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SÉJOUR A FRANCFORT-SUR-LE-MEIN

Francfort était indiqué par sa situation comme le lieu où devaient être arrêtées nécessairement les opérations futures (72). Jusqu'alors les Souverains n'avaient fait que suivre les mouvements de l'armée après la bataille de Leipzig.

Entre le 18 octobre et le 6 novembre, jour de 1 arrivée de l'Empereur d'Autriche à Francfort, il n'y eut pas d'autre acte diplomatique que la paix de Fulda, que je signai, le 2 novembre, avec le Roi de Wurtemberg. Les princes de la Confédération du Rhin avaient envoyé en toute hâte des plénipotentiaires à Francfort pour s'entendre avec les alliés. Les cabinets réunis chargèrent des délégués de signer les actes relatifs à ces négociations. Ces délégués furent : pour l'Autriche, le baron de Binder; pour la Russie, M. d'Anstelt; et pour la Prusse, le baron de Humboldt. Ils signèrent en un jour vingt et un traités.

La grande question politique était d'arrêter le plan d'une nouvelle campagne, au point de vue moral et matériel. L'Allemagne était délivrée de la présence de l'ennemi; en fait de troupes françaises, il n'y restait plus que la garnison des places fortes de l'Oder et de l'Elbe. Les armées alliées, victorieuses sur tous les points, allaient se grossir encore des con-

tingents allemands. Le but de la guerre de 1813 était atteint, Napoléon était rejeté de l'autre cùté du Rhin. Quelle devait être la tache de Tannée suivante? C'était là-dessus qu'il fallait s'entendre.

Voici les bases générales qui furent adoptées :

1° Porter la guerre de l'autre côté du Rhin, au cœur de la France ;

2° Parce fait même, porter à l'existence de Napoléon un coup qui serait décisif pour la suite ;

:{° Attendre l'effet que les revers des deux dernières campagnes et l'invasion du territoire français produiraient sur JY-pi it de la nation ; de plus,

•4° II fut résolu sur ma demande qu'une fois les hauteurs des Vosges et des Ardennes occupées, on arrêterait le plan des opérations militaires qui formeraient la troisième campagne, et qui décideraient du sort futur de la France, et parlant du triomphe définitif de la quadruple alliance. Les lisons les plus graves me déterminaient à proposer cette mesure. Elles seront développées plu- loio sous la rubrique : « Séjour à Langrcs » .

Mais avant de franchir le Rhin, il (allait prendre des résolutions dictées par des raisons morales et par des considérations stratégiques. L'entreprise □ étail pas facile.

L'Empereur de Russie, imbu d'idées révolutionnaires, entouré de conseillers tels que Laharpe, Stein, Jomini, nourrirait des projets qui auraient conduit le monde à sa perte. L'armée russe était muette : elle regardait son but comme atteint. Si le maréchal Kutusow eût encore vécu, elle se serait arrêtée à l'Oder. L'armée prussienne dominait le cabinet. Elle n'aspirait qu à se venger. Blucher et les corps francs ne rêvaient que de détruire et de piller Paris. La semence révolutionnaire, qui depuis 1808 avait porté tant de fruits en Prusse, germait iei sur un vaste champ et promettait une riche moisson. Les Arndt, les Jalin et les hommes qui depuis ont joué un si triste rôle , se trouvaient tous à Francfort, soit dans l'armée, comme fonctionnaires, soit dans l'entourage des ministres.

En toutes choses, l'Empereur d'Autriche n'avait en vue que le hien. Il me chargea donc, tout en réservant la plus large part aux événements, de la difficile mission d'amener la réalisation du vrai hien, que des menées coupables auraient peut-être empêchée, et de prévenir ainsi une situation qui n'aurait que trop sûrement compromis l'avenir de la société elle-même.

En première ligne, je proposai d'adresser au nom des Souverains alliés un manifeste au peuple français, afin d'éclairer la nation sur les motifs et sur le but de l'invasion.

Connaissant à fond L'esprit public en France, j'étais convaincu que pour ne pas l'aigrir, pour lui présenter plutôt un appât qui serait saisi par tout le monde, on ferait bien de flatter l'amour-propre national, et déparier, dans la proclamation, du Rhin, des Alpes et des Pyrénées comme étant les frontières naturelles de la France. Dans le but d'isoler encore davantage Napoléon, et d'agir en même temps sur l'esprit de l'armée, je proposai en outre de rattacher à l'idée des frontières naturelles l'offre de négociations immédiates. L'Empereur François ayant approuvé mon projet, je le soumis à LL. MM. l'Empereur de Russie et le Roi de Prusse. Tous deux eurent peur que Napoléon, confiant dans les hasards de l'avenir, ne prît une résolution prompte et énergique, et n'acceptât cette proposition afin de trancher ainsi la situation. Je réussis à faire passer dans l'esprit des deux Souverains la conviction dont j'étais animé moi-même, que jamais Napoléon ne prendrait volontairement ce parti. La proclamation fut décidée en principe , et je fus chargé de la rédiger (73).

