‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 28 sur 52 · LE CONSEIL DE GUERRE DE BAR-SUE-AUBE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DE GUERRE DE BAR-SUE-AUBE

A la suite de l'affaire de Montereau, la grande armée autrichienne s'était éloignée de l'armée de Blucher. Forcés de quitter Troyes et de se retirer jusqu'à Bar-sur-Aube, les trois Souverains tinrent une conférence à laquelle assistèrent, outre Leurs Majestés et leurs ministres, plusieurs généraux des armées alliées. On y discuta très-vivement les mesures militaires à prendre.

Le Roi de Prusse demandait avec instance qu'on réunit immédiatement les trois armées et qu'on marchât san* désemparer sur Paris. L'Empereur François, le prince de Schwarzenberg et moi nous défendions un plan tout opposé. La marche que nous avions suivie jusqu'à ce jour avec tant de succès, et qui avait pour but d'épuiser peu à peu les dernières forces de Napoléon au lieu de faire dépendre l'issue de la campagne de la perte d'une bataille générale, semblait trop se recommander par elle-même pour devoir être abandonnée à la légère. Ce plan, qui donnait des résultats lents, mais sûrs, nous paraissait devoir conduire infailliblement au succès définitif: les événements ont prouvé combien il était juste. Une raison secondaire venait s ajouter à l'impatience du parti prussien. L'armée du maréchal Rlùcher se trouvait la plus rapprochée de la capitale; elle ne rêvait que d'occuper Paris la première. L'exaspération des troupes prussiennes et de leurs chefs était telle, que ces derniers ne reculaient pas devant la perspective de voir Paris livré à la fureur des soldats, qu'il aurait été impossible de contenir après la victoire. Nous ne pouvions pas négliger dans nos calculs une considération de cette importance; quand même la simple prudence ne nous eût pas défendu de faire dépendre lissue de la campagne des hasards d'une grande bataille, que d'ailleurs Napoléon appelait de tous ses vœux, les projets que la Prusse nourrissait contre Pans, et qui n'étaient un mystère pour personne, auraient suffi à eux seuls pour nous empêcher de céder.

La séance fut très-animée; le Roi de Prusse discuta même avec une certaine aigreur. L'Empereur Alexandre hésitait à se prononcer. Ce ne fut qu'à la suite d'une déclaration énergique de l'Empereur François, que j'appuyai avec autant de force que de liberté, que le Czar se convertit à no> idées. Il s'offrit à faire l'office de secrétaire, et je lui dictai le> points convenus. Voici ce qui fut écrit :

1° On ne livrera pas la bataille près de Bar-sur-Aube;

2° Rlûcher continuera son mouvement séparé ;

3° La grande armée continuera son mouvement par Chaumont et sur Langres ;

4° La continuation de ce mouvement dépendra des circonstances ;

5° Avertir Blûcher des mouvements décidés pour la grande armée et des ordres qu'on a donnés à Wintzingerode et à Biïlow d'être sous son commandement ;

6° Donner à Wintzingerode et à Bùlow les ordres en conséquence;

7° Donner à Blûcher une latitude dans ses mouvements, pourvu toutefois qu'une certaine prudence militaire soit observée (75).

Aussitôt le conseil de guerre se sépara, mais le parti prussien se montrait fort peu satisfait.

Je n'ai pas le dessein d'entrer dans le détail des opérations militaires ; je me bornerai donc à enregistrer ici ce qui a trait à la partie politique. La bataille que le prince de Schwarzenberg était décidé à accepter près d'Arcis se réduisit à un simple combat d'avant-postes; Napoléon fit cesser l'engagement dès qu'il se fut convaincu que les armées autrichienne et russe réunies consentiraient à entrer sérieusement en lutte. A son grand étonnement, le général en chef vit, des hauteurs situées derrière Arcis, que l'armée française battait en retraite et se dirigeait vers l'Est.

