NAPOLÉON I
On a beaucoup parlé de la superstition de Napoléon et presque autant de son manque de bravoure personnelle. L'une et l'autre de ces accusations reposaient, ou sur des notions fausses, ou sur des aperçus mal dirigés. Napoléon croyait à la fortune, et qui plus que lui en avait fait l'essai? Il aimait à vanter son étoile ; il était fort aise que le vulgaire ne répugnât pas à le croire un être privilégié; mais il ne se trompait pas sur lui-même, et, qui plus est, il ne se souciait point d'accorder à la fortune une trop grande part dans son élévation. Je lui ai souvent entendu dire : « On m'appelle heureux parce que je suis habile ; ce sont les hommes faibles qui accusent de bonheur les hommes forts.»
Je citerai ici une anecdote qui prouve jusqu'à quel point il comptait sur l'énergie de son âme et se croyait au-dessus des accidents de la vie. Parmi les paradoxes qu'il se plaisait à soutenir sur des questions de médecine et de physiologie (sujets qu'il abordait avec une sorte de prédilection ) , il prétendait que la mort n'était souvent que l'effet d'une absence de volonté énergique dans les individus. Un jour, à Saint-Cloud, il avait fait une chute dangereuse (il avait été jeté d'une calèche sur une borne qui manqua lui enfoncer 1 estomac) *; le lendemain, lorsque je lui demandai des nouvelles de sa santé, il me répondit avec un grand sérieux : « J'ai complété hier mes expériences sur le pouvoir de la volonté; quand le coup a porté sur mon estomac , j'ai senti la vie m'échapper ; j'ai tout juste eu le temps de me dire que je ne voulais pas mourir, et je vis ! tout autre à ma place serait mort.» Si l'on veut appeler cela superstition, il faut convenir au moins qu'elle était bien différente de celle qui lui a été attribuée.
11 en est de même de sa bravoure. Il tenait fortement à la vie ; mais une somme immense de destinées se trouvant liée à la sienne, il lui était permis, sans doute, d'y voir autre chose
* Je ne suis point éloigné de croire que cet accident a pu contribuer à développer le germe de la maladie à laquelle Napoléon a succombé à Sainte- Hélène, et je suis surpris que cette remarque n'ait jamais été faite. Il est vrai, toutefois, qu'il m'a désigné plusieurs fois cette maladie comme héréditaire dans sa famille.
que la chétive existence d'un individu. Il ne se croyait donc point appelé à exposer « César et sa fortune » uniquement pour faire preuve de courage. D'autres grands capitaines ont pensé et agi comme lui. S'il manquait de cet aiguillon qui constitue les casse-cou, ce n'était certainement pas une raison pour le taxer de poltronnerie , comme quelques-uns de ses ennemis n'ont pas hésité à le faire. L'histoire de ses campagnes a suffisamment prouvé qu'il était toujours à la place , dangereuse ou non, qui convenait au chef d'une grande armée.
Dans la vie privée, sans jamais avoir été d'un commerce aimable, il était facile, et il poussait même souvent l'indulgence jusqu'à la faiblesse. Bon fils et bon parent, avec ces nuances que l'on rencontre plus particulièrement dans l'intérieur des familles bourgeoises italiennes , il souffrait des débordements de quelques-uns des siens, sans déployer une force de volonté suffisante pour en arrêter le cours, lors même qu'il aurait dû le faire dans son intérêt évident. Ses sœurs en particulier obtenaient de lui tout ce qu'elles voulaient.
