DE CARLSBAD A VIENNE
EXTIlAITS DE LA CORRESPONDANCE PARTICULIERE DE METTERMCH*, DU 3 SEPTEMHRE JUSQc'aU 22 DECEMBRE 1819.
360. Sentiment de calme et de bien-être. — Portrait de Metternich lorsqu'il avait cinq ans. — Metternich jugé par lui-même. — 361. Construction de routes et de ponts près de Kœnigswart. — 362. Réminiscences de 1813. — 363. Retour à Vienne. — 364. Le maréchal Marniont. — 365. Manière d'envisager les résolutions de Carlsbad. — .366. L'acte final de Vienne. — 367. Jour commémoratif de la bataille de Leipzig, — Napoléon. — Mémoires de Metternich^ — 368. Ouverture des conférences de Vienne. — Mot de Talleyrand. — 369. Sur les conférences. — 370. Réflexions sur l'activité de Metternich. — Une députation allemande doit demander la tète de Metternich. — 371. Sur les romans. — 372. Marche teureuse des conférences. — 373. Journée ennuveuse.
Kœnigswart, le 3 septembre 1819.
360. La tranquillité et la paix qui régnent autour de moi me font éprouver un vif sentiment de calme et de bien-être. Je ne suis pas de ces gens qui s'imaginent que le but de la vie, c'est le mouvement. L'endroit que j'habite a un aspect sévère. Le pays est riche en points de vue pittoresques : il y a d'immenses forêts, de hautes montagnes, une vallée profonde, beaucoup
* Ce recueil de lettres particulières, adressées aux personnes les» plus diverses, est, ainsi que la correspondance de famille publiée jusqu'ici, une partie précieuse des matériaux qui doivent, dans une certaine mesure, remplacer l'Autobiographie, puisque celle-ci manque pour la période dont il s'agit. Ces lettres forment une sorte de journal, où abondent les réflexions, les jugements, les indications de tout genre sur les hommes et les choses. Elles nous /ont pénétrer dans la vie du prince et offrent, par cela mêniC, un intérêt historique considérable, même si l'on fait abstraction de la grande variété des destinataires, qu'il n'est pas, du reste, toujours facile de reconnaître d'après les documents que nous possédons. Les originaux sont écrits tantôt en allemand, tantôt en français. Pour éviter de continuels changements, nous avons jugé à propos de publier toutes ces lettres dans une seule langue. C'est aussi par des recueils semblables que nous jetons, plus loin, quelque lumière sur les périodes où nous n'avons pas à notre disposition une correspondance suivie du prince, soit avec des membres de sa famille, soit avec d'autres correspondants réguliers. [Note de rEdileur.)
I)K rAHI.SIlAI» A Vli:.\M', {|HI!>). 307
(Trati, (l(*> lut l'ciils i':i|)i(l(vs ; Ir tout (>ii<-ii(lr)* iiii cliiiIrMn liim iiKMililé, :i(jr(^aMr i\ liaMlcr, avec l>r:iii('nii|> de vieux iturtraits (le l'iiinilN*, parmi l(>si|ii(>U mon |)r<>|>i-(> |iortrait , f'ail (|iiaii(| j avais ('iii<| ans. Il laiil <|iu' j aie été à ccllt' éjuxiiic-là un alfr<Mix pclit jjarrtMi, ou peut-être le peintre n'a-t-il pas été fort hal.ile*.
Le temps est mauvais. Sin- ce plateau élevé il fait toujours froid, ou bien il pIcMit toujours. Ce pays inspirerait à lord liyron un poëme bien lugubre. Je ne sais pas encore si vraiment, comme je l'ai entendu dire, le poète anglais viendra, 1 biver procbain, bonorer Vienne de sa visite.
