COMMENCEMENT DE L'ÈRE DE PAIX
(Note 80, p. 268, t. I.)
192. Mémoire de Frédéric de Gentz, daté du 12 février 1815 *. —
193. Mettcrnich à Hardenberg (Note), Vienne, le 10 décembre 1814. —
194. Talleyrand à Metternich (Lettre), Vienne, le 19 décembre 1814.
192. Ceux qui à l'époque de la réunion du Congrès de Vieni;e avaient bien saisi la nature et les objets de ce Congrès, ne pouvaient guère se méprendre sur sa marche, quelle que fût leur opinion sur ses résultats. Les grandes phrases de «reconstruction de l'ordre social», de «régénération du svstème politique de l'Europe», de «paix durable fondée sur une juste répartition de forces» , etc., etc., se débitaient pour lr;iii<[uiHiser les peuples, et pour donner à cette réunion solennelle un air de dignité et de grandeur; mais le véritable but du Congrès était le partage entre les vainqueurs des dépouilles enlevées au vaincu.
• La minute originale porte la note marginale suivante, écrite plus tard delà main du chancelier d'État : u Ce travail de M. Frédéric de Gentz porte le cachet de la tournure d'esprit et du tempérament de son auteur. A côté des qualités intellectuelles les plus rares et d'un vrai trésor de connaissances positives, Gentz avait une légèreté toute particulière, qui subordonnait les choses les plus sérieuses à ses impressions. Ces im|)ressions, qui changeaient »3ns cesse, étaient souvent le résultat de conversations tenues dans la société,
Il suffisait d'avoir compris cette vérité pour prévoir que les discussions de ce Congrès devaient être difficiles, pénibles, et souvent orageuses. Mais pour comprendre à quel point elles ont dû létre , et pourquoi les espérances d'un grand nombre d'bommes éclairés, mais plus ou moins étrangers au secret des Cabinets , ont été si cruellement trompées , il faut connaître les dispositions dans lesquelles les principales puissances se sont présentées sur ce grand champ de bataille , et le développement que des circonstances particulières et des rapports personnels ont donné à ces dispositions. Les éclaircissements suiA'^ants serviront à les caractériser.
DISPOSITIONS DES PUISSANCES A l'ouvERTURE DU CONGRES.
L'Empereur de Russie est venu à Vienne, d'abord pour s'y faire admirer ( ce qui est toujours la première de ses pensées), et puis pour diriger en personne les arrangements importants qui devaient fixer les limites et l'assiette future de tant d'Etats qui réclamaient leur part du butm immense que les succès contre l'ennemi commun avaient mis à la disposition des alliés. Les trois principaux objets de l'Empereur Alexandre étaient : 1° de s'emparer à perpétuité de la totalité ou de la presque totalité du duché de Varsovie, à l'exception de quelques
et elles passaient facilement d'un extrême à l'autre. Sans doute Gentz luimême ne rejjardait son travail que comme un précis très-sommaire ; il en a pesé la valeur sur la balance dans laquelle il croyait pouvoir faire entrer l'autorité du correspondant auquel il s'adressait. En somme, ce récit est exact. »
La personne non désignée pour laquelle avait été rédigé ce Mémoire, qui s'arrête malheureusement avant la fin du Congrès, était certainement le prince de Caradja, hospodar de Valacliie. Tout le monde sait que Gentz était l'agent diplomatique du prince, et que, de 1812 à 1818, il a entretenu avec lui une correspondance politique très-suivie (elle a été publiée récemment).
Dans son Journal, Gentz parle (à la date du 10 février 1815) d'un écrit qu'il caractérise en ces termes : « Composé une des plus belles pièces de ma vie. » Il est impossible de constater si cette réflexion du fécond publiciste se rapporte au manuscrit que nous publions ici ; mais il est très-probable que c'est de ce travail qu'il s'agit, vu que la composition de l'écrit en question remonte à l'époque où Gentz a mis dans son Journal la note ci-dessus. (iVo^e de r Editeur.')
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iiibles lambeaux qu'il voulait rendre aux deux puissances voisines; 2° d'empêcher que rAutriche ne profitât trop des avantages de sa nouvelle position; 3° d'agrandir autant que possible la Prusse, non-seulement pour la dédommager de ses anciennes provinces de Pologne, qu'il lui avait enlevées par surprise, et qu'il retenait parce que tel était son bon plaisir, mais aussi pour s'en faire une alliée puissante et utile , la seule sur laquelle il comptait pour l'avenir. Tels étaient les objets réels qu'il avait en vue ; l'objet d'ostentation était de se mêler de toutes les affaires de l'Europe, et de passer pour l'arbitre de ses destinées.
En arrivant à Vienne, l'Empereur était déjà plus ou moins brouillé avec l'Autriche, l'Angleterre et la France. Son mécontentement contre l'Autriche tenait principalement aux griefs nombreux et sévères qu'il avait, ou prétendait avoir, contre le prince de Metternich. La première et la véritable origine de ces griefs datait de l'opposition de ce ministre au projet de VE mpereur de s'emparer du commandement en chef des armées alliée^. Son ressentiment, comprimé pendant la première époque de la guerre, et caché même alors sous les aj)parences d'une grande intimité, éclata la première fois au mois de décembre 1813, à l'occasion de l'entrée des alliés en Suisse, plan que tous les bons militaires avaient approuvé, mais auquel 1 Empereur était contraire , parce que dans un de ses mouvements philanthropiques il avait donné sa parole à quelques apôtres de la liberté du pays de \ aud que la neuti alité de la Suisse serait respectée. Depuis ce moment, 1 har • monie ne s'est plus rétablie. Des discussions vives et amères avaient signalé presque chaque jour de la dernière partie de la campagne, et lors de 1 arrivée des alliés à Paris, on ne conserva plus qu'avec peine les dehors d'une liaison dont toutes les bases s'étaient écroulées. L'Empereur s'accouitHna à ne regarder M. de Metternicb que^omm ejin obstacle permanent à ses vues, comme un homme occupé sans relâche à le contrarier et à le déjouer, enfin comme un ennemi juré. Le calme et la sérénité que M. de Mettcrnich ne cessa d'opposer à ces préventions, au lieu d'adoucir l'Empereur, paraissent
Tavoir aigri davantage; des sentiments tout à fait personnels, celui surtout d'une forte jalousie que lui donnaient les succès de M. de Metternich , tant dans les affaires que dans la société , augmentaient cette irritation. Enfin elle s'accrut au point de devenir une haine implacable , et pendant le séjour de Vienne , une espèce de rage et de frénésie, dont les explosions journalières fournissaient aux esprits frivoles des Cours un aliment inépuisable de curiosité et d'amusement, tandis que les hommes sages les déploraient comme une grande calamité. Cette haine est la clef de la plupart des événements du Congrès; si elje a fait un mal mfini aux affaires, et essentiellement gâté les plus grands intérêts de rEuro^e^nous avons au moins la triste consolation qu'elle n'a pas tourné à l'avantage personnel de lEmpereur. Ses déclamations perpétuelles contre le prince de Metternich , les détails dans lesquels il entrait avec une vingtaine de femmes de la société, pour les endoctriner sur les torts de ce ministre, ses projets pour le culbuter, aussi mal conçus que ridiculement exécutés, et n'aboutissant qu'à renforcer son crédit, — tout cela a porté à l'Empereur Alexandre un coup irréparable dans l'opinion ; et c'est peut-être un des effets les plus salutaires de ce Congrès, et un des plus grands biens qu'il ait faits à l'Europe, d'avoir refroidi l'admiration générale que quelques qualités brillantes de ce Souveram avaient inspirée à presque tous les contemporains ; il a maintenant donné la vraie mesure de son caiactère, et si on a cessé de l'admirer, on a aussi entièrement cessé de le craindre.
