‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 50 sur 52 · Vous n'avez pas d'idée de la quantité de pauvres · texte numérisé non relu

Vous n'avez pas d'idée de la quantité de pauvres

paysans et d'habitants de l'Alsace qui passent journellement le Rhin pour assister à l'office divin pendant la semaine sainte. La journée étant superbe, je me suis promené vers midi au bord du Rhin ; j'ai vu arriver toute une troupe d'hommes et de femmes qui se rembarquaient tristement dans une petite nacelle. Je les accostai et leur demandai d'où ils étaient et où ils comptaient retourner : « Hé, mon bon monsieur, me dit un pauvre vieillard, vous êtes bien heureux de pouvoir rester sur la rive droite; on y est tranquille, et nous rentrons dans notre malheureux pays où tout va sens dessus dessous! » Je lui demandai ce qu'il avait fait de ce côté. « Nous passons le Rhin aux grands jours de fête, me dit-il; il faut bien prier le bon Dieu. Chez nous, il n'y a plus rien, l'église est fermée, et notre maître d'école nous dit tous les soirs le chapelet, auquel tout le village assiste : voilà tout notre service divin. On n'ose pas sonner; mais, à midi, pour que nous sachions l'heure de V Angélus, il frappe quelques grands coups à la cloche comme si l'heure sonnait. » Je lui demandai si le maire ne trouvait rien à redire à cette contravention aux lois : « Le maire, reprit-il, est un brave homme ; il est aussi défendu de recevoir des émigrés, mais notre village en fourmille ; il nous dit toujours de les cacher et de le lui laisser ignorer, pour ne pas le compromettre et le rendre malheureux. » Je m'informai de tout ce dont on parle communément au paysan ; tous m'assurèrent qu'ils payent le double de ce qu'ils payaient dans les temps les plus durs sous l'ancien régime, et que si la chose ne finissait pas bientôt, ils feraient tous leurs paquets et s'en iraient. Quelle régénération et quelle liberté ! Tous rient ou pleurent plutôt quand on leur prononce ce mot ou celui d'égalité, dont ils se moquent le plus ; et avec tous ces moyens contre eux, ces gens font des lois au monde, et nous en font surtout journellement. 5 avril.

36. J'ai dîné hier chez Treilhard; nous avions au milieu du plateau une espèce de pyramide faite en croquants avec d'énormes drapeaux tricolores ; je vous jure que j'ai perdu le goût du manger à la vue de ces enseignes exécrables. Le

diner, du reste, était fort bon; il a pris possession de l'appartement tle Bonaparte, depuis qu'il est sûr que ce dernier ne revient plus.

Une gazette que j'ai lue aujourd'hui contient une anecdole assez jolie pour vous être rapportée. Un vaisseau portugais destiné à faire le tour du monde pour étendre les découvertes, principalement dans la mer du Sud, découvrit dans ces parages une île jusqu'à présent inconnue. On y relâcha, et on fut trèsétonné d'y être reçu par des Français. Trois cents émigrés, la plupart officiers de marine, y avaient formé une colonie; fuyant les désastres de la Révolution, ils avaient quitté la France dans les premiers moments, emmenant leurs femmes et leurs enfants, tous les outils nécessaires, etc.; ils abordèrent dans cette île, choisirent une contrée où la nature abonde en tout et où il ne leur manquait que des bêtes à cornes. Les Portugais en firent cadeau de quelques pièces à la colonie, qui y mène une vie patriarcale et qui ne regrette plus rien de tout ce quelle a quitté. Eh bien, voilà encore une ressource dans les troubles civils ! Si jamais nous étions dans le cas de fuir, nous en ferions autant, et on ne serait pas malheureux dans une contrée délicieuse, sous un ciel heureux, avec tous ses amis et parents. Je trouve que toute cette histoire ressemble à un joli rêve ; elle n'en est pas moins vraie : elle se trouve dans la relation officielle de ce voyage, que je compte faire venir de Paris. 7 avril.

57. Je saisis cette occasion sûre pour vous faire une fois un tableau succinct de nos affaires d'ici. Vous savez que la rive gauche du Rhin est cédée par la députation de l'Empire ; vous n'ignorez pas sans doute que la base de la sécularisation pour indemniser les Etats perdants est également adoptée ; mon père n'a pas encore acquiescé au nom de l'Empereur à ces deux bases, mais cela ne pourra pas s'empêcher, et le premier courrier sans doute nous apportera la nouvelle de la ratification impériale. Nous voici donc sûrs de perdre sur la rive gauche tout ce que nous avons, les Français s'étant déclarés trop ouvertement sur leur intention certaine de regarder tous

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les biens domaniaux comme biens nationaux, et sûrs d'être indemnisés sur la rive droite de ce que nous perdons sur la gauche. Il s'agit actuellement de savoir quelle est la portion que le ciel nous destine. J'ai jeté mon coup d'œil sur une possession qui réunirait tous les avantages, et je n'ai aucune raison pour croire qu'elle ne puisse pas nous tomber en partage. Mais tant il y a, que nous pouvons être parfaitement tranquilles sur notre sort futur.

Voici donc les deux points principaux arrêtés et les plus difficiles sans doute à digérer. Ne vous embarrassez pas de la durée du congrès et de la maudite besogne ; elle peut être finie trèsvite ou traîner plus longtemps, selon la marche que l'on prendra. 11 avril.