Le baron de Saint-Aignan, envoyé de France près des Cours ducales de Saxe, avait été arrêté à Gotha par les troupes des alliés et emmené en Rohême. Je proposai de réparer cette injustice, si contraire au droit des gens, de faire venir M. de Saint-Aignan à Francfort, et de profiter de sa présence pour faire parvenir à Napoléon des communications dans le sens du plan que nous avions arrêté. M. de Saint-Aignan fut appelé à Francfort; j'eus avec lui un long entretien en présence du

comte de Nesselrode et de lord Aberdeen, puis nous le laissâmes partir aussitôt pour Paris. En même temps, vingt mille exemplaires du manifeste furent jetés au delà du Rhin et répandus sur tous les points de la France par tous les moyens qui étaient en notre pouvoir. Plus tard, j appris par le prince de Neuchâtel que le premier exemplaire que Ton vit affiché sur les murs de Paris fut apporté par Savary, alors ministre de la police, à Napoléon, qui dit en le lisant : « Il n'y a que Metternich qui puisse avoir écrit cela. Pour parler du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, il faut être passé maître en fait de ruse. Une pareille idée ne peut venir qu'à un homme qui connaît la France aussi bien que lui. »

Napoléon avait offert de renouer des négociations en vue du rétablissement de la paix. La Prusse s'opposait formellement à ce qu'on entrât en pourparlers. L'Empereur Alexandre penchait à croire, avec le cabinet autrichien, que même au plus fort de la lutte il ne fallait jamais rejeter une démarche inspirée par des sentiments pacifiques. L'Empereur François croyait à la sincérité des intentions de Napoléon , tandis que j'étais convaincu du contraire. J'étais persuadé que l'homme qui avait brûlé ses vaisseaux ne pouvait songer à terminer la lutte à des conditions acceptables ; cependant je me disais qu'il était du devoir des puissances d'écouter au moins les conditions que Napoléon croirait devoir formuler.

Les trois Cours répondirent aux ouvertures de Napoléon avec le calme de la force ; elles se déclarèrent prêtes à ouvrir une conférence et à envoyer des délégués à Manheim ; mais elles déclinèrent d'avance toute proposition tendant à obtenir une suspension des opérations militaires. Mes pressentiments se confirmèrent bientôt : Napoléon ne songeait pas à faire la paix. Il n'insista pas sur la réunion de Manheim.

Il ne s'agissait donc plus que d'arrêter le plan des opérations militaires. Ce n'était pas facile.

Le feld-maréchal prince de Schwarzenberg proposa une attaque générale sur trois lignes d'opération. L'aile droite de la grande armée, composée des forces prussiennes sous les ordres du général Blucher, devait passer le Rhin entre Mayence

et Cologne , s'avancer vers les Pays-Bas et se diriger vers la Lorraine et les Ardennes. Le centre de l'armée, formé de troupes autrichiennes et russes , devait franchir le Rhin de Manheim jusqu'à Bâle et faire passer par la Suisse la principale ligne d'opération de l'armée autrichienne. Un corps autrichien, sous les ordres du général de Buhna, aurait eu pour mission de déboucher de l'Italie par la route du Simplon, d'occuper le Valais, de s'emparer de Genève et de Lyon, et de former ainsi l'extrémité de l'aile gauche.

Par contre , l'impatience de l'armée prussienne et son violent désir d'arriver à Paris le plus tôt possible, dût-elle y aller seule, avaient décidé le maréchal Blûcher à proposer une opération ayant Verdun pour objectif, opération dans le genre de celle qui avait si mal réussi en 1792. Soutenu par les forces russes et autrichiennes , il ne craignait pas le même échec ; en outre , cette manœuvre aurait eu pour avantage de le placer sur la ligne la plus courte pour atteindre Paris.

Une circonstance secondaire , mais de la nature de celles qui n'avaient que trop souvent influé sur les résolutions de l'Empereur de Russie, poussa le Czar à proposer un moyen terme entre le plan de Schwarzenberg et celui de Blûcher. L'Empereur Alexandre, prenant pour base le respect de la neutralité suisse, avait en vue un mouvement général et simultané des armées alliées pour franchir le Rhin sur plusieurs points de son cours, depuis Vieux-Brisach jusqu'à Cologne. Voici quel était le motif secret de ce plan :

