Je suis arrivé de Francfort il y a quelques heures
J'ai trouvé tout ici très-tranquille ; Bernadotte loge au château en face de moi ; il n'a pas fait de visite à mon père et à M. de Lehrbach, qui ne l'ont point vu. Je l'ai rencontré il y a un moment, je lui trouve un air honteux, et il y a de quoi; le Directoire a l'air de ne pas approuver les démarches insolentes qu'il s'est permises : elles ont choqué toute l'armée française, dont j'ai vu beaucoup d'officiers à Francfort. Je regarde cet événement plutôt comme heureux, car il démontrera la faiblesse du gouvernement français et la force du nôtre, qui lui en impose, surtout dans un moment où il n'est pas à son aise à cause de la détestable réussite des élections dans la plus grande partie des départements. Rastadt, 30 avril.
42. Je travaille toute la journée : je suis accablé de demandes, de requêtes, de plans de la part de mes commettants ; tout le monde songe à s'indemniser, et voici le moment de la plus grande crise ; pour surcroît de malheur, j'ai été obligé de permettre à mon secrétaire de légation de s'en aller pour quelque temps; sa femme est si malade qu'il y aurait eu de la cruauté à l'arrêter, et je suis seul avec des paperasses énormes. Dans peu j'aurai les coudées plus franches : mes demandes seront présentées à la députation ; j'aurai rempli mon devoir, et je ne m'occuperai que du plan de vous rejoindre. Voilà toute mon ambition; c'est à cela que tendent tous mes vœux, que se bornent tous mes désirs, et rien n'empêchera que j'exécute ce que je désire le plus au monde. 4 mai.
43. Nous avons un si détestable spectacle dans ce moment, qu'il n'y a quasi pas moyen d'y aller. Tous les bons acteurs sont ou retournés à Paris, ou ne jouent plus; on en attend de nouveaux qui tardent à arriver, de sorte que la chose est au-dessous de toute critique. La promenade est notre seule ressource, et c'en est une véritable dans la superbe contrée de Rastadt. Je suis étonné de la différence que j'ai trouvée entre la saison de Francfort et de Rastadt : tout est ici plus avancé d'un mois. 5 mai.
44. Il me paraît impossible que les affaires ne se décident pas plus vite qu'on ne le pense. L'arrivée de M. de Cobenzl est attendue d'un moment à l'autre, et le retour de Bonaparte est sûr. La question du comment elles finiront est plus difficile à résoudre. 8 mai.
4o. Vous me faites des reproches qui m'ont fait rire et fâché en même temps : vous voulez que je vous instruise de cent mille choses dont aucune n'est connue à Rastadt, et qui toutes sortent de la tête creuse de quelque politique du Graben. On vous dit que Bonaparte est à Rastadt depuis longtemps ; il n'y a pas un mot de vrai : nous l'attendons dans une huitaine de jours au plus tôt; le courrier français qui lui
annonce l'arrivée de M. de Cobenzl n'a passé ici qu'avanthier. On vous dit que Treilhard est nommé ambassadeur à Vienne; point du tout, nous ignorons parfaitement qui pourra y aller; et il y a la plus grande probabilité que Treilhard sera nommé directeur. Les élections se font entre le 20 et le 30 floréal, nous sommes aujourd'hui au 24; ainsi, dans quelques jours nous saurons ce qui en est. Il n'y a que deux compétiteurs, l'ancien évêque d'Autun (Talleyrand) et Treilhard; tout le monde suppose que ce dernier l'emportera. On vous dit qu'il arrive une quantité de courriers de Rastadt et de Paris; il n'y en a pas un que je ne charge d'un petit mot pour vous, ma bonne amie ; ainsi ne croyez pas ce qu'on vous dit, vous savez comme on ment, et croyez que s'il arrive quelque événement intéressant, je serai toujours le premier à vous en instruire, si toutefois je le puis. 12 mai.
