‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 48 sur 52 · RASTADT · texte numérisé non relu

RASTADT

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES ECRITES PAR METTERMCII A SA FEMME EN 1797 ET 1798.

(Note 7, page 219).

3. Arrivée à Rastadt. — Départ de Bonaparte. — Metternich demeure au château. — Cherté de la vie. — 4. MM. Treilhard et Bonnier. — Les députés français sont invisibles. — On arrange une salle de spectacle. — 5. Dîner chez Cobenzl. — Le citoyen Perret. — Prétendue bonne compagnie.

— 6. Première visite de Treilhard et de Bonnier. — 7. Etat embrouillé des affaires. — Sécularisation. — 8. Les députés français déclinent l'invitation à dîner chez Cobenzl. — Changement radical qui s'est produit dans la nation française. — Costume des députés français. — 9. Voyage de Merveldt à Vienne. — L'affaire est mal engagée. — Evacuation de l'Empire d'Allemagne par les troupes de l'Empire. — La troupe du théâtre de Strasbourg. — Soirées. — 10. Voyage à Carlsruhe. — Réception faite dans cette ville au père de Metternich. — La famille grand-ducale. — Betour.

— Première soirée au théâtre. — IL. Détails caractéristiques sur les députés français et sur la suite de Bonaparte. — Singulier costume des acteurs. — 12. Ouverture prochaine de la maison de Metternich. — L'épidémie des chats à Vienne. — 13. Voyage à Strasbourg. — 14. Le voyage est remis parce qu'on attend l'arrivée de Bonaparte. — Premier dîner chez le père de Metternich. — Détails sur la Comédie française. — 15. Marche des affaires. — Bruits qui circulent probablement à Vienne à ce sujet. — On attend l'arrivée de Bonaparte. — 16. Bonaparte n'est pas encore de retour. — Inquiétude peu fondée que son absence provoque à Vienne. — Les temps sont bien singuliers. — 17. Monotonie du séjour de Rastadt. — Emploi de la journée. — Lettre d'invitation des Français. — Rusticité de Bonnier. — Progrès des Français. — Blocus de Mayence. — Occupation du palais épiscopal à Râle. — Les Suisses. — Idée d'une descente en Angleterre. — Projets insensés formés pour l'exécution de ce dessein. — 18. On attend toujours Bonaparte. — Il faut faire son deuil de la rive gauche du Bhin. — 19. Dîner chez Treilhard. — Noël. — 20. On ne sait pas encore combien de temps durera le congrès. — Les Français se refusent à recevoir les pleins pouvoirs de la deputation de l'Empire. — Satisfaction générale causée par l'attitude de François-Georges de Metternich comme négociateur. — 21. Entrée des Français dans Bàle. — Première atteinte portée à la liberté de la Suisse. — Entrée des Français dans Mayence —

22. Bonaparte est attendu à Rastadt. — Sa descente en Angleterre. —

23. Marche des affaires. — Entretien avec Treilhard au sujet de l'indemnité à accorder pour la perte des possessions sur la rive gauche du Rhin.

— Rapport adressé à Thugut sur ce sujet. — Situation de François-Georges

de Metternich. — Des ministres arrivent Je tous les côtés. — Idées erronées des politiqueurs de Vienne relativement au congrès. — 24. Bals ennuyeux.

— 25. Causes probables du retard de Bonaparte. — 2G. Arrivée des pleins pouvoirs nouveaux pour la députation de l'Empire. — Les négociations s'engagent avec les députés impériaux. — Il y aura des dépêches intéressantes pour Vienne à rédiger. — Désespoir des populations de la rive gauche du Rhin. — Ensemble de données sur ce malheureux pavs. — Coopération de Metternich à un concert d'amateurs. — 27. Ouverture du congrès. — Les Français demandent la rive gauche du Rhin. — Metternich est sur le point de partir pour Vienne avec des dépêches. — 28. Dernière lettre avant son départ. — La nouvelle de l'occupation de Baie par les Français est fausse. — 29. Retour à Rastadt. — 30. Souper chez les Français. — L'opéra et la comédie. — 31. Souper chez Cobenzl avec les chanteurs de l'Opéra.

