‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 25 sur 52 · SÉJOUR A FRIBOURG ET A BALE · texte numérisé non relu

SÉJOUR A FRIBOURG ET A BALE

Pendant les négociations de Francfort, j'avais pris toutes mes mesures pour gagner la Suisse et pour 1 amener à accorder aux troupes impériale le libre passage sur son territoire. Le baron de Lebzeltern se trouvait à Zurich, près du directoire de la Confédération, et le comte de Senffl était à Berne. Le prince de Schwarzenberg s'était mis directement en rapport avec les chefs militaires <\e> contingents suisses. Nous pouvions être absolument certains que l'année serait bien reçue en Suisse, et que des son apparition les troupes «le lu République se joindraient à elle.

Le plan du maréchal Blùcher étant écarté, les quartiers /•énéraux de l'armée russe, de l'armée autrichienne et des trois Souverains furent transportés à Fribourg en Brisgau.

Le prince de Schwarzenb» <rg avait devancé Leurs Majestés de quelques jours. 11 établit -<>n quartier général à Lorrach. A Francfort, je reçus de lui une lettre par laquelle il m'avertissait de l'impossibilité de remettre le passage du Rhin au delà de la tin de l'année , parce qu'il n'avait pas les moyens de nourrir plus longtemps les nombreuses troupes qui étaient sur pied depuis Sehaiïhouse jusque sur les hauteurs de Fribourg. En même temps, il me faisait savoir qu'il avait pris, de concert avec les généraux suisses, les mesures nécessaires pour passer le Rhin, de Sehaffhouse jusqu'à Bàle, sur tous les points voulus.

Je me rendis chez l'Empereur pour prendre ses ordres, et je partis sans retard pour Fribourg, emportant l'autorisation Je Sa Majesté de concerter avec le général en chef toutes les dispositions à prendre pour mener l'opération à bien.

L'Empereur de Russie avait quitté Francfort depuis deux jours. Il était allé à Garlsruhe voir la famille de l'Impératrice. Je m'arrangeai de manière à passer par cette ville à deux heures du matin. L'Empereur François me suivit vingt-quatre heures plus tard. Dès mon arrivée à Fribourg, je trouvai les dernières nouvelles; elles semblaient de nature à me commander d'arrêter mon plan diplomatique, qui devait appuyer le plan militaire du feld-maréchal. La même nuit, j'envoyai un courrier au baron de Lebzeltern à Zurich, avec le projet de la note officielle qu'il devait remettre à la diète réunie dans cette ville. Le prince de Schwarzenberg fit effectuer le passage du Rhin, et, à l'arrivée de l'Empereur à Fribourg, j'eus le bonheur de pouvoir lui annoncer que les troupes de la Confédération s'étaient jointes aux siennes, et que nos soldats avaient reçu partout l'accueil le plus favorable.

Restait encore la difficulté de faire connaître au Gzar la manière dont s'était passé un événement qu'il avait regardé comme impossible. L'Empereur François m'ordonna de m'acquitter de cette mission le lendemain, jour où Ton attendait 1 arrivée de son allié.

Le 22 décembre, l'Empereur alla au-devant du Czar jusqu'à une demi-lieue de la ville. J'accompagnais Sa Majesté. Au moment où les deux princes se rencontrèrent, le Gzar se tourna vers moi en me demandant s'il y avait du nouveau. Je lui dis que je ne serais en mesure de lui répondre qu'après notre arrivée à l'hôtel. L'Empereur François accompagna le Czar jusque dans ses appartements, puis il le quitta. L'Empereur Alexandre me fit venir aussitôt dans son cabinet. « Votre Majesté, lui dis-je, m'a adressé une question à laquelle il m'eût été impossible de répondre en présence d'un si grand nombre de témoins. Je ne sais pas encore comment Votre Majesté prendra, maintenant que nous sommes en téte-à-tête, la nouvelle que j'ai à Lui annoncer. Dans la nuit d'avant-hier à hier l'armée autrichienne a passé le Rhin sur plusieurs points, entre Schnffhouse et Bàle. »

Ces paroles affectèrent vivement l'Empereur. II se remit pourtant, et me demanda comment l'armée avait été reçue :

« Sire, par des acclamations en l'honneur des alliés; toutes les troupes de la Confédération se sont jointes aux nôtres, et le» populations accourent de toutes parts pour apporter à nos sol dats des vivres que nous payons comptant (74).»

Tandis que je lui faisais cette communication, il ne me fut pas difficile de lire sur les traits du Czar les sentiments divers entre lesquels son esprit était partagé. Après une pause a>-rz longue, il me prit la main et me dit : « C'est le succès qui couronne toute entreprise ; c'est à lui de justifier ce que vous avez fait. Comme Souverain allié, je n'ai pas à vous en dire davantage; mais, comme homme, je vous déclare que vous m'avez fait un mal'irréparable. »

Je restai calme et répliquai à Sa Majesté que sa gloire me tenait à cœur autant que cette grande cause qui n'était pas moins la sienne que celle de l'Europe, et que ma conscience ne me reprochait rien.

« Vous ne savez pas quelle peine vous m'avez faite, continua l'Empereur avec vivacité. Vous ne connaissez pas la situation particulière où je me trouve.

« — Je la connais, repartis-je; je crois que pas un seul détail de votre situation ne m'est caché. Ce n'est pas à vous, Sire, à me faire des reproches; c'est plutôt à moi qu'il appartiendrait d'avoir des regrets. Pourquoi Votre Majesté ne m'at-Elle pas initié à ce que j'avais besoin de savoir, ne fût-ce que pour redresser l'erreur? Votre Majesté se serait épargné à Elle-même et à l'Empereur son ami plus d'un chagrin.

« — Ce qui est fait est fait, dit le Czar calmé; au point de vue militaire, l'opération est bonne ; que les considérations personnelles s'effacent donc devant l'intérêt commun. Marchons droit au but, et ne parlons plus de cela. »

En effet, il ne fut plus question entre nous de cet incident, et jamais le Czar n'y a fait allusion devant l'Empereur François.

On prit aussitôt les dispositions voulues pour poursuivre les opérations militaires. L'Empereur de Russie demanda comme une faveur que sa garde, qui formait la tète des colonnes russes, passât le pont de Bâle le premier jour de l'année grecque

(13 janvier 1814). On accéda à son désir, bien que par ce fait l'opération générale subît un retard aussi sensible qu'inutile.

Notre séjour à Bâle ne fut signalé par rien de remarquable, sauf l'arrivée de lord Castlereagh. Quelques heures d'entretien suffirent pour fonder entre cet homme d'Etat aussi loyal qu'éclairé et moi une union que les années suivantes, si remplies d'événements, n'ont fait que cimenter et rendre plus intime.

Je trouvai lord Castlereagh médiocrement initié à la situation du continent. Plein de droiture, étranger à toute prévention et à tout préjugé, aussi juste que bienveillant, il savait du premier coup distinguer la vérité en toutes choses. Je ne tardai pas à me convaincre que ses idées sur la reconstitution de la France dans un sens conforme aux intérêts généraux de l'Europe ne différaient en aucun point des miennes. Le séjour de Bàle ne servit donc que de prélude à la scène politique qui devait bientôt se jouer à Langres.

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