était complettement éclipsée par les qualités et les agrémens de madame la Dauphine, faite, par ses manières, plus que par ses charmes, pour plaire et pour enchanter tous les cœurs. Elle avait acquis un grand empire sur le Roi , empire que madame la comtesse de Provence ne pouvait pas se flatter de balancer, quand

DE M. LE PRINCE DE MONTBAREY, 6t

même l'extrême retenue de la cour de Turin, où elle était née et où elle avait été élevée, n'y eût pas mis des obstacles réels.

La manière de vivre retirée du comte et de la comtesse de Provence, leur goût pour la vie intérieure de leur maison, éloignait de ces deux augustes personnes toute la jeunesse des deux sexes de la cour, qui se précipitait sur les pas de madame la Dauphine, dont la figure , les grâces et tout l'ensemble paraissaient beaucoup plus analogues au caractère national français.

Je suivis toujours, dans ma nouvelle position, l'ancienne manière de vivre que j'avais adoptée. Je faisais, auprès de mon nouveau maître, mon service avec assiduité; je faisais ma cour exactement au Roi, je le suivais à la chasse, dans ses voyages, avec le comte de Provence ou pour mon propre compte. A la ville, je vivais toujours également bien avec madame de Montbarey, sans rien changer à mes goûts particuliers, dont l'objet remplissait d'une manière agréable les momens que mes difFérens devoirs me permettaient de lui donner. Comme le comte d'Entraigues était courtisan en titre d'office, que non-seulement sa charge de grand fauconnier, et plus encore la faveur signalée de Louis XV le fixaient a

(yi MÉMOIRES

peu près à Versailles et le forçaient a faire tous les voyages, l'amitié non» dédommageait l'un et l'autre , lorsque nous nous retrouvions ensemble, des privations que le devoir et l'ambition nous mposaient du côté de l'amour.

Je ne perdais pas de vue un seul instant mon véritable but, qui était de profiter, autant qu'il serait en moi , de tous les avantages et de toutes les chances heureuses qui se présenteraient pour ma fortune et pour l'établissement de ma postérité.

Dans l'été de 1772, je fus chargé de l'inspection des mêmes troupes , mais distribuées dans d'autres garnisons. Une partie se trouva placée en Provence, et même à Monaco; ce qui me mit à portée de visiter une partie de la côte de Gènes et de visiter le cours du Var.

Le prince souverain de Monaco , de la maison de Matignon, avec lequel j'avais servi, me reçut parfaitement dans ses Etats. Je vis , dans sa petite cour , des échantillons de tout ce qui tient a la souveraineté. Le bataillon français qui y était en garnison ne me prit pas plus de temps pour son inspection qu'il ne m'en fallut pour parcourir tous les Etats du prince, d'autant que je n'avais à vérifier que

eon instruction, le premier bataillon de ce régiment étant en garnison à Marseille, et toute la partie administrative et financière de ce corps devant être examinée dans cette ville.

Marseille , que je connaissais déjà , mais où je fis, cette année, un séjour un peu long, me parut une des villes les plus agréables du royaume. La richesse qu'un commerce considérable en tout genre y accumule, la gaîté des habitans et leur goût pour le plaisir , y donnent un air de fête à tous les jours de la semaine. Nulle part les moeurs ne sont plus faciles, et je m'exprime avec modération; aussi, les commandans et les chefs des régimens qui y sont en garnison, ont besoin d'user de la plus grande sévérité pour maintenir les troupes dans la discipline, et pour que les soldats, et même les officiers, ne se livrent pas a tous les excès dont la facilité leur est présentée à tous les instans.

Il m'y arriva une aventure assez romanesque, et du genre de celles qu'on dit assez fréquentes en Italie.

J'étais allé au spectacle, et je m'étais promené dans tous les quartiers de la ville , pendant le temps qu'avait exigé le travail de mon inspection. Je partis l'après-midi pour me

rendre à Aix, où je couchai. Je comptais en partir le lendemain, pour continuer ma route, quand, en me promenant pendant qu'on préparait mon déjeûner, je vis s'approcher de moi un homme qui venait d'arriver à cheval au cabaret où j'avais couché, et qui me remit une lettre. Je ne fus pas peu étonné de voir qu'une femme, dont je ne connaissais ni le nom ni la figure, m'écrivait, pour m'engager, d'après ma réputation de galanterie, à revenir passer douze heures a Marseille , m'assurant qu'elle chercherait à me les rendre agréables. Elle m'indiquait l'auberge du faubourg où je devais descendre, si je cédais à sa proposition. Elle m'engageait a venir seul, et m'annonçait que si , par le retour de l'exprès qu'elle m'avait dépêché, elle apprenait que je fusse déterminé à la satisfaire , je trouverais tout préparé, et qu'elle se chargerait de tous les arrangemens convenables a ses projets. J'hésitai quelque temps avant de me déterminer à suivre une aventure de cette espèce; mais enfin , la nouveauté , et le peu d'inconvéniens que je trouvai à laisser mes gens à Aix, où, n'étant arrivé que la veille, je n'étais point connu, me décidèrent. Je renvoyai l'exprès, en l'assurant que j'arriverais le soir à Marseille, et que je me rendrais au Heu désigné. Je donnai à mes

