‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 21 sur 52 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

En destinant ce travail à la publicité, nous regardons comme un devoir de nous expliquer sur le but que nous avons en vue. Une des époques les plus importantes de notre temps fut incontestablement celle qui vit la chute de l'Empire français et le retour de la famille des Bourbons dans le royaume de ses pères.

Beaucoup de détails sur cette révolution immense ont été consignés dans une foule de Mémoires. L'histoire proprement dite de ce drame final n'est pas encore écrite, et, bien que

nous n'avons pas la prétention d'assumer cette lourde tâche, nous ne pouvons méconnaître qu'il serait impossible de bien faire connaître cette époque sans le secours des matériaux que fournit le présent ouvrage.

Notre conviction ne repose sur aucun calcul personnel. Pour la motiver, il suffit de présenter les considérations suivantes :

L'histoire se compose de deux éléments qu il faut bien se garder de confondre. L'un, ce sont les faits matériels, que personne n'ignore. L'autre, c'est la partie secrète. Elle comprend les négociations entre les diverses Cours; c est là qu'il faut chercher les ressorts dont le jeu a produit les événements. La partie que nous appelons secrète perd tôt ou tard ce caractère. Les communications officielles et confidentielles dorment dans les archives, mais un jour vient où on les tire de la poussière.

Il en est autrement de 1 histoire de la grande alliance pendant les années 1813, 1814 et 1815.

Grâce à un concours de circonstances unique dans Jes annales du monde, les principaux acteurs de ce drame se sont trouvés réunis au même lieu. L Empereur d'Autriche, le Czar, le Roi de Prusse et leurs trois cabinets ne se sont, pour ainsi dire, jamais quittés. De même, le chef du cabinet anglais s'est presque toujours trouvé en contact avec ses collègues d'Autriche, de Prusse et de Russie. Lors du Congrès de Vienne, la plupart des princes qui forment aujourd'hui la Confédération allemande assistaient eux-mêmes aux discussions. Comme les Souverains de l'Europe et leurs ministres se réunissaient en personne et sur les lieux mêmes, les usages diplomatiques durent se plier aux circonstances. Les affaires les plus difficiles, les questions les plus compliquées se traitèrent en quelque sorte d'une salle à l'autre : pas de courriers, pas d'échanges de notes écrites, pas d'intermédiaires entre les Cours. Toutes les lenteurs inévitables en temps ordinaire avaient disparu avec les distances. Mainte affaire qui, dans d'autres circonstances, n'aurait pu être élaborée que lentement, fut réglée dans une matinée. Cette manière de procéder eut 'deux résul-

tats : le premier et le plus heureux fut la réussite de notre colossale entreprise; le second, qu'il est permis de trouver regrettable, c'est qu'aujourd'hui les Cours directement intéressées aux négociations n'ont aucun document écrit qui puisse renseigner sur la marche des discussions les plus importantes.

Les besoins nouveaux créent toujours des formes nouvelles. C'est ainsi que surgirent celles qu'observèrent les cabinets dans leurs conférences. Les questions les plus graves étaient toujours agitées et discutées dans les entretiens familiers qui avaient lieu entre les trois Souverains aussi bien qu'entre les chefs de cabinet. Ce n'est que lorsque ces questions étaient arrivées à un certain degré de maturité que les ministres tenaient des conférences régulières et dressaient des protocoles. Il suffit de jeter un regard sur ces protocoles pour se convaincre qu'ils ne donnent pas les détails des discussions. Là où ils ne se bornent pas simplement à formuler les points sur lesquels on est tombé d'accord, ils donnent des analyses contenant les nuances d'opinion que révèle l'avis exprimé par chaque membre de la réunion, nuances qui n'empêchèrent jamais une résolution commune. De cette époque datent deux innovations dans la diplomatie : celle des mémoires comme annexes des protocoles, et celle des simples protocoles ayant la forme et la valeur de conventions définitives. 11 est à souhaiter que cette manière de procéder soit adoptée définitivement, car il est incontestable qu'elle tacilite extraordinairement l'expédition des affaires, et c'est précisément pour cela qu'elle convient le mieux pour traiter les grandes questions politiques.

En établissant ce fait que les Archives diplomatiques des Cours les plus intéressées aux négociations ne contiennent pas de documents écrits sur les délibérations les plus importantes des années 1813, 1814 et 1815, nous faisons toutefois une exception en faveur des Archives de l'Angleterre et de la France. Pendant toute la durée du Congrès de Vienne, lord Castlereagh et les ministres plénipotentiaires de l'Angleterre et de la France n'ont cessé de correspondre avec leurs gouvernements.

C'est donc avant tout parce que nous étions convaincu de l'impossibilité d'arriver autrement à asseoir sur des bases solides lhistoire de cette période d'une importance exceptionnelle, que nous nous sommes décidé à rassembler les présents matériaux. Mais un autre sentiment encore nous a guidé. Nous allons l'exposer avec une entière franchise.

Il est peu de Souverains qui aient fait honneur à leur couronne autant que l'Empereur François. Ses peuples ont rendu justice à sa valeur comme homme. Il était le père de ses sujets plutôt que leur maître; il réunissait en lui toutes les vertus de l'homme privé ; toutefois, beaucoup de ses contemporains n'ont pas apprécié comme elles le méritaient les brillantes qualités qui le distinguaient comme Souverain. Remarquable par la pureté de ses mœurs, simple dans ses manières, ennemi de toute espèce de faste, et dédaignant même cette supériorité du rang qui éblouit toujours la foule et fait paraître souvent les princes ce qu ils ne sont pas, n'aimant et ne recherchant en toutes choses que la vérité, ferme dans ses principes, d'une droiture à toute épreuve, ce prince a pu néanmoins, aux yeux de ses contemporains, paraître souvent jouer un rôle secondaire, alors même que les plus grands succès n'étaient dus qu'à sa résolution, à son énergie et à ses vertus. Les documents que nous livrons à l'impartialité des générations futures ne nous démentiront pas.

Il nous reste, quoi qu'il nous en coûte, à dire un mot de nous-même. Le rôle que nous avons eu à jouer personnellement dans l'histoire contemporaine, nous ne l'avons pas choisi, il nous a été dicté uniquement par le sentiment de nos devoirs. N'ayant d'autre ambition que celle de remplir consciencieusement la tâche multiple qu'une réunion de circonstances exceptionnelles nous avait imposée dès notre entrée au ministère, nous ne nous sommes jamais écarté du chemin qui nous semblait indiqué par le bon droit. Etranger aux aberrations de notre temps, aberrations qui conduiront toujours la société aux abîmes, nous avons eu la satisfaction de servir, à une époque pleine de périls, la cause de la paix et du bonheur des nations, qui ne saurait jamais gagner aux

révolutions politiques. Notre nom a une signification invariable dans les récits et dans les pamphlets de notre époque. Il nous a été impossible de nous reconnaître dans ces soi-disant portraits. C'est à la postérité qu'il appartiendra de nous juger sur nos actes, et pour la mettre à même de remplir cet office qui lui revient de droit, nous avons cru devoir établir avant tout les véritables bases du débat. A l'heure où nous écrivons ces lignes (1829), 1 historien des innombrables événements de la première partie du dix-neuvième siècle est encore à naître. Raisonnablement, les contemporains ne peuvent pas avoir la prétention de faire autre chose, sinon de préparer les matériaux pour ceux qui auront dans l'avenir la haute mission de raconter fidèlement le passé, avec le calme et l'impartialité que n'ont jamais ceux qui ont pris une part personnelle et active aux événements.

Aussi n'attribuons-nous pas à notre œuvre une autre valeur que celle d'une collection de documents pour servir à l'histoire d'une période déterminée de notre temps.

Il nous reste à indiquer le plan de notre travail.

Gomme nous l'avons dit, ce ne sont pas les événements des années 1813, 1814 et 1815 que nous entreprenons de raconter; nous ne prétendons pas même écrire des Mémoires réguliers. Ce que nous voulons, c'est noter avec une fidélité scrupuleuse les grands ressorts qui ont été mis en œuvre pour amener ces événements. Nous voulons ramener les faits connus à leurs vraies causes et rétablir entre eux ce lien qui est nécessaire pour l'intelligence des résultats produits ; heureux si nous atteignons ce but !

de la bataille de bautzen au manifeste de guerre de l'Autriche, en 1813.

Le 29 mai, à quatre heures de l'après-midi, j'appris par un courrier venu de Dresde la perte de la bataille de Bautzen. Je me rendis sur-le-champ à Laxenbourg, où se trouvait l'Empereur. Mon parti était pris. Il s'agissait d'arrêter Napoléon dans

sa marche en avant et de fixer l'Empereur Alexandre et le Roi Frédéric- Guillaume sur la résolution que prendrait l'Empereur mon maître. Dans l'armée russe régnait la plus grande démoralisation; elle n'avait plus qu'un désir, celui de se retirer derrière ses frontières.

