‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 43 sur 52 · I.A FAMILLE DE NAPOLEON · texte numérisé non relu

I.A FAMILLE DE NAPOLEON

Napoléon avait un grand faible pour sa famille. Il est hors de doute que beaucoup de déplacements de Souverains ont été dus à la convoitise de ses frères et de ses sœurs.

Tous les membres de cette trop nombreuse famille n'étaient cependant pas également ambitieux. La mère de Napoléon n'aimait que l'argent. Ni la tournure de son esprit ni se* goûts ne la portaient vers l'élévation sociale. Elle avait un revenu immense, et, sans les ordres précis de son fils, elle n'eût songé qu'à placer ses fonds. Quand ses enfants se permettaient de tourner en ridicule son extrême économie, elle leur disait . « Vous ne savez pas ce que vous faites ; le monde ne va pas toujours du même train, et si jamais vous me retombez tous sur les bras, vous me saurez gré de ce que je fais aujourd'hui. »

En 1814, Madame Laetitia avait amassé une forte somme d'argent comptant qu'elle avait enfouie dans une cachette recouverte par le portrait de feu son mari. Le fait, et le lieu où le trésor était déposé, furent dénoncés à Napoléon, qui se rendit chez sa mère et fit enlever l'argent. Elle peut avoir emporté de France un fonds de fortune d'à peu près six millions de francs.

Je n'ai jamais connu personnellement ni Joseph ni Lucien Bonaparte ; je ne me permets donc pas d'énoncer sur leui compte une opinion. Napoléon avait une opinion favorable de l'esprit de Lucien, mais il ne cessait de l'accuser d'une ambition démesurée et mal dirigée.

Dans une entrevue que Lucien eut avec son frère à Milan, il offrit comme gage de réconciliation une déclaration de sa femme donnant, de son plein gré, l'assurance qu'elle ne voulait point porter obstacle à la fortune de son époux. L'Empereur, au sortir d'une de leurs conférences, dit aux personnes réunies dans son antichambre : « Lucien ne veut pas renoncer à sa petite racaille; il veut me prouver qu'il a la tête dure, je lui prouverai que je l'ai plus dure que lui. » — Et il ne fut plu*

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question de raccommodement depuis lors. On sait effectivement qu'en consentant à quitter sa femme, il insista sur la reconnaissance de ses enfants. Sa conduite en 1815 a fourni la vraie mesure de la sévérité de ses principes républicains.

Napoléon m'a souvent dépeint Joseph comme un homme doux de caractère et d'esprit, mais incapable d'entreprendre une carrière qui exigerait de la vigueur.

Louis était placé dans la famille comme un étranger. L'injustice seule eût pu trouver à reprendre à son caractère moral.

Jérôme était doué de beaucoup d'esprit- La dépravation de ses mœurs, une vanité exaltée et sa manie d'imiter en tous points son frère, l'ont couvert de ridicule.

Deux des sœurs de Napoléon furent remarquables par la tournure de leur esprit, la troisième par sa grande beauté.

Élisa, l'aînée d'entre les sœurs et à la fois plus âgée que Napoléon, avait un esprit mâle, et dans le caractère comme dans la figure une grande ressemblance avec son frère. L'ambition était sa passion dominante, et si l'extraction basse de son mari, Baciocchi, et le manque complet de facultés intellectuelles de ce dernier n'v eussent porté un obstacle, il est hors de doute que cette branche de la famille ne se fût élevée à une haute fortune.

Des trois sœurs, c'était cependant celle qui avait le moins de pouvoir sur Napoléon, qui la craignait et savait lui résister.

Caroline réunissait à une figure agréable un esprit peu commun. Elle avait étudié à fond le caractère de son frère et ne se faisait illusion sur aucun de ses défauts, ni sur les risques que courait sa fortune par suite de l'excès de son ambition et de son esprit de domination; elle connaissait de même parfaitement les côtés faibles de son mari, et elle l'eût conduit, si on avait pu le conduire.