DE M. LE PRINCE DE MONTBAREY. (l5

gens Tordre de m'attendrez je pris une voiture publique, et j'arrivai à l'auberge indiquée, sur les sept heures du soir. Je ne dois pas oublier de dire , pour donner une idée de la facilité des mœurs du pays , qu'une femme de l'ordre de la bourgeoisie, qui se trouvait au lieu où je louai une voiture à deux places pour Marseille, me pria de me charger, pour la route, d'une grande et jeune fille de dixsept ans, qui devait se rendre d'Aix à Marseille, et qu'ayant accepté sa proposition, elle nous donna un panier d'excellent raisin pour nous rafraîchir pendant le voyage. L'espèce d'aventure que je m'étais déterminé à courir me mit seule en garde contre la séduction des charmes de ma compagne de route ; je voulus me ménager, pour mériter les avances que la dame marseillaise m'avait faites. J'arrivai au lieu indiqué ; j'y trouvai un souper préparé $ et , entre dix et onze heures du soir , le même homme qui m'avait apporté la lettre à Aix, vint me prendre, et me conduisit en silence dans une fort belle maison sur le Cours, et m'introduisit dans l'appartement de la fille d'un très-gros négociant, d'où je ne sortis qu'au point du jour , pour retourner à Aix, rejoindre mes gens et continuer ma route. Quelques frais en tout genre que fit la dame

inconnue pour me dédommager de ma course, je regrettai, pendant mon retour, de n'avoir pas borné à ma jeune compagne de voyage tous les hommages de ma galanterie.

Le duc d'Aiguillon, qui s'était bientôt lassé des embarras du département de la guerre, y avait fait placer le marquis de Monteynard 1 pour ne se réserver que le ministère des affaires étrangères et la haute main sur tous les autres départements.

Le marquis de Monteynard, ancien lieutenant-général , grand'croix de Tordre de Saint- Louis et inspecteur-général d'infanterie, jouissait de la meilleure réputation , tant dans le militaire que dans tout le royaume. Ce choix aurait, a tous égards , mérité l'approbation générale, si le marquis de Monteynard, qui s'était toujours occupé utilement de tout ce qui avait trait à l'art militaire , et dont la probité la plus sévère formait le caractère principal, avait eu les talens nécessaires pour représenter et se soutenir au milieu d'une cour corrompue et pleine d'intrigues de toutes les espèces. Le matériel du département de la guerre se soutint parfaitement pendant son administration 5 mais le secrétaire-d'Etat, car le marquis de Monteynard ne fut jamais ministre d'Etat, ne jouit jamais, à Versailles,

t>È M. LÉ PRINCE DE MONTBÀREY. 6?

d'une considération de crédit 5 et ce qui y nuisit le plus^ fut, aux yeux des gens raisonnables et sensés, ce qui lui mérita leur véritable estime. Il fit le bien autant qu'il lui fut possible de le faire, mais il n'en eut pas le pouvoir autant qu'il eût été à désirer.

La position de l'Europe était, en général, assez tranquille, depuis la paix de 17635 et la seule occupation de la Corse avait , pendant quelques niomens, fait sortir de l'inaction une légère portion du militaire français. Mais cette conquête avait été plutôt le fruit de l'intrigue que des dispositions militaires: cette ébulition politique n'avait fait qu'etlleurer la surface calme de l'empire.

Les troubles et les dissentions .intérieures de la Pologne avaient occupé les puissances du nord de l'Europe. Dans ce malheureux royaume, destiné, par sa propre constitution, à devenir tôt ou tard la proie des puissances qui l'avoisinent, la couronne, étant élective, nourrissait secrètement l'espoir de tous les magnats, qui cherchaient à se former un parti pour le moment à prévoir d'une nouvelle élec'ion. Si les intrigues n'avaient eu lieu que dans l'intérieur du royaume, on aurait pu espérer que l'émula! ion réciproque des candidats les aurait portes à disputer entre

eux de talens et de mérite, et que leur attention pour le peuple et leur humanité seraient devenus le premier titre pour faire pencher la balance des surnages en leur faveur. Mais ces principes , purement moraux , et qui avaient été déterminans, lors de l'acceptation libre et unanime de la constitution, n'étaient plus que des êtres idéaux ; et, soit à la cour de Vienne, soit à celle de Pétersbourg, soit même à Constantinople, on avait vu de grands seigneurs polonais cultiver et mendier des protecteurs et des protections diamétralement opposés aux véritables intérêts de la Pologne.

Ces intrigans foulaient les peuples de leurs possessions territoriales , pour fournir à leur luxe et au succès de leurs intrigues dans ces différentes cours.

Depuis l'accroissement énorme de la puissance russe , et depuis surtout que la protection de l'immortelle Catherine avait placé la couronne de Pologne sur la tête du roi actuel , Pétersbourg était devenu le rendezvous d'une grande partie des magnats qui avaient pris le parti de l'opposition , par jalousie, contre le gouvernement polonais, tandis que d'autres étaient allés en Turquie chercher un appui, en montrant au Divan des possibi-

lités d'accroissement aux dépens de la république de Pologne.

Le comte de Broglie, ambassadeur de France a Varsovie, avait, comme il le devait, rendu compte au duc de Choiseul de ces discussions intestines ; et son esprit brouillon les avait peut-être fait naître, et très-sûrement les avait alimentées par l'espoir de la protection de la France. Le duc de Choiseul , dont le but unique était de servir le goût du Roi pour la paix, sans se refuser entièrement aux ouvertures des Polonais , les avait entretenus d'espérances ; et la boutique diplomatique de Favier et de ses élèves avait abondé en mémoires et en projets sur les partis différens que la cour de France pouvait tirer des troubles de la Pologne, pour servir la politique française dans les cabinets de l'Europe. Mais le ministre , en accueillant les projets et en flattant l'amour propre de Favier, ne s'en servait que pour occuper, à Varsovie, le comte de Broglie, dont il aurait craint l'esprit remuant et tracassier, à Versailles. Seulement , il avait permis à quelques officiers français de passer en Pologne, sous le prétexte de voyager, et les avait adressés à l'ambassadeur.

