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ATTITUDE DE L AUTRICHE DANS LA QUESTION D ORIENT

615. Metteinich à Lebzeltern, à Saint-Pélcrsbourg (Dépèclie), Vienne, le 28 janvier 1822.

613. Je crois le moment venu où il sera utile de nous expliquer vis-à-vis du Cabinet de Russie sur l'ensemble de la marche que nous avons suivie dans l'affaire du Levant.

Je vais me livrera l'aperçu suivant avec une franchise digne de la {grandeur de l'objet, et conforme à la pureté des intentions de 1 Empereur notre auguste Maître. Le moment où le prochain avenir se trouve encore couvert d'un voile est peut-être le plus convenable pour faire entendre la vérité, sans qu'elle paraisse influencée par des calculs qui lui seraient étrangers.

Voici le tableau très-succinct de notre marche relativement à cette question, et des difficultés que nous y avons rencontrées.

La révolte des Grecs, quelle que soit la différence entre ses causes anciennes et permanentes, et celle des révolutions que la grande alliance a été appelée à combattre dans le cours salutaire de son existence, n'en a pas moins puisé son origine directe dans les menées de la faction désorganisatrice qui

menace tous les trônes et toutes les institutions. Cette vérité a été reconnue de prime abord par les Monarques réunis à Laybach; elle a été exprimée par eux à la face de l'Europe, et la qualité des alliés que cette révolte a trouvés eût sanctionné le premier jugement des deux Empereurs, si ce jugement n'avait pas été établi sur des données incontestables et puissantes par elles-mêmes.

Cependant j'étais persuadé, dès les premières nouvelles de la grande explosion, que ni l'évidence des faits ni celle des vues sages et éclairées de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies ne suffirait pour écarter de la nouvelle complication une somme considérable de difficultés et d'embarras. Aussi n'ai-je pas hésité à soumettre dès lors à Sa Majesté Impél'iale ma conviction que l'affaire, malgré toute la force de volonté des Monarques et l'uniformité de leurs principes, ne pouvait manquer de faire subir en particulier au Souverain de la Russie une forte épreuve, et la plus difficile peut-être qu'il eût encore eu à surmonter. Sa Majesté l'Empereur Alexandre m'a compris et m'adonne raison. Mon opinion s'est formée sur des réflexions que les faits n'ont que trop confirmées.

J'ai dû mettre en ligne de compte :

1° La position particulière du Monarque russe vis-à-vis de la Porte, tant sous le point de vue politique que sous le point de vue religieux;

2° La force de l'impression que devait faire sur le Gouvernement ottoman l'insurrection simultanée de ses sujets grecs en Europe, et les couleurs dont cette insurrection s'est parée dès son origine ;

3" Le travail immanquable des religionnaires grecs, pour compenser par la popularité de leur cause ce qui lui manquait en solidité, et l'appui que leur prêteraient les exagérés en religion comme les radicaux en politique, les athées comme les visionnaires ;

4° La stupeur du Gouvernement turc, sa faiblesse, sa , jalousie, son fanatisme soutenu par le fanatisme et la barbarie du peuple musulman.

Les embarras résultant de cette position des choses n'ont pu

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qnVxcrccr mu; inlliicnci! pi'iiiltNî sui- les inc>ui<;s à prendre |i;ir les Souverain-, alliés. Ils avaient eu (|uel(|ue sorte (ouïes le> clianee^ conlij* <'u\, landis (|ue la lacliou eniiemie se j>r«>nietlait de profiler d(> toutes les alteruutives.

Si ralliauee restait iiilaetc, si la paix se maintenait eu Kurope, les (".ours devaient s'attendre à être accablées par les rcproehes d'une multitude i{jnorante et par cela même facilement entrainée par des paroles (jui ne respiraient eu apparence que dc!i sentiments d humanité et de religion. Dans ]i'. cas d'une rupture de la paix, les adversaires voyaient s'ouvrir devant eu\ di*s espérances nouvelles et des perspectives d'autant plus {laiteuses, qu'ils les avaient vainement alleudues depuis huit ans. Le premier, le plus immanquable effet de la {juerre, devait être celui d'une attaque générale dirigée de tous les points contre une alliance qui devenait problématique du jour où l'une des Cours alliées se cbargeait seule du fardeau de la guerre, ou qui cessait d'être redoutable auv yeux des révolutionnaires dès que les forces de plusieurs puissances se portaient eu commun vers l'Orient.