— Mode des perruques blondes. — Persécution des émigrés belges. — 32. Faiblesse et inaction des Princes et Etats de l'Empire. — Les Français dictent la loi. — La France est pour, l'Autriche est contre la sécularisation

— On a la certitude que Bonaparte ne viendra pas. — L'expédition contre l'Angleterre est imminente. — Pitt peut être tranquille. — 33. Metternich espère être de retour à Vienne pour le mois de mai. — Invitation à diner chez Treilhard. — 34. Mal du pays. — La semaine sainte. — 35. Sentiments de la population d'Alsace. — Conversation avec un paysan alsacien.

— 36. Dîner chez Treilhard. — Histoire d'une colonie d'émigrés français dans une île inconnue de la mer du Sud. — 37. Tableau de l'état des affaires à Rastadt; solution probable des questions pendantes. — 3S. Réflexions, datées de Francfort, sur le changement qui s'est produit depuis cinq ans dans la situation politique en général. — La foire de Francfort.

— L'Opéra. — Diner chez Bethmann et chez le comte de Schlick. — Le Prince Electeur de Cologne. — 39. Sur la scène faite par Bernadotte à Vienne. — 40. Vif mécontentement que cet incident produit à Rastadt. — Que fera le Directoire à Paris? — 41. Retour à Rastadt. — Bernadotte demeure dans le château. — Son attitude. — Il est désapprouvé par le Directoire et par l'armée. — 42. Affaires multiples qui s'imposent à Metternich ; il espère en avoir bientôt fini. — 43. Mauvais théâtre. — Différence de température entre Rastadt et Francfort. — 44. Le retour de Bonaparte est certain. — 45. Les politiques du Graben a Vienne relativement aux négociations de Rastadt. — 46. Bonaparte part de Paris pour Toulon. — Treilhard est sur le point de partir pour Paris. — On ne sait qui le remplacera.

— Moment critique. — 47. Bonaparte ne vient pas. — François de Neufchâteau est désigné pour le remplacer, lui ainsi que Treilhard. — 48. Treilhard est nommé membre du Directoire. — Impression produite par cette nomination au lieu du congrès. — On attend l'abbé Siéyès. — Départ de Bernadotte. — 49. Un enragé jacobin, Jean Debry, est nommé à la place de Treilhard. — Neufchâteau à Seltz. — 50. Dîner chez Cobenzl à Seltz.

— La célébration du dimanche. — On est gardé par des soldats français.

— Costume officiel de François de Neufchâteau. — Voyage à Strasbourg

— 51. Arrivée de Jean Debry. — 52. Le voyage de la comtesse de Metternich à Rastadt. — 53. Metternica va à sa rencontre jusqu'à Ulm.

Le comte de MetternicL à sa femme, la comtesse Eléonore.

5. Je sors de voiture, et mon premier soin est de vous annoncer notre heureuse arrivée au lieu de notre destination.

Bonaparte est parti cette nuit pour Paris , et il ne sera de retour ici que dans huit ou dix jours ; les autres députés y sont tous, et nous entrerons dès demain en besogne.

Le château est superbe ; il a été gâté par les Français, mais on a fait l'impossible pour le remettre en ordre. Nous occupons la partie du château* que le Prince Eugène habitait lors de la dernière paix de Rastadt, et Bonaparte, celle où était le maréchal de Villars. Nous avons spectacle français dans le château même , ce qui ne laissera pas que d'être commode. Tout est d'une cherté horrible ; pour vous en donner une preuve , je ne vous citerai qu'un seul souper de six mauvais plats, vrais plats de gargote, que l'on nous a fait payer cinquante-cinq florins à Cannstadt. Rastadt, 2 décembre 1797.