Ses relations avec l'iViigleterre (puissance qu'il avait toujours cordialement détestée, et qu'il ne cultivait que par intérêt ou par cramte) étaient sensiblement dérangées depuis son séjour à Londres. Lord Castlereagh lui était particulièrement désagréable ; il le disait froid et pédant, et il y a eu des moments à Vienne où il ne l'aurait pas plus ménagé que M. de Metternich , si la peur extrême de se compromettre ouvertement avec le Gouvernement britannique, le seul qui le fait trembler, ne l'avait pas toujours ramené à la dissimulation.
L'attitude de l'Empereur vis-à-vis de la France n'avait pas non plus une physionomie amicale. Il ne pardonnait pas
.4-,S RECIEIL DE DOCl'MENTS (17-3-1815).
au Roi (l'avoir adopté un système de gouvernement contraire aux conseils qu'il avait prétendu lui donner; il était furieux contre le prince de Talleyrand, qui, au moment de Tentréo des alliés à Paris, avait eu Tair de ne reconnaître d'autre loi (lue la volonté de l'Empereur de Russie, et qui, quatre semaines après, oAait trouvé moyen de s'en rendre indépendant. Dans les premiers mois du séjour de Vienne, il y eut quelques scènes violentes entre l'Empereiw et M. de Talleyrand ; plus tard, celui-ci sut lui imposer par son esprit, ses reparties et son savoir-faire; mais laversion secrète resta la même. Le Roi de Bavière, quoique son beau-frère, lui était odieux à cause de ses étroites liaisons avec l'Autriche, et parce qu'il croyait le marédial de Wrède un des instruments aveuf^les du prince de Metternich ; le Roi de Danemark lui était également insui)portable, parce qu'il avait eu le courage de lui reprocher ses torts et ses mauvais procédés. Enfin le seul ami de l'Empereur de Russie était le Roi de Prusse , prince dont l'attachement personnel lui était assuré par sa reconnaissance , par sa fiaiblesse, par son engouement, et par sa méfiance de tous les autres, et dont le Cabinet, prévoyant l'opposition générale à ses propres projets d agrandissement, avait fait de l'union avec la Russie , et de sa soumission aveugle aux volontés de cette puissance , le premier principe de sa politique.
La Prusse n'avait apporté au Congrès qu'un désir immodéré d'étendre ses possessions aux dépens de tout le monde, et sans égard à aucun principe de justice ou seulement de décence. Cette passion de conquêtes n'avait sa source ni dans le caractère du Roi ni dans celui de son principal ministre ; car le Roi, quoique au-dessous de la médiocrité pour l'esprit et les lumières, est cependant au fond un homme de bien, et le chancelier Hardenberg, un des meilleurs hommes qui aient jamais existé. Mais le système de cette Cour ne dépend, en dernière analyse, ni du Roi ni du prince de Hardenberg. Ce système, fondé cl poursuivi depuis un siècle, ntronyé^nn^ nouvel appui dans l'enthousiasme général de la nation , dans rénergi^^fijarmée , et dans le pouvoir irrésîstibléqu'un certain noml3re jde-Jitililaîrésiyîstingués exercent aujourd'hui sur le Cabinet. Depuis
le^momeoLjieJâ-CésuiTecti^^ Prusse le principal objet
(le cejgarti était rarguisifinn rjp la tntaljté de la Savp. Ne pouvant ou ne voulant plus rivaliser avec la Russie, ils avaient porté toutes leurs vues siir XAliema^ne ; l'acquisition de la ff Saxe, quelque énorme qu'elle fût, n'était pour eux que le commencement d'une grande suite d'opérations politiques, par lesquelles ils espéraient tôt ou tard réunir à la Prusse la partie la plus considérable du nord de l'AIlemag^ne , effacer l'influence de l'Autriche, et se mettre à la tète de toute la Confédération germaniquey Comptant sur les secours de la Russie dans l'exécution de ce vaste plan , ils voulaient au moins emporter du Congrès la pierre fondamentale de leur nouvel édifice ; et si l'Autriche n'a pas pu les déjouer entièrement, il y avait déjà beaucoup de mérite à faire avorter au moins une partie considérable de leurs projets.
L'Angleterre apparaissait à Vienne avec tout 1 éclat qu'elle devait à ses immenses succès, au rôle éminent qu'elle avait joué dans la coalition , à son influence sans bornes , à un état de force et de prospérité solide qu'aucune puissance n'a atteint de nos jours, enfin au respect et à la crainte qu'elle inspirait et qui présidaient à ses rapports avec tous les autres Gouvernements. En profitant de ces moyens , l'Angleterre pouvait dicter la loi à l'Europe ; en faisant cause commune avec l'Autriche, dont tous les intérêts étaient les siens , elle empêchait l'agrandissement de la Russie, faisait rentrer la Prusse dans ses limites, rétablissait un véritable équilibre en Allemagne, et garantissait pour longtemps le repos de l'Europe. Par des raisons que je me réserve d'expliquer dans une autre occasion , et qui tiennent à tout ce qu'il y a de plus délicat dans cette histoire, l'Angleterre renonça à ce noble privilège. Lord Castlereagh résista, il est vrai, pendant quelque temps aux projets ambitieux de la Russie, mais il finit par abandonner son opposition. Guidé par les intentions les plus pures, mais par quelques aperçus radicalement faux, il appuya d'abord les projets de la Prusse sur la Saxe dans toute leur étendue , en revint plus tard à une marche plus conforme aux bons principes et plus favorable à l'Autriche, mais s'arrêta à moitié chemin, et ne sauva enfin
une partie de la Saxe que par un arrangement foncièrement mauvais. Il observa dans toutes les autres questions (àTexception de quelques-unes qui intéressaient directement l'Anfjleterre, telles que rétablissement de la Maison d'Orange, la traite des nègres, etc.) une neutralité souvent étonnante. Enfin, pouvant être l'arbitre de l'Europe, il ne lui prêta que des secours faibles et partiels. Ce fut là, sans contredit, la cause vrincipale de l'issue pevi satisfaisante du Congrès.