Favier avait trop d'esprit, ainsi que ses adhérens , pour ne pas s'apercevoir que le

duc de Cboiscul n'avait pas sérieusement le désir d'agir ouvertement en Pologne j et, dès qu'il put démêler que le crédit du ministre diminuait, il prit d'avance ses moyens vis-àvis de son compétiteur, et se trouva en mesure quand le duc d'Aiguillon fut placé à la tête des affaires étrangères. Celui-ci , qui désirait marquer son début par quelque opération un peu marquante, s'occupa plus essentiellement des affaires de Pologne ; et, voulant soutenir plus efficacement les dissidens , qui avaient pris les armes, il y fit passer M. de Choisy , officier de réputation et d'exécution , et le fit suivre par beaucoup d'autres Français , parmi lesquels on distinguait le jeune du Mourier, fils d'un commissaire des guerres, actif, intelligent , plein de feu , d'impudence et d'audace; l'un des principaux élèves de Favier, qui, lui ayant reconnu des talens, et beaucoup d'indifférence sur le choix des moyens qui pouvaient le faire parvenir, l'avait adopté comme son élève chéri, et avait mis en lui toute sa confiance.

Les mémoires du temps ont parlé de tout ce qui a trait à cette commotion ; ils ont raconté le siège de Cracovie avec assez de détails pour que , n'ayant eu aucune part à toute cette affaire, je n'en parle ici que pour

DE M. LE PRINCE DE MOUTBÀREY. Jl

faire connaître que , la volonté du Roi étant de maintenir le royaume en paix, ses ministres ne pouvaient intervenir que par de très -petits moyens dans la politique de l'Europe. La considération française en souffrit dans les pays étrangers , lorsque les cabinets ne purent plus douter que, malgré sa force et sa puissance réelle, la France, sans laquelle, depuis plus d'un siècle, rien ne pouvait se faire en Europe , demeurait inactive, et que le cabinet de Versailles voyait, sans y prendre part, tous les changement qui se faisaient ou se projetaient dans le Nord , et l'extrême prépondérance qu'y acquérait la Russie , qu'on pouvait craindre de voir devenir, dans un temps prochain, la dominatrice de cette partie de l'Europe, et prête à asservir à ses volontés, non-seulement la Pologne, mais même la Suède et le Danemarck. Ce qui m'a engagé , surtout, à dire un mot du rôle que la France joua dans les troubles de la Pologne, c'est que j'aurai, dans la suite, à parler du sieur du Mourier, qui y fut chargé d'une mission et de détails, soumis depuis à mon examen, et qui amenèrent la connaissance que j'eus de l'activité de son esprit, de sa capacité, et même

de quelques bonnes qualités qu'il avait alors , malgré son immoralité.

L'année 1773 , outre mon assiduité à la cour, mon service auprès de M. le comte de Provence, et les voyages que j'étais obligé de faire pour mes inspections, m'offrit un nouveau genre d'occupation.

En 1769, M. le duc de Choiseul avait fait passer le régiment de Royal-Comtois à l'Ilede-France. M. le comte de Noé, colonel de ce régiment, eut la permission, vu le mauvais état de sa santé, et ses affaires personnelles, de ne point passer en Asie avec son régiment. Ce corps était du nombre de ceux dont l'inspection m'avait été précédemment confiée, et j'avais été chargé d'en faire les revues avant son départ. La lieutenance-colonelle y ayant vaqué , le duc de Choiseul y avait nommé le chevalier de la Motte, qui en était major, et la majorité fut donnée au comte de Cheneault.

Le chevalier de la Motte, de la province de Bretagne, homme d'esprit, de connaissances, de talens militaires, avait de la hauteur, et le caractère un peu dur et caustique y mais il portait une grande exactitude sur toutes les parties de la discipline et du service militaire. Il avait acquis l'estime des officiers du régiment

de Royal-Comtois; mais il n'avait point d'amis dans le corps. Le comte de Cheneault, qui le remplaça comme major , était un jeune homme d'une assez belle figure, de mœurs fort douces; tenant, par des liens de parenté, au chevalier de la Motte , et plus encore par ceux de l'amitié. Il avait beaucoup d'aménité dans le monde , et cependant il était plein de zèle pour la régularité du service.

Le reste du corps était composé d'assez bons officiers , mais il n'y avait que trois ou quatre sujets qui eussent de l'esprit : deux surtout en avaient plutôt les inconvéniens que les agrémens; ils étaient durs, méchans, jaloux et portés à l'insubordination.

Tous les défauts que ces officiers pouvaient avoir n'étaient d'aucune valeur en France y où les troupes étaient, à cette époque, contenues par la discipline, à laquelle on pouvait reprocher d'être poussée trop loin, par l'imitation des troupes allemandes , que nous avions peut-être outrée pour des minuties.

Le duc de Choiseul réunissait alors les dé- , partemens de la guerre et de la marine; mais il portait la plus grande attention à maintenir ces deux départements dans leurs limites respectives, et à ne les pas laisser empiéter l'un sur l'autre, dans les parties de service où le

corps des troupes de terre devait servir avec les chefs ou le corps des troupes de la marine.

Le chevalier des Roches , capitaine de vaisseau, partait pour aller prendre possession du gouvernement de rile-de-France, et devait s'embarquer et faire la traversée avec l'état-major et une partie du régiment de Royal- Comtois, qui, une fois arrivé à sa destination , devait être sous ses ordres, mais, pendant la traversée, n'en devait recevoir que de son lieutenant-colonel. M. le duc de Choiseul , d'après les principes qui le dirigeaient dans l'administration de ses deux départemens, avait voulu mettre une ligne de démarcation bien distincte entre la police nécessaire à tout ce qui avait trait à la colonie de rile-de-France , qui devait être entièrement soumise au gouverneur-général, et la police, le service et la discipline du régiment de Royal-Comtois, qui ne devaient ressortir que du lieutenant-colonel et de l'étatmajor de ce corps. En conséquence, il fit expédier un brevet d'inspecteur temporaire de ce régiment au chevalier de la Motte-GefFrard, 1 ieutenan t-colon el .