L'Empereur Alexandre était décidé, il est vrai, à continuer la guerre , mais peut-être serait-il obligé finalement de céder à ses soldats rebutés. Les armées alliées avaient résolu d'opérer leur retraite vers la haute Silésie. Ce mouvement, habile au point de vue militaire, indiquait nettement, de la part de l'Empereur Alexandre, l'intention d'acculer 1 Autriche et de la contraindre à se déclarer pour les alliés. En ne se montrant pas disposée à prendre part à la guerre contre Napoléon , l'Autriche aurait fourni au Czar un prétexte pour passer la Warla et pour mettre fin à la guerre.

Le quartier général du prince de Schwarzenberg était alors à Prague : pendant que son armée commençait à se réunir autour et près de cette ville, lavant-garde occupait les cercles de Saaz et de Leitmeritz. Le comte de Bubna était arrivé au quartier général de Napoléon.

J'étais convaincu que la perte d'une seule bataille compromettrait tout si nous commencions la guerre sans avoir rassemblé des forces suffisantes pour pouvoir tenir la campagne à nous seuls; on ne pouvait guère compter, en effet, sur l'armée russe, mal organisée et démoralisée, ni sur l'armée prussienne, qui n'existait que de nom. Il s'agissait donc d'empêcher Napoléon de suivre sa tactique habituelle, c'est-à-dire de se tourner vers la Bohème en laissant un simple corps d'observation devant les armées alliées, afin de frapper contre nous un grand coup dont les suites auraient été incalculables pour l'Autriche, si l'on songe au découragement qui accablait alors l'immense majorité de nos peuples.

Je proposai à l'Empereur de partir le lendemain pour se rendre au point le plus central, entre Dresde et le quartier général des deux Souverains alliés. Nous cherchâmes sur la carte, et Gitschin nous parut être le point désiré. Sa Majesté se décida à partir le surlendemain; quanta moi, j'expédiai

SUR L'HISTOIRE DES ALLIANCES (1813 ET 1814) 1 il

sur-le-champ deux courriers , l'un à Dresde et l'autre en Silésie. Le premier remit au comte de Bubna Tordre de presser Napoléon d'accepter la médiation offerte par l'Autriche. L'autre allait annoncer que l'Empereur rejoindrait l'armée sous peu. L'effet de ces mesures, ou plutôt le seul fait de l'arrivée de. Sa Majesté au quartier général, me semblait devoir être décisif, et il le fut.

Le 1er juin, à cinq heures du matin, l'Empereur quitta Vienne avec une suite peu nombreuse (64). Le lendemain, nous rencontrâmes, près de Czaslau, le comte de Nesselrode, que l'Empereur Alexandre avait dépêché pour demander à l'Autriche de prendre une prompte résolution. Nesselrode m'apportait une copie de l'armistice signé à Poischevvitz.

L'Empereur François chargea l'envoyé du Czar d'une mission fort simple. Il lui dit : « Retournez sur vos pas, et informez l'Empereur votre maître ainsi que le Roi de Prusse que vous m'avez trouvé en route pour aller en Bohême rejoindre le quartier général de mon armée. Je prie le Czar de vouloir bien me désigner un point de la frontière de Bohême et de Silésie où je puisse envoyer mon ministre des affaires étrangères pour lui communiquer mes résolutions. »

Des propositions de médiation avaient été envoyées à Dresde par l'entremise du comte de Bubna (65). Napoléon espérait battre encore une fois les armées russe et prussienne, et il comptait sur l'effet que produirait une nouvelle défaite sur l'esprit des deux Souverains et sur leurs armées, aussi bien que sur l'Autriche elle-même ; il accueillit donc froidement et avec hauteur les propositions de notre envoyé. Cependant on pouvait prévoir qu'après la victoire de Bautzen il serait plus disposé à négocier; ce fut le cas, en effet : suivant son système habituel, il se mit en rapport direct avec les deux Souverains alliés.

Laide de camp Flahault avait été envoyé sur les lieux en qualité de commissaire de démarcation ; Napoléon pouvait compter sur le dévouement absolu de cet agent. Il s'était flatté de pouvoir agir directement sur le Czar, aussi bien par le choix du négociateur (Caulaincourt) que par l'influence personnelle qu'il croyait toujours avoir sur l'esprit de ce

prince. Il se trompait. Le seul résultat de ces tentatives fut de prouver aux Souverains que Napoléon voulait encore une fois raffermir par des négociations illusoires sa position ébranlée, et qu'il n'avait d'autre but que d'empêcher la quadruple alliance de se former, et de gagner le temps nécessaire pour combler les vides qu'avaient faits dans son armée les marches forcées et les batailles de Lùtzen et de Bautzen. L'Empereur Alexandre et le Roi Frédéric-Guillaume firent part à l'Empereur François de la ferme résolution qu'ils avaient prise de ne pas consentir à une négociation ; en même temps, ils assuraient Sa Majesté de leur pleine confiance dans sa loyauté et dans ses principes éclairés.

Le 3 juin, nous arrivâmes à Gitschin. J'instruisis aussitôt le duc de Bassano de l'arrivée de l'Empereur à son quartier vénérai. En même temps, je lui demandai une entrevue, pour l'informer que Sa Majesté était fermement résolue à appuyer comme il convenait ses offres de médiation. J'étais convaincu que la réponse du ministre français serait évasive : je ne me trompais pas. Le refus déguisé de Bassano me fournit un prétexte tout trouvé pour tâcher de voir l'Empereur Alexandre; en effet, le jour même où j'avais reçu la réponse du ministre français , je demandai une entrevue au Czar. Opocno fut désigné comme le lieu du rendez-vous ; j'avais choisi cet endroit à cause de sa proximité de la frontière et de son isolement. Pour n'avoir pas à s'y rendre avec moi, l'Empereur François prétexta des affaires qu'il avait à Gitschin. Le 16 juin, je partis de ce château, et le lendemain j'arrivai à Opocno, où je trouvai le Czar, qui m'avait précédé de quelques heures. La grande-duchesse Catherine, sœur de l'Empereur Alexandre, qui séjournait alors à Prague , était venue également. Dans la suite du Czar se trouvait le comte de Nesselrode avec quelques aides de camp. Le comte de Stadion et M. de Lebzeltern s'étaient aussi rendus à Opocno, à la suite des ordres qu'ils avaient reçus.

J'allai trouver immédiatement l'Empereur Alexandre. L'entretien que j'avais eu préalablement avec le comte de Nesselrode à Czaslau m'avait à peu près édifié sur les dispositions

de ce prince en ce qui concernait les affaires en général aussi bien qu'en ce qui avait rapport à ma personne. J'avais appris à connaître l'Empereur Alexandre pendant les négociations de Berlin en 1805, et il me témoigna beaucoup de bienveillance à cette époque. Je devais même, sur sa demande formelle, être envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1806. Les rapports que j'eus en 1807 et 1808 avec son ambassadeur à Paris fortifièrent encore les bons sentiments dont l'Empereur était animé à mon égard; plus tard seulement, lorsque le comte de Romanzow fut envoyé à Paris à la suite des conférences d'Erfurt, une divergence complète entre les vues de ce ministre et les miennes amena un premier refroidissement entre l'Empereur Alexandre et moi. Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise et le refus, trop justifié par la nécessité, du cabinet autrichien de conclure une alliance secrète avec la Russie en 1811 firent le reste. Le Czar, qui n'admettait pas de nuances dans la conduite des autres, parce qu'à cette époque sa politique allait toujours d'un extrême à l'autre et ne connaissait pas encore les moyens termes, me soupçonna d'avoir tout à fait passé à la France et de nourrir de graves préjugés à l'égard de la Russie. Dans cette première entrevue, je devais donc m'attendre à rencontrer chez l'Empereur ces préventions personnelles dont l'influence est toujours puissante , et à me heurter contre toutes les difficultés que présentait l'attitude politique et militaire de l'Autriche.

J'abordai l'Empereur sans aucun embarras. Je ne commençai pas par combattre ses préjugés, mais je ne fis pas mystère toutefois de la conviction où j'étais que la seule ancre de salut pour les alliés, c'était la confiance absolue dans une puissance qui pouvait être très-facilement suspectée, si l'on ne connaissait à fond le caractère de l'Empereur François ainsi que les principes et la conduite de son cabinet. Je lui affirmai en même temps que rien ne pourrait nous faire dévier de notre route, qu'amenés à une situation qui faisait de nous les sauveurs de l'Europe, nous la sauverions.