Ni l'une ni l'autre de ses épouses n'ont jamais eu à se plaindre des procédés personnels de Napoléon. Bien que le fait soit assez constaté, un mot de l'Archiduchesse Marie -Louise le mettra dans un nouveau jour. «Je suis sûre, me dit- elle quelque temps après son mariage , qu'à Vienne on s'occupe beaucoup de moi , et que l'opinion générale y est que je suis livrée à des angoisses journalières. C'est ainsi que la vérité n'est souvent pas vraisemblable. Je n'ai pas peur de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi. »
Simple, et souvent même coulant comme il l'était dans la société privée, il se montrait peu à son avantage dans le grand monde. On imaginerait difficilement plus de gaucherie dans la tenue que Napoléon n'en avait dans un salon. Les peines qu'il se donnait pour corriger les défauts de sa nature et de son éducation ne faisaient que d'autant plus ressortir tout ce qui lui manquait. Je suis persuadé qu'il eût fait de grands sacrifices pour pouvoir hausser sa taille et ennoblir sa tournure , qui, à mesure que son embonpoint augmentait, devenait plus commune. Il marchait de préférence sur la pointe des pieds ; il
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s'était donné une espèce de mouvement de corps qu'il avait copié des Bourbons. Ses costumes étaient étudiés pour faire contraste, dans leurs rapprochements, avec ceux du cercle qui l'entourait, ou par leur extrême simplicité ou par leur extrême magnificence. Il est certain qu'il a fait venir Talma pour apprendre des poses. Il protégeait beaucoup cet acteur, et son affection tenait en grande partie à une ressemblance qui, en effet, existait entre eux. Il était bien aise de voir Talma en scène; on eût dit qu'il se retrouvait en lui. Jamais il n'est sorti de sa bouche un mot gracieux ni seulement bien tourné vis-à-vis d'une femme, bien que l'effort pour en trouver s'exprimât souvent sur sa figure et dans le son de sa voix. Il ne parlait aux dames que de leur toilette, dont il se déclarait juge minutieux et sévère, ou bien du nombre de leurs enfants, et l'une de ses questions habituelles était si elles les avaient nourris elles-mêmes, question qu'il leur adressait ordinairement dans les termes les moins usités en bonne compagnie. Il s'avisait aussi parfois de leur faire subir en quelque sorte des interrogatoires sur des relations secrètes de société, ce qui donnait à ses entretiens plutôt l'air d'admonestations déplacées, au moins dans le choix du lieu et des formes, que le caractère poli des conversations d'un salon. Ce défaut de savoir-vivre lui attira plus d'une fois des réparties qu'il n'eut pas l'adresse de relever. Son sentiment contre les femmes se mêlant de politique ou d'administration était poussé jusqu'à la haine*.
Pour juger cet homme extraordinaire , il faut le suivre sur le grand théâtre pour lequel il était né. La fortune avait sans doute beaucoup fait pour Napoléon , mais par la force de son caractère , par l'activité et la lucidité de son esprit, et par son
* Madame de Staël s'adressa à moi en 1810 pour obtenir de Napoléon, par mon intermédiaire, la permission d'habiter Paris. Tout le monde a connu le pris extraordinaire qu'elle attachait à cette faveur, et je puis me dispenser d en retracer les motifs. Je n'avais pas de raison pour accorder un intérêt particulier à la sollicitation de madame de Staël ; je savais d'ailleurs que ma protection lui serait peu utile. 11 se présenta cependant une occasion où je pus placer sous les yeux de Napoléon la demande de cette femme célèbre : «Je ne veux pas de madame de Staël à Paris, me dit-il, et j'ai pour cela de
génie pour les grandes combinaisons de l'art militaire , il s'était mis au niveau de la place qu'elle lui avait destinée. N'ayant qu'une seule passion, celle du pouvoir, il ne perdait jamais ni son temps ni ses moyens à des objets qui eussent pu l'éloigner de son but. Maître de lui-même , il le devint bientôt des hommes et des événements. Dans quelque temps qu'il eût paru, il aurait joué un rôle marquant. Mais l'époque où il fit les premiers pas de sa carrière était particulièrement propre à faciliter son élévation. Entouré d'individus qui, au milieu d'un monde en dissolution , marchaient au hasard , sans direction fixe , et livrés à tous les genres d'ambition et de convoitise , lui seul sut former un plan, y tenir ferme et le conduire à sa fin. C'est dans le cours de sa seconde campagne d'Italie qu'il a conçu celui qui devait le porter au sommet de la puissance. «Jeune , m'a-t-il dit, j'ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition. A l'âge de la raison , j'ai suivi ses conseils et mon instinct, et j'ai écrasé la Révolution.»
Il était tellement habitué à se regarder comme nécessaire au maintien du système qu'il avait créé, qu'à la fin il ne comprenait plus comment le monde pourrait aller sans lui. Je n'ai aucun doute que ce ne fût du fond de son âme et de pleine conviction que, dans notre entretien à Dresde en 1813, il me dit ces propres paroles : « Je périrai peut-être, mais j'entraînerai dans ma chute les trônes et la société tout entière. »
Les succès prodigieux dont sa vie était remplie avaient sans doute fini par l'aveugler; mais jusqu'à la campagne de 1812, où pour la première fois il succomba sous le poids des illusions, il n'avait jamais perdu de vue les calculs profondément réfléchis par lesquels il avait tant de fois triomphé. Même après le désastre de Moscou, nous l'avons vu défendre son
bonnes raisons. » Je lui répondis que, s'il pouvait en être ainsi, il n'était pas moins certain que, par sa manière de traiter une femme, il lui donnait un relief que, sans cela, elle n'aurait peut-être pas. «Si madame de Staël, me répondit Napoléon, voulait ou savait être royaliste ou républicaine, je n'aurais rien contre elle; mais elle est une machine à mouvement qui remue les salons. Ce n'est qu'en France qu'une pareille femme est à craindre, et je n'en veux pas. »
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existence avec autant de sang-froid que d'énergie, et sa campagne de 1814 fut sans contredit celle dans laquelle, avec des moyens fort réduits, il déploya le plus de talent militaire. Je n'ai jamais été de ceux, — et leur nombre était considérable, — qui ont cru qu'après les événements de 1814 et 1815 il essayerait de se créer une nouvelle carrière, en descendant au rôle d'aventurier et en donnant dans des projets romanesques. Son esprit et la trempe de son àme lui faisaient mépriser tout ce qui était petit. Semblable aux gros joueurs, les chances d'une partie mesquine, au lieu de lui plaire, l'eussent abreuvé de dégoût.
