OBSERVATIONS GIN IRA LES
L'esquisse que je viens de tracer vous montrera qu'il n'y a plus que trois affaires principales à traiter au Congrès : celle des indemnités de la Bavière, avec laquelle les questions territoriales de l'Allemagne se trouveront comj)létées; celle de la constitution germanique, à laquelle une quantité d'autres sont liées; enfin, celle de Naples. Ainsi ce Congrès, qui n'a élé, comme je l'avais depuis longtemps prévu, qu'une source d'emharras et d'amertume pour tout le monde, qui l'a été particulièrement pour l'Autriche, et dont les résultats ne serviront guère à fonder la paix perpétuelle en Europe, approche au moins de sa conclusion. Sans pouvoir calculer au juste combien de temps il lui faudra encore pour achever sa carrière, je crois qu il peut finir avec le mois de mars ; et il n'est pas vraisemblable qu'il s'étende beaucoup plus loin.
Les Souverains étrangers nous quitteront, selon toute apparence, à la fin du mois présent; l'Lmpereur de Russie et le Roi de Prusse, ayant terminé leurs affaires, pourraient même partir plus tôt s'ils le voulaient; mais ils paraissent si fort habitués au séjour de Vienne et si épris des agréments de ce séjour, qu'ils ont l'air de vouloir le couler à fond. Le départ de l'Impératrice de Russie doit avoir été fixé hier au 20 de ce mois.
Le départ de lord Castlereagh pour Londres est une époque dans l'histoire du Congrès. Il a été le ministre le plus actif et le plus influent de tous; et si, à côté des excellentes qualités qu'il possède, lord Castlereagh était arrivé à Vienne avec un système plus conforme aux intérêts permanents de l'Europe, s'il avait plus profondément étudié les affaires du continent, s il avait mis plus d'énergie à soutenir (|uelques-unes de ses thèses, enfin si des circonstances particulières ne l'avaient pas un peu refroidi pour l'Autriche et un peu trop rapproché de la Prusse et de la IVanco, — il aurait pu faue beaucoup de bien. Mais eu égard à lu façon dont les choses se sont passées
ici, il est impossible '^ celui qui en a suivi la marche de ne pas convenir que l'Angleterre, à tout prendre, quoique ayant tenu la première place au Congrès, n'a cependant joué <|u'un rôle assez médiocre quant à ses résultats. Le duc de Wellington a été jusqu'à présent très-passif; il ne se mettra en avant qu'après le départ de lord Castlereagh, et j'ai plus d'une raison de croire qu'il s'en tiendra aux instructions de son prédécesseur et ne se mêlera des affaires qu'autant qu'il le faudra.
Metternich à Hardcnber". Vienne, le 10 décembre 1814. (Annexe du n° 192.)
195 La première comme la plus importante des questions réservées aux négociations de Vienne, a sans doute été celle de la fixation du sort du duché de Varsovie. Cette question renfermait en effet toutes les facilités propres à régler le» affaires générales de l'Europe sous le point de vue politique et de distribution territoriale, soit que les provinces ci-devant polonaises eussent, en tout ou en partie, été réunies en un corps politique indépendant, placé entre les trois Cours du Nord, soit que le partage du territoire du duché de Varsovie entre ces mêmes Cours eût fourni le moyen de compléter les extensions de territoire prévues par les traités d'alliance de
Dès que le sort du duché de Varsovie a cessé de former un objet de discussion et que, par sa destination à servir d'agrandissement à l'Empire russe, la question se trouve réduite à la simple évaluation de quelques points de frontière, l'Empereur est assez déterminé à faire céder au bien général ce qui ne se lie qu'à l'intérêt particulier de sa Monarchie, pour qu'il n'hésite pas à subordonner à son désir de conserver la paix et ses rapports d'amitié avec la Russie, les prétentions qu'il avait formées au delà de la possession de Cracovie avec un rayon convenable. Il doit cependant désirer que cette ville, ainsi que celle de Thorn, soient remises à l'Autriche et à la Prusse, pour
être incorporées à leurs Etats. I/cxistence indépendante de ces deux villes menacerait au même de.'jré la tranquillité des trois puissances avoisinantes; placées hors de toute inllucncc directe, elles serviraient bientôt de foyers de conspirations et de troubles à tous les mécontents;
Les lignes de la Wartlia et de la Nidda offrant la dernière frontière naturelle, et la scuie qui soiL encore basée sur une idée militaire, l'Empereur ne peut qu attacher beaucoup de prix à ce que Ton parvienne à les obtenir. Le seul cours de la Nidda n'est cependant plus pour l'Autriche d'une assez grande importance pour que Sa Rîajesté veuille faire de cet objet une condition sine qua non de son arrangement avec la Russie ; en échange, tout accroissement de territoire que Votre Altesse obtiendra pour la Prusse dans le duché sera regardé par l'Empereur comme une amélioration véritable des arrangements communs.