(îelte cbére Vienne est, d'ailleurs, une ville qui me fait peur. Je ne I aime pas pour elle, encore moins pour moimême. JNIais si le Ciel exauce mes vœux les plus ardents, je finirai par aimer Vienne à la passion. Il en est ainsi de tous les endroits que Ton habite. Ils ne sont rien par eux-mêmes, et deviennent tout par les circonstances. Rien non plus ne m'attache à Kœnigswart, pas un souvenir, peut-être pas une pensée dominante, à moins que ce ne soit celle qu'un jour mes cendres reposeront à côté de celles de mon père. Du reste, je trouve que cette idée n'a rien d'attristant, car je crois fermement en Dieu, et la mort n'a rien qui m'effraye. Je regretterais de mourir inconnu, sans laisser aucune trace de mon nom et de mon souvenir; mais cela n'est plus guère possible. Beaucoup de braves et honnêtes gens me regretteront; les autres maudiront ma mémoire. J'ai été placé à une assez grande hauteur, j'ai pensé, j'ai agi sur une scène assez vaste, pour que mon nom reste lié à des événements considé4'ables, ne seraitce que parce que j'ai eu le malheur d'être contemporain de l'époque révolutionnaire. Cette époque passera comme toutes les folies humaines. Heureux ceux qui auront su se maintenir debout sur les ruines de quelques générations ! Je suis arrivé à la moitié de la carrière que parcourt une génération humaine, et le sort m'a imposé en partie le devoir d'empêcher,
* Ce portrait se liouvc cncere aujourd'hui à Kœnigswart.
{JSote de l'Éditeur.)
dans la mesure de mes forces, la génération dont le rôle commence de s'égarer sur la pente qui la conduirait certainement à sa ruine. L'époque des conférences de Carisbad est, pour cette raison, une des plus importantes de ma vie.
h septembre.
361. Dans les trois dernières années, j'ai fait bâtir à mes frais la route impériale, sur une longueur de sept lieues. Je suis arrivé à un point où il est très-difficile de prolonger la route; car elle aurait à traverser une vallée très-profonde et très-marécageuse. Je fais bâtir (dans le district de Dreihaken) un pont qui m'a coûté jusqu'ici plus de 70,000 florins et qui en coûtera encore GO, 000. Ce pont sera beau et très-commode pour les voyageurs. Bien des gens passeront dessus, croyant qu'il est aussi ancien que le monde. Du reste, j'y ai fait élever une colonne dont l'inscription dira que c'est moi qui ai fait ce pont. Sur cent voyageurs, il y en aura bien quatre-vingt-dix-neuf qui se diront que celui qui l'a fait bâtir était un Crésus ou un fou.
Prague, le 9 septembre.
562. Je ne viens jamais à Prague sans que je croie entendre sonner minuit. Il y a six ans qu'à cette heure j'ai trempé ma plume dans l'encre pour déclarer la guerre à l'homme du siècle et de Sainte-Hélène et pour donner Tordre d'allumer les signaux qui ont amené le passage de la frontière par cent mille hommes de troupes alliées.
Vienne, le 14 septembre.
565. Ce que c'est que le retour d'un pauvre homme comme moi dans ses foyers, nul ne peut le savoir; car peu de gens sont enviés et regardés de travers, persécutés et fêtés, décriés et poités aux nues comme je le suis. Pourquoi le sort m'a-l-il fait devenir ce que je n'aurais jamais voulu être et ce qui
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iiK! scmlilc le |»liis liiclMMix (Ic^fiii (|iii puisse élre réservd aux luiiiiiiiiis «Ml <l("li(n>> (le ravaii(a{;(' drlrc Femme?
21 septembre.
%G4. Parmi les t'(ran{][ers que j'ai rencontrés ici se trouve h marcclial iMarmonl. C'est un liomme d'esprit, que je connais' sais peu. J'ai causé lonfjusmcnt avec lui, et je vois qu'il mf trouve tout autre qu'il ne se l'était figuré. Je puis parler do tout avec lui, et cela d'autant plus ouvertement qu'il n'est ici que pour des affaires qui intéressent sa fortune personnelle. Nous sommes donc en présence l'un de l'autre comme deux simples particuliers. Il me disait dernièrement, après un entretien de trois heures qui avait roulé sur tous les événements passés et sur la situation intérieure de son pays : « C'est, depuis la dernière fois que j'ai entendu parler Napoléon, avant qu'il fût devenu fou, la première que j'entends parler raison. »
25 septembre.