Le rôle des ministres de France à ce Congrès était au fond le plus simple et le plus beau de tous. Tout ce qui regardait la France se trouvant réglé par le traité de Paris, ils n'avaient rien à demander pour eux-mêmes, et pouvaient se borner à surveiller la conduite des autres, à défendre les faibles contre les forts, à contenir chaque puissance dans ses justes bornes, et à travailler de bonne foi au rétablissement de l'équilibre politique. Aussi doit-on leur rendre la justice qu'ils se sont généralement conduits d'api'ès ces principes, qu'ils n'ont fait aucune proposition, articulé aucun projet tendant directement ou indirectement au moindre changement dans les stipulations du traité de Paris, à la moindre extension de leurs frontières, ou à une prétention quelconque incompatible avec les droits de leurs voisins ou avec la tranquillité générale. En dépit de tous les mensonges qui courent encore le monde aujourd'hui, de tous les plans, de toutes les démarches, de toutes les mtngues que la haine mvétérée contre la France a faussement et souvent ridiculement prêtés à ses ministres, l'histoire véridique ne pourra pas leur refuser ce témoignage honorable ; et moi, qui ai tout vu de près, et qui mieux que tout autre pourrais écrire un jour cette partie de l'histoire, je suis le premier à le leur rendre. Mais si M. de Talleyrand et ses collègues n'ont jamais travaillé contre le bien, il est vrai aussi que plusieurs obstacles particuliers les ont empêchés d'y concourir d'une manière efficace. Car premièrement l'article secret du traité de Paris qui autorisait les puissances ci-devant alliées à régler la répartition des pays reconquis sur la Franoe « d'après les arrangements stipulés enfre elles y ^ était une barrière terrible contre toutes leurs démarches ; et si les puissances qui
ne demandaient que Tordre et la justice, comme l'Autriche, comme l'Angleterre, avaient voulu aussi renoncer au pouvoir que leur accordait cet article, celles dont l'ambition et la soif d'acquérir étaient les seuls guides, la Russie et la Prusse, ne 1 auraient jamais souffert. Ceci, et la crainte souvent très-exagérée des autres d'avoir l'air de conspirer avec la France, vous expliquera en grande partie la nullité des plénipotentiaires français dans toutes les négociations, et surtout pendant la première époque du Congrès. Une autre cause y contribuait beaucoup. Pour tenir un langage ferme et imposant contre des Cabinets qui, tels que ceux de la Russie et de la Prusse, regardaient leur volonté comme à peu près irrésistible, la France devait être préparée et pleinement décidée à la guerre. Elle prétendait l'être, mais elle ne l'était pas; et le secret de sa politique une fois deviné, ses raisonnements ne pouvaient plus encourager ses amis, ni ses menaces effrayer ses adversaires. Le Gouvernement fiançais d'aujourd'hui ne respire que la paix ; il la croit indispensable pour réorganiser son administration, ses finances, son commerce, toutes ses ressources ; il la regarde même comme le seul moyen de se consolider, tandis qu'il voit dans une nouvelle guerre des chances de danger et de bouleversement qui l'effrayent. Les démonstrations énergiques auxquelles les ministres de France se portaient quelquefois, contrastaient trop avec ce qu'on savait des véritables intentions de leur Cabinet pour produire un grand effet; et si on peut reprocher une faute à M. de Talleyrand, et surtout à son premier coadjuteur le duc de Dalberg, c'est peutêtre celle d'avoir, dans leurs communications et conversations particulières, surtout au commencement du Congrès, tenu un langage un peu trop haut contre des gens qui ne manquaient pas de moyens de savoir jusqu'à quel point on les soutiendrait à Paris. Au reste, je ne veux pas dire par cette observation que si l'Autriche et l'Angleterre avaient préféré la guerre à des cessions pernicieuses, la France ne se serait pas associé ces puissances pour y prendre part. Je crois le contraire; mais ce que je veux dire, c'est que la France n'était pas assez prononcée pour donner l'impulsion à des puissances qui, pour
4,î2 ni:(;i F.ii, df. dociments (ms-isis)
lies causes que vous trouverez développées ci-après, ne voulaient se battre qu'avec la plume et clans les conférences, el préféraient en secret les plus détestables arrangements à une nouvelle explosion qu'elles craignaient par-dessus tout.
L'Autricbe se trouvait, entre ces quatre puissances, dans la position la plus embarrassante. Elle ne pouvait plus regarder l'Empereur Alexandre, malgré toutes ses protestations d'amitié personnelle pour l'Empereur, que comme un ennemi déclaré, et la Prusse, emportée d'ailleurs par sa propre rapacité et sa propre ambition, comme l'alliée inséparable de cet ennemi. Elle redoutait un trop grand rapprochement avec la France, non par aucune raison de méfiance ou de répugnance directe, car elle était intimement convaincue de ses dispositions loyales et bienveillantes, mais par ce qu'on appelle 7'espect humain, c'est-à-dire par la crainte de se perdre dans l'opinion publique, en se liguant ouvertement avec une puissance qui avait été naguère l'ennemi commun de l'Europe, el qui conservait encore sa mauvaise réputation dans l'esprit de la multitude, entraînée par les déclamations hypocrites du parti russe et prussien. Une autre considération arrêtait aussi l'Autriche. Parfaitement d'accord avec la France dans ses vues sur les affaires de Pologne et d'Allemagne, elle ne l'était pas de même dans celles d'Italie. La France avait un intérêt naturel à reprendre son ancienne influence en Italie, par le rétablissement des branches dépossédées de la Maison de Bourbon à Parme, et principalement à Naples, tandis que l'Autriche devait consolider d'abord sa propre puissance, puis conserver Parme, qu'une convention récente et formelle avait assurée à l'Impératrice Marie-Louise, enfin soutenir le Roi de Naples, dont elle avait embrassé la cause par les motifs les plus sages et les plus puissants. Le Cabinet de Vienne avait donc à craindre qu'en se livrant avec trop de chaleur à la France, dont l'appui lui était essentiellement utile pour ses démêlés avec la Prusse et la Russie, elle ne s'exposât de l'autre côté à sacrifier à cette puissance une partie de ses grands intérêts en Italie. Voilà pourquoi, pendant les trois premiers mois du Congrès, l'Autriche est toujours restée dans une espèce dé-
loignement de la France ; et ce n'est que depuis le commencement de cette année qu'une véi'itable intimité s'est établie enfin entre les ministres de ces deux puissances. Il ne restait donc pour tout appui à l'Autriche que l'Angleterre ; mais l'Angleterre voulait la paix, la paix avant tout, la paix — je suis fâché de le dire — à tout prix et presque à toute condition. Aussi l'Autriche était absolument dans le cas de tenir tête toute seule à la Russie et à la Prusse réunies; elle n'avait qu'un seul allié, qui marchait avec elle au premier signal : c'était la Bavière ; si la guerre éclatait, elle pouvait compter sur des secours de la France ; mais ces secours eussent été tardifs et restreints, et révoltaient de plus contre elle l'opinion de tout le reste de l'Allemagne; quanta l'Angleterre, décidée à ne rompre avec personne, elle n'aurait pas même donné des subsides à l'Autriche. En réfléchissant sur cet ensemble, vous comprendrez toute la marche des négociations, dont, après ce tableau préparatoire, je vais vous présenter un précis trèsrapide, mais très-exact.
AFFAir.ES DE POLOGNE.
En arrivant à Vienne, l'Empereur de Russie fit déclarer par le comte de Nesselrode, dans la première conférence (à laquelle, comme à toutes celles des premiers mois, n'assistaient que les ministres d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre), qu'il demandait, comme juste indemnité de ses sacrifices, tout le duché de Varsovie, et en même temps le pouvoir d'en régler le sort et la constitution future d'après sa convenance. Cette déclaration fut regardée comme un premiercoup d'essai, et reçue avec assez d'indifférence.
Persuadé que le seul moyen de traiter avec l'Empereur Alexandre était celui des entretiens confidentiels, le prince de Metternich, quoique très-pénétré de tous les inconvénients de ce genre de négociation, prit le parti de le tenter. Il eut avec l'Empereur quatre ou cinq conférences particulières; il le trouva d'une obstination que rien ne put fléchir; son exaspération et sa violence redoublèrent même d'une entrevue à
l'autre; et enfin celle du 2i octobre fut tellement orageuse, que le prince déclara à ses amis qu'après la scène qui venait de se passer, il ne voulait et ne pouvait plus voir l'Empereur en particulier. Il a tenu parole ; à l'exception d'une seule explication, que l'honneur compromis du prince rendait inévitable, il n'a plus remis le pied chez l'Empereur. Celui-ci lui a rendu la pareille. Ils se sont encore vus à la Cour, et dans les grandes sociétés, en lieu tiers; mais, depuis le 24 octobre, l'Empereur n'a voulu aller à aucun bal, à aucune fête chez le prince de Metternich ; les instances de ses sœurs, de l'Archiduc palatin son beau-frère, de plusieurs de ses amis, de toutes les femmes qu'il cultivait à Vienne, rien n'a pu vaincre cette répugnance; et tout en affectant de traiter madame et mademoiselle de Metternich avec des égards distingués, il a toujours soutenu que le prince l'avait trop mortellement offensé pour qu'il pût y avoir désormais aucune communication personnelle entre eux. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'accusation était absolument fausse; que l'Empereur, emporté par ses passions, était le seul coupable dans ces entrevues; et que M. de IMetternich s'est conduit, jusqu'au dernier moment, avec toute la sagesse et la convenance qui sont dans son caractère, et avec toute la décence inhérente à sa personne et à ses manières.