4. Je vous ai mandé hier que Bonaparte était parti pour Paris peu d'heures avant notre arrivée. Il ne nous reste donc que MM. Treilhard et Bonnier **. Ils demeurent vis-à-vis de mes fenêtres, qui donnent dans la cour, et ont tous beaucoup de monde à leur suite. Bonaparte surtout ne sortait jamais qu'entouré de sept ou huit aides de camp, tous très-bien vêtus, et lui brodé sur toutes les coutures. L'entrée de l'appartement de mon père est commune avec les Français; c'est une très-grande salle : d'un côté sont nos gens, et de l'autre tous les citoyens, laquais, hussards, courriers, dont il y en a au moins une vingtaine en petites jaquettes galonnées, etc. , etc. Mon père occupe le grand appartement, que l'on a fait arranger

* L'auteur demeurait chez son père, qui assistait au congrès de Rastadt comme plénipotentiaire de l'Empereur. (Note de l'Editeur.')

** Bonnier d'Arco, issu d'une famille noble, né en 1750; Treilhard, ou plus exactement Jean Barthélémy, comte de Treilhard, né en 1742, tous deux ministres plénipotentiaires de la France au congrès de Rastadt.

(Note de l'Éditeur.)

en toute hâte pour le rendre habitable , ainsi que le reste de la maison abîmée par les Français.

Les députés français sont invisibles ; ils ne sortent pas de leurs chambres, et Bonnier a si peur que Ion n'entre dans la sienne, qu'il a fait murer toutes les portes qui dégagent son appartement ; il n'en laisse qu'une seule ouverte pour se rendre chez lui, et la ferme quand il est seul. Tous leurs laquais ressemblent à des crocheteurs , et les maîtres sont en habit bourgeois , en frac , pantalon , et comme nous ne serions pas le matin.

On travaille à force à arranger la salle de spectacle pour la troupe de Strasbourg; on y donnera aussi des redoutes et des bals; mais à moins que les ambassadeurs n'y dansent, je crois que l'on ne fera que se promener, et je défie bien qu'on y fasse autre chose. Rastadt est quasi rempli de députés et d'envoyés de toute espèce. H y a cependant encore quelques appartements à avoir qui se louent chèrement, ou qui plutôt ne se loueront plus; les étrangers qui pourraient être tentés d'y venir mourraient d'ennui. 3 décembre.

5. Je sors d'un dîner à demi français chez M. de Cobenzl *. Nous nous y sommes trouvés avec un aide de camp du général Bonaparte et avec le citoyen Perret, secrétaire de légation. Le premier est un petit être assez indifférent, et le second, un joli jeune homme qui parle parfaitement l'allemand et qui a étudié à Iéna et à Leipzig; c'est le même qui a suivi toutes les négociations à Udine. Ils sont tous très-polis, donnant tous les titres, etc., etc. Je dînerai avec Treilhard et Bonnier : avouez que je suis en bonne compagnie. Eh bien, je ne m'y fais pas; je crois voir un noyau de septembriseurs, de guillotineurs dans tout cela, et toutes mes entrailles se révoltent. 5 décembre.

6. Les députés français Treilhard et Bonnier ont fait ce matin leur première visite à mon père , et je vous quitte pour

* Jean-Louis, comte de Cobenzl, plénipotentiaire de l'Empereur au congrès de Rastadt pour les royaumes de Hongrie et de Bohême. (Note de l'Editeur.)

la leur rendre avec lui. Je ne gagne pas au troc, bien certainement, mais encore faut-il passer par là. Ils étaient trèspolis, mieux mis qu'à leur ordinaire, en fracs bleus, souliers et bas, etc., etc., sans aucune couleur nationale, ni cocarde ni écbarpe. 6 décembre.

7. Nos affaires sont encore tellement embrouillées que leur issue ne peut être déterminée ; mais elle ne peut qu'être terrible pour l'Empire. // faut en faire son deuil. Nos affaires particulières, je crois, réussiront sous les formes que je vous ai fait entrevoir avant mon départ pour Rastadt, et je suis convaincu qu'individuellement pris, nous ne perdrons rien, nous gagnerons peut-être encore; mais je ne me fais pas à l'idée de voir ma patrie entre les mains de ces coquins, et les sécularisations, d'un autre côté, entrent si peu dans ma façon de voir, qu'il ne me faut pas moins que la certitude que ce qui ne nous serait point accordé en dédommagement servirait à augmenter le patrimoine de quelque autre, pour que je m'accrocbe à cette dernière ressource. Ne dites rien à personne; je ne voudrais pas surtout être cité ; mais, selon ma façon de voir, je crois tout au diable : ainsi, voici le moment où chacun doit songer à retirer ce qu'il peut du naufrage. 7 décembre.