L'Empereur Alexandre me répondit que je ne devais pas douter de sa confiance , mais que si l'Autriche ne faisait con-

naître sur-le-champ ses véritables intentions , c'en était fait à ses yeux de la cause commune.

Comme je ne pouvais ni ne voulais abandonner la marche que je m'étais proposé de suivre, et qui seule, selon moi, pouvait assurer notre salut, je déclarai à l'Empereur que j'étais prêt à lui exposer tout notre plan, mais que je ne voudrais pas lui donner l'espérance trompeuse que nous consentirions jamais à y renoncer ou même à le modifier dans ses parties essentielles. Je persistai à maintenir la nécessité absolue de la médiation de l'Autriche, et je lui demandai de la reconnaître formellement.

« Que deviendra notre cause, me demanda le Czar, si Napoléon, de son côté, accepte la médiation?

« — S'il la décline, répondis-je, l'armistice cessera de plein droit, et vous nous trouverez dans les rangs de vos alliés; s'il l'accepte, la négociation nous montrera, à n'en pouvoir douter, que Napoléon ne veut être ni sage ni juste, et le résultat sera le même. En tout cas, nous aurons ainsi gagné le temps nécessaire pour pouvoir établir notre armée dans des positions où nous n'aurons plus à craindre une attaque contre un seul d'entre nous, et d'où nous pourrons, de notre côté, prendre l'offensive. »

Ce premier entretien dura plus de deux heures , et nous nous séparâmes sans avoir rien conclu. Cependant, bientôt après j'eus la preuve que le Czar ne fermait plus tout à fait les yeux à la lumière, bien que sa vieille défiance persistât toujours. Le lendemain, je réussis à le gagner entièrement à nos projets. Je lui proposai d'envoyer un officier intelligent au quartier général du prince de Schwarzenberg, qui désormais ne ferait plus qu'un avec celui de l'Empereur François. Cet officier ne devait avoir d'autre mission ostensible que de nous faire connaître les états de situation des armées alliées et les positions qu'elles occupaient. Il n'en devait pas moins entendre notre général en chef et arrêter avec lui le plan des opérations suivant l'alternative dont j'ai parlé ci-dessus.

L'Empereur Alexandre me parut très-satisfait de cette proposition; il y voyait un gage de notre sincérité. Le bon

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esprit dont le comte de Nesselrode ne cessait de donner des preuves dans la direction de son département, et l'appui que lui prêtaient le prince Wolkonski, chef d'état-major général du Czar, et le maréchal du palais comte de Tolstoy, lui permirent d'arriver plus facilement à son but. A cette époque, Tolstoy possédait encore l'oreille de son maître et parlait avec une liberté qui le fit plus tard tomber en disgrâce. Le 20 juin, je me séparai de l'Empereur Alexandre, le laissant satisfait de nos vues et parfaitement tranquille sur l'avenir (66).

Pour charmer les loisirs du Czar, on avait concentré près d'Opocno deux régiments de cavalerie que Sa Majesté fit manœuvrer à plusieurs reprises pendant les deux jours que l'Empereur resta encore après mon départ.

Je retournai directement à Gitschin, où je trouvai une invitation très-pressante du duc de Bassano à me rendre à Dresde. Napoléon avait eu vent de mon entrevue avec l'Empereur de Russie, et à partir de ce moment il voulait aussi se ménager un entretien avec moi. Cette démarche, que j'avais prévue, me prouva que Napoléon ne se sentait pas assez fort pour rompre ouvertement avec nous. Je demandai à l'Empereur mon maître l'autorisation de me rendre à l'appel de Bassano, et, sans tarder, j'informai de ce fait les cabinets de Russie et de Prusse réunis à Reichenbach, en Silésie. Je prévoyais beaucoup de découragement de leur part. Dans la plus forte position qu'un ministre ait jamais occupée, je songeais uniquement à convaincre les deux cabinets que désormais le salut de l'Europe ne dépendrait que de la ligne de conduite que suivrait l'Autriche. Comme dans le cours de mon ministère je ne me suis jamais aidé que des ressources de mon pays, que de la force d'àme et des solides principes de l'Empereur François, j'étais bien loin de craindre d'assumer une trop grande responsabilité en prenant une attitude qui devait finalement nous relever et assurer le triomphe de la cause commune.

L'Empereur régla, avec le prince de Schwarzenberg et

moi, toutes les dispositions nécessaires pour hâter la marche

et l'arrivée de nos troupes. Sa Majesté donna les instructions

les plus formelles. Autant ce prince penchait ordinairement

à ménager ses provinces, autant cette fois il y songea peu dans ses calculs. ïl était uniquement absorbé par la grande oeuvre de la délivrance qu'il devait accomplir. Il s'agissait de sauver le monde; ses peuples trouveraient leur dédommagement dans cet immense bienfait! On fit disparaître du théâtre de la guerre tout ce qui aurait pu profiter à l'ennemi ; on fortifia les points les plus importants; les lignes de Prague furent fermées, cette ville devant servir de place d'armes; on se mit à élever des têtes de pont sur l'Elbe et sur la Moldau , on créa de vastes magasins afin de pouvoir suffire aux besoins de l'armée autrichienne et des armées alliées qui devaient être appelées en Bohême; on réunit tous les vivres qu'on put trouver et tous les autres objets pouvant servir à la guerre. L'esprit de la population répondit à l'attente de l'Empereur; il se releva à mesure que grandissait la confiance dans les mesures prises par le gouvernement. L'est et le nord de la Bohême présentaient en quelque sorte l'aspect d'un vaste camp.

Le 24 juin, je partis de Gitschin pour arriver le lendemain à Dresde, où je descendis chez le comte de Bubna. En ce moment Napoléon n'était pas dans la ville, mais il y revint le soir de mon arrivée. Ce n'est donc que le jour suivant, 26 juin, que je reçus l'invitation de me rendre chez lui. Son quartier général se trouvait dans le jardin Marcolini, près de l'Elsterwiese. Il n'osait pas demeurer dans la ville; plus de vingt mille hommes de son armée étaient entassés dans le faubourg de Frédéric et en dehors des lignes de ce faubourg.

La position de Napoléon vis-à-vis de son armée et du peuple français était alors fort critique. La nation, jadis divisée en différents partis, n'en présentait plus que deux : l'un était le parti des hommes de la Révolution, auquel se rattachait la foule innombrable des individus dont le sort était lié au maintien de l'Empire ou qui tenaient à conserver le régime impérial pour ne pas perdre leur position, le fruit de leurs services passés et leur fortune qui se composait en grande partie de biens nationaux; l'autre était le parti royaliste et bourbonien. Les premiers gémissaient sur la situation pré-

caire que l'ambition dévorante de Napoléon avait faite à leurs intérêts; les seconds n'osaient pas encore lever la tête, mais ils attendaient avec anxiété les résultats de la nouvelle campagne en vue de laquelle la nation faisait alors de gigantesques préparatifs.

L'armée française soupirait après la paix. Les généraux, sans exception, avaient peu de confiance dans une lutte qui devenait plus qu'inégale, du moment où de nouveaux alliés venaient se joindre aux Russes et aux Prussiens. Les efforts des gouvernements de la Confédération du Rhin pouvaient à peine contenir la haine du peuple allemand pour Napoléon; la conduite de ces gouvernements eux-mêmes commençait à devenir équivoque; l'Europe n'en tournait que plus avidement ses regards vers l'Autriche.

Dans de pareilles conjonctures, l'apparition du ministre des affaires étrangères autrichien au quartier général de Napoléon ne pouvait être regardée par les chefs de l'armée française que comme un événement décisif par les résultats qu'il amènerait. Voilà l'impression que je pus constater en arrivant à Dresde. Il me serait difficile de rendre l'expression d'inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans etde ces généraux chamarrés d'or, qui étaient réunis dans les appartements de l'Empereur. Le prince de Neuchàtel (Berthier) me dit à demi-voix : « N'oubliez pas que l'Europe a besoin de paix, la France surtout, elle qui ne veut que la paix. » Je ne me crus pas tenu de répondre, et j'entrai dans le salon de service de l'Empereur.