Laharpe , Jomini et quelques autres révolutionnaires suisses avaient vivement insisté auprès du Czar sur ce qu'ils appelaient le respect de la neutralité helvétique. Cette démarche leur avait été inspirée par plusieurs considérations. Laharpe et les Vaudois craignaient le retour de l'ancien ordre de choses, qui aurait pu coûter aux nouveaux cantons leur existence politique. En sauvant cette existence, ils espéraient arriver plus tard à faire triompher dans les anciens cantons le système démocratique pur. Enfin, Laharpe et ses amis voulaient que la Suisse fût un asile toujours ouvert pour les révolutionnaires de la France et de tous les autres pays occupés par les alliés ou qui le

seraient dans la suite. L'Empereur de Russie avait pris des engagements envers eux; mais ils firent encore jouer d'autres ressorts pour être sûrs du succès. Ils provoquèrent l'envoi à Francfort dune députation suisse pour obtenir la confirmation de la neutralité. Le Gzar ne voulut pas s'engager positivement, comme il l'avait fait vis-à-vis de certains individus qui possédaient sa confiance; toutefois, il congédia la députation en lui faisant espérer que la neutralité de la Suisse ne recevrait aucune atteinte. A tout cela vint s'ajouter un fait qui eut une influence bien plus décisive sur l'attitude d'Alexandre.

Une dame ***, Vaudoise d'origine*, qui avait été l'institutrice de la grande-duchesse Marie, alors grande-duchesse de Weimar , avait été envoyée par le canton de Vaud à Francfort pour implorer l'appui de Son Altesse Impériale ; elle avait été écoutée favorablement par la princesse. Le Gzar, de son côté, avait donné à sa sœur sa parole que jamais il ne souffrirait que les armées alliées missent le pied sur le territoire suisse. Il l'avait même autorisée à mentionner cette promesse dans une lettre que la grande-duchesse écrivit à son ancienne institutrice, et où elle lui permettait d'une manière formelle de montrer confidentiellement cette pièce à ses amis de Lausanne.

Les chefs des différentes armées perdirent plusieurs jours en délibérations stériles. Chacun d'eux défendait son plan d'opération. La raison parlait pour celui du feld-maréchal prince de Schwarzenberg. Ce plan était d'autant plus logique, qu'après avoir sondé le terrain en Suisse, j'étais absolument sûr que la partie saine du peuple helvétique ferait bon accueil aux soldats autrichiens, les seuls qui pussent mettre le pied sur le territoire suisse, et qu'elle les saluerait comme des libérateurs.

Lorsque le Czar eut perdu toute espérance de convertir à son plan les chefs des armées autrichienne et prussienne, il m'envoya un soir, à dix heures, son chef d'état-major, le prince

* Le nom manque dans l'original. (Note de l'Éditeur.)

Déméter Wolkonski, avec l'invitation de me rendre immédiatement auprès de lui.

Je fus introduit dans le cabinet de Sa Majesté Impériale, où je trouvai réunis les chefs des trois armées. L'Empereur prit aussitôt la parole et me dit que le conseil de guerre , après de vains efforts pour arriver à s'entendre sur le plan à suivre dans les opérations, avait fini par décider de remettre à un tiers le soin de trancher la question, et que son choix était tombé sur moi. Bien que n'hésitant pas sur ce que j'avais a faire, je demandai que l'on me donnât connaissance de la discussion qui avait eu lieu. L'Empereur en personne se chargea de m'exposer les différents plans proposés.

Je commençai par faire ressortir l'analogie des idées de Sa Majesté Impériale avec celles du général en chef autrichien, aussi bien que les raisons sérieuses qui militaient en faveur du choix de la Suisse comme base d'opération. L'Empereur me laissa développer tous les arguments politiques et militaires que je pouvais faire valoir pour appuyer mon raisonnement; mais finalement il déclara que, tout en reconnaissant la valeur de mes raisons, il ne pourrait jamais consentir à laisser violer la neutralité suisse. Je répliquai à l'Empereur Alexandre qu'une mesure de ce genre entrait tout aussi peu dans mes calculs, mais que j'avais les meilleures raisons du monde pour croire qu'à notre apparition sur le territoire de la Confédération nous serions accueillis comme des libérateurs. Sa Majesté me répondit que des motifs particuliers et des considérations peut-être toutes personnelles lui défendraient toujours de s'exposer au danger ou même à la possibilité de rencontrer de la résistance chez les cantons. Le Czar finit cependant par dire que si l'on obtenait des Suisses , sans exercer aucune pression sur eux , la permission de disposer du pont de Bàle, il n'aurait plus d'objection à faire. Cette concession me permit d'entrer plus avant dans le sujet, et, sans décliner l'offre du Czar, j'exprimai ma conviction que les Suisses ne feraient pas plus de difficultés pour nous laisser passer par leur pays tout entier que pour nous permettre le passage par le pont de Bàle exclusivement ; dans les deux cas, disais-je, les champions de la prétendue

ng AUTOBIOGRAPHIE.

neutralité se plaindraient de la violation du principe qu'ils invoquaient. Je mis fin à la discussion en me prononçant pour le plan du prince de Schwarzenberg; mais je demandai, comme il était juste, qu'on tint compte des voeux de S. M. l'Empereur Alexandre, et qu'on usât de tous les ménagements possibles à l'égard de la Confédération helvétique.

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