PORTRAIT TRACÉ PAR LE PRINCE DE METTERNICH EN
Parmi les individus placés dans une situation indépendante de cet homme extraordinaire, il en est peu qui aient eu avec lui autant de points de contact et de relations directes que moi.
Mon opinion sur Napoléon n'a pas varié dans les différentes phases de ces relations. Je lai vu et étudié dans les moments de son plus grand éclat; je lai vu et suivi dans ceux de son déclin, et quoi qu'il ait pu tenter pour m'induire en erreur sur son compte, ce que dans bien des occasions il eut grand intérêt à faire, il n'y a point réussi. Je puis donc me flatter d'avoir saisi les traits essentiels de son caractère et de l'avoir jugé avec impartialité, pendant que i'immense majorité des contemporains n'a vu encore qu'à travers un prisme et les côtés brillants et les côtés défectueux ou sinistres d'un homme que la force des choses, jointe à des qualités individuelles émi-
nentes, avait porté au faîte d'un pouvoir sans exemple dans l'histoire moderne.
Appliqué avec une rare sagacité et une persévérance infatigable à recueillir ce qu'un demi-siècle d'événements semblait avoir préparé en sa faveur; animé d'un esprit de domination également actif et clairvoyant; habile à apprécier tout ce que les circonstances du moment offraient de moyens à son ambition; sachant avec une adresse remarquable faire tourner à son avantage les fautes et les faiblesses des autres, Bonaparte est resté seul sur un champ de bataille que des passions aveugles et des factions féroces ou en délire s'étaient disputé pendant dix ans. Ayant fini par confisquera son profit la Révolution tout entière, il m'a paru dès lors le point indivisible sur lequel devaient se concentrer les regards d'un observateur, et ma nomination à l'ambassade en France m'a fourni à cet égard des facilités particulières que j ai eu soin de ne pas négliger.
Le jugement est souvent influencé par de premières impressions. Je n'avais jamais vu Napoléon avant 1 audience qu'il me donna à Saint-Gloud pour la remise de mes lettres de créance. Je le trouvai placé debout au milieu de l'un des salons, avec le ministre des affaires étrangères et six autres personnages de sa Cour. Il portait l'uniforme de l'infanterie de la garde et avait le chapeau sur la tête. Cette dernière circonstance, inconvenante sous tous les rapports, puisque l'audience n'était point publique, me frappa comme une prétention déplacée et sentant le parvenu ; elle me fit même hésiter un moment si je ne me couvrirais pas à mon tour. Je débitai cependant une courte harangue, dont le texte serré et précis différait essentiellement de celles qui étaient devenues habituelles à la nouvelle Cour de France.
Son attitude me parut annoncer de la gêne et même de l'embarras. Sa figure courte et carrée, une tenue négligée et néanmoins une recherche marquée à se rendre imposant, achevèrent d'affaiblir en moi le sentiment de grandeur que l'on attachait naturellement à l'idée de l'homme qui faisait trembler le monde. Cette impression ne s'est jamais entièrement effacée de mon esprit; elle m'a été présente dans les
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entrevues les plus importantes que j'ai eues avec Napoléon, aux différentes époques de sa carrière. Il est possible qu'elle ait contribué à me montrer l'homme tel qu'il était, à travers les masques dont il savait se couvrir. Dans ses boutades, dans ses accès de colère, dans ses brusques interpellations, je m'étais accoutumé à voir autant de scènes préparées, étudiées et calculées sur l'effet qu'il voulait produire sur l'interlocuteur.
Ce qui dans mes relations avec Napoléon, relations que dès mon début je tachai de rendre fréquentes et confidentielles, ce qui, dis-je, me frappa d'abord le plus, ce fut la perspicacité éminente et la grande simplicité de la marche de son esprit. La conversation avec lui a toujours eu pour moi un charme difficile à définir. Saisissant les objets par leur point essentiel, les dépouillant des accessoires inutiles, développant sa pensée et ne cessant de l'élaborer qu'après l'avoir rendue parfaitement claire et concluante, trouvant toujours le mot propre à la chose, ou l'inventant là où l'usage de la langue ne l'avait pas créé, ses entretiens étaient toujours pleins d'intérêt. Il ne causait pas, mais il parlait; moyennant: l'abondance de ses idées et la facilité de son élocution, il savait adroitement s'emparer de la parole, et l'une de ses tournures de phrase habituelles était celle de vous dire : «Je vois ce que vous voulez; vous désirez arriver à tel but; eh bien, allons droit à la question. »
Cependant il n'en écoutait pas moins les remarques et les objections qu'on lui adressait; il les accueillait, les débattait ou les repoussait, sans sortir ni du ton ni de la mesure dune discussion d'affaires, et je n'ai jamais éprouvé le moindre embarras à lui dire ce que je croyais la vérité, lors même qu'elle n'était pas faite pour lui plaire.