58. Me voici à Francfort, et bien enchanté de m'y trouver au bout de cinq ans que je n'y avais plus été. Je ne vous peindrai pas les sentiments divers qui se succèdent à tous les instants, et dans ma tête, et dans mon cœur; mon existence, ma patrie, mon état, enfin tout s'est changé dans ce terme, qui n'est pourtant pas bien long, et il n'y a plus que les objets qui m'entourent qui se trouvent à peu près les mêmes. Un penchant irrésistible, le plus puissant et le plus doux, m'entraîne vers vous et mes enfants, dont rien n'existait il y a cinq ans : vous, du moins, n'existiez pas pour moi, et ces pauvres petits ne pouvaient pas se vanter d'être grand'chose. Lors de mon dernier séjour à Francfort, je regardais Vienne comme vous regarderiez Naples ou Pétersbourg; je devais y faire un séjour de trois semaines, et m'y voilà pour la vie. Tout ceci est très-bien, et je ne céderais pas ces avantages pour le trésor de l'univers ; mais il y a d'autres changements qui me peinent au delà de toute expression. A mesure que j'approche de ma patrie, j'en regrette plus vivement la perte ; je suis entouré ici de personnes que je connaissais heureuses et au comble de la prospérité : la plupart n'ont plus rien, et une misérable cocarde remplace tous les avantages du passé. Les habitants de la rive gauche sont tenus à la porter, même en voyageant, de sorte que tout ce qui est ici en fait de mar-

cliands de Mayence, de Cologne, etc., ressemble à autant de Français qui en peuplent les rues. L'armée française même a ses avant-postes à une petite lieue de la ville ; les soldats s'y promènent tant que bon leur semble, et vous vous doutez bien qu'ils profitent de cette faveur.

La foire est superbe pour les acheteurs ; beaucoup de marchandises, beaucoup d'étalage et peu d'affaires. Tous les négociants se plaignent des pertes qu'ils essuient journellement et n'en sont que plus traitables... Le spectacle est bon ; j'ai vu hier un opéra qui vaut mieux que nos opéras allemands de Vienne, ce qui n'est pas beaucoup dire. J'ai dîné hier chez Bethmann; je dînerai aujourd'hui chez le comte de Schlick, et j'irai voir l'Électeur de Cologne après dîner. Il est devenu monstrueux ; il est plus épais que Schreibers *, ce qui est beaucoup dire. Francfort, 19 avril.

59. Je viens d'apprendre les nouvelles du 13 et du 14 de Vienne** : j'ignore tous les détails; il est arrivé vingt lettre> qui toutes se contredisent sur les principaux faits. C'est avec une impatience démesurée que j'attends des éclaircissements, et surtout de votre part, ma bonne amie; je ne serai pas tranquille jusqu'à ce que je sache ce que vous faites, si vous n'avez pas été bien effrayée, la scène de l'événement s'étant passée si près de vous. Et moi qui n'étais pas avec vous! J'espère que Pepi*** vous aura été de quelque utilité ; il a assez de sang-froid et d'attachement pour vous, pour avoir tenu la petite famille en ordre. Je vous vois d'ici courant chez les petits au premier bruit; c'est la première idée qui me soit venue. Je bénis le ciel de ne pas avoir loué la maison à l'ambassadeur ;

* Le docteur Schreibers était le médecin de la comtesse de Metternich.

(Note de l'Éditeur.') ** Allusion à l'acfe provocateur de l'envoyé français Bernadotte à Vienne, qui, le 13 avril, fit arborer le drapeau tricolore sur son hôtel de la rue VVallner, à quelques maisons de la demeure de la comtesse de Metternich, ce qui poussa la population à faire des démonstrations très-bruyantes dans le sens contraire. (Note de l'Editeur.")

*** Comte Joseph de Metternich, l'unique frère de l'auteur.

(Note de l'Éditeur.)

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il n'y a rien de stable avec ces gens-là. Je suspends tout jugement sur l'affaire même, jusqu'à ce que j'en sois plus instruit; mais elle ne peut être que fâcheuse de manière ou d'autre. Si les Français sont les fauteurs et les instigateurs, je ne prévois que la guerre; sinon, la chose pourra s'arranger. Quel siècle et quel avenir!

Je resterai ici encore deux ou trois jours, et je retournerai à Rastadt, à moins que je ne reçoive des lettres qui m'y fassent retourner plus tôt. L'événement, dans tous les cas, hâtera les négociations : ou elles se rompront, ou elles reprendront une vigueur nouvelle pour en finir une bonne fois. Francfort, 22 avril.

40. J'ai vu quelqu'un qui est arrivé hier de Rastadt ; la nouvelle des scènes de l'ambassadeur y a fait une sensation terrible. Je trouve que la conduite que la Cour a tenue est parfaite, et des enragés seuls pourraient lui en vouloir; la conduite de Bernadotte est horrible, et il est généralement blâmé par tous les Français, dont il y a une quantité dans ces environs. On attend avec impatience l'arrivée de nouvelles de Paris, pour savoir quelle sera la résolution du Directoire ; je ne crois pas qu'elle puisse nous être défavorable. Francfort, 24 avril.

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