‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 47 sur 52 · DE METTERNICH · texte numérisé non relu

DE METTERNICH

ÉPOQUE DES ANNÉES D'ÉTUDES (l773-1800).

Appela l'Armée. — Projet d'un appel à l'Armée Impériale et Royale, rédigé

dans l'ardeur de mes jeunes années, en 1793.

(Voir note 4, page 218.)

1. Guerriers, votre courage, votre valeur n'ont pas besoin de stimulant ; mais redoublez de zèle et d'ardeur pour punir le plus horrible forfait, pour venger le sang de Marie-Thérèse sur les monstres qui vous font la guerre.

Ils ont assassiné Marie -Antoinette d'Autriche , Reine de France; ils ont frappé l'innocence sur l'échafaud, où le crime seul doit monter.

Mort à ces meurtriers impies , mort aux assassins de leur Roi et de leur patrie !

Le sang de votre immortelle Thérèse, un sang autrichien a coulé sur l'échafaud !

Ecoutez sa voix, il vous appelle à le venger; le ciel et la terre vous crient jusqu'à la mort : Vengeance !

Vaillants défenseurs de vos Souverains légitimes , n'ayez point de repos avant d'avoir obéi à cet appel !

Sur la nécessité d'armer tout le peuple sur les frontières françaises, par un ami du repos général. — Brochure anonyme du comte Clément de Metternich, imprimée au mois d'août 1794.

(Note 4, page 218.)

2. La Révolution française a atteint un point d'où elle menace de la ruine tous les États de l'Europe. Répandre partout l'anarchie , voilà son but , et ses moyens sont immenses Trois années de désordre intérieur et trois années de guerre avec les premières puissances ne l'ont pas affaiblie. Sans argent, sans forme de gouvernement, sans armée disciplinée, sans union, sans prendre racine dans aucune classe du peuple, la Révolution française s'est établie à l'intérieur, et de jour en jour elle devient plus menaçante pour l'étranger. On regardait ce feu qui dévore tout comme impuissant et éloigné ; soudain on se réveilla. Le cri général : Au secours! retentit dans tous les États; on prit les armes, mais on envoya des armées insignifiantes. Les revers essuyés dans une première campagne semèrent partout l'épouvante ; on crut à la nécessité d'employer des moyens plus énergiques , et l'on fut étonné de la force de ce qu'on appelait les saturnales de la liberté.

Les débuts de l'année 1793 furent brillants. Des armées combattaient contre des armées, et l'histoire du mois de mars restera à jamais célèbre dans les annales militaires. L'armée française, partout battue, presque détruite, recula jusqu'à la frontière et ne se trouva en sûreté que derrière la ligne des forteresses sans nombre qui protégeaient la France bouleversée. Les tyrans de la Convention s'effrayèrent , et leur voix toutepuissante commanda à la nation tout entière de s'apprêter à marcher. La masse de la population était divisée en classes par ce qu'on nommait les réquisitions; quiconque refusait d'être soldat tombait sous le couteau de la guillotine. Aussitôt, de tous les points de la France, des bandes armées volèrent aux frontières : enfants et vieillards, volontaires et récalcitrants, braves et lâches, tous combattirent dans les mêmes rangs. Des populations entières se jetèrent sur des armées, et

des poignées d'hommes résistèrent à des légions sans nombre. D'un côté tombèrent des milliers d'hommes, et des milliers d'hommes les remplacèrent ; de l'autre côté succombèrent des centaines de soldats , mais les vides qu'ils laissaient ne furent pas comblés. On ne peut comprendre que les armées alliées aient su résister à tant d'ennemis; mais cela s'explique jusqu'à un certain point pour celui qui connaît la parfaite bravoure des troupes autrichiennes. On se battait presque tous les jours, et des marches et contre-marches, bien plus fatigantes que les batailles, épuisaient les forces physiques des soldats. La campagne tirait à sa fin : dans les Pays-Bas, les armées autrichienne, anglaise et hollandaise se couvrirent par les places nouvellement prises; du côté du Rhin, les armées autrichienne et prussienne se retirèrent au delà de ce fleuve ; l'armée espagnole repassa la frontière, et l'Italie fut même menacée d'une invasion prochaine.