8. Yoici la seconde fois que je m'attendais à dîner avec les députés français, et au moment du dîner ils se sont iàit excuser chez M. de Gobenzl. J'avoue que de ma vie je n'ai rencontré de loups-garous pareils. Ils ne voient personne, sont calfeutrés dans leurs appartements, et plus sauvages que des ours blancs. Grand Dieu ! combien cette nation est changée ! A la propreté extrême, à cette élégance qu'on ne parvenait à imiter, a succédé la plus grande saleté; l'amabilité la plus parfaite est remplacée par un air morne, sinistre, et je crois tout dire en le nommant révolutionnaire ! Parmi tous ceux que nous avons ici, je n'ai trouvé d'aimable, ou plutôt de supportable, qu'un certain Perret, secrétaire de légation de Bonaparte, le même dont je vous ai parlé il y a quelques jours. C'est un très-joli jeune homme, rempli de connaissances, parlant l'allemand

3i8 RECUEIL DE DOCUMENTS (1T73-1815).

comme s'il n'avait jamais quitté l'Empire. On ne se fait pas d'idée de ce qu'est la valetaille. Tous ces gaillards sont en vilains souliers bien roux, de gros pantalons bleus, une petite veste bleue ou de toute couleur, de vilains mouchoirs de soie ou de coton autour du cou, les cheveux longs, noirs, sales, d'énormes chapeaux avec un énorme plumet rouge qui couronne ce hideux chef. On mourrait, je crois, d'inquiétude en l rencontrant le mieux vêtu dans un bois. Ils ont avec tout cela un air boudeur, et paraissent plus mécontents d'eux-mêmes que des autres. 8 décembre.

9. Merveldt* vous remettra cette lettre, ma bonne amie. Il va à Vienne pour ne plus revenir, sa besogne étant finie.

Je voudrais qu'il en fût de même de la grande affaire ; mais celle-ci s'embrouille davantage de jour en jour. Bonaparte tranchera au vif dès son arrivée, je n'en doute nullement ; mais toutes les données possibles me prouvent que de notre part et de celle des Français la chose a été mal envisagée. Mais ce qui est incontestable, c'est que l'Empire est au diable

Je joins ici une affiche de notre spectacle, qui commencera demain; c'est la troupe de Strasbourg qui a eu la bonne idée de venir. Je crois qu'à la longue nous mourrons d'ennui; je passe mes soirées à jouer au macao ou à quelque autre jeu de hasard chez ma tante Reinach; on joue au creps, etc., etc M. de Cobenzl ou moi nous faisons une banque d'un ducat. Je soupe assez fréquemment chez le comte de Sickingen**, qui voit tous les soirs ses collègues, les députés des comtes, et quelques autres hommes. Je me moquerais de tout si les affaires générales allaient mieux. 9 décembre.

10. J'ai été à Carlsruhe ; nous n'en sommes revenus que tard, et c'est malgré moi que j'ai manqué le moment de la

* Max, comte de Merveldt, major général de l'armée impériale et royale, se trouvait à Rastadt le 1er décembre 1797, pour signer la convention militaire. (Note de l'Éditeur.)