Napoléon m'attendait, debout au milieu de son cabinet, lépée au côté, le chapeau sous le bras. II s'avança vers moi avec un calme affecté et me demanda des nouvelles de la santé de l'Empereur. Bientôt ses traits s'assombrirent, et se plaçant devant moi, il me parla en ces termes :

« Ainsi, vous voulez la guerre : c'est bien, vous l'aurez. J'ai anéanti l'armée prussienne à Liitzen; j'ai battu les Russes à Bautzen; vous voulez avoir votre tour. Je vous donne rendezvous à Vienne. Les hommes sont incorrigibles , les leçons de l'expérience sontperdues pour eux. Trois fois j'ai rétabli l'Em-

pereui François sur son trône ; je lui ai promis de rester en paix avec lui tant que je vivrais ; j'ai épousé sa fille ; je me disais alors : Tu fais une folie; mais elle est faite. Je la regrette aujourd'hui. »

Ce préambule me fit sentir mieux encore combien ma situation était forte ; à ce moment décisif, je me regardai comme le représentant de la société européenne tout entière. Le dirai-je ? Napoléon me parut petit.

« La paix et la guerre , répondis-je, sont entre les mains de Votre Majesté. L'Empereur mon maître a à remplir des devoirs devant lesquels s'effacent toutes les autres considérations. Le sort de l'Europe, son avenir et le vôtre, tout cela dépend de vous seul. Entre les aspirations de l'Europe et vos désirs, il y a un abîme. Le monde a besoin de la paix. Pour assurer cette paix , il faut que vous rentriez dans les limites qui sont compatibles avec le repos commun, ou que vous succombiez dans la lutte. Aujourd'hui, vous pouvez encore conclure la paix; demain il serait peut-être trop tard. L'Empereur mon maître ne se laisse guider dans sa conduite que par la voix de sa conscience ; à votre tour, Sire, de consulter la vôtre.

« — Eh bien! qu'est-ce donc qu'on veut de moi? me dit brusquement Napoléon. Que je me déshonore? Jamais! Je saurai mourir , mais je ne céderai pas un pouce de territoire. Vos Souverains, nés sur le trône, peuvent se laisser battre vingt fois et rentrer toujours dans leurs capitales; moi, je ne le puis pas, parce que je suis un soldat parvenu. Ma domination ne survivra pas au jour où j'aurai cessé d'être fort, et, par conséquent, d'être craint. J'ai commis une grande faute en ne tenant pas compte de ce qui m'a coûté une armée, la plus belle qu'on eût jamais vue. Je puis me battre contre des hommes, non contre les éléments; c'est le froid qui m'a vaincu et ruiné. Dans une seule nuit j'ai perdu trente mille chevaux. J'ai tout perdu , sauf l'honneur et la conscience de ce que je dois à un brave peuple qui, après ces revers inouïs, m'a donné de nouvelles preuves de son dévouement et de la conviction qu'il a que moi seul je puis le gouverner. J'ai réparé les pertes de

Tannée dernière ; voyez donc mon armée après les batailles que je viens de gagner. Je la passerai en revue devant vous.

« — Et c'est précisément l'armée, lui répliquai-je, qui désire la paix.

« — Non, ce n'est pas l'armée, dit Napoléon en m'interrompant vivement, ce sont mes généraux qui veulent la paix. Je n'ai plus de généraux Le froid de Moscou les a démoralisés. J'ai vu les plus braves pleurer comme des enfants. Ils étaient brisés physiquement et moralement. H y a quinze jours, je pouvais encore faire la paix; aujourd'hui, je ne le puis plus. J'ai gagné deux batailles; je ne ferai pas la paix.

« — Dans tout ce que Votre Majesté vient de me dire, lui fis— je observer, je vois une preuve de plus que l'Europe et Votre Majesté ne peuvent arriver à s'entendre. Vos traités de paix n'ont jamais été que des armistices. Les revers comme les succès vous poussent à la guerre. Le moment est venu où vous allez vous jeter réciproquement le gant, l'Europe et vous ; vous le ramasserez, vous et l'Europe; mais ce ne sera pas l'Europe qui succombera dans la lutte.

« — Pensez-vous, par hasard, me renverser par une coalition? reprit Napoléon. Combien d'alliés êtes-vous donc? Quatre, cinq, six, vingt? Plus vous serez nombreux, plus je serai tranquille. J'accepte le défi. Mais je puis vous assurer, continua-t-il avec un rire forcé , qu'au mois d'octobre prochain nous nous verrons à Vienne. Alors on verra ce que seront devenus vos bons amis les Russes et les Prussiens. Comptezvous sur l'Allemagne? Voyez ce qu'elle a fait en 1809. Pour tenir en bride les populations allemandes, mes soldats me suffisent, et quant à la fidélité des princes, la peur qu'ils ont de vous m'en répond. Si vous vous déclarez neutres, et si vous observez votre neutralité, alors je consentirai à négocier à Prague. Voulez-vous une neutralité armée? Soit! Mettez trois cent mille hommes en Bohême , et que l'Empereur me donne sa parole qu'il ne me fera pas la guerre avant la fin des négociations, cela me suffira.

« — L'Empereur, répondis-je, a offert aux puissances sa médiation, non la neutralité La Russie et la Prusse ont

accepté sa médiation ; c'est à vous à vous prononcer aujourd'hui même. Ou bien vous accepterez la proposition que je viens de vous faire, et nous fixerons un temps pour la durée des négociations ; ou bien vous la refuserez , et l'Empereur mon maître se considérera comme libre dans ses résolutions et dans son attitude. La situation nous presse, il faut que l'armée vive; dans quelques jours il y aura deux cent cinquante mille hommes en Bohême ; ils pourront y rester cantonnés pendant quelques semaines, mais non pendant des mois entiers. «

A ce moment Napoléon m'interrompit une seconde fois pour s'engager dans une longue digression sur la force possible de notre armée. D'après ses calculs, nous pourrions tout au plus mettre en ligne soixante-quinze mille hommes en Bohême. Il se basait sur le chiffre normal de la population de l'Empire, sur l'évaluation des pertes en hommes que nous avions faites dans les dernières guerres, sur notre système de conscription, etc. Je me montrai très-étonné de l'inexactitude de ses renseignements, et lui dis qu'il lui aurait été cependant bien facile de se procurer des données plus exactes et plus sûres

« Je m'engage, lui déclarai-je, à vous dresser la liste complète de vos bataillons, et Votre Majesté serait moins bien renseignée sur la force de l'armée autrichienne?

« — Je suis bien informé, répliqua Napoléon; j'ai des rapports très -circonstanciés sur l'état de vos forces, et je suis sûr de ne pas me tromper sur le chiffre de votre effectif. M. de Narbonne, ajouta-t-il, a mis en campagne une masse d'espions , et ses informations s'étendent jusqu'aux tambours de votre armée ; mon quartier général en a fait autant ; mais je connais mieux que personne la valeur qu'on peut attacher à des renseignements de cette espèce. Mes calculs s'appuient sur des données mathématiques, voilà pourquoi ils sont sûrs; en fin de compte, on n'a jamais plus qu'on ne peut avoir*. »

* Un détail curieux, que plus d'un fait a confirmé , ce sont les nombreuses illusions que Napoléon s'est faites depuis l'ouverture delà campagne de l'année précédente sur tout ce qui avait rapport à l'importance des forces de ses adversaires.

Napoléon me conduisit dans son cabinet de travail et me montra les rôles de notre armée, tels qu'il les recevait journellement. Il les vérifia avec le plus grand soin et, pour ainsi dire , régiment par régiment. Notre discussion sur ce sujet dura plus d'une heure.

Quand nous fûmes rentrés dans son salon de réception, il ne parla plus de la question politique , et j'aurais pu croire qu'îl voulait détourner mon attention de l'objet de ma mission, si l'expérience du passé ne m'avait appris combien ces omissions calculées lui étaient familières. Il parla de l'ensemble de ses opérations en Russie et s'étendit en longs et minutieux détails sur l'époque de son dernier retour en France.' Tout ce qu'il dit là-dessus me montra clairement que son but constant était de faire croire que sa défaite de 1812 devait être mise uniquement sur le compte de la saison, et que jamais son prestige n'avait été plus grand en France qu'à la suite de ces mêmes événements. « C'était une rude épreuve, me dit-il, mais je m'en suis parfaitement tiré. »

Après lavoir écouté pendant plus d'une demi-heure, je l'interrompis en lui faisant observer que dans ce qu'il venait de dire je voyais une preuve frappante de la nécessité de mettre un terme à ces perpétuelles vicissitudes. « La fortune , ajoutai-je, peut vous trahir comme elle l'a fait en 1812. En temps ordinaire, les armées ne forment qu'une faible partie de la population ; aujourd'hui, c'est le peuple tout entier que vous appelez sous les armes. Votre armée actuelle n'estelle pas une génération prise d'avance? J'ai vu vos soldats, ce sont des enfants. Votre Majesté est convaincue qu'EIle est absolument nécessaire à la nation ; mais n'avez-vous pas besoin de la nation à votre tour? Et quand cette armée d'adolescents que vous appelez sous les armes aura disparu, que ferezvous? »

Aces mots, Napoléon se laissa emporter par la colère; il pâlit, et ses traits se contractèrent. « Vous n'êtes pas soldat, me dit-il rudement, et vous ne savez pas ce qui se passe dans l'àme d'un soldat. J'ai grandi sur les champs de bataille, et un homme comme moi se soucie peu de la vie d'un million

d'hommes*. » En disant, ou plutôt en criant ces mots, il jela dans un coin du salon le chapeau que jusqu'alors il avait tenu à la main. Je restai calme, m'appuyai contre une console entre les deux fenêtres, et, profondément ému de ce que je venais d'entendre, je lui dis : « Pourquoi vous adressez-vous à moi? pourquoi me faire, entre quatre murs, une pareille déclaration? Ouvrons les portes, et puissent vos paroles retentir d'un bout de la France à l'autre ! Ce n'est pas la cause que je représente qui y perdra. »

Napoléon, se contenant, médit alors d'un ton plus calme les paroles suivantes , qui ne sont pas moins remarquables que celles de tout à l'heure : « Les Français ne peuvent pas se plaindre de moi; pour les ménager, j'ai sacrifié les Allemands et les Polonais. J'ai perdu trois cent mille hommes dans la campagne de Russie, mais dans le nombre il n'y avait pas plus de trente mille Français.