Ce premier grand instrument, et certainement le plus habile de tous, mis hors de combat, lord Castlereagh entra en campagne. Il adressa à l'Empereur de Russie trois Mémoires particuliers, dans lesquels il lui exposa avec beaucoup de vigueur, et quelquefois avec peu de ménagement, l'injustice de sa conduite et de ses prétentions, et les dangers dont l'exécution de ses projets menacerait l'Europe. Il lui parla, dans ces ^lémoires, quelquefois en son propre nom, mais la plupart du temps au nom de son Gouvernement. L'Empereur répondit à chacun de ces Mémoires par de mauvais arguments, quelquefois avec souplesse, quelquefois avec hauteur, mais toujours avec une ataertume extrême. Cette correspondance particulière était non-seulement tout à fait inutile, mais absolument nuisible au succès de la négociation. Lord Castlereagh a eu
tort de l'entreprendre; nous avons eu tort d y consentir. Elle épuisait en pure perte des arguments qu'on aurait dû réserver pour une négociation en forme et en règle, la seule qui pût être bonne à quelque chose, et à laquelle on n'aurait jamais dû renoncer, par la raison même que 1 Empereur s'y opposait de tout son pouvoir.
Il est vrai qu'un pressentiment de 1 insuccès de toutes ces démarches avait engagé l'Autriche et l'Angleterre à mettre en train une véritable négociation ; mais les moyens de la conduire ne furent pas heureusement clioisis. La Prusse ayant, au moins en apparence, un grand intérêt à réclamer sa part du duché de Varsovie, on crut devoir l'associer aux mesures que les deux autres puissances comptaient prendre pour faire fléchir l'Empereur de Russie, et on se décida même à lui faire entrevoir qu'on serait plus coulant sur l'affaire de la Saxe, si elle se conduisait bien dans celle de la Pologne. Vous verrez dans l'article suivant quels furent les effets funestes de cette résolulion, dans le grand différend au sujet de la Saxe. On reconnut bientôt son inutilité parfaite pour le but qu'on avait directement en vue. La Prusse, après avoir affecté pendant quelques semaines de s'associer à la marche de l'Angleterre et de l'Autriche vis-à-vis de la Piussie, et de seconder leurs plans combinés, déclara tout à coup, vers la mi-novembre, qu'ayant bien réfléchi sur toutes les conséquences de ce plan, sondé les intentions de l'Empereur Alexandre et reconnu l'impossibilité d'opérer un changement dans ses projets, elle ne pouvait plus persister dans cette voie, et n'avait d'autre conseil à donner à ses amis que celui de céder à la Piussie de bonne grâce. Dès ce moment tout l'édifice s'écroula. La scission était prononcée entre l'Autriche et la Prusse ; une animosité réciproque prit la place des relations intimes qui les avaient liées depuis 1813, mais que les derniers événements de la guerre avaient déjà fortement altérées et ébranlées. L'Angleterre flottant pendant quelque temps entre ces deux puissances , l'Autriche se trouva, dans cet intervalle pénible, isolée sur le champ de bataille. Il ne fut plus question des affaires de Pologne ; on les regardait tacitement comme perdues.
^86 ni:(.ii:ii- de doci^mf.nts (n-3-1815).
En alUMulant, los débats les plus vifs s'étaient établis sur les anan{|euu>nts territoriaux de rAliemagne, et surtout sur la malheureuse alïaire <le la Saxe. L'Autriche, voyant les nrélentions de la Prusse {jrossir et se fortifier, et la querelle s'envenimer de jour en jour, fit à la fin de Taunée 1814 (juelques tentatives indirectes pour se rapprocher de la Russie. Abandonnée par la Prusse dans ses plans pour contrarier la Russie, elle espérait ])Ouvoir se servir jusqu'à un certain point ile la Russie pour modérer les projets de la Prusse, l^a Russie eut I air de >'v prêter, mais elle exigea avant tout Tarrangement des affaires de l'ologne dans le sens de ses demandes précédentes, sauf quel<]ues modifications. L'Autriche, se persuadant qu'elle ne pouvait pas sauvei- à la fois la Saxe et la Pologne, se décida à laisser tomber la dernière.
Sur ces entrefaites s ouvrirent, le !21) décembre, les fameuses conférences entre les ministres d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre, auxquelles enfin M. de Talleyrand fut admis le 8 janvier. Dès le 30 décembre, le comte Razoumowsky, nommé pour ces conférences parce que Pl-lmpereur crut le comte de Nesselrode trop attaché à l'Autriche, communiqua les propositions de la Russie relativement à la Pologne. L'Empereur fit déclarer (]u'il demandait le duché de Varsovie en entier, à rexception des anciens palatinats de Gnesen et de Posen et des anciens districts de la Prusse occidentale, le tout montant à huit cent cinquante mille âmes de population, qu'il voulait rendre à la Prusse, et d'un petit terrain sur la rive droite de la Vistule, vis-à vis de Cracovie, dans lequel se trouvent les salines de Wieliczka, qu'il voulait rendre à l'Autriche, en même temps que le cercle de Tarnopol avec quatre cent mille âmes, cédé par cette puissance selon le traité de Vienne. Cracovie et Thorn devaient être déclarées villes libres ci inrlépendantes. Ce projet fut adopté sans autre discussion. l^'Autriche en avait pris son parti. Le prince de Talleyrand se vovant hors d'état de protester seul contre la Russie, déclara que tou.-> les vœux de la France avaient été pour 1 indépendance de la Pologne, mais que cette question, se trouvant abandonnée par les puissances dont l'intérêt était le plus
LE CONCnÈS DE VIENNE (iSlâ). 487
direct, ne pouvait être soutenue par la France toute seule. Lord Castlereagli se contenta de remettre, le 12 janvier, une note dans laquelle, en se soumettant aux projets de TEmpereur de Russie, il se borna à exprimer de stériles regrets, à annoncer quelques sinistres pressentiments, et à adresser quelques conseils philantlu'opiques aux trois puissances. En réponse à cette Note, le comte Razoumowsky remit le 7/19 janvier la pièce la plus remarquable qui ait paru à ce Congrès. Ce qui Trappe le plus dans cette pièce, c est la manière claire et positive dont on annonce aux Polonais que tout espoir de rétablissement de leur indépendance est perdu. On est étonné que le Souverain qui, depuis deux ans, n'avait cessé de les flatter de cet espoir, soit précisément celui qui leur apprend aujourd'hui a l'impossibilité de faire renaître cet ancien système politique de T Europe dont l'indépendance de la Pologne faisait partie» . L'établissement coiistitutionnel, dont on les berçait depuis si longtemps, n'est que vaguement articulé dans cette pièce ; on croit que l'Empereur en a si bien senti la difficulté, qu il ne songe plus à le réaliser, et qu il se croira quitte envers ses admirateurs en leur offrant quelque fantôme de soi-disant nationalité qui leur fermera la bouche — jusqu'à nouvel ordre. 11 est certain qu'il a suffisamment gagné en emportant la question tei'ritoriale, et qu'un avantage aussi marqué lui fera bientôt oublier tous ses rêves constitutionnels.
Telle a été la fin de l'affaire de Pologne, par laquelle l'Empire de Russie s'est accru d'un des pays les plus fertiles de l'Europe, et de trois millions et demi de nouveaux sujets, en retranchant les huit cent cinquante mille qu'elle rend à la Prusse et les quatre cent mille qu'elle rend à 1 Autriche dans le cercle de Tarnopol. Quand je dis la/în, je ne parle que du Congrès et des négociations actuelles ; car les suites ultérieures de cet événement sont incalculables. Personne ne conçoit comment la Galicie autrichienne, quoique la Russie se soit offerte à la garantir, pourra rester pendant deux ans dans l'état présent , et comment, après les progrès énormes de la Russie, auxquels cette dernière acquisition a mis le comble par la position menaçante qu'elle lui donne vis-à-vis de ses
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voisins, et avec l'esprit dominant et ambitieux qu*elle a constamment manifesté dans ces transactions, l'équilibre et la tranquillité de l'Europe ne seront pas exposés à des dangers perpétuels et aux bouleversements les plus effroyables.