36o. Je viens de recevoir de Francfort la nouvelle que mon enfant, dont la gestation a duré juste neuf mois, a fini par voir le jour. Il est né le 20 septembre *. Chaque parti donnera un autre nom à l'enfant lorsqu'on le baptisera. Les uns diront que c'est un monstre, d'autres diront que c'est une bonne œuvre, d'autres enfin que c'est une sottise. C'est entre les deux extrêmes que se trouve la vérité. Les premières paroles que la législation ait prononcées depuis trente ans, ces paroles dictées par la raison, la justice et l'expérience, qui ont été dites sans restriction comme sans fard, simplement mais sans sécheresse, ces paroles qui n'ont été inspirées ni par des influences mystiques ni par des influences secrètes, sont un véritable événement, un des événements les plus considérables de ma vie. Si le monde trouve que j'ai raison, je serai content; s'il trouve
* Voir la proposition présidentielle, présentée à la Diète (n" 354).
(Note de t' Éditeur.)
que j'ai tort, je lui pardonne d'avance. Rien n'est aussi libre que la pensée de Tliomme, et même certaines nuances dans les idées peuvent contribuer au cliarme de la vie et des relations, surtout de ces relations qui donnent le plus grand prix à l'existence. Du reste, mon rôle n'est pas équivoque; je n'ai jamais porté de masque, et ceux qui se sont trompés sur mon compte ont.de bien mauvais yeux Mon parti est pris, rien ne peut me le faire abandonner, comme en général on ne peut me faire aller où je ne veux pas. Arriverai-je? Pardieu, je n'en sais rien!
13 octob;e.
366. Je tombe d'une grossesse dans une autre. A peine suis-je accouché à Carlsbad, que d'ici à trois mois je suis menacé d'un nouvel accouchement. L'enfant que j'ai mis au monde à Carlsbad est méchant; il frappe et il mord; il distribuera de rudes coups à beaucoup de méchantes gens et surtout à bien des fous. L'enfant auquel je donnerai naissance à Vienne sera doux et sage, mais horriblement ennuyeux*. Pourquoi faut-il que, seul parmi tant de millions d'hommes, je sois obligé de penser, d'agir, d'écrire pour d'autres qui ne le peuvent pas? Et qu'est-ce qui m'en reviendra au bout du compte? Je suis un véritable esclave, et mon cœur est plein de dégoût. On m'impose une activité qui me détourne de tout ce qui sourirait à mes goûts et qui empoisonne pour moi le bonheur de vivre. Si jamais vous rencontrez un véritable ambitieux, — et ils sont rares, — vous n'aurez qu'à me l'envoyer. Nous causerons ensemble pendant une couple d'heures, et il sera converti pour longtemps.
18 octobre.
367. Je vous écris le jour de l'anniversaire du plus grand événement de l'histoire moderne. H y a six ans aujourd'hui
* Allusion aux conlérenccs ministéiielles de Vienne. Von- n"* 37-V et suivants. {^Note de Chdileur.)
l)K CAIll.SHAI) A VII.NNF, (lH\fi). Sll
qiio Ir sort (lu monde aélt; «linidi'. Du rcslr, Napoléon aurait t'tc |)(M(lii niénio sans la journée de Tieipzig, ctjnimc il Ta été après cette bataill(\ Ce joura éclairé le monde; il sera toujours eonsidéri^ dans les annales de l'Iustolre comme le j)oint de transilion entre le passé et une de ces époques mémoraMcs qui nianpient le conunenct mcnl d'une ère nouvelle. La main de Dieu était armée de la force de vinjjt peuples pour vaincre un lionmie (|ui s'était placé au-dessus de tous les autres hommes, p«»nr maîtriser un peuple qui avait voulu être plus <jue tous les autres peuples. Jamais mon àme n'a été pénétrée d'un saint respect, d'une pieuse horreur comme pendant tout le cours de cette journée, que j'ai passée au milieu des morts et des mourants. Et pourtant, tout était calme autour de moi et en moimême. Un tel sentiment ne pouvait régner dans l'âme de Napoléon: il a dû avoir, ce jour-là, un avant-goût des épouvantes du jugement dernier.