« — Vous oubliez, Sire, m'écriai-je, que vous parlez à un Allemand. »

Napoléon se remit à se promener avec moi dans le salon ; au second tour, il ramassa son chapeau. En même temps, il en vint à reparler de son mariage. « Oui, dit-il, j'ai fait une bien grande sottise en épousant une archiduchesse d'Autriche.

« — Puisque Votre Majesté veut connaître mon opinion, répliquai-je, je dirai très-franchement que Napoléon le Conquérant a commis une faute.

« — Ainsi, l'Empereur François veut détrôner sa fille?

« — L'Empereur, lui répondis-je, ne connaît que ses devoirs, et il les remplira. Quoi que la fortune réserve à sa fille, l'Empereur François est avant tout Souverain, et l'intérêt de ses peuples tiendra toujours la première place dans ses calculs.

« — Oui, dit Napoléon en m'interrompant, ce que vous me dites là ne me surprend pas, tout me confirme dans l'opinion que j'ai commis là une faute impardonnable. En épousant une

* Je n'ose pas répéter ici l'expression bien plus crue dont se servit Napoléon.

archiduchesse, j'ai voulu unir le présent et le passé, les préjugés gothiques et les institutions de mon siècle; je me suis trompé, et je sens aujourd'hui toute l'étendue de mon erreur. Cela me coûtera peut-être mon trône, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines. »

L'entretien s'était prolongé jusqu'à huit heures et demie du soir. Il faisait déjà nuit noire. Personne n'avait osé entrer dans le cabinet. Pas un instant de silence n'interrompit ces vives discussions : à six reprises différentes mes paroles eurent tout à fait la valeur d'une déclaration de guerre. Mon but ne saurait être de reproduire ici tout ce que Napoléon m'a dit durant cette longue entrevue. Je ne me suis arrêté que sur les points les pins saillants, sur ceux qui se rapportaient directement à l'objet de ma mission. Vingt fois nous nous en étions fort éloignés*; ceux qui ont connu Napoléon et traité des affaires avec lui ne s'en étonneront pas.

Lorsque Napoléon me congédia, son ton était devenu calme et doux. Je ne pouvais plus distinguer les traits de son visage. Il me reconduisit jusqu'à la porte du salon de service. En mettant la maiu sur le bouton de la porte, il me dit : « Nous nous reverrons, je l'espère.

« — A vos ordres, Sire, lui répondis-je; mais je n'ai pas l'espoir d'atteindre le but de ma mission.

« — Eh bien! reprit Napoléon en me frappant sur l'épaule, savez-vous ce qui arrivera? vous ne me ferez pas la guerre.

« — Vous êtes perdu, Sire, m'écriai-je vivement; j'en avais le pressentiment en venant ici ; maintenant que je m'en vais, j'en ai la certitude. »

Dans les antichambres , je retrouvai les mêmes généraux que j'avais vus en entrant. Ils m'entourèrent afin de lire sur mon visage l'impression que j'emportais de cet entretien qui avait duré près de neuf heures. Je ne m'arrêtai pas, et je ne crois pas avoir donné satisfaction à leur curiosité.

* Le récit de la campagne de 1812 a rempli à lui seul plusieurs heures; une toule d'autres quertions tout à fait étrangères à la mission dont j'étais chargé l'occupèrent aussi fort longtemps.

Berlhier m'accompagna jusqu'à ma voiture. Il profita d'un moment où personne ne pouvait nous entendre pour me demander si j'avais été content de l'Empereur. « Oui, lui répondis-je, il m'a donné tous les éclaircissements désirables; c'en est fait de lui (67) . »

J'appris dans la suite que, le même soir, en se retirant dans sa chambre, Napoléon avait dit à son entourage : « J'ai eu un long entretien avec M. de Metternich. Il s'est vaillamment comporté ; treize fois je lui ai jeté le gant, et treize fois il l'a relevé. Mais le gant restera finalement dans mes mains. * J'ai tout lieu de croire qu'aucun des assistants ne fut rassuré par ce propos. Les courtisans les plus dévoués de Napoléon commençaient àdouter de l'infaillibilité du maître. A leurs yeux, comme aux yeux de l'Europe, son étoile commençait à pâlir. Un seul homme avait gardé pour l'Empereur le dévouement le plus fanatique et persistait dans l'aveuglement le plus opiniâtre que l'histoire ait peut-être jamais enregistré : c'était M. Maret (duc de Bassano). Ce ministre s'obstinait à vivre dans un monde idéal qu'il s'était créé, et dont le centre était le génie de Napoléon; c'est à lui que le monde doit en grande partie son salut. M. de Bassano était alors détesté dans l'armée. L'incompréhensible opération de Napoléon contre Moscou lui avait procuré une position militaire; c'est à lui qu'étaient adressés les rapports des chefs des différents corps, dont les communications avec l'Empereur avaient été coupées. Ce qu'il pouvait faire pour eux n'était pas à dédaigner. Il disposait des ressources matérielles de la Lithuanie et de ce qui restait de celles du grand-duché de Varsovie. Pour le moment, il s'agissait moins de se battre que de vivre. M. Maret se crut toutpuissant; il était persuadé qu'il ne pouvait que s'élever davantage, grâce au génie de son maître. Je pus facilement le deviner dans une conversation que j'eus avec lui le lendemain de mon long entretien avec Napoléon. Je le trouvai dans mon salon, où il m'attendait depuis huit heures du matin. Quand je vis qu'il n'avait d'autre but que de paraphraser ce qu'avait dit Napoléon, je me bornai à lui faire observer que je lui adresserais incessamment une note officielle contenant la pro-

position de la médiation de l'Autriche, et que, mes moments étant comptés, je fixerais mon départ pour la Bohême au surlendemain.

J'avais quitté le quartier général au moment où nos différents corps d'armée ne songeaient qu'à se réunir. Le noyau de l'armée autrichienne comptait, toutes les armes comprises, à

peine hommes. Je voulus m'assurer d'un fait qui devait avoir

une influence considérable sur l'issue de la campagne ; mon entretien avec Napoléon avait fait naître des doutes dans mon esprit; je me demandais s'il ne serait pas à désirer de gagner quelques semaines pour arriver à compléter notre ordre de bataille. Sans attendre le lendemain, j'expédiai un courrier au prince de Schwarzenberg; je posais à ce dernier les deux questions suivantes :

« La prolongation de l'armistice conclu entre les Français et les alliés peut-elle nous servir à atteindre le but que je viens d'indiquer?

« Quel serait, au point de vue pratique, le dernier terme possible, et partant, le seul terme admissible de cette prolongation? »

Je priais le prince de me répondre sur-le-champ; je fixais un délai de trente-six heures pour le retour du courrier, et demandais des renseignements catégoriques. L'aide de camp que j'avais envoyé revint au bout de trente-deux heures avec une lettre du prince de Schwarzenberg. La réponse était fort courte . « D'ici à vingt jours, m'écrivait le prince, mon armée se trouvera renforcée de soixante - quinze mille hommes; je m'estimerai heureux d'obtenir ce délai, mais un seul jour de plus me. mettrait dans l'embarras. »

A partir de ce moment, tous mes efforts ne tendirent plus qu'à gagner ces vingt jours. La chose n'était pas facile; car Napoléon devait plus ou moins faire les mêmes calculs que nous. Et, d'autre part, comment faire accepter ce délai à deux princes soupçonneux , dont l'un voyait son existence liée à la résolution que prendrait l'Autriche , et dont l'autre devait chercher à frapper un grand coup pour maintenir dans le devoir son armée mécontente et vaincue? Gomment enfin

triompher de l'impossibilité où se trouvaient les armées russe et prussienne de vivre dans une province épuisée? Comment suffire aux besoins de ces armées en mettant à leur service les ressources de la Bohême et de la Moravie? Ne risquerait-on pas de voir Napoléon trancher la question en tombant sur la Bohême? Ne pourrait-il, de son côté , nous demander d'appli- ! quer à la Saxe le principe de l'égalité dans le traitement, et de venir au secours de ce pays, encore plus épuisé que ne pouvait l'être la Silésie? Je me rendis compte de ces difficultés; je cherchai les moyens d'y parer, et je les trouvai.