Cette mesure déplut souverainement au chevalier des Roches. Dès les premiers momens de la traversée, il jugea qu'avec cette

autorité, et d'après le caractère du lieutenantcolonel, il trouverait en lui, pendant son séjour à Flle-de-France , un censeur incommode de ses action:» , et le considéra dès-lors comme son ennemi Dans une des relâches, le gouverneur et le lieutenant-colonel se séparèrent et s'établirent sur deux bàtimens différens pour le reste du \oyage, et le hazard fit que, dans le vaisseau monté par le chevalier des Roches, se trouvèrent ceux des officiers dont j'ai parlé plus haut , et qui étaient jaloux du lieutenant-colonel.

Les mêmes dispositions et les mêmes inclinations opérèrent bientôt le rapprochement du gouverneurtet de ces officiers. Fort peu de temps après leur réunion es totalité à l'Ile-de- France, l'éloignement de ces officiers pour M. de La Motte se manifesta; les choses furent progressivement portées au point qu'une scission entière s'opéra 5 que les deux partis, une fois prononcés, s'attaquèrent réciproquement par des mémoires qui participèrent de l'aigreur qui les animait; le caractère du lieutenant-colonel se déploya en sévérité, quand il se vit attaqué personnellement; et cette affaire qui , dans le principe, aurait pu et dû n'avoir aucune suite, surtout si l'autorité du gouverneur y était intervenue, comme le bien

du service du Roi l'aurait exigé, devint si se—. rieuse, que le ministre se vit dans la nécessité de faire repasser le régiment en France, et de rappeler le gouverneur-général.

A l'arrivée du régiment de Royal Comtois , M. le marquis de Monteynard , alors secrétaire d'état de la guerre, prit les ordres du Roi pour faire rassembler un conseil de guerre qui prononçât sur cette affaire , que le temps et Féloignement avait rendue majeure pour la discipline militaire, et sous tous les rapports.

Ce conseil de guerre fut composé d'un ancien lieutenant -général président, de deux lieutenans-généraux inspecteurs, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, de quatre maréchaux de camp inspecteurs, et d'un mare-, chai de camp inspecteur, chargé de faire l'office de procureur-général rapporteur.

Le président fut M. le comte du Muy. Il avait été menin et ami de feu M. le Dauphin. Ce dernier titre suffirait pour son éloge, mais on peut ajouter que c'était un de nos officiersgénéraux les plus studieux , les plus appliqués à leur métier, et l'un des plus honnêtes gens du royaume.

Le comte de Chabo-la-Serre fut un des deux lieutenans-généraux adjoints au comte

du Muy. Il s'était fait la plus brillante réputation à la guerre, où il avait commandé la Légion Royale , formée de toutes les troupes légères et corps francs qu'on avait créés pendant les guerres de Bavière, de Bohême et de Flandre , pour les opposer aux hussards et autres troupes du même genre, que l'hnpératrice-Reine avait tirées de la Hongrie, et qui, dans les premiers temps de ces guerres , avaient fort embarrassé et fatigué les troupes de ligne françaises.

Le marquis de Lugeac fut le second des lieutenans-généraux adjoints. Connu par sa belle figure, lors de son entrée dans le monde, et par les bontés du Roi, il avait servi avec distinction pendant la guerre de 17/fi , où il commandait le régiment de Beauvoisis, à la tête duquel il reçut une blessure très-grave au visage. Sa valeur était aussi estimée que son zèle pour sa profession. Il avait été un des premiers et des plus ardens amateurs des réformes et de la discipline allemande , lorsqu'on voulut l'établir dans l'armée française. Sa réputation était intacte; il était capitainecommandant des Grenadiers à cheval.

Les comtes de Rochambeau et de Caraman, le baron de Vioménil, et le chevalier de Sarsfield, tous inspecteurs, soit de cavale-

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rie, soit d'infanterie, étaient les autres membres de ce conseil, dont je fus nommé rapporteur. Le sieur d'Avranges, mon secrétaire, depuis que j'étais inspecteur, fut nommé secrétaire du conseil de guerre.

Le comte de Rochambeau , dont la mère avait été gouvernante des enfans de M.»r le duc d'Orléans , lui avait fait obtenir, par ce canal, le régiment de la Marche, à la tête duquel il avait été blessé, et qu'il quitta ensuite pour prendre le commandement du régiment d'Auvergne. Il avait acquis à la guerre de la réputation ; mais sa figure ne faisait pas présumer la franchise, et n'était pas faite pour faire naître la cor fiance qu'il méritait peutêtre. En tout, il était plus craint qu'aimé dans l'infanterie.

Le comte de Caraman , neveu du maréchal de Broglie, et jouissant d'une grande fortune, avait bien servi, pendant la guerre, à la tête d'un régiment de dragons de son nom. Il avait épousé une princesse de Chimay, nièce du prince de Beauveau et de la maréchale de Mirepoix, qui, dans le temps de son intimité avec la marquise de Pompadour et le duc de Choiseul, lui avait fait avoir une inspection de cavalerie. Franc, loyal, très-bon officier, il était généralement aimé dans les troupes.

Le baron de Vioménil , de la province de Lorraine, fils d'un lieutenant-colonel du régiment de Limousin, avait un extérieur trèsagréable ; sa franchise ef son courage étaient éprouvés. 11 s'était distingué à la guerre, à la tête des troupes légères , et s'était concilié l'estime presque générale. Aussi aimable dans la société que brillant au coup de fusil , c'est avec l'assentiment de tout le monde qu'il avait obtenu une inspection générale. Il en avait dignement rempli les devoirs \ il était plein de bonne volonté et de talens militaires.