Vous m'avez dit dernièrement que vous lisiez avec beaucoup d'intérêt la correspondance de Napoléon imprimée sous forme de manuscrit; vous avez parfaitement raison. Parmi tous les écrits qui ont paru dans les derniers temps, cette correspondance, ainsi que le Manuscrit de Sainte-Hélène, sont sans contredit ceux qui méritent le plus de captiver l'attention de toute personne éclairée. La correspondance peint l'homme le plus étonnant que le monde ait jamais vu; elle le peint au moment où il s'élève, et chaque lettre de Napoléon atteste que ce mouvement ascensionnel était tout à fait naturel et qu'il était une conséquence nécessaire de la force des circonstances. Le Manuscrit de Sainte-Hélène, par contre, contient tout ce qui explique son déclin. Chose remarquable, les causes de la chute fatale et inévitable de Napoléon sont les mêmes que celles qui l'avaient porté au faîte de la puissance et de la gloire militaire.
J'ai passé avec Napoléon ou près de lui les plus belles années de mon existence. Je crois que peu de gens l'ont connu mieux que moi, parce que je ne m'en tiens pas à de simples symptômes et que je cherche à connaître à fond le sujet qui m'intéresse. En voyant que toute la puissance de faire le bien et le mal était incorporée dans un seul homme, je ne pouvais
plus étudier que lui, lui seul. Les circonstances m'ont mis en face de cet homme ; elles m'ont, pour ainsi dire, enchaîné à lui. C'est pourquoi mon étude a été sérieuse et approfondie; chaque jour m'apprenait qu'elle était complète. Après ma mort, on trouvera des Mémoires très-intéressants sur cet homme et sur les événements de son temps*. Je dis son temps, parce que réellement ce temps lui a appartenu. Les documents que je laisserai après moi mettront en lumière bien des événements , dissiperont bien des doutes , redresseront bien des erreurs. Depuis quatre ans, je travaille assidûment à ces Mémoires; je les achèverai, car je suis déjà très-avancé. Ils ne seront imprimés que dans trente ou quarante ans d'ici, parce que je veux laisser mourir tous les vivants d'aujourd'hui. Ce travail est une de mes occupations favorites; il embrasse toute la période écoulée depuis l'année 1806 jusqu'après la paix de Paris en 1815. Je sais bien des choses sur ces neut années. Peut-être même n'y a-t-il personne à présent qui en sache aussi long que moi là-dessus. Mon travail s'arrête à l'année 1815, parce que tout ce qui vient après rentre dans le domaine de l'histoire ordinaire**. Depuis lors le temps est livré à lui-même; il continue de marcher parce qu'il ne peut pas rester stationnaire, mais il n'est plus dirigé. J'aime mieux profiter des jours qu'il me reste encore à vivre pour compléter ce que j'ai écrit sur cette période de neuf ans, au lieu de faire un nouveau livre sur l'époque postérieure, qui est redevenue une simple story. Nous sommes retombés en un temps où mille petits calculs, mille vues mesquines d'une part, et, de l'autre, de grosses fautes et de faibles remèdes, forment l'histoire du jour, La mer est encore houleuse, mais seulement parce qu'elle vient d'être agitée par la tempête. Il est certain que sur ces flots encore émus on peut sombrer; on y chavire même plus facilement parce qu'il est plus malaisé de calcu-
* Voir, entre autres, le portrait de Napoléon I*"^, tome I, p. 277.