Sa Majesté remet ces questions entre les mains de Votre Altesse, et Elle croit que la fixation détaillée des rayons de Cracovie etdeThorn, ainsi que des limites lutures de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie dans le duché de Varsovie, devrait être incessamment confiée à des officiers d'état-major des armées respectives.
De plus. Sa Majesté ne se refuserait pas, si l'Empereur Alexandre y insistait, à accepter une clause qui consisterait à faire entrer dans les arrangements définitifs avec la Russie la réserve que la ville de Cracovie ne puisse être foi tlfiéc.
L'Empereur n'ayant rien trouvé dans la Note verbale de Votre Altesse qui se rapporte à la question constitutionnelle de la Pologne, ni à celle de la réunion des anciennes provinces polonaises russes aux nouvelles acquisitions de la Russie, Sa Majesté Impériale me fait un devoir d'appeler l'attention du Cabinet prussien sur un objet aussi essentiel.
Les demandes que nous avons le droit de former à cet égard vis-à-vis de la Russie résultent des engagements que l'Empereur Alexandre a pris spontanément, et de lui-même, envers nous, pour compenser en quelque sorte ses prétentions à des acquisitions territoriales. Il parait impossible de ne j)a. faire
LE CONGRÈS DE VIENNE (1815). ."iOâ
mention de cette condition dans la marche de nos négociations ultérieures, en liant les promesses de TEmpcreur à ce sujet, aux garanties que nous avons le droit de réclamer pour nos ~ possessions ci-devant polonaises.
Il reste à régler avec la Russie plusieurs objets de négociation non moins importants, au nombre desquels se trouvent des stipulations en faveur de la liberté de la navigation sur la Vistule, etc.
L'Empereur m'a ordonné d'entrer sur ces points en pourparlers directs avec le ministère russe, et de suivre de même directement auprès de Sa Majesté l'Empereur Alexandre la négociation sur les objets que Votre Altesse a bien voulu porter à la connaissance de Sa -Majesté Impériale.
lia seconde question est celle de l'incorporation du Royaume de Saxe à la Prusse.
Les détails dans lesquels nous sommes entrés dans les différentes discussions qui ont eu lieu, tant verbalement que par écrit, entre nos deux Cabinets, et les soins que nous avons apportés à l'examen de cette question, ont trop prouvé lintérét que l'Empereur prend à la reconstitution de la Prusse sur l'échelle déterminée par les traités, pour que nous puissions nous dispenser d'en faire de nouveau l'objet de nos études.
Les arrangements territoriaux désirés parle Roi se trouvent toutefois en opposition avec les vœux des autres puissances. Il nous importe donc qu'il ne puisse point rester de doute à votre auguste Maître sur les motifs qui guident les déterminations de l'Empereur dans cette importante négociation.
La reconstitution de la Monarchie prussienne a tellement paru nécessaire à l'Empereur qu'elle a été établie par lui comme une des premières bases de la triple alliance. Nous le répétons, r^Vutriche ne nourrit aucune jalousie contre la Prusse; elle regarde au contraire cette puissance comme l'un des poids les plus utiles dans la balance des forces de l'Europe. De toutes les puissances, c'est celle dont la position a le plus de conformité avec la nôtre. Placées également enti'c les grands Empires de l'Est et de l'Ouest, la Prusse et l'Autriche com-
plètent leurs systèmes de défende respectifs; unies, les (]eux Monarchies forment une barrière inexpu{jiiahlc contre les entreprises de tout prince conquérant qui de nouveau occuperait peut-être un jour le trône de France ou celui de Russie. Puissances allemandes Tune et l'autre, elles trouvent des rapports simples et naturels dans leur influence réciproque sur la fédération germanique, influence généralement désirée, parce qu'elle offre un gage assuré de paix. Tout doit unir nos deux Cours; mais il faut rendre possible cette union. Il faut que le Congrès n'aboutisse pas au spectacle affligeant d'une brouille entre les puissances les plus directement appelées à cimenter la paix de lEurope.