On a souvent agité la question si Napoléon était foncièrement bon ou méchant. Il m'a toujours paru que ces épithètes, telles qu'on les entend ordinairement, ne sont point applicables à un caractère comme le sien. Constamment occupé d'un seul objet, livré jour et nuit au soin de tenir le gouvernail d'un empire qui, dans ses accroissements progressifs, a fini par embrasser les intérêts d'une grande partie de l'Europe, il ne reculait jamais devant la crainte des froissements qu'il pouvait causer, ni même devant la somme immense de souffrances individuelles, inséparables de l'exécution de ses projets. Tel qu'un char lancé écrase ce qu'il rencontre sur sa route, Napoléon ne songeait qu'à avancer. II ne tenait aucun compte de ceux qui n'avaient pas su se mettre en garde ; il était tenté parfois de les accuser de stupidité. Impassible pour tout ce qui se trouvait hors de la direction de sa route, il ne s'en occupait ni en bien ni en mal. Il a pu compatir aux malheurs bourgeois; il était indifférent aux malheurs politiques.
Il en était de même par rapport aux instruments dont il se servait. La générosité désintéressée n'était pas dans son âme; il ne dispensait ses faveurs et ses bienfaits qu'en raison du prix qu'il attachait à l'utilité de ceux qui les recevaient. Il traitait les autres comme il se croyait traité par eux. Il acceptait tous les services, sans scruter ni les motifs, ni les opinions, ni les antécédents de ceux qui les lui offraient, sauf à en faire usage dans le seul calcul de ses propres besoins.
Napoléon avait deux faces. Comme homme privé, il était facile et traitable, sans être ni bon ni méchant. En sa qualité d'homme d'Etat, il n'admettait aucun sentiment, il ne se décidait ni par affection ni par haine. Il écrasait ou écartait ses ennemis, sans consulter autre chose que la nécessité ou 1 intérêt de s'en défaire. Ce but atteint, il les oubliait et ne les persécutait pas.
On a fait bien des tentatives inutiles et dépensé vainement beaucoup d'érudition pour comparer Napoléon à tel ou tel de ses prédécesseurs dans la carrière des conquêtes et des bouleversements politiques. La manie des parallèles a fait un mal réel à l'histoire ; elle a répandu un faux jour sur les caractères les plus marquants, et elle a souvent entièrement dénaturé le point de vue sous lequel il fallait les envisager. Il est impossible de juger un homme en le détachant du cadre dans lequel il s'est trouvé placé et de l'ensemble des circon stances qui ont agi sur lui. Quand même la nature se serait plu à créer deux individus absolument semblables, leur développement dans des temps et des situations qui n'admettraient aucune analogie effacerait nécessairement leur ressemblance première et confondrait le peintre maladroit qui voudrait la reproduire avec son pinceau. Le véritable historien, celui qui sait tenir compte des éléments variés à l'infini qui doivent entrer dans la composition de ses tableaux, celui-là, dis-je, renoncera bien volontiers à la vaine prétention de comparer Napoléon, soit aux héros de l'antiquité, soit aux conquérants barbares du moyen âge, soit (excepté pour le talent militaire) à un grand Roi du siècle dernier, soit à un usurpateur de la trempe de Cromwell. Aucun de ces rapprochements hasardés ne saurait offrir de nouvelles lumières à l'instruction de la postérité, mais inévitablement ils fausseraient la vérité de l'histoire.
Le système de conquêtes de Napoléon était d'ailleurs d'un caractère tout particulier. La domination universelle à laquelle il visait n'avait pas pour objet de concentrer dans ses mains le gouvernement direct d'une masse énorme de pays, mais d'établir une suprématie centrale sur les Etats de l'Europe,
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d'après l'idéal défiguré et exagéré de l'Empire de Gharlemagne. Si des considérations momentanées lui ont fait abandonner ce système, si elles l'ont entraîné à s'approprier ou à incorporer au territoire fiançais des contrées auxquelles, pour son intérêt bien entendu, il n'aurait pas dû toucber, ces mesures essentiellement nuisibles à l'affermissement de son pouvoir, loin d'avancer le développement du grand plan qui occupait le fond de sa pensée, n'ont servi qu'à le renverser et à le détruire. Ce plan se serait également étendu à l'Église. Il voulait fixer à Paris le siège du catholicisme , et détacher le Pape de tout intérêt temporel en lui assurant la suprématie spirituelle sous l'égide de la France impériale.