Pendant les trois jours qui suivirent mon entretien avec Napoléon, je fus continuellement en rapport avec l'Empereur des Français, le duc de Bassano, les maréchaux et les généraux. Dans nos conversations, Napoléon évitait de nouvelles discussions sur l'objet qui m'amenait; il me renvoyait au duc de Bassano, qui, de son côté, disait n'avoir pas d'instructions et m'engageait à prendre patience, tandis que j'entendais les chefs de l'armée exprimer leurs inquiétudes toujours plus vives et se prononcer de plus en plus pour la paix.

Le soir du dernier jour de mon séjour à Dresde, je reçus du ministre des affaires étrangères un projet d'arrangement écrit, qui n'avait rien de commun avec ma demande; aussi je me hâtai d'y répondre en avertissant le ministre que je partirais incessamment de Dresde. Je fixai mon départ au lendemain matin sept heures, et je commandai des chevaux de poste. Quelques minutes avant l'heure que j'avais fixée, le duc de Bassano m'envoya un billet dans lequel il me disait simplement que l'Empereur désirait me parler avant mon départ, et qu'il me recevrait à huit heures, en costume de voyage.

Ma voiture était prête; je la fis dételer, et j'envoyai prévenir la poste que je fixerais plus tard le moment où je partirais. A l'heure dite, je me rendis au jardin Marcolini, où je trouvai Napoléon se promenant. Là nous eûmes ensemble une conversation qu'il est difficile de reproduire. Les premiers mots que me dit Napoléon furent ceux-ci : « Eh bien! vous faites semblant d'être fâché; pourquoi donc? » Je répondis brièvement que mon devoir me défendait de perdre mon temps à Dresde.

Ensuite Napoléon se mit à parler du projet d'arrangement que son ministre m'avait envoyé , et finit par déclarer qu'il n'en voulait pas. « Peut-être, ajouta-t-il, nous entendronsnous mieux à nous deux; venez dans mon cabinet, nous allons tâcher de nous arranger. »

Quand nous fûmes dans son cabinet, il me demanda si j'avais quelque objection à faire contre la présence de M. de Bassano ; toute négociation, disait-il, demande un secrétaire; il voulait confier ce rôle à un ministre. Il sonna et fit appeler M. de Bassano, qui parut immédiatement.

Nous nous assîmes près d'une petite table, sur laquelle le ministre apporta ce qu'il fallait pour écrire. Napoléon me dit alors : « Formulez les articles comme vous l'entendrez. »

Je résumai mes demandes en peu de mots ; voici ce que je proposais :

1° L'Empereur des Français accepte la médiation armée de I Empereur d'Autriche;

2° Les plénipotentiaires des puissances belligérantes se rendront le 10 juillet à Prague pour conférer avec le plénipotentiaire de la Cour médiatrice ;

3° Le 10 août est fixé comme dernier terme des négociations;

4° Jusqu'audit jour, toutes les opérations militaires seront suspendues.

Lorsque j'eus présenté mes demandes, Napoléon dit : « Mettez ces articles par écrit, je les approuverai. »

Jamais grande affaire n'a été expédiée plus promptement.

Lorsque M. de Bassano et moi nous eûmes rédigé l'acte et que Napoléon y eut apposé sa signature, il me dit : « Qui veut la fin veut les moyens. Il n'y a plus qu'une petite difficulté à lever; il s'agit de l'article 4. L'armistice que j'ai conclu avec les Russes et les Prussiens expire au milieu du mois de juillet; il faut donc qu'il soit prolongé jusqu'au terme solennel du 10 août. Pouvez-vous prendre sur vous de prolonger l'armistice actuel? »

Je répondis que je n'avais pas les pouvoirs nécessaires pour cela, que cependant j'étais prêt à garantir l'acceptation d'une

prolongation d'armistice par les deux Souverains alliés, mais que j'étais forcé d'y mettre une condition. Voici comment je m'exprimai sur ce point :

« Pour maintenir sa neutralité armée, l'Empereur François a, depuis l'ouverture de la campagne de 1813, interdit toute exportation de vivres de Bohême et de Moravie. Les troupes russes et prussiennes entassées dans la haute Silésie ne peuvent rester dans l'état actuel au delà de l'expiration de l'armistice conclu (20 juillet), si on ne leur accorde les moyens matériels d'atteindre un terme plus éloigné. Votre Majesté vient d'indiquer ce qu'il faut faire en disant : Qui veut la lin veut les moyens. Pour trancher la difficulté, l'Empereur d'Autriche ne peut absolument faire qu'une chose, c'est de lever l'interdiction qui empêche la sortie des vivres par les frontières de la Silésie aussi bien que par celles de la Saxe. Votre Majesté veut-Elle me donner l'assurance qu'Elle ne regardera pas la levée de l'interdiction sur la frontière de Bohême, de Silésie et de Moravie, comme une rupture de la neutralité autrichienne?

« — Je vousla donne sans difficulté » , répondit l'Empereur.

Une heure après ce dernier entretien, je quittai Dresde.

Après mon retour à Gitschin (1er juillet), on prit toutes les mesures nécessaires pour assurer la subsistance des troupes russes et prussiennes cantonnées en Silésie et pour renforcer les troupes autrichiennes en Bohême ; pour cette dernière opération, il fallait rappeler le corps d'armée que nous avions envoyé à la frontière polonaise. En même temps, Poniatowski demanda l'autorisation de passer sur notre territoire neutre, pour aller dans la direction de la Saxe. L'Empereur François accéda à sa demande. De mon coté, je préparai la réunion des plénipotentiaires des puissances belligérantes qui devaient se rencontrer à Prague sous la médiation de l'Autriche. L'Empereur quitta le quartier général de Gitschin et se rendit à Brandeis, pour se rapprocher du théâtre des négociations (68).

A l'heure fixée, les plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse arrivèrent à Prague. L'ambassadeur français accrédité près la Cour impériale, le comte de Narbonne, que Napoléon

avait nommé son second plénipotentiaire, n'avait pas été moins exact au rendez-vous. Le duc de Yicence (Gaulaincourt), désigné comme premier plénipotentiaire, se faisait seul attendre. Il ne vint qu'après le jour fixé pour l'ouverture des négociations, et se rendit aussitôt chez moi. Je lui demandai de me remettre ses pleins pouvoirs; il répondit qu'il les attendait encore, mais se déclara néanmoins prêt à prendre part aux conférences. Je lui répliquai que je ne les ouvrirais pas avant la remise des pleins pouvoirs. Il me pria de passer outre ; c'était, me disait-il, une simple question de forme. Je lui répétai que cela m'était impossible, et que je regardais comme un devoir d'éviter, jusqu'à l'arrivée des pleins pouvoirs pour les plénipotentiaires français, toute réunion qui pourrait avoir l'air d'une conférence. « L'Empereur votre maître, lui dis-je, connaît trop bien les formalités à remplir pour n'avoir pas omis à dessein de conférer ses pleins pouvoirs à ses représentants. » Gaulaincourt protesta qu'il n'en était pas, qu'il ne pouvait pas en être ainsi. « Ce n'est pas moi, ajouta-t-il , que l'Empereur aurait choisi pour une mission équivoque. Il sait que sous de pareils auspices je ne l'aurais pas acceptée. » Je répétai encore une fois que les autres plénipotentiaires et moi nous étions décidés à refuser toute espèce de conférence si les formes diplomatiques n'étaient pas rigoureusement observées, d'autant plus qu'il y avait encore entre les plénipotentiaires des Cours alliées d'une part, et Napoléon de l'autre, des divergences d'opinion sur la marche à suivre dans les négociations. Il ne restait plus que douze jours jusqu'au 10 août, terme extrême de la durée des négociations. Le temps s'écoula sans que les plénipotentiaires français eussent reçu leurs pouvoirs, et sans qu'il eût été question une seule fois de l'objet même des négociations.