L'xVUemagne doit se constituer en corps politique; les frontières entre les grandes puissances intermédiaires ne doivent pas rester indécises; l'union entre l'Autriche et la Prusse doit, en un mot, être parfaite, pour que le grand œuvre se consomme.
C est comme entrave à cette union, c'est comme obstacle insurmontable à l'arrangement du pacte fédéral germanique, (jue nous réprouvons l'incorporation entière de la Saxe à la Prusse, et nullement sous le point de vue de l'accroissement de celte dernière puissance. L'incorporation de la Saxe renferme un obstacle à notre union, parce que les principes de l'Empereur, les liens de famille les plus étroits, tous nos rapports de voisinage et de frontière s'y opposent. Elle renferme encore un obstacle non moins difficile à surmonter dans l'arrangement des affaires de lAllemagne, parce que les principales puissances allemandes ont déclaré ne pas vouloir se joindre au pacte fédéral sur une base aussi menaçante pour leur propre sûreté que le serait celle de l'incorporation de l'un des principaux États allemands, effectuée par l'une des puissances appelées à la protection de la commune patrie. La l'rancc s'étant également prononcée d'une manière catégorique contre la conquête entière de la Saxe, l'union de l'Autriche et de la Prusse pour le soutien de cette conquête ne servirait qu'à remettre le protectorat de l'Allemagne entre les mains du Gouvernement français; et quelle excuse l'Empe-
LE r.ONGUÈS DE VIENNE (1815). 507
leur pourrnil-il trouver à ses propres '"ux, pour motiver sa condescendance dans une question qui rv^)U{jne aussi fortement à ses principes, lorsqu'elle se trouve liée directement, — comme effectivement elle le serait, — d'une part, à une condescendance non moins entière de nos deux Cours aux projets d'agrandissement de la Russie; de l'autre, à la perte de l'influence bienfaisante que les deux puissances sont appelées à exercer sur l'Allemagne?
L'Empereur est intimement convaincu qu'en se refusant à adhérer, dans la situation des choses, à l'incorporation de la Saxe, il se conduit en ami véritable et éclairé, et nullement en rival de la Prusse.
Mais il s'agit de trouver le complément des accroissements réservés à la Prusse par les traités. Un aperçu, calculé sur les échelles d'évaluation établies par Votre Altesse même, prouve que ces accroissements ne sont pas impossibles à atteindre. Nous croyons en fournir la preuve par le tableau ci-joint, auquel je vous prie , du reste , mon prince , de n'attacher d'autre valeur que celle que je viens de lui donner. La distribution des territoires en Allemagne se lie à tant de considérations, que nous hésitons à aborder isolément les détails de cette question, quelque prêts que nous soyons à entrer dans cette importante discussion avec le Cabinet de Sa Majesté Prussienne, en consultant les vues des princes allemands les plus directement intéressés au sort des pays provisoirement administrés. Il me reste une remarque à faire sur le tableau susmentionné. Il prouve que les dimensions de la Prusse peuvent s'accroître de deux manières : d'un côté, par des concessions de la part de la Piussie plus conformes aux plans proposés par la Prusse pour la délimitation en Pologne ; de l'autre, par des acquisitions sur la Saxe compatibles avec la continuation de son existence politique.
Au surplus, l'Empereur ne fait pas difficulté de déclarer de nouveau qu'il est trop intéressé à ce que la possibilité des arrangements de l'Allemagne ne s'arrête pas à la seule question de la possession de Mayence, pour qu'il ne soit prêt à entrer dans la discussion des moyens propres à la concilier,
508 IIECIEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).
tant avec les intérêts des divers partis qui forment des prétentions sur celte place, qu'avec ceux de la commune patrie allemande.
Cette négociation étant toutefois inséparable des arrangements concernant la distribution des territoires et rétablissement de places fortes fédérales, nous devons la réserver aux discussions relatives à ces objets.