De même que dans ses conceptions tout était clair et précis, ce qui réclamait de l'action ne lui présentait ni difficulté ni incertitude. Les règles reçues ne l'embarrassaient guère. Dans la pratique comme dans la discussion il marchait vers son but, sans s'arrêter à des considérations qu'il traitait comme secondaires, et dont trop souvent peut-être il dédaignait l'importance, La ligne là plus droite pour arriver à l'objet qu'il tenait
en vue, était celle qu'il choisissait de préférence et qu'il poursuivait jusqu'au bout, tant que rien ne l'engageait à s'en écarter; mais aussi, sans être l'esclave de ses plans, il savait les abandonner ou les modifier du moment que son point de vue venait à changer, ou lorsque de nouvelles combinaisons lui offraient le moyen de l'atteindre plus efficacement par des voies différentes.
Il possédait peu de connaissances scientifiques. Ses partisans se sont appliqués plus spécialement à accréditer l'opinion qu'il était profond mathématicien. Ce qu'il connaissait des sciences mathématiques ne l'eût point élevé au-dessus de tout officier formé, comme lui, pour larme de l'artillerie ; mais ses facultés naturelles suppléaient au savoir. Il est devenu législateur et administrateur, comme grand capitaine, par suite de son seul instinct. La trempe de son esprit le conduisait toujours vers le positif; il repoussait les idées vagues, il abhorrait également les rêves des visionnaires et les abstractions des idéologues, et il traitait de rabâchage tout ce qui ne lui présentait pas des aperçus clairs et des résultats utiles. Il n'accordait réellement la valeur de sciences qu'aux seules connaissances que l'usage des sens peut servir à contrôler et à vérifier, à celles qui s'appuient sur des observations et des expériences. Il avait voué un profond mépris à la fausse phi losophie comme à la fausse philanthropie du dix- huitième siècle. Parmi les coryphées de ces doctrines, Voltaire était surtout l'objet de son aversion, et il poussait ce sentiment au point d'attaquer même, à tout propos, l'opinion générale sur son mérite littéraire.
Napoléon n'était pas irréligieux dans le sens ordinaire de ce terme. Il n'admettait pas qu'il eût jamais existé un athée de bonne foi ; il condamnait le déisme comme fruit d'une spéculation téméraire. Chrétien et catholique, ce n'est qu'à la religion positive qu'il reconnaissait le droit de gouverner les sociétés humaines. Il regardait le christianisme comme la base de toute civilisation véritable, le catholicisme comme le culte le plus favorable au maintien de l'ordre et de la tranquillité du monde moral, le protestantisme comme une source de
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troubles et de déchirements. Indifférent quant à sa personne aux pratiques religieuses, il les respectait trop pour jamais se permettre des plaisanteries sur ceux qui les suivaient. Il est possible que la religion ait été en lui moins une affaire de sentiment que le résultat d'une politique éclairée; mais, quel qu'ait été à cet égard le secret de son âme, il eut soin de ne point le trahir. Ses opinions sur les hommes se concentraient dans une idée qui, malheureusement pour lui, avait acquis dans sa pensée la force d'un axiome. Il était persuadé que nul homme, appelé à paraître sur la scène publique ou engagé seulement dans les poursuites actives de la vie, ne se conduisait ni ne pouvait être conduit par un autre ressort que celui de l'intérêt. Il ne niait pas la vertu et l'honneur, mais il prétendait que ni l'un ni l'autre de ces sentiments n'avait jamais servi de principal guide qu'à ceux qu'il qualifiait de rêveurs et auxquels, à ce titre, il refusait dans sa pensée toute faculté requise pour prendre part avec succès aux affaires de la société. J'ai passé bien des moments à discuter avec lui cette thèse que repoussait ma conviction, et dont je tâchais de lui démontrer la fausseté, du moins dans la latitude qu'il donnait à son application. Je n'ai jamais réussi à le faire fléchir sur cet article *.