Je fis préparer les passe-ports du comte de Narbonne comme ambassadeur à la Cour impériale, et mis la dernière main au manifeste de l'Empereur (69). Dans la nuit du 10 au 11 août, à l'heure même de minuit, je lançai ces documents; en même temps je fis allumer les signaux qu'on tenait tout prêts , de Prague jusqu'à la frontière silésienne, pour annoncer que les

160 AT'TOBIOGRAPHIE.

négociations étaient rompues et que les armées alliées pouvaient franchir la frontière de Bohême.

Dans la matinée du 12 arriva à Prague un courrier qui venait de Dresde pour apporter aux plénipotentiaires français leurs pleins pouvoirs. Aussitôt le duc de Yicence et le comte de Narbonne se rendirent chez moi. Je leur déclarai qu'il n'était plus possible de faire usage de ces pouvoirs, que le sort en était jeté, et que c'était aux armes qu'il appartiendrait encore une fois de décider du sort de l'Europe.

Cette fois cependant la partie était changée, et, comme la suite l'a prouvé, une part bien moins large avait été laissée aux caprices de la fortune.

STIPULATIONS DE TEPLITZ

Du moment que les dernières espérances d'un arrangement à l'amiable entre les puissances avaient disparu , l'attitude de l'Autriche était toute tracée. La médiation , qui était une sorte de pont jeté d'une rive à l'autre, entre la paix et la guerre, et pouvant conduire à l'une ou à l'autre, avait échoué. Et cependant on ne pouvait accuser de cet insuccès ni la puissance médiatrice ni les adversaires de Napoléon. Notre place était désormais à côté des alliés. Pour l'occuper effectivement, il fallait sans tarder arrêter les bases de l'alliance ainsi élargie.

J'exposerai à grands traits les vues et les sentiments qui nous guidaient, l'Empereur et moi, et dans lesquels nous nous accordions à trouver des règles inviolables pour la conduite à suivre dans un avenir prochain comme dans un avenir plus éloigné.

Le but que nous poursuivions était le rétablissement de la tranquillité basée sur l'ordre. Comme moyen d'y arriver, j'indiquai à l'Empereur ce qui suit :

1° A l'égard des projets des alliés, exclusion de toute idée de conquête, et, par suite, retour de la France, de l'Autriche et de la Prusse à leurs anciennes limites;

2° Prise en considération de la différence établie parle droit des gens entre les conquêtes consommées et les incorporations

de territoire via facti, sans que les anciens possesseurs aient formellement renoncé à leurs droits en faveur du conque'rant ; par suite, restitution immédiate et sans condition des territoires incorporés à leurs anciens possesseurs, tandis que les conquêtes consommées devaient être regardées comme des pays délivrés de la domination française par les puissances alliées, comme un bien commun dont la disposition serait réservée auxdites puissances.

Les pays qui rentraient dans la catégorie des simples incorporations via facti étaient :

Les possessions de la Maison de Hanovre ;

Les parties des États de l'Église non désignées dans le traité de Tolehtino ;

Les possessions continentales du roi de Sardaigne ;

Les possessions de la Maison d'Orange en Allemagne;

Les possessions de la Hesse électorale.

3° Ajournement, jusqu à la conclusion de la paix, de toutes négociations relativement aux décisions à prendre au sujet des pays qui formeraient le bien commun des alliés ; renvoi du règlement définitif du sort de ces pays à un congrès européen qui se réunirait après la paix.

Indépendamment de leur valeur absolue, les trois mesures ci-dessus offraient dans la pratique un avantage incalculable : c'était le moyen d'écarter de notre grande entreprise les dangers d'un désaccord inévitable entre les alliés.

Nous examinâmes aussi un autre objet de la plus haute importance, la question du Quid faciendwn des territoires allemands? Conformément aux vues de l'Empereur et aux miennes sur ce sujet, vues que j'ai déjà exposées plus haut, nous étions contraires à l'idée d'une reconstitution de l'ancien Empire , et favorables à celle d'une confédération.

Ce projet ne manquerait pas de rencontrer des adversaires dans les partis les plus divers et même dans les camps les plus hostiles les uns aux autres; on ne pouvait se faire aucune illusion à cet égard. Il fallait combattre maint appétit de conquête, restreindre le champ de plus d'un intérêt particulier ; nous en étions convaincus. Toutes les considérations de ce

«• il

]fi2 AUTOBIOGRAPHIE.

^enre furent subordonnées par nous au but que poursuivait l'Empereur François : ce but, on le sait, était d'assurer à l'Europe et à son propre Empire les bienfaits de la paix politique pour une suite d'années aussi longue que possible. On ne saurait discuter avec l'esprit de parti sur un tel projet; aussi ne le fîmes-nous pas entrer en ligne de compte.

Après la bataille de Liitzen, le Roi de Saxe, effrayé de la menace que lui avait faite Napoléon de le déclarer déchu de son trône , avait annulé son alliance avec l'Autriche et avait quitté Prague pour revenir à Dresde. Si cette démarche, qui peut s'expliquer par la situation de la Saxe , a coûté au Roi la moitié de son royaume, l'autre moitié doit l'avantage de s'être maintenue comme État indépendant à ce même prince, qui se distinguait par de rares qualités comme souverain , mais que la fortune avait durement éprouvé. D'ailleurs, il n'aurait jamais appartenu qu'à l'Autriche d'élever une plainte contre son parjure.

Après la campagne de 1812, dont l'issue fut si funeste pour Napoléon et pour ses alliés, le Roi de Bavière fit des ouvertures à l'Autriche pour s'entendre avec elle. Nous acceptâmes ces avances , à cause des renforts que ce nouvel allié amènerait à nos armées dans le cas où l'on continuerait la guerre; nous y voyions aussi un acheminement vers l'établissement de la Confédération germanique , qui rentrait dans nos plans.

Après l'avortement du congrès de Prague, les Souverains de l'Autriche , de la Russie et de la Prusse se réunirent , avec leurs chefs de cabinet, à Teplitz, où le feld-maréchal prince de Schwarzenberg avait établi son quartier général. La tâche qui s'imposait aux cabinets réunis était d'arrêter et d'assurer autant que possible les bases de la quadruple alliance , et de tracer la marche à suivre pour les opérations militaires. Pour nous, nous désignions les trois points ci-dessus comme base et en même temps comme condition sine qua non de l'entrée de l'Autriche dans l'alliance. De plus, pour assurer, dans les limites du possible, le succès de nos armes, nous demandions la réunion des troupes des trois puissances continentales sous le commandement en chef du feld-maréchal prince de Schwar-

zenberg, et la division des opérations militaires en campagnes déterminées.

Nous désignions comme devant former la première campagne, l'ensemble des opérations depuis le commencement de la guerre jusqu'à la réunion des armées alliées aux bords du Rhin; à ce moment les trois Souverains, assistés de leurs chefs de cabinet et des généraux en cbef , auraient à se prononcer sur l'entreprise et sur la délimitation d'une nouvelle campagne. D'après ma conviction, il n'y avait à demander ni plus ni autre cbose ; mais il ne fallait pas non plus en faire moins. L'événement a prouvé que j'avais raison (70).

Les éléments dont se composaient les trois armées alliées différaient essentiellement entre eux.

L'armée autricbienne brûlait du désir de venger les nombreuses défaites qu'elle avait subies pendant les longues guerres de la Révolution. Habituée de tout temps à l'obéissance et à une discipline sévère, elle attendait néanmoins sans impatience les ordres qu'elle devait recevoir.

L'armée russe était animée de deux sentiments qui, bien que dérivant de la même source, se traduisaient de deux manières différentes. Elle avait une haute idée d'elle-même (défaut qui chez les Russes dégénère facilement en jactance) ; les succès qu'elle avait remportés dans la campagne de 1812 l'avaient exaltée. D'autre part, elle éprouvait une répugnance prononcée à chercher de nouveaux combats dans des pays lointains, lorsqu'à ses yeux une conquête facile et immanquable à son sens, savoir, la réunion de toute la Pologne sous le sceptre de son empereur, semblait n'exiger de sa part aucun nouvel effort. Il est plus que probable que le maréchal Kutusow, s'il eût encore vécu , aurait opposé à son maître une résistance énergique, peut-être invincible, s'il lui eût ordonné de franchir l'Oder.

L'armée prussienne, par contre, ne songeait qu'à tirer vengeance d'une longue et cruelle oppression. Rassemblée à la hâte, formée d'éléments essentiellement nationaux que le Tugendbund avait préparés et travaillés de longue main, comprenant de nombreux bataillons de volontaires fanatiques ,

comme Tétaient alors les étudiants et leurs professeurs, les hommes de lettres et les poètes de toute valeur, elle brûlait du désir de se ruer à une guerre d'extermination.