** Le comte de Sickingen, représentant des comtes de Souabe au congrès de Rastadt. (Note de l'Éditeur.)

poste. Il y a cinq fortes lieues d'ici à Carlsruhe : le chemin est charmant en été, une allée de superhes peupliers le horde; le pays est heau , mais il n'offre aucun agrément dans cette saison. Il ne fait que pleuvoir, et on avance à peine. Mon père s'était fait annoncer la veille ; toute la Cour s'était mise en fiocchi ; les maréchaux, grands chambellans, etc., etc., sont venus à sa rencontre jusqu'à la portière de sa voiture; le margrave même l'a reçu dans la première salle. J'ai été trèscontent de la Cour ; le margrave est un bon vieillard , de trèsbonne mine et extrêmement poli ; il a trois fils, qui s'y sont tous trouvés ; la Princesse héréditaire, mère de la grandeduchesse Alexandra et de la Reine de Suède, a l'air d'une bonne femme ; il lui reste trois filles, dont deux encore petites et une plus grande qui n'est pas du tout jolie. La duchesse de Deux-Ponts, qui est aussi également une de ses filles, est bien, mais on la dit bien moins jolie que la Reine. J'ai vu le portrait du Roi de Suède, qui passe pour n'être rien moins que flatté et qui est charmant. La Princesse héréditaire n'a pu m'en dire assez de bien, je l'en crois moi-même un peu amoureuse. Nous avons fait fort bonne chère ; la Cour est bien montée, et je suis convaincu que vous seriez très-contente de tous les individus qui la composent. Nous sommes partis de suite après le dîner , mais la nuit et les chemins étaient tellement opposés à la vitesse de notre course, qu'il nous a fallu trois heures et demie pour revenir à Rastadt, ce qui m'a fait manquer la

première pièce du spectacle français, qui débutait Nous

aurons pendant quinze jours de l'opéra-comique, et les chanteurs alterneront avec la Comédie, qui en attendant joue à Strasbourg. Ronaparte a promis au directeur de lui amener quelques-uns des meilleurs acteurs de Paris, et j'espère qu'il tiendra parole. 11 décembre.

il. Les députés français sont des hommes assez âgés. La suite de Ronaparte est composée de jeunes gens ; il a lui-même vingt-huit ans depuis le mois de juin et est l'aîné de ses aides de camp et de ses secrétaires ; on suppose qu'il reviendra à Rastadt dans une huitaine de jours. Tout ce qui tient à lui est

extrêmement froid vis-à-vis des députés ; on dit que lui-même les traite du haut de sa grandeur. Treilhard est extrêmement poli; il est venu hier au spectacle dans notre loge, donnant tous les titres, causant bien , comme tous les anciens avocats. Tout ce qui tient au corps diplomatique porte des fracs bleus à boutons jaunes, avec l'empreinte de la Liberté et l'inscription de Liberté, Égalité. Les militaires sont toujours en uniforme et ont l'air assez bien tenus.

... Je me suis un peu raccommodé avec le spectacle. Il y a plusieurs jolis sujets, et les femmes surtout sont mises dans la plus grande perfection. Il y a des robes nouvelles vraiment charmantes, et comme, du reste, toutes les propriétés ont changé de maîtres, les actrices ont une infinité de diamants. Le costume des acteurs est incroyable, et on les prendrait tous pour des caricatures. Un toupet énorme tapé en rond laisse les oreilles découvertes, et deux longues mèches de cheveux qui descendent sur les épaules sont les attributs de la perruque que portent les élégants. Une cravate monstrueuse leur couvre le menton et la moitié de la bouche ; deux énormes boucles d'oreilles en parent les côtés. Un frac court et large comme un sac, un petit gilet, des souliers bien découpés et en forme de pantoufles achèvent cette toilette charmante. Il paraît que les perruques blondes sont les plus en vogue : tout est blond, hommes et femmes, et d'un blond quasi filasse. Les pièces qu'on nous donne sont toutes bonnes et n'ont pas le moindre trait à la Révolution ; à la cocarde près, on ne se douterait pas de la différence d'opinions, mais tous les rôles ont leur cocarde ; Crispin , Scapin , l'ancien chevalier, tous ont, en un mot, ces maudites couleurs, qui, outre le mal qu'elles ont fait, détruisent encore toute illusion. 12 décembre.

12. Mon père est trop occupé pour songer aux détails du ménage ; il n'est pas non plus en état de suffire seul à la représentation, et la dignité de la charge même en souffre. Nos effets sont arrivés aujourd'hui ; on est occupé à les déballer, et la maison sera ouverte incessamment.

Vous n'avez pas d'idée du bruit que fait ici l'épidémie des chats à Vienne. Toutes les lettres arrivées depuis quelques jours en parlent, et on reproche déjà aux Viennois de ne pas songer à autre chose dans un moment aussi intéressant que le présent*. 13 décembre.