Il était doué d'un tact particulier pour reconnaître les hommes qui pourraient lui être utiles. Il découvrait bien vite en eux le côté par lequel il en tirerait le plus de parti. N'oubliant cependant jamais de rechercher le gage de leur fidélité dans un calcul d'intérêt, il avait soin de les lier à sa propre
* Ce qui est dit ici des motifs peu louables auxquels Napoléon attribuait toutes les actions humaines, rappelle le jugement que Montaigne a porté sur le célèbre historien italien Guicciardini. Le passage suivant pourrait s'appliquer mot pour mot à Napoléon : «J'ai remarqué que de tant d'actes et d'elfets qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties-là étaient du tout éteintes au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mêmes, il en rejette la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que, parmi cet infini nombre d'actions de quoi il juge, il n'y en ait eu quelqu'une produite par la voie de la raison : nulle corruption ne peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'échappe à la contagion. Cela me fait craindre qu'il y ait un
fortune, en les compromettant de manière à ce que tout retour à d'autres engagements leur fût coupé. Il avait surtout étudié le caractère national des Français, et l'histoire de sa vie a prouvé qu'il 1 avait bien saisi. Il regardait en particulier les Parisiens comme des enfants, et comparait souvent Paris au grand Opéra. Lui ayant reproché un jour les faussetés palpables dont fourmillaient la plupart de ses bulletins, il me dit en riant : « Ce n'est pas pour vous que je les écris ; les Parisiens croient tout, et je pourrais leur conter de bien autres choses encore, qu'ils ne se refuseraient pas à les admettre. » Il lui arrivait fréquemment dans ses entretiens de se livrer à âe^ discussions historiques. Ces discussions décelaient ordinairement chez lui une connaissance imparfaite des faits, mais une sagacité extrême à apprécier les causes et à prévoir les conséquences. Il devinait ainsi plus qu'il ne savait, et, tout en prêtant aux personnes et aux événements la couleur de son propre esprit, il les expliquait d'une manière ingénieuse. Comme il revenait toujours sur les mêmes citations, il devait avoir puisé dans un petit nombre d'ouvrages, et particulièrement d'abrégés, les points les plus saillants de l'histoire ancienne et de l'histoire de France. Il portait cependant dans sa mémoire un recueil assez riche de noms et de faits, pour en imposer à ceux dont les études étaient moins solides encore que les siennes. Ses héros étaient Alexandre, César, et surtout Charlemagne. La prétention d être le successeur de fait et de droit de celui-ci l'occupait singulièrement. Je l ai vu se perdre avec moi dans des discussions interminables pour soutenir cet étrange para-
peu du vice de son goût; et il peut être advenu qu'il ait estimé autrui selon soi. « (Essais, I, II, chap. x.) Je crois avoir lu quelque part que Napoléon faisait grand cas de Guicciardini. Ce qui est certain, c'est qu il admirait sincèrement Machiavel. Or, il y a entre Guicciardini et Machiavel, quoique tous les deux vrais enfants de leur siècle, cette différence notable, que l'un se contentait de peindre la dépravation générale de ses contemporains sous les couleurs hideuses de la vérité, sans avoir l'air d'y applaudir, tandis que l'autre en était le plus zélé et le plus impudent panégyriste; tout ce que l'on a fait pour absoudre Machiavel de ce reproche n'est qu'un tissu du mauvais sophismes. Il était l'homme de son temps, voilà tout ce que l'on peut dire pour l'excuser.
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doxe par les plus faibles raisonnements. Ce fut apparemment ma qualité d'ambassadeur d'Autriche qui me valut son obstination sur ce chapitre.