( Noie de l'Editeur. ) ** Cette résolution peut servir à expliquer !a lacune de l' Autobiographie, qui s'arrête à l'année 1815 pour ne reprendre que longtemps après.
(Note de l'Éditeur.)
DK CAItr.SIlAI) A Vir.NM. (|KI!>). 313
1er !<> vent (|ii(' la tcmprle ; mais le .s|)eola(;Ic a cessé d'être (jfaiuliosc.
Je vous ai Hit souvent «[u'en dérivant, je cède à une excitation nioMientaïu'e : je le prouve encore aujouifThui, car je crois entendre autour d(» moi ce hruit qu'on a si Itien nouiuié i« le liurlemcut des l»atailles » , ce bruit (erril)Ie fjui a clé juovoqué, il y a six ans, par les forces les plus lormidahles qui se soient entrc-choquées dans les temps modernes. L'armée autrichienne à elle seule a tiré, le 18, environ soixante mille coups de canon; or, si l'on son^je que cette armée représentait le tiers des forces alliées, on peut affirmer hardiment que, ce jour-là, on a échangé de part et d'autre plus de trois cent mille boulets. Si l'on ajoute à cela douze à quinze millions de coups de fusil et que l'on répartisse le tout sur un espace de dix heures, on peut se faire une idée du bruit qu'a fait la chute d'un seul homme.
25 novembre.
568. J'ai ouvert les conférences aujourd'hui*. J'ai parlé pendant plus de deux heures, et je regrette de n'avoir pas eu de sténographe à ma disposition, car ce que je disais n'était pas des paroles en l'air. Malheureusement, elles ne s'en perdront pas moins comme le vent...
Talleyrand a dit un jour : « L'Autriche est la Chambre des pairs de l'Europe; aussi longtemps qu'elle ne sera pas dissoute, elle contiendra les Communes. » Le mot est on ne peut plus vrai.
2 décembre.
369. Je suis arrivé à un moment de repos. Les affaires soumises à la conférence avancent et marchent bien. J'ai attaqué cette question par la racine, fait rare dans les discussions tant morales que politiques. J'ai dit à mes vingt-cinq amis, d'une manière très-franche et très-ferme, ce que nous voulons et ce que
* Voir le discours d'ouverture (n" 379). ^Note de i Éditeur.)
nous ne voulons pas. Celte déclaration provoqua des marques d'approbation générale, et chacun dit qu'il n'avait jamais voulu" plus, moins ou autre chose que nous. Me voilà donc maintenant entouré de gens qui sont tout ravis de leur force de volonté, et pourtant il n'y en a pas un parmi eux qui, il y a peu de jours encore, ait su ce qu'il voulait ou ce qu'il devait vouloir. C'est le sort commun de ce genre de réunions. Depuis longtemps, il m'est démontré que, si un certain nombre de personnes se trouvent ensemble, il n'y en a jamais qu'une qui ait bien compris ce dont il s'agissait. Je resterai probablement victorieux ici comme je l'ai été à Carlsbad, c'est-à-dire que tous voudront ce que je veux, et comme je ne veux que ce qui est juste, je crois mériter de triompher. Mais ce qu'il y aura de curieux, c'est que ces braves gens s'en retourneront chez eux avec l'illusion complète qu'ils emportent de Vienne les mêmes idées qu ils y avaient apportées.
15 décembre.