Le chevalier de Sarsfield, d'origine irlandaise, avait infiniment d'esprit. Il avait servi dans l'état-major de Tannée. Sa figure ne prévenant pas en sa faveur, peut-être ne lui rendait-on pas toute la justice qu'il méritait. Il était craint des troupes dont l'inspection lui était confiée; on lui trouvait le propos dur et fécond en sarcasmes ; et comme, avant d'être officier-général, il n'avait jamais commandé aucun corps, les officiers particuliers, qui l'auraient fait connaître, s'ils avaient servi sous lui , ne pouvaient détruire une espèce de prévention défavorable qui s'était établie, et que je suis bien loin de partager. Son zèle pour les innovations , et son rigorisme sur

toutes les parties de la nouvelle discipline lui avaient été nécessaires pour parvenir à la place d'inspecteur de cavalerie.

Après avoir parlé des sept officiers-généraux qui composaient le conseil de guerre , je ne me tairai pas sur mon propre compte. Je ne cacherai pas que je n'aurais eu que des grâces à rendre à la nature et à la fortune, puisque la première m'avait très-bien traité dans la distribution des dons que j'en avais reçus, et que la seconde ne m'avait refusé aucune de ses faveurs , si la nature, en me donnant un tempérament de feu, n'avait pas mis dans mon cœur tous les désirs de l'incontinence, et si la fortune ne m'avait pas offert tous les moyens de les satisfaire. Assez indifférent sur les engagemens que je pouvais former, et qui étaient toujours subordonnés à mes devoirs ou au plan d'ambition que je m'étais fait de bonne heure , je peux me reprocher de n'avoir pas toujours assez pris en considération la méchanceté des hommes, et l'importance qu'elle peut donner à ce que je traitais de misères. J'aurais dû sentir que ce qui ne méritait aucune attention , tant que ma position n'était pas assez marquante pour exciter la jalousie , prendrait un caractère différent quand mon sort m'aurait fait des en-

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Vieux et des censeurs, qui ne manqueraient pas de faire sonner bien haut ce qu'ils appelaient mon libertinage. Je peux cependant me flatter, sans orgueil, que je jouissais de l'estime et de la bienveillance de presque tous mes camarades, et que je n'étais pas vu de mauvais œil dans les troupes que j'inspectais, ni dans le reste de l'armée.

Le sieur d'Avranges, mon secrétaire, était un très-bon sujet , écrivant et dessinant parfaitement. Entré chez moi fort jeune, il était fort étourdi ; mais il se corrigea bientôt de ce défaut, en avançant en âge. Ses bonnes qualités lui avaient acquis mon entière confiance. Actif, intelligent, fidèle, il sut, pendant la durée du conseil de guerre, mériter les bontés de M. le comte du Muy et de tous les officiers-généraux qui le composaient.

Dès que j'appris que le secrétaire d'état de la guerre m'avait désigné pour faire les fonctions de procureur-général de ce conseil de guerre, j'appréciai tout le travail auquel cette commission allait m'assujétir ; j'appréciai encore mieux tout ce qui me manquait de connaissances essentielles pour la remplir dignement. Je pris mon parti sur-le-cliamp, et je ciio-sis le cr;minaliste le plu^ en réputation à Paris, pour le prier de m'instruire des formes

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légales que j'ignorais. Je passai cinq heures par jour, dans son cabinet, à étudier et à écrire, sous sa dictée, des cahiers sur toutes les formes d'instruction de procès criminels. 11 me fit connaître la marche que je devais suivre ; et, comme on m'avait remis un précis des comptes rendus, d'après lesquels M. de Monteynard s'était décidé à proposer au Roi de soumettre la connaissance de cette affaire à un conseil de guerre, mon criminaliste me fit ma leçon sur les formes à suivre. Ma trèsexcellente mémoire me servit à les apprendre et à me les rendre familières; et les cahiers que j'avais écrits ne me devinrent nécessaires que pour les cas particuliers et imprévus qui se présentèrent pendant le cours de Finstruction. J'oubliai tout , je négligeai tous mes plaisirs, pendant le peu de temps qui me restait, pour ne m'occuper que des moyens de mériter la marque de confiance qui m'était accordée.

Nous fûmes tous rendus à Lille, où devait s'assembler le conseil de guerre, au jour indiqué , ainsi que tous les officiers accusés, accusateurs ou témoins. Après les préliminaires nécessaires de la communication réciproque de toutes nos instructions respectives ? M. le comte du Muy . président, régla les

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heures des assemblées, les formes à y établir, et me donna Tordre de commencer l'instruction du procès et les informations. Occupé uniquement de mon objet , ce temps est le seul de ma vie où je n'ai mêlé aucune distraction aux affaires dont j'ai été chargé.

Ayant eu dans mon inspection le régiment de Royal-Comtois, plusieurs années de suite, avant son embarquement pour l'Ile-de-France, j'en connaissais à fond tous les sujets, à l'exception du major Cheneault, qui n'avait été nommé que fort peu de temps avant le départ. J'avais eu même de l'inclination pour M. de Romecourt, qui, étant l'ancien des dénonciateurs et accusateurs du lieutenant-colonel, se trouvait un des plus marquans dans cette affaire.