Du reste, aucun traité n'a été ni signé ni rédigé jusqu'ici sur cette «nouvelle répartition des forces » , pour employer les termes omineux de la note russe. L'Autriche ne veut définitivement souscrire à cet arrangement du duché de Varsovie que lorsque ceux de l'Allemagne seront terminés; et l'Empereur Alexandre, moins par complaisance pour l'Autriche que par une affectation de délicatesse pour la Prusse, a annoncé la même intention.
AFFAir.ES TERRITORIALES DE l' ALLEMAGNE.
Il y avait en Allemagne, outre un grand nombre d'intérêts secondaires, et indépendamment de la question d'une constitution future réunissant toutes les parties de l'Allemagne, deux questions territoriales de la première importance à décider, l'une sur les moyens de reconstituer la Monarchie prussienne dans ses anciennes dimensions, l'autre sur les indemnités de la Bavière pour les provinces qu'elle devait rétrocéder à l'Autriche. La première de ces questions a plus occupé les ministres du Congrès que tous les autres objets politiques réunis, et pendant plusieurs mois elle a arrêté et absorbé toutes les autres.
Les mêmes motifs qui déterminèrent l'Autriche et l'Angleterre à ne jamais entamer pendant la durée de la guerre la question épineuse de la Pologne vis-à-vis de la Piussie, les avaient engagées à garder le silence sur les prétentions que, dès la fin de l'année 1813, la Prusse avait ouvertement formées sur la Saxe. Il parait même que, relativement à cette dernière, on ne s'était pas contenté d'une simple temporisation, mais qu'on avait à plusieurs époques donné à la Prusse d'assez fortes espérances. Quoi qu'il en soit, cette puissance, protégée d'ailleurs et vivement encouragée dans ce projet par l'Empereur de Russie, arriva au Congrès avec l'intention très-arrêtée
de s'emparer de la Saxe entière comme équivalent de ses anciennes provinces polonaises, le'gèrement et imprudemment (peut-être même astucieusement) cédées à la Russie par le traité de Kalisch.
L'Autriche, dans les relations peu favorables où elle se trouvait avec l'Empereur de Russie, ne pouvait résister à ce projet de la Prusse qu'avec l'assistance ouverte et bien décidée de l'Angleterre ; car l'opposition de la France, quoique fortement articulée dès le commencement, ne suffisait pas pour soutenir l'Autriche dans une lutte qui pouvait se terminer par la guerre. On avait plusieurs raisons de croire que le Gouvernement anglais ferait cause commune avec l'Autriche dans cette affaire importante, à laquelle l'équilibre de l'Allemaf^ne et les rapports futurs de ces deux premières puissances étaient directement liés. Cette attente fut trompée. Lord Castlereagh, entraîné par l'intérêt majeur qu'il attachait de prime abord à l'affaire de Pologne (complètement abandonnée ensuite), — par quelques idées fausses sur la nécessité de renforcer la Prusse, et par beaucoup d'autres raisons qu'il n'est pas encore temps de dévoiler, se rallia au projet des Prussiens, et employa tous ses moyens de crédit et de persuasion pour engager le Cabinet de Vienne à consentir à l'exécution de ce projet. Vous connaissez par plusieurs de mes rapports les objections puissantes de l'Autriche contre cette mesure, objections auxquelles on n'a jamais pu répondre qu'en lui représentant l'horreur et les dangers d'une rupture ouverte avec la Prusse et la Russie. Ces représentations seules n'auraient pas fait céder l'Autriche ; mais les instances de l'Angleterre, jointes à l'espoir trompeur que la Prusse la seconderait dans ses démarches contre l'agrandissement de la Russie, produisirent un effej; momentané, que d'autres circonstances rendirent bientôt irréparable. On promit à la Prusse, dans une Note confidentielle du 22 octobre, comme conditioyi de son assistance dans les négociations que l'on se flattait d'entamer avec la Russie, « que si aucun autre moyen pour satisfaire aux justes prétentions de la Prusse ne pouvait être substitué à celui-ci, l'Empereur consentirait même à l'incorporation de la Saxe à la Monarchie
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iniissieniie » . Cette démarche, qui a donné à M. de Metternich plus dechagrin dans trois mois qu'il n'en a eu pendant toute sa vie, fut accompagnée du consentement verbal de l'Autriche et de l'Angleterre à l'occupation prov/^oiVe de la Saxe; et, pour comljle de fatalité, elle fut interprétée sur-le-champ par la Prusse, malgré toutes les conditions et restrictions qu'on V avait mises, comme un consentement absolu et définitif.
La Prusse n'ayant rempli aucune des conditions auxquelles 1 Autriche avait lié son consentement éventuel à l'acquisition <lc la Saxe, le Cabinet de Vienne aurait eu, sans aucun doute, pleinement le droit de rejeter toute négociation ultérieure sur l'objet favori de la Prusse. Mais d'abord l'occupation provisoire de la Saxe, accordée à cette puissance, ne permettait plus d'espérer qu'on la délogerait de ce pays par de simples représentations; et d'un autre côté, on se flattait toujours (ju'elle emploierait au moins une partie de son crédit auprès de lEmpereur de Russie pour l'engager à des cessions en Pologne. Aussi, quoique l'amertume fût déjà dans tous les cœurs, on conserva vis-à-vis d'elle les dehors d'une grande complaisance, et au lieu de se rétracter tout à fait, on lui fit sentir qu'on ne répugnerait pas à lui abandonner une p ai' lie de la Saxe. A celte même époque, les dépêches de Londres, annonçant la fâcheuse sensation que la nouvelle des projets prussiens, soutenus par le ministre d'Angleterre, avait produite, et les assauts redoutables livrés au Parlement par 1 opposition relativement à celte question, avertirent lord Castlercagh qu'il s'était avancé troj) loin; et, quoiqu'il ne changeât pas totalement de système, ces dépêches, et riiumeur que lui donna contre les ministres prussiens le rôle plus que louche qu'ils avaient joué dans l'affaire de Pologne, le déterminèrent à modifier sa marche, et à abandonner, une fois pour toutes, l'idée de consentir à l'incorporation totale de la Saxe à la Monarchie prussienne.
C'est dans ces circonstances que le prince de Mettcrnich adressa au chancelier de Prusse sa Notedu 1 0 décembre (n' 103). Cette pièce indique en même temps la résolution déjà prise à
cette époque de regarder laffaire de Polojjne comme perd\.e, et la répugnance de rAutriche à se désister de son opposition dans celle de la Saxe. Pour bien saisir le sens de cette Note, il faut savoir que, dans le tableau qui y était annexé, on offrait à la Prusse, outre tout ce qu'elle gagnait en Westphalie et sur le Rhin, à peu pi^ès quatre cent trente mille âmes de population en Saxe, en lui abandonnant la Basse-Lusace, plus de la moitié de la Haute-Lusace, et le cercle de Wittenberg sur les deux rives de FElhe. Les termes de la Note étaient certainement modérés et conciliants jusqu'à l'excès ; et si on peut faire un reproche à cette pièce, c'est bien plutôt celui de trop de condescendance vis-à-vis d une Cour que rAutriche ne pouvait plus, sans un aveuglement complet, considérer comme son amie ou comme son alliée.