Je ne puis omettre dans ce tableau les portraits des Souverains et ceux de leurs généraux.

L'Empereur François, mûri à l'école de l'expérience, ne perdant jamais son sang-froid naturel dans les résolutions à prendre , jugeant tout avec un calme qui ne se démentait jamais, admettait et pesait en toutes choses les raisons pour et contre. Dirigeant dune main ferme son armée, qu'il faisait marcher ou arrêter au premier signe , ce prince resta toujours élevé au-dessus des visées d'un ordre inférieur et du jeu des passions.

L'Empereur de Russie était animé d'un noble amour de la gloire, mais il reconnaissait fort bien qu'il ne possédait pas les qualités nécessaires pour faire un général en chef. Résolu d'une part à accomplir une grande œuvre de restauration , mais se laissant influencer par les sentiments de son peuple et de son armée, qu'il savait hostiles à son entreprise, il cherchait avant tout, dans des opérations rapides et décisives, les moyens d'assurer le succès.

Le Roi de Prusse, tranquille au milieu d'un peuple surexcité, et peu porté par son caractère à croire à des victoires faciles, tandis que son armée voyait le triomphe assuré d'avance, critiquait sévèrement tous les plans de ses alliés, mais sans faire lui-même des propositions relativement aux opérations à décider.

S'il y avait de grandes dissemblances entre les trois Souverains, celles qui existaient entre les commandants des trois armées n'étaient pas moins prononcées.

Il est incontestable que le prince de Schwarzenberg possédait les qualités essentielles d'un grand général ; mais il n'est pas moins certain que le général Barclay de Tolly en était dépourvu.

Le général Blûcher était courageux jusqu'à la témérité ; c'était un homme d'une activité dévorante, mais l'histoire impartiale lui refusera une foule d'autres qualités sans lesquelles un

général en chef ne peut inspirer une confiance sérieuse. Quoi qui! en soit, il était, à cette époque, le vrai représentant de l'esprit national prussien, et le 11 oi ne pouvait donner un meilleur chef à son armée.

Derrière les coulisses étaient deux acteurs de trempe toute différente. Le général Jomini avait déserté les drapeaux de l'armée française et venait d'être reçu dans les rangs des Russes. Le général Moreau avait été appelé par l'Empereur Alexandre; il venait de rejoindre ce prince à Prague. Se défiant de ses propres talents militaires, le Gzar s'était fait de ces deux hommes une sorte de conseil secret, et n'avait pas tardé à se familiariser avec l'idée qu'il pourrait, avec leur secours, prendre le commandement de toutes les armées alliées. Ce plan fut cependant abandonné aussitôt que conçu.

L'Empereur d'Autriche insista pour faire donner le commandement suprême au feld-maréchal prince de Schwarzenberg, et l'Empereur Alexandre y consentit.

Néanmoins, c'est sur les instances du Gzar et malgré l'opposition du général en chef que fut résolue et exécutée l'attaque intempestive contre Dresde. Le grand quartier général fut transféré de Teplitz à Komotau , et l'armée alliée franchit la frontière saxonne. L'Empereur Alexandre et le Roi de Prusse suivirent ce mouvement ; l'Empereur François , qui s'était déclaré contre cette opération , resta à Teplitz.

Peu de jours après que l'armée alliée eut passé la frontière, je reçus du Gzar l'invitation pressante de me rendre auprès de lui. Je le trouvai à Saechsisch-Altenburg.

L'Empereur me déclara nettement que les choses ne pouvaient aller ainsi, et qu'il fallait prendre un autre arrangement à la place de celui qui avait été conclu à Teplitz. Je lui demandai en quoi le changement devait consister. Il me répondit qu'il était décidé à confier la conduite de la guerre au général Moreau. Il ajouta que sa qualité de Français empêcherait Moreau d'avoir la confiance des armées alliées, et qu'il ne se faisait aucune illusion à cet égard. Pour obvier à cet inconvénient, il avait l'intention de prendre lui-même le titre de généralissime ; mais, sachant bien qu'il n'avait pas les qua-

lités requises pour exercer le commandement réel, il suivrai» en tout les conseils du général , qu'il aurait constamment à ses côtés comme son lieutenant. L'Empereur de Russie se disait que la grande réputation de Moreau serait bientôt justifiée aux yeux de l'armée par de nouveaux succès, et que la difficulté même qui l'excluait encore de la haute direction de la campagne, deviendrait infailliblement un moyen d'action d'une puissance incalculable. Il avait, disait-il, la certitude que la seule présence de Moreau à la tête des armées alliées produirait un effet magique sur l'armée ennemie.

Je déclarai sur-le-champ que si Sa Majesté Impériale persistait dans ce projet, l'Empereur mon maître se retirerait de l'alliance. Je combattis non moins vivement les espérances que le Czar fondait sur l'apparition de Moreau à la tête des alliés ; je lui dis que , d'après mon intime conviction , fondée sur la parfaite connaissance de l'esprit français , le choix de Moreau comme général de nos troupes produirait un effet tout opposé et ne servirait qu'à exaspérer l'armée française.

Après une longue pause, pendant laquelle il sembla réfléchir profondément, l'Empereur rompit enfin le silence et me dit : « Eh bien! nous ajournerons la question, mais je vous rends responsable des malheurs qui pourront résulter de votre opposition. »

Deux jours après, le général fut mortellement blessé à côté de l'Empereur Alexandre. Lorsque celui-ci me vit le lendemain, il me dit : « Dieu a prononcé, son avis a été le vôtre. »

Une considération dont des politiques passionnés , comme M. de Stein et d'autres, ne sentaient pas assez l'importance, était celle-ci, qui préoccupait constamment le cabinet impérial : pour assurer le succès de 1 alliance autant qu'il était au pouvoir de ceux qui dirigeaient cette grande entreprise, il fallait avoir l'œil sur les alliés non moins que sur l'adversaire. S'il est difficile de maintenir l'union entre des associés ordinaires travaillant à un but commun, et de leur faire accepter les sacrifices nécessaires pour l'atteindre, si le problème est surtout compliqué dans des alliances politiques, jamais on ne Je vit mieux

qu'en présence de cette guerre nouvelle. Elle allait être faite en commun par des puissances qui ne différaient pas moins entre elles par leur situation géographique et politique que par la position particulière qu'elles occupaient alors en face de l'ennemi commun. Combien cette différence paraissait profonde quand on examinait la situation de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse , de l'Autriche et des princes de la Confédération du Rhin qui devaient leur agrandissement aux guerres de Napoléon! A tous ces éléments venait s'en ajouter un nouveau qui différait essentiellement de tous les autres : c'était l'élément suédois, représenté par Rernadotte, alors prince royal de Suède, et qui devint plus tard le Roi Charles-Jean.

Le Prince Royal avait des vues personnelles sur la couronne de France, cela est hors de doute. Si ses opérations dans les campagnes de 1813 et de 1814 n'avaient pas fourni la preuve matérielle de l'existence de ses projets, certaines paroles qu'il a prononcées suffiraient à elles seules pour constituer un aveu. Lorsqu'il vit à Zerbst les égards particuliers que des soldats suédois témoignaient à des prisonniers de guerre français, il dit, comme on le raconte, aux assistants : « C'est inconcevable avec quelle tendresse le soldat suédois soigne les prisonniers français. Quel instinct! » Et dans une autre circontance, — c'était après la bataille de Grossbeeren, — lorsqu'un aide de camp du général prussien Bùlow apporta la nouvelle de la victoire au Prince Royal, qui chevauchait sur la route en compagnie du général Pozzo di Borgo, remplissant alors auprès de lui les fonctions de commissaire de la Russie , Bernadotte s'écria avec feu : La France au plus digne ! — Grands dieux! répliqua Pozzo, la France est à moi. » Le Prince Royal se tut.

Le détail des opérations militaires des armées alliées ne rentre pas dans le plan de ce travail. Je ne ferai donc que les effleurer, et je me bornerai à remarquer que l'atlitude encore douteuse de Napoléon, après la défaite essuyée à Kulm par le corps de Vandamme, qui avait pénétré dans la Bohème, provoqua un brusque changement dans la situation. Le prince de Schwarzenberg profita de ce moment favorable pour exé-

cuter son premier plan d'opération , et la victoire de Leipzig couronna ses efforts par un éclatant succès*.

Cette bataille, justement désignée par la voix publique sous le nom de bataille des Nations, avait brisé la force de Napoléon au delà des frontières de son Empire; pour achever leur première campagne, les puissances alliées n'avaient plus qu'à chasser les Français des pays allemands situés entre la Pleisse et le Rhin (71).

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