Dans cette situation, les armées combinées prirent leurs' quartiers d'hiver, et la masse des légions républicaines continua presque généralement de tenir la campagne. Tous s'étonnaient du peu de résultats et des grandes pertes matérielles qui marquaient cette année qui avait débuté sous des auspices si brillants pour la cause de l'humanité. On réfléchit aux causes de ces malheurs. On avait fait les plus grandes dépenses d'hommes et d'argent , et après deux années de guerre, pas une frontière n'était protégée contre l'invasion. Presque tout le monde s'étonnait de voir la force de l'anarchie qui ne cessait d'étendre ses ravages, en même temps qu'on souffrait de sentir sa propre faiblesse. La mollesse dans l'exécution des plans conçus, la difficulté de se défendre soi-même, l'impossibilité de rétablir l'ordre et le repos en France semblaient prouvées de reste ; les puissances seules paraissaient ne rien voir.

Il restait un seul moyen, d'un emploi difficile peut-être, mais d'une efficacité certaine. Deux campagnes avaient montré ce qu'on pouvait attendre de simples armées luttant contre tout un peuple en armes; de jour en jour les nations limitrophes s'effrayaient davantage. Les populations des Pays-Bas

autrichiens , qui venaient à peine d'échapper au joug français, connaissaient mieux que personne le poids écrasant de lanar chie, et elles étaient prêtes à se défendre. On proposa d'armer tout le peuple, et en effet on distribua des armes et des munitions dans quelques parties menacées de la province de Flandre. Tous s'armèrent avec joie : l'homme de la campagne, celui qui possédait et qui tenait à conserver ses biens, aussi bien que la classe de ceux qui n'avaient rien , mais qui voulaient suivre l'impulsion donnée. Cette armée improvisée se répartit entre les troupes régulières , et journellement on vit des poignées d'hommes braver les inévitables dangers de la guerre. Une médaille* distribuée à propos exalta l'ardeur du premier moment jusqu'à l'enthousiasme, et les paysans en foule prirent part aux patrouilles militaires qu'on envoyait au loin. On ne saurait comprendre l'éloignement que certains esprits médiocres avaient pour l'extension de ce moyen dont on pouvait tout se promettre ; on présenta au Souverain l'armement des populations comme un épouvantail , et la nouvelle de la décision prise par le gouvernement des Pays-Bas fut aussitôt suivie de la défense d'y donner suite.

Au commencement de la même année, Sa Majesté l'Empereur résolut de commander en personne les armées qui se trouvaient dans les Pays-Bas. La campagne s'ouvrit tard, et le premier avantage remporté fut la prise d'une place forte. Mais malheureusement la suite ne répondit pas à ce début ; le nombre des ennemis grossissait de jour en jour, en même temps que diminuaient les armées des puissances. Des combats soutenus par l'aile gauche nécessitaient le prompt envoi de secours

* Un jeune homme qui s'était particulièrement distingué dans la défense de Templeuve, dans la Flandre occidentale, reçut cette médaille des mains de M. le major d'Aspre. Ce qu'il y avait de flatteur dans cette distinction publique accordée à la valeur personnelle, l'éclat de la cérémonie organisée à cette occasion, tout exalta au plus haut point les gens de la campagne, qui d'ailleurs étaient pleins de bonne volonté. Chaque paysan voulut devenir un héros, chacun voulut porter à sa boutonnière le ruban rouge et blanc. Le lendemain il se présenta plus de volontaires qu'il n'en fallait pour faire les patrouilles les plus hasardeuses. Princes, avec quels moyens petits en apparence pouvezvous faire les plus grandes choses!. .

considérables par l'aile droite , et quelques jours plus tard le même danger menaçait cette dernière. A peine l'armée, tuée par les marches , se reposait-elle quelques moments ; à peine se réjouissait-elle d'une victoire, que déjà de nouvelles attaques exigeaient de nouveaux secours à l'endroit même qu'on venait d'abandonner. L'Empereur quitta son armée et retourna dans ses États, emportant avec lui les espérances de toute la nation. À partir de ce moment, chaque jour fut marqué par un combat ; la perte de tant de milliers d'hommes, de sommes si considérables, devint, plus menaçante et même plus probable que jamais : les Pays-Bas étaient sur le point d'être perdus pour la seconde fois dans la même guerre, après deux campagnes consécutives.