L'Empereur d'Autriche était resté à Bar-sur-Aube ; il ne comptait quitter cette ville pour Arcis que si la bataille s'engageait. Tous les ministres, à l'exception du comte de Nesselrode, étaient auprès de Sa Majesté.

Dans l'intervalle, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Paar, arriva au quartier général de l'Empereur. Il venait faire part à Sa Majesté des nouvelles dispositions prises par le général en chef. Après avoir passé sur la rive droite de l'Aube, ayant acquis la certitude que Napoléon continuait son mouvement vers l'Est, le prince de Sclnvarzenberg proposa au Czar et au Roi de Prusse de marcher sur Paris avec toutes les forces des alliés; mais, par suite de ce mouvement, l'armée autrichienne et une partie de l'armée russe couraient le risque d'être coupées de leurs lignes d'opération. Napoléon pouvait avoir deux plans : ou bien se porter sur nos der-

rières et attaquer la queue de l'armée qui venait par Nancy, ou bien se jeter dans les places fortes de l'Est, et, renforcé par leurs garnisons, entreprendre une nouvelle guerre en se plaçant entre le Rhin et les armées d'invasion.

Le feld-maréchal prévenait l'Empereur qu'en cas de succès il s'emparerait de Paris et s'y établirait solidement, et qu'en cas d'échec il se retirerait sur la Belgique. Il priait en même temps SaMajestéd'avertir la ligne d'étapes militairesdes dangers qui la menaçaient. Le comte de Paar apportait aussi à l'intendant général de l'armée russe, resté à Bar-sur-Aube, l'ordre de rejoindre immédiatement le quartier général du Czar. Le premier mouvement de l'Empereur fut de courir sur l'heure au quartier général. Le simple calcul des distances lui montra que ce n'était pas à tenter. Lors de l'arrivée de l'aide de camp comte de Paar, l'armée s'était déjà avancée vers Pans d'une journée de marche; ce n'est donc qu'à la troisième étape que l'Empereur aurait pu rejoindre le quartier général. Or, le pays à traverser était ouvert aux coureurs français. Sa Majesté dut, à son grand regret, se résigner à attendre les événements. Je fus longtemps à me demander si je ne devais pas essayer, à mes risques et périls, de rejoindre le quartier général. L'impossibilité de m'assurer les relais nécessaires pour faire sans m'arrêter l'équivalent de trois journées de marche, m'empêcha de réaliser mon désir. Le comte de Paar avait eu la précaution d'assurer ses relais à l'avance; il arriva heureusement au quartier vénérai et v apporta le message aux termes duquel l'Empereur adhérait pleinement au plan du feld-maréchal.

Le lendemain de son départ, l'intendant général russe fut pris par les détachements de cavalerie française qui harcelaient les derrières de la grande armée alliée. La même nuit, vers deux heures du matin, nous reçûmes l'avis que Napoléon avait poursuivi son mouvement vers l'est jusqu'à Saint-Dizier, et qu'en apprenant la marche hardie des armées alliées sur Paris il s'était jeté sur la route de Bar-sur-Aube. On reconnut alors que le mouvement excentrique de Napoléon n'avait d'autre but que de provoquer la retraite du général en chef de l'armée autrichienne en menaçant sa ligne de communica-

lion. Napoléon s'était trompé. A la nouvelle que l'armée alliée s'avançait droit sur Paris, il s'écria : « C'est un beau coup d'échecs ! je n'aurais jamais cru qu'un général de la coalition fût capable de le faire. »

Aussitôt on s'apprêta à quitter Bar-sur-Aube, et à quatre heures du matin l'Empereur et ses ministres se mirent en route pour Dijon, protégés seulement par la présence de quelques bataillons qui allaient rejoindre la Grande Armée, et dont l'un était par hasard arrivé à Bar-sur-Aube la veille au soir. Nous nous rapprochions ainsi de l'armée du prince héritier de Hesse-Hombourg, dont quelques détachements se trouvaient à Dijon.

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