Murât n'était que soldat, mais soldat de la Révolution et doué d'un certain instinct de domination que j'ai constamment vu être l'apanage des Jacobins. Caroline exerçait un grand pouvoir sur l'esprit de son frère, et c'est elle qui servait de ciment aux liens de famille Son ambition était de se créer à

elle et aux siens une existence placée autant que possible hors de la portée de Napoléon, et même en dehors des chances de sa fortune, d'une fortune qu'elle jugeait compromise pai chaque excès ressortant de son insatiable convoitise.

Pauline était aussi belle qu'il est possible de l'être; elle était amoureuse d'elle-même, et son occupation unique était le plaisir. D'un caractère affable, douée d'une extrême bienveillance, Napoléon lui vouait un sentiment différent de celui qu'il portait à ses autres parents. Il la citait comme un exemple unique dans la famille. «Pauline, m'a-t-il dit souvent, ne me demande jamais rien. » La princesse Borghèse avait de son côté l'habitude de dire : « Je n'aime pas les couronnes; si j'en avais voulu, j'en aurais eu; mais j'en ai abandonné le goût à mes parent?. » Elle avait pour Napoléon une vénération qui approchait du culte. t

Joséphine avait exercé sur Napoléon un long empire; elle était douée d'un caractère bienveillant et d'un tact social tout particulier. Son esprit n'était pas étendu, mais suivait une bonne direction. Son goût excessif pour la dépense a souvent amené des explications pénibles entre elle et son mari. Il serait injuste de mettre à sa charge aucun des écarts de l'ambition de Napoléon. Si elle l'avait pu, elle aurait sans aucun doute enrayé le char sur lequel, toutefois, elle avait contribué directement, dans le commencement de sa fortune, à placer le futur Empereur.

Douée de plus d'esprit et d'une dose d'ambition bien plus grande, sa fille Hortense n'a cessé de jouer un rôle dans la carrière de Napoléon. Celui-ci l'aimait, et ses condescendances pour elle furent la cause de jalousies perpétuelles et actives entre elle et ses belles-sœurs. Plus d'un froissement dans la situation personnelle de Napoléon et même dans la marche des affaires était dû à cette cause.

Le cardinal Fesch était un composé singulier de bigoterie et d'ambition. Dévot de bonne foi, il n'était cependant pas éloigné de voir dans Napoléon un instrument du ciel et un être à peu près surnaturel. Il croyait son règne écrit dans le livre du destin et regardait ses écarts comme autant de décrets de Dieu \

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Napoléon connaissait toutes les individualités de sa famille, et il ne s'est point caché la faute qu'il avait commise en s'abandonnant à l'esprit de domination et à l'insatiable convoitise de quelques-uns d'entre eux.

Il me dit un jour, en 1810, à l'occasion d'un long entretien dans lequel il venait de me faire l'histoire de sa vie : « J'ai obscurci et je gêne ma carrière par le fait d'avoir placé mes parents sur des trônes. On apprend en marchant, et je vois aujourd'hui combien le principe fondamental des anciennes monarchies, de tenir les princes de la maison régnante dans une grande et perpétuelle dépendance du trône, est sage et nécessaire. Mes parents m'ont fait beaucoup plus de mal que je ne leur ai fait de bien, et si j'avais à recommencer, mes frères et mes sœurs auraient pour toute fortune des palais à Paris et quelques millions à dépenser dans l'oisiveté. Les beaux-arts et la charité eussent été leur domaine, et non pas des royaumes, que les uns ne savent pas conduire, et dans lesquels d'autres me compromettent en me parodiant. »

Napoléon avait soin de placer auprès de chacun de ses frères et parents un homme de confiance. La fortune de M. Decazes a daté du poste qu'il occupait en qualité de secrétaire des commandements de Madame Laetitia.

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