15. Je partirai cette nuit pour Strasbourg. Je saisis ce moment, puisqu'il y a encore moins à faire que si Bonaparte se trouvait ici, et que je voudrais pouvoir m'y arrêter au moins deux jours pour bien courir et tout voir Vous n'avez pas d'idée combien je suis curieux de revoir les mêmes lieux que j'ai si parfaitement connus avant et au commencement de la Révolution , et qu'on dit être changés du tout au tout. 1 5 décembre.

14. Vous vous attendez à des détails sur Strasbourg, ma chère amie; eh bien, vous n'en aurez pas, et par la meilleure de toutes les raisons, c'est que je n'y ai point été. Un incident m'a empêché de suivre mon projet, et je l'exécuterai un autre jour. Bonaparte est parti hier de Paris, et on l'attend ici mardi prochain. Je sors du premier dîner que nous ayons donné ; mon père a ouvert sa maison aujourd'hui : les députés français devaient en être, mais ils avaient du monde euxmêmes. Perret et Lavalette, l'un , secrétaire de légation de Bonaparte, et l'autre, son aide de camp, et M. Rosenstiel, secrétaire général de la mission française , sont les seuls que nous ayons eus; de plus, tout ce qui est ici de l'Empereur et l'envoyé de Mayence. Aimé** nous a fait faire très-bonne

* On peut voir par des lettres particulières de cette époque, que l'on croyait reconnaître des symptômes de la peste dans l'épidémie des chats qui régnait alors à Vienne. Cette crainte n'affecta d'abord qu'un petit nombre de personnes naturellement peureuses ; mais en même temps se répandit le laux bruit que la pe^te sévissait déjà en Galicie, bien que sous un autre nom que le sien, et qu'elle avait pénétré jusqu'en Bohème; aussitôt l'inquiétude de quelques-uns fit place à l'épouvante de toute la population. (Xote de l'Editeur.)

* Cuisinier du comte François-Georges de MeUernich. (iVote de l'Edi* leur.)

chère, et les choses commencent à aller leur train. Ne soyez point inquiète sur les finances, la chose va comme elle doit aller.

La Comédie française, que nous avons depuis quelques jours, est très-bonne. H y a mademoiselle Legrand et mademoiselle Delile, de l'Odéon de Paris, qui sont toutes deux très-bonnes. La première ressemble tant à madame Spettet, a la reine des sardines » , que certain personnage n'aurait plus été maître de lui s'il était ici. On nous donne ce soir un pas de trois de sabotiers qui est traduit sur l'affiche : « Ein tritt von drei Holzschuhtràgem. » J'ai manqué crever de rire en le lisant. 17 décembre.

15. Nos affaires vont ici le train que les circonstances extraordinaires dans lesquelles nous nous trouvons le permettent. Je vous plains, ma bonne amie, d'être à Vienne; vous entendrez gloser et rabâcher sur tous les événements d'une manière insupportable ; on y mêlera toujours vos intérêts et ceux des personnes qui vous regardent, mais je ne puis que vous recommander le plus grand calme et la plus grande tranquillité. Les événements sont tellement extraordinaires en euxmêmes, les démarches militaires que les Français ne cessent de faire vis-à-vis de l'Empire tellement inexplicables pour les ignorants, que je vois d'ici tout Vienne en combustion. On parlera de dissolution du congrès de vingt côtés divers, et le fait est que sa durée est incalculable, qu'il ne fait que bien commencer, et que nos intérêts particuliers seront sauvés en plein

Nous attendons Bonaparte de retour pour demain ; on lui prépare une fête pour son passage par Strasbourg , sans que l'on sache s'il compte s'y arrêter. Je vous écrirai tous les détails sur ses conversations quand il sera une fois arrivé ; elle? seront plus intéressantes que celles des ministres actuellement ici; l'un parle le plus joli gascon, et l'autre, Bonnier, ne dil rien : on ne sait pas encore si Madame Bonaparte l'accompagne ou le suit. 19 décembre.

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