La postérité ne comprendra pas que les armées alliées, malgré leur admirable valeur, aient pu résister si longtemps; elle ne s'expliquera pas davantage qu'on ait attendu que la situation fût désespérée pour accepter ou plutôt pour subir l'emploi de l'unique moyen de salut , c'est-à-dire d'opposer la nation armée aux masses ennemies. On finit par faire appel à la population; on tâcha d'expliquer les longues hésitations par la confiance qu'on avait en elle. Mais cette tentative venait trop tard ; aussi sont-ils voués à une honte éternelle , les hommes qui ont empêché de prendre, au moment favorable, cette mesure salutaire, qui pour la seconde fois ont livré un des pays les plus florissants à une anarchie qui pourrait bien durer toujours, et qui, par pusillanimité ou par folie, ont travaillé peut-être à la ruine de toute l'Europe.

Des maux exceptionnels ne peuvent être guéris que par des remèdes héroïques et extraordinaires. Grand était le danger qui menaçait tous les membres de la société dès l'origine de la Révolution française ; il y avait peu d'esprits clairvovants qui fussent capables de calculer, d'après ses premiers progrès, les conséquences qu'elle entraînerait pour les siècles futurs. Et quels étaient les moyens d'empêcher la contagion, ou même de la combattre ? Des armées appartenant à différentes puissances divisées entre elles par des intérêts politiques, des armées comme on en formait pour vider des querelles souvent

insignifiantes, étaient les arbitres des destinées de générations futures. Un gouvernement oligarchique n'hésite jamais à sacrifier des milliers d'existences , tandis que la perte de quelques centaines d'hommes est très-sensible pour des armées qui sont seules à supporter le poids de la guerre défensive et offensive, et qui ne peuvent attendre du secours que des régions les plus éloignées. Dans ces conditions, les puissances belligérantes s'épuisent dès le premier jour de la guerre, qu'elles ont déclarée parce qu'elles avaient le sentiment de leur force ; elles sont victimes de la nécessité qui contraint leurs ennemis d'occuper à la frontière le peuple en révolution*.

L'Assemblée nationale n'ignorait rien de ce qui se passait dans les divers cabinets : elle connaissait l'insuffisance des mesures prises par des Cours qui n'étaient unies que par une alliance précaire; elle calculait les faibles moyens de défense dont elles disposaient. Des armées immenses devaient de tous les côtés forcer les frontières , et l'entreprise ne pouvait manquer de réussir. Une partie de l'Italie , de l'Allemagne et les Pavs-Bas en entier devaient être envahis rapidement par un ramassis de gens sans aveu, dont toute la force consistait dans le nombre. Il est certain que cette tentative aurait avorté dès la première heure, si l'on avait voulu opposer à ces hordes des forces proportionnelles qu'aurait soutenues la valeur des armées régulières.

De tous côtés j'entends de vieux diplomates, appartenant à cette classe si nombreuse de gens qui ne font aucune différence entre la guerre actuelle et une autre guerre, qui ne considéraient la Révolution à son début que comme un jeu d'enfant, qui regardaient la conflagration universelle avec un sang-froid tout doctoral ; je les entends me dire :

« Gomment ! armer le peuple, mettre des armes aux mains de la populace! mais vous voulez votre propre perte ! »

Cela élait vrai il y a quelques années; cela est faux aujourd'hui. D'ailleurs, quel est l'insensé qui pourrait conseiller

* Et voilà la raison qui empêchera toujours la ConventioD de se prêter à aucune négociation pouvant amener la paix.