Dans une pareille combinaison des choses, notre plan n'a pu être douteux. Forcés de choisir entre deux maux, nous avons dû nous maintenir sur la ligne du moindre des deux. Nous avons dû nous abandonner plutôt à la confiance que nous inspiraient le caractère et les lumières de Sa Majesté de toutes les llussies, qu'au vain espoir de contenir avec des moyens affaiblis la faction ennemie dans des bornes quelconques. Nous avons dû nous tracer une règle de conduite invariable, et écarter toute considération qui eût pu nous en faire dévier. ^Ménager et servir par tous les moyens en notre pouvoir la cause de la paix; soutenir en même temps, avec tout le zèle et toute la persévérance que notre position nous permettait, les justes demandes de Sa Majesté l'Empereur de Russie; pousser aussi loin que possible, dans des termes qui ne seraient pas la guerre, nos déclarations vis-à-vis de la Porte; ne jamais perdre de vue ni l'origine de la révolte des Grecs ni les conséquences qui pouvaient en résulter dans l'intérêt de la conservation future de la paix intérieure de l'Empire ottoman, telles

ont dû être, et telles ont été effectivement les bases de nos calculs et les principes qui nous ont guidés dans nos communications avec les Cours, ainsi que dans nos explications envers la Porte.

Quelque simples que paraissent ces principes, ils présentaient dans leur application une foule d'embarras. La marche <iue nous avions à suivre pouvait être taxée d'un manque d'énergie par la masse du public, égarée et j)0ussée par la faction; elle pouvait prêtera de fausses interprétations à Saint- Pétersbourg, et à d'autres entièrement opposées à Constantinople. Il a fallu courir toutes ces chances plutôt que de nous éloigner d'une route que la conviction la plus intime et la plus réfléchie nous indiquait comme la seule praticable.

Je ne crains pas, de la part de ceux qui savent juger les grandes affaires, le reproche de ne pas avoir employé jusqu'à cette heure des paroles directement menaçantes envers la Porte. De telles paroles, prononcées par une puissance de premier ordre, doivent être nécessairement soutenues par des démonstrations matérielles. Si on voulait nous imputer à tort de n'avoir pas mis en œuvre ces dernières, jetez, Monsieur le baron, un regard sur l'Europe, et vous aurez la clef de notre réserve. Le jour où la Russie et l'Autriche feraient naître seulement la supposition que l'emploi de leurs forces réunies pouiTait être indispensable dans le Levant, l'Italie, l'Allemagne et la France seraient perdues. C'est là ce que la faction a attendu avec tant d'impatience dans le cours des dei'niers mois; c'est là le moment de triomphe que nous devons certes nous garder de lui préparer. Croyez que les moyens militaires de l'Autriche et de la Prusse, les seuls que nous puissions mettre en compte sur le continent, — ceux-là divisés par la présence malheureusement nécessaire d'une troupe d'élite dans un pays éloigné et à peine échappé au bouleversement, — ceux-ci moins redoutés par la faction, parce qu'elle se flatte, dans ses perfides calculs, de pouvoir les paralyser en grande partie; — croyez que ces deux forces réunies ne sont certainement pas plus qu'il ne faut pour imposer à des conspirateurs qui ne comptent pas moms sur la faiblesse de quel-

l/AlirniCIIF. F.T I.A QIIFSTION I» ORIICNT (ISvJJ). OGÎ)

qiu's (luuvriiuMnciils (|ii(! sur l'avciidlc anihilioii <!(• «|U('Ii]ii(S autres, e( t-nlin sur la (Uifeclion dt; lu plupart des aimée.i en l'Europe!

Ce raisonnement nous paraît tellement fondé, (|u'il faudrait pour le renverser avoir le courapc de nier tous les faits qui se sont passés sous nos yeux depuis fleux ans, et dont chaque jour vient grossir le nombre et le poids.

Mais, dira-t-ou, si tel est l'élat des choses, comment les décisions ont-elles pu traîner jusqu'à une époque aussi avancée? Je n'hésiterai pas à vous le dire.

Les difficultés inhérentes à la position individuelle de chacune des deux puissances dont l'insurrection des Grecs a troublé les relations pacifiques, ont pris le dessus dans le cours de l'affaire; c'est le danger que nous avons toujours craint plus que tout autre, et que je me permets de regarder comme la source principale de nos embarras actuels.

La Porte, en déplaçant la question de sa base primitive et en faisant appel à la religion, a commis une faute grave, bien qu'elle ne nous surprenne pas beaucoup de la part d'un Gouvernement théocratique et qui ne trouve des ressources extraordinaires que dans ce premier ressort de son existence politique.