A la suite de trois jours d'un travail continuel , je fus en état de faire mon premier rapport au conseil de guerre, et de donner aux juges la première connaissance des faits qui avaient amené l'accusation sur laquelle ils avaient à prononcer. Après les plus mûres délibérations, car la sagesse, la prudence et la probité de M. le comte du Muy ne négligèrent rien, nous fûmes tous unanimement d'avis de suspendre les opérations du conseil, çt d'expédier un courrier au ministre de la

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guerre, pour l'instruire que le chevalier des Roches, gouverneur- général de l'Ile-de- France, nous paraissait intéressé au premier chef dans l'affaire, soit parce qu'il s'était prononcé contre le lieutenant-colonel, et pouvait être soupçonné d'avoir favorisé le parti de l'insubordination , soit comme n'ayant pas usé des pouvoirs très-étendus qu'il avait, pour arrêter, dès le principe, la fermentation qui s'était manifestée dans le régiment. Le conseil de guerre demandait la présence de M. des Roches à Lille, parce qu'il lui paraissait dans l'intérêt de la justice et du bien du service du Roi, que cet officier du corps de la marine fût lui-même soumis au conseil de guerre , quand même les ministres du Roi jugeraient nécessaire d'adjo:ridre aux officiers-généraux de terre qui le composaient , des officiersgénéraux du corps de la marine royale.

Je fus chargé de rédiger cette dépêche trèsintéressante, qui , signée par tous les membres du conseil , fut portée à Versailles par un courrier.

Le marquis de Monteynard saisit très-bien le plan du conseil de guerre ; il l'adopta, et fit les démarches nécessaires pour lui procurer son plein et entier effet. Mais ce qui eût été tout simple et dans l'ordre, si les ministres

l'eussent prévu , souffrit les plus grandes difficultés . causa les plus vives discussions , et la demande du conseil finit par être repoussée, parce que les amis et les protecteurs du gouverneur-général, jugeant tout le danger qu'il pouvait courir, firent tous leurs efforts pour parer ce coup, et surent tirer parti des dispositions de jalousie qui pouvaient exister entre les secrétaires d'état, pour faire refuser l'attribution demandée et la présence du gouverneur-général a Lille, même avec l'addition d'officiers - généraux de la marine aux officiers-généraux de terre que la cour avait nommés juges de cette affaire.

Le retour du courrier qui nous annonça ce refus , mit le conseil de guerre dans la nécessité de reprendre ses séances. Après trois semaines de confrontations, de recollemens, et après avoir rempli les formes légales les plus minutieuses, le conseil rendit un jugement très-motivé qui lava entièrement et déchargea de toutes accusations le sieur de la Motte-Geffrard, lieutenant -colonel du régiment de Royal-Comtois, déclara les sieurs de Martemprey , de Romecourt , les sieurs de Mengaud et Bousquet, auteurs de toutes les dissentions, et proposa à Sa Majesté les punitions que les juges croyaient devoir être or-

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données contre les coupables et délinquans. Cette sentence , après avoir reçu la sanction du Roi, ayant été exécutée dans tous ses points, imprimée et rendue publique par ordre du conseil d'état, envoyée à tous les différens corps de l'armée, dans les places de guerre et dans toutes les provinces, je me crois dispensé d'en rapporter ici le contenu. Je me contenterai de dire que M. le comte du Muy et tous les juges du conseil, crurent de leur sagesse de faire connaître la forme dans laquelle ils avaient procédé dans cette affaire, et firent déposer , lorsque la sent* nce eut reçu la sanction du Roi, toute la procédure au greffe du conseil de guerre, et firent avertir tous les officiers de la garnison et tous les particuliers connus delà ville, qu'ils pouvaient aller en prendre lecture et vérifier toutes les pièces , que le sieur d'Avranges, secrétaire du conseil, avait ordre de leur communiquer. Cette pré-* caution était faite pour fermer la bouche a. tous ceux qui, par quelqu'intérêt particulier ou par quelque fausse apparence d'humanité, auraient été disposés à blâmer la rigueur ou a censurer la marche qu'avait suivie le conseil de guerre.

Les peines infinies que je me donnai, tant avant que pendant tout le temps que dura lç

conseil cle guerre, furent abondamment payées par l'approbation du comte du Muy, et l'amitié , du moins apparente , de tous les membres du conseil de guerre ; par les éloges que fit de moi le marquis de Monteynard', dans le compte qu'il rendit au Roi; par la manière dont le monarque m'accueillit quand je reparus à Versailles , et par l'opinion publique , lorsque la sentence et toutes les pièces de cette affaire intéressante furent connues par l'impression.

Le sieur d'Avranges recueillit aussi le fruit de son travail, car, pour le récompenser, le Roi m'ayant accordé le droit de nommer un commissaire des guerres, droit inhérent à la dignité d'un maréchal de France, et que chacun d'eux exerce, lors de sa promotion, je nommai le sieur d'Avranges, qui, de ce moment-là, en eut l'exercice, sans cesser d'être mon secrétaire.

La forme très-légale que j'avais donnée à la marche de cette affaire, fut approuvée de mon criminaliste, M. Perronneau, auquel je la soumis à mon retour, et me fit beaucoup d'honneur dans le public.

Mon séjour à Lille ne m'empêcha pas de faire, celte année , l'inspection des troupes dont j'étais chargé. Ce fut pendant mon séjour

en Bretagne, pour nies revues , que je fis plus ample connaissance de M. le marquis, depuis maréchal d'Aubeterre, qui y commandait, et qui avait été ambassadeur de France à Vienne. 11 avait succédé, dans le commandement de la Bretagne, au duc d'Aiguillon. Avant d'être employé dans les affaires étrangères, il avait eu un régiment d'infanterie, et avait servi avec distinction. C'était un homme d'un bon esprit, très - exact à remplir lui-même et a faire remplir par 1 s autres les devoirs relatifs au service du Roi. Il tenait un état considérable 5 c'était un des derniers, parmi h s hommes de cour, qui eussent conservé les manières des grands seigneurs , tels qu'ils étaient sous le règne de Louis XIV. Lorsqu'il eut quitté le commandement de la Bretagne, la maison qu'il tint à Paris eut le même caractère de magnificence décente, et fut toujours une exception au genre de liberté un peu cinique qui pervertit insensiblement les sociétés de Paris. 11 sut i> ériter, jusqu'à sa mort, les respects qu'on devait à ses mœurs et à son honorable conduite dans tous les emplois qu'il avait occupés, et se concilier en même temps l'amitié et l'attachement de toutes les personnes qui avaient eu des relations avec lui.