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d'armer la populace? Jamais le vrai peuple ne diffère plus de la populace que lorsqu'il s'agit pour lui de défendre sa propriété contre les attaques des prolétaires. Partout le peuple est opposé à l'introduction des nouvelles doctrines, partout la populace y est favorable. L'existence de la première classe, qui est de beaucoup la plus nombreuse , dépend de la paix publique ; la seconde, bien moins considérable , veut seule le désordre. Le peuple trouve son salut dans la défense de sa vie et de sa propriété, si petite qu'elle soit; la populace, qui n'a rien à perdre et qui a tout à gagner par le désordre, ne se rencontre que dans les villes; à la campagne, elle trouve le travail et le salaire sous cent formes différentes ; là, elle doit son existence au paysan qui possède le sol, et par conséquent dépend tout à fait de lui.

Dans la levée en niasse je ne comprends donc pas cette classe si dangereuse pour l'Etat clans tous les temps, celle des oisifs, des prolétaires, des gens presque toujours prêts à l'émeute, qui depuis quelques années s'est multipliée extraordinairement, surtout dans les grands centres. Qu'on donne des armes à l'habitant des villes , au paysan qui occupe le sol , ou plutôt qu'on leur permette de s'armer et d'aider à conjurer le grave danger qui les menace. Qui hésiterait à défendre sa fortune, sa propriété, sa femme, ses enfants*'? Qui n'entrerait avec joie dans les rangs d'armées victorieuses? Il suffirait de quelques succès pour arrêter les progrès des ennemis comme par une barrière infranchissable.

Depuis quelque temps, la guerre actuelle suit la même marche que les premières migrations de peuples. Des nuées d'ennemis se jettent sur des armées peu considérables , se font battre sans cesse, et n'en restent pas moins invincibles. La mort et la dévastation leur frayent le chemin ; plus cruels que des

* Cette vérité répond on ne peut mieux à l'objection récemment élevée par les diplomates dont nous avons parlé plus haut. « Que seraient nos légions inexpérimentées en face des masses françaises qui ont l'habitude de la guerre? » demandent-ils. — Ce que sera toujours une foule d'hommes libres, combattant pour eux, pour leur propriété, en face d'une foule de gens contraints et sacrifiés par quelques tyrans détestés.

Vandales, ils commettent toutes sortes d'atrocités, et les frontières de la patrie semblent être devenues trop étroites pour ce peuple qui meurt de faim dans son pays autrefois si florissant. La destruction de tous les monuments et de toutes les œuvres d'art, l'asservissement des nations, voilà ce qui présente une analogie frappante avec les faits et gestes des hordes du Nord au cinquième et au sixième siècle. Le bouleversement dans les mœurs et dans tous les usages rend cette invasion encore plus dangereuse. La cause de la première migration des peuples était ou bien l'irruption de nations voisines refoulant les indigènes, ou bien le désir d'échanger un climat rude contre un ciel plus doux. Jamais les Barbares n'ont eu pour but d'innover dans le système moral , de renverser les devoirs les plus sacrés , d'introduire chez l'étranger les horreurs d'une révolution. Le but des Barbares modernes est de rompre tous les liens sociaux, de détruire tous les principes, de confisquer toute propriété. L'Italie est tombée, par sa mollesse, de la civilisation la plus brillante dans la plus affreuse barbarie ; par suite de son manque d'énergie, l'Europe est menacée d'un sort semblable.

Princes et peuples, vous qui êtes unis si étroitement par des intérêts réciproques , vous vous rapprochez tous les jours davantage du terme de votre repos; vous n'avez plus devant vous que quelques instants ; bientôt vous regretterez le temps perdu dans une coupable inaction, mais il sera peut-être trop tard. Votre négligence décidera de votre sort et de celui de vos descendants. L'exemple de trois campagnes perdues vous démontre la nécessité de recourir à des moyens plus énergiques pour écarter les dangers suspendus sur vos têtes. Servezvous de ces mêmes moyens qui ont fait jusqu'ici la force de vos ennemis. Pères de famille et propriétaires, combattez dans ies mêmes rangs que les vaillants défenseurs de votre patrie, de vos princes, de votre propriété. Devant vous, si vous êtes unis, fuiront les hordes de brigands; à vous se joindront les hommes bien pensants de tous les pays. C'est à vous alors que l'Europe devra son salut, et que les générations futures devront leur repos.

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