46. Bonaparte est parti de Paris pour Toulon, où on lui a envoyé un courrier pour lui dire que M. de Cobenzl l'attend à Rastadt; tout ceci a bien l'air d'un jeu, et il y a autant à parier pour que contre l'arrivée de Bonaparte. Dans ce cas, il faudra voir si le Directoire envoie un autre à sa place, sinon M. de Cobenzl ne restera pas ici et s'en retournera à Vienne ; Treilhard part aussi dans très-peu de jours pour Paris ; il a été nommé au conseil des Anciens et réunit déjà dans ce moment 263 voix pour le Directoire, qui ne peut donc pas lui manquer; on ignore qui lui succédera dans la mission de Rastadt : vous voyez donc que voici un moment de crise bien intéressant. 15 mai.
47. Il est décidément sûr que Bonaparte ne viendra pas (soit dit entre nous), et on croit que François de Neufchâteau, le directeur sortant, remplacera lui et Treilhard. On gagnerait au change, car on dit cet homme très-doux et très-modéré; il faudra voir ce qui en sera, et s'il pourra aider à accélérer la besogne. Je serai bientôt au fait, et dès qu'il aura étalé ses vues et ses moyens, je prendrai mon parti sur les moyens de vous rejoindre. 17 mai.
370 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815)
48. Treilhard a été nommé directeur de la RépubliqueB Le courrier qui lui a apporté cette nouvelle est arrivé avanthier, pendant le spectacle; la mine rayonnante du nouveau roi et les félicitations des collègues et amis nous ont appris sur-le-champ de quoi il s'agissait; il a fait ses paquets hier et est parti ce matin, à quatre heures, pour prendre possession de sa nouvelle place. Vous concevez 1 effet que 1 événement doit avoir fait dans un lieu de congrès; tous les bas valets et tous les flatteurs se sont empressés en foule pour lui faire agréer leurs hommages; il n'a reçu personne dans la matinée. J'ai été le voir dans l'après-dînée, et j'ai pris le plus tendre congé de cet illustre personnage. On ignore encore par qui il sera remplace Nous attendons l'abbé Sieyès * ici, ce soir ou demain; il se rend à Berlin, où il est nommé ambassadeur. Bernadotte est parti hier pour Strasbourg avec toute sa suite; il ne s'y arrêtera pas, n'ayant pas voulu accepter le commandement de la 5* division militaire, qu'on lui avait offert en le retirant de la carrière diplomatique, le gouvernement étant aussi mécontent de lui que lui l'est du gouvernement. Voici tout ce que nous avons de plus nouveau et par quoi je commence ma lettre 10 mai.
49. Jean Debry, un enragé jacobin, vient d'être nommé par le Directoire en remplacement de Treilhard; nous aurons de la bonne besogne avec lui. François de Neufcbàteau est depuis hier à Seltz, petit village de l'autre côté du Rhin, à une lieue d'ici, où il attend que les conférences avec M. de Cobenzl s'entament. 26 mai.
50. J'ai dîné aujourd'hui chez le comte de Cobenzl, à Seltz; il n'y avait d'étrangers que François de Neufchâteau, MM. Geoffroy et Gallois, ses secrétaires, et le commandant de Seltz. J'ai été très-satisfait de la manière d'être de ces mes-
* L'abbé Sieyès, nommé directeur en remplacement de Rewbell, fut envoyé alors à Berlin comme ministre plénipotentiaire.