La t^urprise fut d'autant plus grande lorsqu'on sut que le Cabinet prussien regardait la Note du 10 décembre comme une insulte, et comme la preuve évidente des intentions hostiles de rAutriche. Ce cabinet s'était tellement familiarisé avec l'idée de dévorer la Saxe tout entière, que la proposition de se contenter de quatre cent trente mille sujets dans ce pays, et de rétablir le Roi de Saxe, dont il croyait s être défait pour toujours, ne pouvait que le consterner et l'aigrir. Tous les Prussiens, et tous leurs partisans, crièrent au meurtre. Le texte de la Note ne fut connu que de très-peu de personnes; on ne divulgua que les propositions pures et simples, accompagnées des plus perfides commentaires. L'Empereur de Russie fit chorus avec les Prussiens. De l'autre côté, les amis de l'Autriche, les Français, \es Bavarois, et on peut bien ajouter tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes et sensés en Allemagne, prirent feu contre les prétentions outrageantes de la Prusse. L'orage qui s'éleva fut tel que, pendant quinze jours, et jusqu'à la fin de l'année 1814, les personnes les plus au fait de ces discussions regardaient la guerre comme inévitable. Ou s'y prépara effectivement de toutes parts ; les troupes se concentraient partout : on ne parlait plus que de la dissolution prochaine du Congrès ; l'Empereur Alexandre dénonçait M. de Metternich, auprès de son Souverain et dans toutes les
sociétés de Vienne , comme le perturijateur du repos public de l'Europe ; la Prusse ne voulait pas même répondre à la Note du 10 décembre, trouvant que les propositions qu'elle contenait étaient au-dessous de sa dignité !
Ce déluge d'injustice et d'extravagance fut enfin arrêté par la contenance calme et intrépide que lui opposèrent 1 lùnpereur François et le prince de ^letternicb ; par la fermeté de l'Autriclie et de la Bavière ; par les sages réflexions et les sanglants sarcasmes de M. de Talleyrand, qui mit tous les penseurs et tous les rieurs de son côté ; par les exhortations pacifiques de lord Castlereagh ; enfin par la chute sensible des auteurs de toutes ces tracasseries dans l'opinion du monde. C'est à cette époque d'agitation qu'appartient la lettre de M. de Talleyrand au prince de Metternich, du 19 décembre, qui se trouve parmi les annexes de ce rapport (n° 19i), pièce extrêmement remarquable à plus d'un égard, composée avec autant de chaleur que de force et de noblesse, renfermant de grandes vérités et des aperçus frappants. Elle vous intéressera d'autant plus, que c'est la seule pièce formelle et officielle que les plénipotentiaires de France aient remise pendant toute la durée du Congrès. Tout ce que les gazettes ont écrit sur d'autres prétendues Notes françaises appartient à la fable.
Les conférences qui commencèrent le 20 décembre, et dont j'ai parlé plus haut, s'ouvrirent encore au milieu du déchaînement de toutes les passions. Mais, quelques jours après, la tempête s'apaisa. L'Empereur de Russie avait feit des réflexions sérieuses. II voyait le moment où l'Angleterre, malgré toute sa modération, irritée et excédée par l'obstination de la Prusse et de la Russie , prendrait ouvertement fait et cause contre ces puissances. On parlait déjà d'un projet de convention éventuelle entre l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Bavière et le Hanovre; et ce bruit, qui n'était pas sans fondement, faisait trembler l'Empereur Alexandre, et lui (it baisser prodigieusement le ton en peu de jours. Il promit même d'employer ses bons offices pour engager la Prusse à se contenter de la moitié de la Saxe.
Le chancelier Hardenberg, sincèrement porté à la paix et
ennemi de tous les projets exagérés, profita de la circonstance pour gagner du terrain contre le parti qui, sous les bannières du baron de Stein (le véritable perturbateur du repos public de r Allemagne et de l'Europe), travaillait sans relàcbe à entraîner le Roi dans une nouvelle guerre. Les conférences prirent une assiette réglée ; chaque puissance, se consultant elle-même de bonne foi, reconnut qu'elle ne pouvait pas vouloir la guerre ; la paix était de nouveau à l'ordre du jour.
Dans le projet de reconstitution remis par la Prusse h la conférence du 12 janvier, elle demandait encore la totalité de la Saxe ; elle avouait en même temps qu'avec les pays auxquels elle prétendait sur le Rhin, elle aurait six cent quatrevingt mille sujets de plus qu'à l'époque de sa plus grande splendeur. Mais ce projet n'effraya plus personne ; on avait la certitude que la Prusse en rabattrait beaucoup.
L'Autriche et l'Angleterre travaillèrent pendant quinze jours à un contre-projet. Cette époque, sans être comparable à celle de la dernière quinzaine du mois de décembre, fut pourtant encore très-agitée, et quelquefois très-orageuse. L'impatience des Prussiens était extrême. Leurs mouvements et leurs mesures militaires, qu'ils ne discontinuaient pas, donnaient encore de l'ombrage aux Cabinets et de grandes inquiétudes au public. D'un autre côté, l'Autriche et l'Angleterre n'étaient rien moins que d'accord sur les propositions définitives à faire. Lord Castlereagh ne visant qu'à la paix, et à ce qu'il appelait {souvent très-gratuitement) une jw^fe répartition des forces, peu sensible aux objections puissantes du Cabinet de Vienne contre l'agrandissement disproportionné de la Prusse, et complètement indifférent sur le sort du Roi de Saxe, adoptait des bases que l'Autridie, et avec elle la France et la Bavière, ne pouvaient pas admettre. Il y eut surtout d'énormes difficultés au sujet de l'importante place de Torgau, à la cession de laquelle l'Autriche s'opposait avec la plus grande ténacité, tandis que lord Castlereagh la traitait de bagatelle. Les chefs militaires en Autriche, en jugeant tout autrement, aigris et exaltés d'ailleurs par la conduite de la Russie et de la Prusse, commençaient à demander la guerre, et il fallut tout l'art de M. de
.101 Rrr.rF.ii, dk nor.iMF.MS (n-3-iHi5)
MeltLMiiich pour <iue rEmpereur lui-ïiième ne tût pas entiaiiié par leurs conseils. Enfin, après les discussions les plus pénibles, dont ceux qui y ont été acteurs ou témoins peuvent seuls se formel une idée, le contre-j)rojet fut remis le 29 janvier. On offrit à la Prusse huit cent mille sujets en Saxe, un million quatre cent mille sur le Rhin. Sa population était ainsi portée fort au delà de dix millions d'àmes.
Quoique ce contre-projet, plus que raisonnable, fût appuyé par lAngleterie et la France réunies, la Prusse se préparait à de nouvelles objections et à de nouvelles demandes. Elle admettait (tacitement) le principe du partage de la Saxe, quoiqu'elle n'eût jamais voulu l'articuler en toutes formes ; mais elle trouva sa part au-dessous de ses prétentions. Elle insista entre autres choses, avec beaucoup de force, sur l'acquisition de la ville de Leipzig; les autres puissances étaient décidées à ne pas céder sur ce point. Ce différend ne serait pas terminé à l'heure qu'il est, il aurait peut-être exigé quatre semaines de négociations de plus, si une circonstance particulière et imprévue n'y avait pas brusquement mis fin. Cette circonstance, ce fut le rappel de lord Castlereagh à Londres. Ce ministre, ne voulant pas perdre le fruit de ses pénibles travaux et partn- de Vienne sans avoir arrangé l'affaire de la Saxe, fit les derniers efforts pour parvenir à son but. Il y mit une activité et une persévérance extraordinaires; il travailla jour et nuit, tantôt avec le Roi de Prusse et l'Empereur de Russie, tantôt avec le prince de Metternich et le prince de Hardenberg; et il réussit enfin, le 6 février, à s'entendre définitivement avec ce dernier ministre sur l'arrangement qui termina cette grande question.