Un de ses regrets les plus vifs et les plus constants était de ne pas pouvoir invoquer le principe de la légitimité comme base de sa puissance. Peu d'hommes ont plus profondément senti que lui combien l'autorité, privée de ce fondement, est précaire et fragile, et combien elle prête le flanc aux attaques. Toutefois il ne manquait aucune occasion pour protester envers moi, avec empressement, contre ceux qui pourraient s'imaginer qu'il occupait le trône en qualité d'usurpateur. «Le trône de France, m'a-t-il dit plus d'une fois, était vacant. Louis XVI n'a pas su s'y maintenir. Si j'eusse été à sa place, la Révolution — malgré les progrès immenses qu elle avait faits dans les esprits sous les règnes précédents — ne se serait jamais consommée. Le Roi tombé, la République s'est emparée du sol de la France ; c'est elle que j'ai déplacée. L'ancien trône était enseveli sous ses décombres; j'ai dû en fonder un nouveau. Les Bourbons ne sauraient régner sur cette création ; ma force consiste dans ma fortune ; je suis nouveau comme l'Empire ; il y a donc entre l'Empire et moi homogénéité parfaite.»
Cependant j'ai souvent pensé qu'en s'exprimant ainsi, Napoléon ne cherchait qu'à s'étourdir ou à dérouter l'opinion, et la démarche directe qu'il fit envers Louis XVIII, en 1804, semble confirmer ce soupçon. Me parlant un jour de cette démarche, il me dit : «La réponse de Monsieur était noble, elle était pleine de fortes traditions. II y a dans les légitimes quelque chose qui ne tient pas au seul esprit. Si Monsieur n'avait consulté que son esprit, il se serait arrangé avec moi, et je lui aurais fait un sort magnifique. »
Il était de même très -frappé de l'idée de ramener à la Divinité l'origine de 1 autorité suprême. II me dit un jour a Compiègne , peu après son mariage avec l'Archiduchesse : «Je vois que l'Impératrice, en écrivant à son père, met sur l'adresse : A Sa Sacrée Majesté Impériale. Ce titre est-il d'usage chez vous? » Je lui dis qu'il l'était, par la tradition de l'ancien Empire germanique qui portait le titre de Saint-Empire, et
parce qu'il était également attaché à la Couronne apostolique de Hongrie. Napoléon me répliqua alors d'un ton solennel . « L'usage est beau et bien entendu. Le pouvoir vient de Dieu, et c'est par là seulement qu'il peut se trouver placé hors de l'atteinte des hommes. D'ici à quelque temps j'adopterai le même titre. »
Il attachait beaucoup de prix à la noblesse de sa naissance et à l'antiquité de sa famille. Plus d une fois il a pris à tâche de me démontrer que l'envie et la calomnie seules avaient pu jeter du louche sur sa noblesse. «Je suis placé, me dit -il, dans une position singulière. Je trouve des généalogistes qui voudraient faire remonter ma race jusqu au déluge, et il existe des partis qui prétendent que je suis né roturier. La vérité est entre les deux. Les Buonaparte sont de bons gentilshommes corses, peu illustres, puisque nous ne sortions guère de notre île, mais bien meilleurs que beaucoup de freluquets qui s'avisent de nous ravaler.»
Napoléon se regardait comme un être isolé dans le monde , fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré 11 n'avait d'autre considération pour les hommes que celle que peut avoir un chef d atelier pour ses ouvriers*. L'un de ceux auxquels il paraissait le plus attaché était Duroc. « Il m'aime comme un chien aime son maître. » C'est la phrase dont il se servit en me parlant de lui. 11 comparait le sentiment de Berthier pour sa personne à celui dune bonne d'enfant. Ces comparaisons, loin d'être étrangères à sa théorie des mobiles qui font agir les hommes, en étaient une conséquence naturelle ; là où il rencontrait des sentiments auxquels il ne pouvait pas appliquer son calcul de pur intérêt, il en cherchait la source dans une espèce d'instinct.
* Le maréchal Lannes fut blessé à mort à la journée d'Aspern. Les bullelins de l'armée française relatent les paroles qu'il aurait prononcées. Voici ce que m'en a dit Napoléon lui-même : «Vous avez lu la phrase que j'ai mise dans la bouche de Lannes, — il n'y a pas pensé! Quand le maréchal prononça mon nom, on vint me le dire, et sur-le-champ je le déclarai mort. Lannes me détestait cordialement. Il m'a nommé, comme les athées nomment Dieu quand ils arrivent à l'article de la mort. Lannes m'ayant nommé, j'ai dû le regarder comme décidément perdu. »