Dans ses combinaisons politiques et militaires, Napoléon ne manquait pas de faire une large part à la faiblesse et aux fautes de ceux qu'il avait à combattre. Il faut convenir qu'une longue expérience ne l'autorisait que trop à suivre ce principe. Mais il est certain aussi qu'il en a abusé, et que l'habitude de mépriser les facultés et les moyens d'action de ses adversaires a été une des pricipales causes de sa chute. L'alliance de 1813 l'a tué, parce qu'il n'a jamais pu se persuader qu'une coalition pourrait maintenir l'esprit d'union parmi ses membres et persévérer dans le but de son action.
L'opinion du monde est partagée encore, et le sera peutêtre toujours, sur la question si Napoléon a mérité en effet le titre de grand homme. Il serait impossible de disputer de grandes qualités à celui qui, sorti de l'obscurité, a pu, en peu d'années, devenir le plus fort et le plus puissant parmi ses contemporains. Mais force, puissance, supériorité, sont des termes plus ou moins relatifs. Pour appréciei au juste le degré de génie qu'il a fallu à un homme pour dominer son siècle, il faut avoir la mesure de ce siècle. Tel est le point de départ qui établit une divergence essentielle dans les jugements sur Napoléon. Si 1ère de la Révolution française a été, comme ses admirateurs le ensent, l'époque la plus brillante, la plus glorieuse de l'histoire moderne, Napoléon, qui a su y atteindre la première place et la conserver pendant quinze ans, a été, sans contredit, un des plus grands hommes qui jamais
aient paru. Si, au contraire, il n'a eu qu'à s'élever comme un météore au-dessus des brouillards d'une dissolution générale, s'il n'a trouvé autour de lui qu'un état social ruiné par l'excès d'une fausse civilisation; s'il n'a eu à combattre que des résistances amorties par la lassitude universelle , des rivalités impuissantes, des passions ignobles, enfin, au deliors comme au dedans, des adversaires désunis et paralysés par leur désunion, il est certain que l'éclat de ses succès diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir. Or, comme dans notre opinion telle a été en effet la position des cboses, tout en reconnaissant ce qui! y a eu d'extraordinaire et d'imposant dans la carrière de Napoléon, nous ne sommes point en danger de nous exagérer l'idée de sa grandeur.
Le vaste édifice qu'il avait construit était exclusivement l'ouvrage de ses mains, et lui-même en a été la clef de voûte. Mais cette gigantesque construction manquait essentiellement de base; les matériaux qui la composaient n'étaient que les décombres d'autres édifices, les uns pourris, les autres sans consistance dès leur création. La clef de voûte a été soulevée, et le bâtiment a croulé de fond en comble.
Telle est, en peu de mots, l'histoire de l'Empire français. Conçu et créé par Napoléon, il n'a existé qu'en lui seul ; avec lui, il a dû s'éteindre*.
* Dans les deux derniers mois de l'année 1853, parurent deux ouvrages qui, bien que d'importance différente, ont une valeur particulière pour celui qui veut bien juger la personnalité de Napoléon. Ces ouvrages sort : les Mémoires du Roi Joseph (de Naples et d'Espagne) et l'Histoire de Napoléon à Sainte-Hélène, d'après les écrits posthumes de sir Hudson Lowe. Les deux livres peignent l'esprit et le caractère du personnage dans les situations les plus opposées : dans celle de maître du monde et dans celle d'un prisonnier d'Etat relégué dans une île de l'Océan. Non-seulement Napoléon fournit la matière des deux ouvrages, mais encore il y paraît agissant lui-même. Quelle est l'impression que cette lecture laisse à l'observateur impartial? Certainement il ne se fait pas une idée exagérée de la grande figure de l'homme qui, pendant plusieurs années, a tenu dans ses mains les destinées de l'Europe.
Pour moi personnellement, les écrits en question ne m'apprennent rien ( de nouveau ; ils ne modifient pas même l'opinion que je m'étais faite sur Napoléon ; car cette opinion m'a été imposée en quelque sorte par les relations directes que j'ai eues avec lui pendant plusieurs années, relations sans exemple dans la vie d'un autre que d'un Français. J'ai toujours jugé sans
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