570. Les affaires demandent toujours un certain temps; ce temps est rempli par la mise en train de l'affaire et par sa marche toujours plus ou moins lente, et il se trouve que la plupart du temps sa fin n'est que le commencement d'une affaire nouvelle. De toutes les idées désagréables pour un homme qui a de grands intérêts à défendre, cette dernière est la plus accablante. Voilà onze ans que j'occupe ma position actuelle ; je me trouve, par conséquent, déjà bien loin du moment où j'ai commencé ma tâche ; vingt années seulement me séparent du moment où j'aurai le droit de n'être plus bon qu'à rabâcher. Certainement je n'entamerai plus une grande affaire le jour où je découvrirai de l'irrésolution en moi. Que n'ai-je pas fait pendant les onze années qui viennent de s'écouler, et combien me reste-t-il encore à faire pour les vingt années qui vont venir ! Ce que j'ai fait jusqu'à ce jour était négatif : j'ai plutôt combattu le mal que je n'ai fait le bien. Vraiment, il devrait m'être permis, quand je considère ma tâche à partir du jour où je l'ai entreprise, de ne pas aimer ces forcenés et
Dr. C.MII.SIIAI) A VlKNiNK (IKlit). 315
ces fous qui, sous le lunii do |>liil(>80|)lu:s, de philanthropes, de sociaHstcs, de deiiioeiales, de raiiati(|ues reli/jieux, ne sont rien d(* (ont cela, on sont encort; l)i(>n pis...
Jiisqn'iei, j'ai rencitnlie peu d'opposition ; je Tai cherchée en vain et ne l'ai pas encore rencontrée. Peut-être e.-.t-c(! pour cela que na^^nère un journal a lancé cette nouvelle; à sensation : «« On prétend, disait-il, qu'une députalion allemande doit venir ici pour demander via tête. « Pour peu que la députalion tarde encore, les pauvres diables ne {jagneront pas {jrand'chose à ma décapitation, car les affaires sont en trop bonne voie pour ne pas aboutir, à moins qu'un tremblement de terre ne fasse écrouler l'édifice ou qu'un volcan ne s'ouvre sous nos pieds. Mais ce sont là de ces catastrophes qui échappent à tous les calculs. Il en arrivera ce qui pourra. Mais en même temps que ma tète, il en tombera beaucoup d'autres, et probablement j'en verrai même tomber plus d'une avant que la mienne y passe.
17 décembre.
571. J'ai la mauvaise habitude de ne jamais m'endormir sans avoir lu une heure ou une demi-heure. Mais en principe je ne lis jamais de choses qui rentrent dans le cercle de mes affaires. La littéi'ature scientifique, les découvertes, les voyages et même de simples récits, voilà ce qui remplit mes loisirs. Quant à des romans, je n'en lis jamais, à moins qu ils ne m'aient été désignés comme étant classiques et que, par suite, ils n'aient une valeur littéraire. Le roman ordinaire ne m'intéresse pas; je le trouve toujours bien au-dessous de ce que j'éprouve; les situations fortes me font toujours Felfet d être chargées, et je ne puis m'empécher de regarder, en même temps que le titre, la dernière page du roman, où l'on se marie ou bien on se tue. Il ne me reste alors plus qu'à dire amen, et le roman est perdu pour moi. Si les héros du roman s'entendent à bien aimer, ils ne valent pas mieux que moi; s'ils ne le savent pas, ils me sont inférieurs. Je n'ai pas besoin d'aller apprendre comment on exprime ses sentiments ;
j'aurais toujours peur de ne rencontrer que des phrases dans des circonstances où mon cœur ne trouve pas un mot... Mon cœur m'appartient tout entier; il n'en est pas de même de ma tête : le monde et les affaires eu absorbent une bonne part, ce qui n'a jamais été pour moi synonyme de bonheur.
21 décembre.
372. Les occupations que nous avons ici ne se prolongeront pas au delà de la fin du mois de février. Tout marche comme je l'espérais et même comme je l'avais prédit.
22 décembre.
575. J'ai passé une journée fort ennuyeuse, ce qui m'arrive rarement. Souvent le travail me fatigue. Mais l'ennui me tue tout à fait. Je ne puis supporter les grands dîners, et je viens d'être obligé d'assister à un de ces repas, qui a duré trois heures. Yoilà le côté désagréable d'un Congrès; ce sont des conséquences auxquelles je ne puis malheureusement pas échapper. Par bonheur, je trouve moyen de rester seul au milieu du monde, et plus la foule est grande, plus je sais m'isoler.