(Note de rÈditeur.)
sieurs; François de Neufchàteau est très-poli, doux et aimable, homme de lettres, et en porte l'empreinte. Quoique en France, je ne me suis pas douté d'y être : le dimanche était célébré comme ici, personne ne travaillait, et un de ces messieurs m'a assuré avoir entendu chanter la grand'messe ce matin. On rend tous les honneurs possibles à M. de Gobenzl: il a deux grenadiers et deux cavaliers devant la porte de sa maison. Je ne puis vous dire combien tout ceci m'a paru extraordinaire : je n'en croyais pas mes yeux à table, où je ne voyais que Français, civils et militaires, et rien que des soldats français pour nous garder. François de Neufchàteau est toujours dans le costume de ministre, qui, à mon avis, est très-laid. Un habit noir avec un énorme collet rond (un col de polonaise) en gros de Tours nacarat, veste de, même étoffe et couleur brodée en noir, culotte de même, et des petites bottines; un grand sabre et un chapeau à la Henri IV avec des plumes énormes.
Je partirai demain matin pour Strasbourg, et je reviendrai mercredi; je me réjouis de revoir une quantité d'anciennes connaissances, qui toutes m'ont fait inviter depuis longtemps. S juin.
51. Jean Debry est ici depuis quelques jours avec femme et enfants, armes et bagages; nous attendons encore un troisième envoyé français; cela ne finit pas 11 juin.
52. Si vous partez le 25, comme vous me l'annoncez, cette lettre ne vous trouvera plus, et je l'écris à tout hasard. Vous me paraissez inquiète et tourmentée par l'incertitude entre les inconvénients et le désir de prendre la petite Marie avec vous; je suis bien peiné de cet état, car j'en connais tout le désagrément. Le voyage est grand, mais bien des personnes font voyager leurs enfants; tout le monde fait faire aux siens le voyage de Vienne à une campagne au fond de la Bohême, et je suis d'avis que cinquante ou soixante lieues de plus ne font pas grand' chose. Je ne puis donc que vous recommander tous à la bonté paternelle du meilleur des pères, de ce
bon Dieu qui vous protégera sans doute, ainsi que mes bons enfants le méritent. Il veillera sur vous en route et vous mènera à bon port dans mes bras. Tout est prêt ici pour votre réception, et je fais tout ce qui dépend de moi pour rendre votre séjour plus supportable ; Rastadt acquerra des charmes pour moi dès le moment de votre arrivée. J'irai à votre rencontre jusqu'à Ulm; tout calcul fait, c'est l'endroit qui me convient le mieux. Vous irez très-commodément dans un jour de Munich à Augsbourg; la journée même est petite, mais il faut y coucher à cause du gîte. Il vous faut un autre jour pour arriver à Ulm, je vous attendrai; nous irons le lendemain jusqu'à Cannstadt, et le surlendemain très-commodément jusqu'à Rastadt. 18 juin.
53. Sàlut à ma bonne petite femme sur terre d'Empire Vous voilà donc à Munich, à vingt-huit postes plus près de moi. Je partirai d'ici dimanche 1er juillet au soir pour Ulm, où je vous attendrai. Rien ne pourra faire retarder mon départ qu'une lettre qui m'apprendrait que vous avez différé le vôtre de Vienne*. 26 juin.
* Cette lettre termine la série des lettres de Rastadt que nous avons entre les mains. Le comte de Metternich est resté dans cette ville avec sa femme et son enfant jusqu'au milieu du mois de mars 1799. Il a quitté le lieu du congrès même avant la rupture des négociations. Quant aux trois envoyés français délégués au congrès de Rastadt (Bonnier, Debry et Roberjot), qui devaient finir d'une manière si tragique le 28 avril 1799, au moment de leur départ, il n'en est pas fait mention dans les écrits laissés par Metternich ; il ne s'y trouve que quelques lignes insignifiantes écrites par Roberjot. Les voici : « Je n'ai pu recevoir M. le comte de Metternich ce matin, parce que la légation française était assemblée chez moi. S'il a quelque chose à me communiquer, je le prie de m'en faire part, ou de m'indiquer l'heure à laquelle il sera visible: Je le prie d'agréer l'assurance de ma considération. Rastadt, 10 nivôse an VII (30 décembre 1798). Robebjot. » (Note de l'Éditeur.)