D'après cet arrangement, la Saxe sera partagée en deux moitiés à peu près égales, dont celle qui reste au Roi de Saxe est la plus peuplée, et celle qui revient à la Prusse un peu plus grande en surface. Le Roi de Saxe conserve environ un million deux cent mille sujets, avec Dresde, Leipzig, Bautzen, et toute la lisière le long de la Bohême. Pour consoler la Prusse à l'égard de Leipzig, qu'elle convoitait avec beaucoup d'ardeur, l'Empereur de Russie lui rend Thorn avec
sou layon, qui par conséquent ne sera pas ville libre comme Cracovie.
Vous observerez que, dans tous ces arrangements, il n'est guère question du Roi de Saxe, dont le consentement parait cependant indispensable pour la cession légitime d'une aussi grande partie de ses États. Mais la conduite qu'on a tenue vis-à-vis de ce malheureux Souverain est une tache dans l'histoire du Congrès.
Il était à prévoir que la Prusse et la Russie, conséquentes dans leur système de spoliation, persisteraient à traiter le Roi de Saxe en prince détrôné et prisonnier, et son Royaume en pays conquis. Mais que le Gouvernement anglais, adoptant à peu près la même manière de voir et d'agir, ne vît dans les discussions sur la Saxe qu'un simple différend entre l'Autriche et la Prusse, et déclarât le consentement du Roi superflu pour sanctionner le résultat d'une négociation à laquelle il est resté absolument étranger, — voilà ce qu'il était plus difficile de présumer, et ce qui pourtant a eu lieu. L'Autriche et la France ont longtemps soutenu le principe contraire, le seul vrai et juste, et ne l'ont jamais formellement abandonné; elles ont cependant fini par ne plus y insister. Il est donc entendu aujourd'hui que le Roi de Saxe est lié par la décision commune des grandes puissances, qu'on le fera sortir de son état de captivité pour lui annoncer le sort qu'on lui prépare et lui proposer de rentrer en possession des Etats qui lui restent; et dans le cas où il ne voudrait pas se soumettre à cet arrangement, on fera administrer provisoirement la partie de la Saxe qu'il doit conserver, en réservant les dispositions ultérieures relativement à sa famille. D'après toutes les données qui nous sont parvenues jusqu'ici, nous devrions croire qu'il se refusera à tout, mais ceux qui le connaissent le mieux sont secrètement d'avis qu'il acceptera ; ses meilleurs amis lui conseilleront même de prendre ce parti, et d'attendre quelque événement que l'état actuel des choses n'amènera que trop tôt, pour rentrer dans toutes ses possessions — ou perdre le reste.
Mon intention n'étant ici que de vous donner fidèlement l'historique du Congrès, je m'abstiens de toutes les réflexions
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c|ue \c ilénoûnu'ut de l'affaire de Saxe pourrait me su{>gérer, sauf à vous offrir plus lard l'ensemble de mes idées sur la situation relative dans laquelle le Congrès de Vienne va laisser les principales puissances de l'Europe. La seule observation que je ne puis m'empêcher de faire, c'est que le parta{je de la Saxe, devant nécessairement entraîner la ruine et le désespoir de ce pays, produira en Europe une fàclieuse sensation, et , sera, comme opération politique, peut-être plus mal vu encore que ne le fut dans son temps le funeste partage de la Pologne. Le second objet d'arrangement territorial en Allemagne est celui qui regarde la Bavière. Sans être aussi important que celui que je viens de traiter, il n'est pas non plus sans difficulté ni sans complication. La Bavière doit rendre à l'Autricbo, d'après le traité de Ried, conclu au moment où cette puissance accédait à la coalition, tout ce qu'elle avait gagné sur elle dans les guerres de 1805 et de 1809, en obtenant des indemnités satisfaisantes. Une partie de cet engagement est remplie. La Bavière a restitué le Tyrol et le Vorarlberg, et a reçu pour équivalent le ci-devant grand-ducbé de Wiu'zbourg, et la plus grande partie de celui de Francfort. Elle est encore en possession de deux cercles de la Haute-Autriclie et de la principauté de Salzbourg. Les cercles de la Haute-Autricbe sont un pays fertile et productif, dont le revenu, sous l'administration bavaroise, plus sévère, mais beaucoup mieux organisée que celle de l'Autriche, avait été porté jusqu'à trois millions de florins. Elle demande aujourd'hui, comme indemjiité pour ces pays, six cent soixante-dix mille sujets à prendre sur les possessions du Roi de Wurtemberg, du Grand-Duc de Bade, du Grand-Duc et de l'Électeur de Hesse, sauf à indemniser ces princes par d'autres arrangements sur les deux rives du Rhin. Cette difficulté serait encore à vaincre. Mais une autre, bien plus sérieuse, provient de la promesse que l'Autriche lui a faite, de lui procurer la place de Mayencc en échange de celle de Salzbourg, indépendamment de toute autre indemnité. La Prusse et tout le reste de l'Allemagne, animés d'un entraînement particulier contre la Bavière, s'opposent d'une voix commune à cette disposition. D'abord la
Prusse voulait garder Mayence (occupe toujours par une garnison mixte d'Autrichiens et de Prussiens) pour elle-même, et le demandait avec beaucoup de hauteur. Ou l'a cependant fait revenir sur cette prétention, et elle s'y résigne aujourd'hui, pourvu que Mayence soit déclarée place appartenant à la fédération de l'Allemagne, telles à peu près que l'étaient autrefois les forteresses de l'Empire (Philippsbourg, Brisach, etc.). Mais, d'un côté, cette fédération de l'Allemagne n'est encore qu'un projet vague, et personne ne sait quand et à quelles conditions elle sera réalisée ; et de Tautre côté, ce qui est plus sérieux, la Bavière, malgré l'union intime dans laquelle elle se trouve aujourd'hui avec l'Autriche, persistera à ne pas rendre Salzhourg (place dont la Monarchie autrichienne ne peut guère se passer) sans qu'on lui ait assuré Mavence.
Les débats formels sur cette question épineuse commenceront aussitôt que l'affaire de Saxe sera définitivement terminée. Ils amèneront encore de grands orages.
Les discussions sur la constitution fédérative de l'Allemagne avaient été entamées dès la première époque du Congrès. Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse, de Bavière, de Hanovre et de Wurtemberg, formaient le comité particulier qui s'en occupait. Mais les réclamations nombreuses des autres princes d'Allemagne, et surtout la grande tension que l'affaire de la Saxe avait établie entre l'Autriche et la Prusse, ont interrompu ce travail, et depuis le 16 novembre il a été entièrement suspendu. On se propose de le reprendre incessamment.
AFFAIRES d'iTALIE.