La position de la Russie a été sous ce rapport plus difficile encore que celle de la Porte. A Constantinople, on n'a eu à se défendre que sur un seul terrain, tandis qu'à Saint-Pétersbourg on avait devant soi deux questions d'une nature non-seulement différente, mais absolument opposées dans leur application. Les Grecs, comme révoltés, n'avaient aucun titre à la faveur de l'Empereur de Russie; ces mêmes Grecs, comme chrétiens malheureux et placés, en vertu des traités existants, dans certains rapports avec la Russie, étaient en quelque sorte fondés à invoquer l'appui de ce INIonarque. Pour sortir de la difficulté, il fallait soigneusement séparer ces deux questions. Si parmi les hommes assez fermes dans leurs principes pour vouloir avant tout la conservation de la paix, — et ce n'est que sur eux que peuvent porter mes calculs, — il s'en est trouvé à Saint-Pétersbourg qui les aient confondues, ils ont certaine-

ment une faute à se reprocher. Que cette faute n'ait pas été partajjée par ceux qui ont envisajjé l'affaire sous son grand et véritable point de A'ue, c'est un fait démontré par la circonstance que la rupture n'a pas encore eu lieu. Il en est cependant advenu ce qui devait arriver : le problème, au lieu de se débrouiller, s'est compliqué davantage.

Nous sommes enfin au terme de la décision, et je regarde comme telle la première expédition que nous recevronsde votre pari à la suite de l'arrivée de notre courrier du 31 décembre.

La résolution d'en venir à la guerre peut l'avoir emporté à Saint-Pétersbourg, — car elle ne sera pas prise à Gonstantinople, — ou bien le Cabinet de Russie peut avoir préféré un arrangement à l'amiable.

Dans le premier cas, tout en déplorant le fait, nous ne cesserons d'adresser les remontrances les plus fortes au Divan, jusqu'au jour où les premières troupes russes auront franchi les frontières. Notre conscience nous impose ce devoir ; car plus nous sommes convaincus qu'une nouvelle ère (et que certes je ne regarde pas comme régénératrice) va commencer pour l'Europe, moins nous voulons être dans le cas de nous repi'ocher de n'avoir pas tout épuisé pour la prévenir. Tranquilles sur les intentions de Sa Majesté l'Empereur Alexandre, mais vivement pénétrés des dangers et des catastrophes qui menacent la société, nous tournerons nos regards vers l'Occident, nous défendrons les dernières barrières qui arrêtent encore le torrent de la destruction générale, et s'il le faut, nous périrons sur la brèche.

Dans le second cas, nous n'entrevoyons qu'un seul moyen d'arriver à un arrangement satisfaisant, c'est celui de séparer le plus clairement et le plus explicitement possible les questions qu'il s'agit de traiter avec la Porte.

J'entends par cette séparation la distinction des droits qui appartienyient à la Russie et à la Porte du chef des traités existants entre les deux puissances , d'avec les vœux très-justes et très-naturels que peut former Sa Majesté Impériale de toutes les Russies en faveur de la sûreté de la nation grecque rentrée dans le devoir et sous la souveraineté de la Porte Ottomane.

LA MISSION ni: TATISTSCIII ri" A VIl'NNIÎ (1822). 571

La première de < es (piestions est du ressort direct des dviiK |)iiiss;inres. (idinimr rllo ne porte cjne sur des anlect'deiits coMiiiis, ell(* doit élre la moins diliiciN; à (liiilcr cl à IcrniincM'. L'avanlage inappréciable (pii en résultera pour JlMuopc sera de calmei- jiis(pi';i un «certain point le mouvement danjjcreux (|ui s'est em|)aré des esprits, et de rammier les peuples h l'espoir du maiiilicn de la paix générale.

La seconde; question, essenfiellement distincte de la première, avec Ia(pu'lle on ne j-aurait ramaljjamer sans que l'une et l'autre en souffrent également, doit être traitée d'après les principes d'une politique éclairée et élevée. Le soulèvement qui vient d'avoir lieu dans l'Lnipire ottoman a mis deux peu- |)les en présence. Ces peuples sont destinés à vivre sous un même sceptre; il est de leur intérêt, comme de celui du Souverain, que des scènes telles que celles qui viennent de se passer ne se renouvellent pas. Il n'est pas moins de l'intérêt de l'Europe entière que la paix intérieure dans le Levant ne risque pas d'être troublée à tout propos; et cet intérêt de l'Europe estfortement aufjmenté par la disposition générale des esprits dans cette partie du monde. Posée ainsi, cette question nous semble concerner toutes les grandes puissances.

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