Les momens que je passais à Paris , dans les intervalles de mes différens services, étaient employés à cultiver toutes les personnes avec lesquelles j'avais des liaisons, surtout M. le comte et M.me la comtesse de Maurepas. L'âge n'avait rien changé à leurs qualités essentielles et sociales ; l'esprit aimable et très-cultivé de M. de Maurepas avait encore toute la fraîcheur de la jeunesse ; sa plaisanterie vive et ses réparties pleines de sel attique, étaient toujours du même agrément. Ma liaison avec le mari et la femme , qui prenait tous les jours plus de force, était le simple effet d'un pouvoir attractif qu'ils avaient sur moi , et ne pouvait être soupçonnée d'aucun motif d'intérêt particulier ou d'ambition ; car, à l'époque dont je parle, il était impossible de prévoir le rôle qu'aurait à remplir M. de Maurepas.

Dans le commencement de l'année 1774 je reçus, de la cour de Vienne , le diplôme de prince de l'Emp:re, que j'avais sollicité, d'après les titres que j'ai précédemment fait connaître. L Roi me permit de l'accepter et d'en porter les décorations. Cette affaire , quoique fondée en droit, et sollicitée par l'ambassadeur de France, avait souffert de longs retards, à cause de la marche ordinaire de la

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chancellerie impériale. Les frais indispensables de la sollicitation se montaient à plus de cent mille francs , en y comprenant toutes les dépenses que j'avais été obligé de faire, depuis que j'avais formé ma demande , et pour les recherches à faire dans les bureaux de la chancellerie , afin de retrouver les originaux des titres qui fondaient ma prêtent ion.

La tendre amitié du marquis d'Entraigues jouissait, sans envie, de tous les accroissemens de ma fortune ; notre liaison n'en devenait que plus intime. Il avait su conserver, par son aménité, par la douceur de ses mœurs, par sa sagesse circonspecte, les bontés signalées du Roi, malgré toutes les différentes intrigues qui avaient divisé la cour. Son cœur fut très-douloureusement affecté de la mort <le Louis XV, enlevé par la petite vérole, le 10 mai 1 774-

Ce grand événement changea entièrement la face des choses, non-seulement à la cour, mais dans toute la France. Il influa sur la politique de toute l'Europe. A un roi, sur le trône depuis près de soixante ans, succéda un jeune prince de vingt ans, qui, quoique marié depuis quatre ans, n'avait encore aucune connaissance des affaires. Frappée de ce changement imprévu , toute la cour attendait avec

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lin frémissement mêlé de crainte , quel parti allait prendre Louis XVI ; et, dans ce moment peut-être, le jeune Roi était l'homme le plus embarrassé de son royaume, comme il en fut, plus tard, le plus malheureux.

La jeune Reine, qui, depuis qu'elle était en France , n'avait eu d'autre soin que celui de plaire et de présider la cour la plus polie et la plus brillante de l'Europe, partagea naturellement l'embarras de son époux. Accablés tous les deux du poids énorme et inattendu dont ils se trouvaient surchargés, n'osant s'ouvrir à personne sur leurs anxiétés, et ceux qui les avaient jusqu'alors entourés, n'osont se mettre en avant et solliciter leur confiance, ces deux augustes époux se déterminèrent à se jeter dans les bras de madame Adélaïde , leur tante, pour la prier de les aider de ses conseils.

Cette princesse, pleine d'esprit et de sagesse, reçut avec amitié cette marque de confiance. Plongée dans la plus affreuse douleur de la perte d'un pè: e qu'elle aimait tendrement, elle répugnait à toute autre occupation; mais la grandeur de l'objet sur lequel elle était consultée l'arracha malgré elle au sentiment pénible dont elle était obsédée.

Après avoir fait le tableau de l'état de la

cour, passé en revue tous les hommes d'état qui avaient une réputation, et mûrement pesé les ressources de leur génie , et les dangers et les inconvéniens qui pouvaient résulter du choix à faire, ces augustes personnages arrêtèrent leur indécision entre le rappel de deux anciens ministres du feu Roi.

La jeune Reine penchait en faveur du duc de Choiseul , tant à cause des liaisons de toutes les personnes qui l'entouraient avec cet ex-ministre, qu'à cause de la reconnaissance qu'elle croyait lui devoir, pour avoir décidé Louis XV à la choisir pour régner sur le plus beau royaume de l'Europe ; mais son penchant ne l'empêchait pas de sentir tous les dangers qui résulteraient de la haine et de l'esprit de vengeance que le duc de Choiseul, revenant à la tête des affaires, pourrait rapporter a la cour \ aussi bien sa disgrâce étant récente, et les plaies en saignant encore , on pouvait tout appréhender de leur effet.

Le temps était trop urgent pour que la Reine pût consulter sa mère, l'Impératrice-Reine, et madame Adélaïde avait nommé M. de Maurepas. Elle avait fait l'éloge de son habileté dans les affaires, de son esprit, de ses connaissances administratives, que ses ennemis même ne contestaient pas. Eloigné des affaires depuis

vingt-cinq ans, et disgracié par le crédit de madame de Pompadour, il avait vu disparaître de la cour tous les personnages dont il pouvait avoir eu à se plaindre j on pouvait donc présumer qu'il n'apporterait au ministère aucun autre intérêt que celui de l'Etat, et le désir bien naturel de justifier, dans sa vieillesse, tout ce que son esprit et ses talens lui avaient acquis de réputation dans son premier ministère.