Après la réunion de Gènes au Piémont, le sort de la Haute- Italie est décidé, sauf un seul point, qui regarde la possession des duchés de Parme et de Plaisance. Le titre de l'Impératrice Marie-Louise à la possession de ces pays est clair et incontestable ; ils lui reviennent en vertu du fameux traité du 11 avril 1814, que les puissances alliées ont signé avec Napoléon, et qui a été sanctionné ensuite par le Gouvernement
royal de France. D'un autre côté, la Reine cVEtrurie et son fils, dépouillés par le despotisme de Napoléon du {^randduclié de Toscane qu'on avait donné à leur famille en compensation de Parme et de Plaisance, ont sans doute quelque Indemnité à réclamer. L'Espagne défend ses droits avec beaucoup de chaleur, souvent même avec une hauteur qui convient peu à son extrême faiblesse. La France la seconde dans cette affaire : le rétablissement d'une bianche des Bouibons de plus en Italie est pour elle un objet de grand intérêt. On avait d'abord jeté les yeux sur une partie des Légations, dont on pourrait disposer sans scrupule, le prédécesseur du Pape actuel les ayant formellement cédées par le traité de Toîentino. Mais les difficultés qu'on entrevoit du côté du Pape, et la protestation solennelle de la Reine d'Etrurie, — princesse très-dévote, qui ne veut pas toucher au territoire de l'Eglise ; — probablement aussi l'influence secrète de la Frarîce, qui aimerait beaucoup mieux cette branche des Bourbons à Parme qu'à Ravenne, — paraissent avoir fait abandonner ce projet. On offre aujourd'hui à l'Impératrice un revenu pécuniaire double ou triple de celui que Parme et Plaisance lui rendent ; on lui a même offert les îles Ioniennes ; mais ceci n'est évidemment qu'un jeu, puisqu'on sait bien que l'Angleterre, en possession de ces îles, et les gardant sous le prétexte de conserver en dernière ressource une indemnité pour le Roi de Sicile, ne s'en désistera jamais. Jusqu'à présent, l'affaire de Parme n'est pas régulièrement en train ; les discussions avec la Russie et la Prusse absorbaient tout le temps des ministres. Son tour viendra dans peu. Les opinions, même à la Cour de Vienne, sont partagées sur cette affaire. Les uns, et je suis du nombre, soutiennent qu'il serait inconvenant de dépouiller la fille de l'Empereur de celte possession, et dangereux pour l'avenir de la remettre à une princesse qui se trouverait directement sous la tutelle des Bourbons. Les autres prétendent qu'à l'exception de Plaisance, — point militaire de la première importance pour la défense de nos provinces italiennes, — l'Autriche peut se passer de ces pays, et qu'un apanage considérable conviendrait davantage à l'Impératrice, et surtout à la
situation future de son fîls, qui, après avoir paru destiné à {gouverner la moitié de l'Europe, réduit aujourd'hui au mince héritage d'un petit Etat de deux cent quatre-vingt mille âmes, serait plus heureux comme riche particulier. Cependant, tout le monde est d'accord que nous ne pouvons pas transiger sur Plaisance.
Les limites du territoire du Pape sont sujettes encore à plusieurs chances incertaines. Car, d'un coté, on lui dispute une partie des Légations, l'Autriche considérant Aa. possession de Ferrare comme indispensahle pour la sûreté de ses frontières, et n'ayant à offrir à la Reine d'Etrurie qu'une autre partie de ces mêmes Légations; du côté de Naples, le Pape est toujours privé de ce qu'on appelle les Marches, pays qui contient une population de quatre cent mille âmes et une des premières places de 1 Italie, Ancône, clef de l'Adriatique. Cette occupation des Marches se lie directement à un objet sur lequel je dois entrer dans quelques développements.
Parmi les questions qui regardent l'Italie, ia plus problématique, la plus difficile en général, et la plus épineuse pour l'Autriche en particulier, est sans contredit la question de Naples. Cette question amènera dans peu de grandes contestations et de grands chocs entre les puissances, et si nous n en sommes pas délivrés par quelque incident imprévu, je crains qu'elle seule ne rende la dernière partie du Congrès plus" pénible encore et plus orageuse que ne l'a été la première.
L'Autriche a signé le 10 avril 1814 un traité d'amitié et d'alliance avec le Roi de Naples, par lequel elle lui a solennellement promis des secours contre tous ses ennemis. Les rapports établis par ce traité ont guidé jusqu'à présent l'Autriche dans toutes ses démarches vis-à-vis de ce gouvernement, et l'Empereur lui-même a déclaré et confirmé dans toutes les occasions qu'il n'abandonnerait jamais le Roi de Naples. Tous les alliés de l'Autriche, à l'époque où elle formait ces engagements, les ont connus et approuvés; les ministres d'Angleterre ont même fait des corrections dans l'instrument du traité, et, en signant sur cette base un armistice indéfini avec le Roi de Naples, ont annoncé qu'il n'y avait que des circonstances par-
ticullères qui les empêchaient de si^jner la paix en toute forme. Le Gouvernement français lui-même, en comprenant dans le traité de Paris « les alliés de l'Autriche » , sans en excepter le Roi de Naples et sans jamais faire mention de lui dans aucune des négociations de cette époque, a eu Tair de le reconnaître tacitement.
Par un article secret du Iraité du 11 janvier 1814,^article spécialement approuvé par les ministres anglais, on avait stipulé en faveur du Roi de Naples un accroissement de territoire montant à quatre cent mille âmes de population, à prendre sur les possessions du Pape. En vertu de cette stipulation, le Roi de Naples, après avoir évacué et rendu au Pape tout le reste de ses États, continuait à occuper les Marches. Cependant, vers l'époque du Congrès, le Pape avait entamé une négociation avec ce Souverain, pour l'engager à la restitution des Marches, et le Roi, pressé par l'Autriche de s'arranger avec le Pape aux meilleurs termes possibles, était sur le point de céder, se réservant seulement l'occupation militaire d'Ancône jusqu'à la fin du Congrès, lorsque tout à coup le Pape, dirigé par le parti des Bourbons, lui déclara qu'il ne pouvait pas le reconnaître comme Roi avant d'être instruit de l'intention des autres puissances.
Le Congrès était à peine réuni, que déjà les plénipotentiaires de France et d'Espagne s'expliquèrent avec beaucoup de force sur la nécessité do rendre le trône de Naples au Souverain légitime de ce pays. La question de savoir si les plénipotentiaires du Roi Joachim seraient admis ou non au Congrès fut éludée plutôt que décidée; on trouva le moyen d'échapper à cette question en admettant indistinctement tous les pleins pouvoirs présentés au Congrès, et en ne réunissant pas la commission qui devait juger de la légalité de ces pleins pouvoirs. La question de Naples ne fut jamais abordée directement; lorsqu'on y toucha par hasard dans les conférences, M. de Metternich se contenta de déclarer que l'Autriche ayant conclu des traités avec le Roi Joachim, il ne pouvait pas même discuter cette question. Lord Castlereagh, chaque fois qu'elle se présentait, semblait marcher sur des charl)ons ardents ; il n'a
voulu s'expliquer ni pour ni contre, craignant de se compromettre dans Tun ou l'autre sens; et il part de Vienne sans s être jamais prononcé sur cette affaire.
Maintenant que les grandes questions de Pologne et de Saxe sont décidées, on peut prévoir que les ministres de France et d'Espagne attaqueront l'affaire de Naples avec beaucoup de vigueur. Leurs instructions sont très-positives à cet égard; le Roi de France, par principe et par intérêt de famille, tient fortement au létablissement de la branche des Bourbons de Sicile. L'Autriche, de son côté, quoique dans les meilleures relations avec la France, croit avoir des raisons décisives pour s'opposer à ce projet. Son intérêt général l'engagera toujours à affaiblir autant que possible l'influence de la Maison de Bourbon en Italie; elle est d'ailleurs liée au Roi Joachim par des engagements solennels qu'il ne serait pas aisé de rompre; et vu l'état de fermentation qui règne aujourd hui dans toutes les parties de l'Italie, un ennemi tel que Murât, qui se défendrait certainement jusqu'à la dernière extrémité, serait bien plus dangereux pour 1 Autriche que pour toute autre puissance. Les plénipotentiaires français conviennent euxmêmes qu'on ne peut exiger de l'Autriche qu'elle ouvre l'Italie à une armée étrangère : ils prétendent parvenir à leur but par une expédition maritime ; mais le grand objet qu'ils veulent atteindre au Congrès, c'est que le Roi de Sicile soit formellement reconnu Roi de Naples par toutes les puissances, et que l'Aut)'iche s'unisse à cette déclaration. Telle est la nouvelle difficulté qui nous attend; si l'Autriche trouve moyen de finir le Congrès sans en venir à une décision sur ce point, l'affaire de Naples peut s'endormir pour quelque temps et prendre plus tard une tournure différente. Après quelques semaines, on verra plus clair dans cette question.
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