Une fois décidé sur le choix a faire, cet auguste conseil se promit de garder le secret sur la résolution qu'il avait prise. Il fut convenu que madame Adélaïde manderait le comte de Maurepas chez elle, et que ce serait dans son cabinet intérieur qu'aurait lieu la première entrevue j carie Roi, non plus que la Reine, n'avaient jamais vu M. de Maurepas, et lui-même ne les avait jamais aperçus qu'en passant pour une promenade, et par une fenêtre.

M. le comte de Maurepas ne désirait point de rentrer en place ; il était bien loin surtout de s'attendre au message qui lui fut adressé. Sa surprise fut extrême j et, après avoir beaucoup réfléchi avant de répondre, et consulté madame de Maurepas, sans l'avis de laquelle

il ne faisait rien, ils se déterminèrent tous deux à refuser, en alléguant leur grand âge et les fréquentes attaques de goutte auxquelles M. de Maurepas était sujet, qui le mettraient nécessairement dans l'impossibilité de suivit les affaires avec toute l'activité qu'elles exigeaient.

Mais un second courrier de madame Adélaïde, plus pressant que le premier, le décida pourtant à se rendre, sur-le-champ, dans le cabinet de cette princesse, où il trouva le Roi, qui l'accueillit avec une extrême bonté, et lui déclara qu'il l'avait choisi pour être le dépositaire de toute sa confiance.

Louis XVI m'a dit depuis que , malgré la distance énorme de Fâge de M. de Maurepas au sien, dès les premiers momens de cette importante entrevue, il avait été étonné et séduit par la fraîcheur de l'esprit et les grâces de la conversation de l'aimable vieillard ; et la Reine mit en usage tous les charmes dont la nature l'avait douée , pour séduire M. de Maurepas. Tout ce qui avait trait à son établissement à Versailles avait été réglé d'avance. Le Roi lui avait fait préparer un appartement au-dessus du sien, et si à portée, que, par la communication facile et prompte

d'un petit escalier, il pouvait le voir, à tous les momens du jour , sans cérémonie et sans suite.

La comtesse de Maurepas vint à Versailles, fut présentée à la Reine, qui, malgré son grand âge, et sa figure, qui n'avait jamais été jolie, même dans sa jeunesse, la combla de bontés, et donna, par ses démonstrations de bienveillance^ le ton à toute la cour. Comme madame de Maurepas y était née, qu'elle y avait été élevée, et ne s'en était éloignée que lors de son exil, elle ne s'y trouva point déplacée. Tout en conservant le ton de dignité et de très-bonne compagnie de l'ancienne cour, elle eut le bon esprit d'y marier les formes de la nouvelle qui pouvaient convenir à son âffe et à ses habitudes.

Le comte de Maurepas, dès le premier quartd'heure de son installation, eut l'air d'occuper une place qu'il n'avait jamais quittée. Sa conversation générale ou particulière, son travail avec les ministres du Roi, les ambassadeurs ou les ministres étrangers, se soutint jusqu'à sa mort, avec le même ton et le même caractère, qui le faisaient rechercher à Bourges, pendant son exil, et dans sa société à Paris ou à Pont-Char train, depuis le moment où il avait eu la permission d'y revenir.

La mort de Louis XV avait été un coup de foudre pour la comtesse du Barry, sa séquelle, ses meneurs et ses adhérens , et pour le ministère en général. Elle avait fui de Versailles dès que le danger avait paru immin; nt; et, rassemblant toutes les richesses dont le Roi l'avait comblée, elle s'occupait peut-être du sort brillant qu'il lui avait assuré, beaucoup plus que des regrets de l'avoir perdu. Peutêtre que , pour la première fois , depuis sa subite et incroyable élévation , elle se rappelait son ancien état , pour mieux apprécier toute la différence de celui qu'elle s'était procuré , ou plutôt qu'on lui avait procuré ; car, il faut bien le dire, sa très-jolie, sa très-fraîche figure , n'avait servi qu'a en faire un mannequin que des ambitieux et des intrigans avaient fait agir et parler selon leurs vues, leurs projets et leurs intérêts.

Le duc d'Aiguillon , le chancelier de Maupeou et les autres ministres, avaient été effrayés dès les premiers momens de la maladie du Roi ; ils avaient besoin de sa vie pour soutenir leur crédit et conserver leurs places. Chaque jour de cette maladie augmenta leurs sollicitudes ; le terme fatal arrivé détruisit l'espoir de la favorite, et ajouta, aux craintes des autres personnes en place , la certitude de

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leur destitution prochain , et bien plus encore, la dure, mais indispensable nécessité de parader encore à la nouvelle cour, et d'être obligées d'afficher une tranquillité parfaite ? quoique intérieurement déchirées par les plus cruelles angoisses.

Quelque opinion qu'ils eussent pu prendre du nouveau Roi, sur ce qu'ils en avaient vu, ils ne pouvaient savoir si le trône sur lequel il venait de s'asseoir, ne le montrerait pas différent de ce qu'il avait paru dans son enfance; ils ne pouvaient deviner en qui il placerait sa confiance, par qui il serait influencé; et se repentirent trop tard de n'avoir pas assez ménagé la nouvelle Reine , qui avait eu à ee plaindre beaucoup plus qu'à se louer d'eux : mais , à son âge , on n'avait pu soupçonner qu'elle pensât à autre chose qu'à tenir sa cour et se divertir.

Les conférences du Roi et de la Reine avec madame Adélaïde, ne purent avoir lieu, sans que des gens intéressés à épier les moindres démarches de ces illustres personnages , n'en eussent connaissance. Leurs inquiétudes en augmentèrent; et l'apparition inattendue de M. le comte de Maurepas à Versailles, où il ne s'était pas montré depuis plus de vingtquatre ans, leur fit faire les conjectures qui

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