Il dépend maintenant de la Prusse de rapprocher la conclusion des grandes transactions qu'il nous reste à terminer. Il sera permis d'entrevoir ce terme le jour où Sa Majesté Prussienne, se rendant au vœu que l'Autriche partage avec tant d'autres puissances, voudra bien admettre des moyens termes, propres à concilier des vues aussi opposées que le sont celles qui arrêtent maintenant les négociations. Aucune puissance n'est plus que l'Autriche amie de la Prusse; aucune ne reconnaît davantage les droits que le Roi, son peuple, son armée, se sont acquis à la reconnaissance de l'Europe, par la constance la plus noble dans le malheur et par l'élan le plus soutenu en laveur de la cause générale; c'est même par suite de cette conviction, et en abondant dans ces sentiments, que l'Empereur s'explique avec une entière franchise vis-à-vis du Roi, et qu'il ne peut lui cacher sa conviction profonde que, selon lui, le véritable intérêt de la Monarchie prussienne se lie bien plus à un parfait accord entre les puissances du centre de l'Europe et à la seule possibilité qui reste encore d'établir un système de paix par l'achèvement du pacte fédéral allemand, qu'à une incorporation de tout le Royaume de Saxe, qui ne serait consolidé ni par la cession de son Roi ni par la reconnaissance des grandes puissances. Sa Majesté Impériale est prête, et Elle m'a ordonné expressément d'en faire l'offre à Votre Altesse, à employer sans réserve Ses bons offices, tant près de Sa Majesté le Roi de Saxe, qu'auprès des puissances qui se sont prononcées en faveur de sa cause, pour parvenir, dans le plus court délai possible, à un arrangement qui renferme en faveur de la Prusse des concessions propres à compléter son lot et qui, revêtues de toutes les sanctions, serviraient éminemment à conduire les négocia-
lions de Vienne à une fin prochaine, objet des vœux de l'Europe entière.
Nous attendons, avec une ve'ritable impatience, les déterminations que Votre Altesse voudra bien me transmettre sui ces importantes questions.
Talleyrand àMetternich. Vienne, le 19 décembre 1815. (Annexe du n" 192.)
194. Mon prince, je me suis empressé de remplir les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique, exprimées dans la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire, et j'ai porté à la connaissance de Sa Majesté Très- Chrétienne la Note confidentielle (n» 193) que vous avez adressée, le 10 de ce mois, à M. le chancelier d'État prince de Hardenberg, et que vous m'avez officiellement communiquée. Il me suffit, pour répondre de la satisfaction que causeront au Roi les déterminations annoncées par cette Note, de les comparer aux ordres que Sa Majesté a donnés à ses ambassadeurs au Congrès.
La France n'avait à y porter aucune vue d'ambition ou d'intérêt personnel. Replacée dans ses antiques limites, elle ne songeait plus à les étendre; semblable à la mer, qui ne franchit ses rivages que quand les tempêtes l'ont soulevée, ses armées, chargées de gloire, n'aspirent plus à de nouvelles conquêtes. Délivrée de cette oppression dont elle avait été bien moins l'instrument que la victime, heureuse d'avoir recouvré ses princes légitimes et, avec eux, le repos qu'elle pouvait craindre d'avoir perdu pour toujours, elle n'avait point de réclamations à faire, point de prétentions qu'elle voulût former. Elle n'en a élevé, elle n'en élèvera aucune. Mais il lui restait à désirer que l'œuvre de la restauration s'accomplît pour toute l'Europe comme pour elle, que partout et pour jamais l'esprit de révolution cessât, que tout droit légitime fût rendu sacré, et que toute ambition, ou entreprise injuste, trouvât et sa condamnation et un perpétuel obstacle
510 l!F.( lElL DE DOCUMENTS (IT^S-I 81 5).
dans une reconnaissance explicite et dans une garantie formelle de ces mêmes principes, dont la Révolution n'a été qu'un lon{^ et funeste oubli. Le désir de la France doit être celui de tout État européen qui ne s'aveugle pas lui-même. Sans un tel ordre de choses, nul ne peut se croire un seul moment certain de son avenir.
Jamais but plus noble ne fut offert aux Gouvernements d'Europe; jamais résultat ne fut si nécessaire, et jamais on ne put tant espérer de l'obtenir qu'à l'époque oix la Chrétienté tout entière était, pour la première fois, appelée à former un Congrès. Peut-être l'aurait-on déjà complètement obtenu, si, comme le Roi l'avait espéré, le Congrès d'abord réuni eût, en posant les principes, fixé le but et tracé la seule route qui pûl y conduire. Sans doute alors on n'aurait pas vu des puissances se faire un prétexte pour détruire de ce qui ne peut avoir que la conservation pour fin. Certes, quand le traité du 30 mai a voulu que le dernier résultat des opérations du Congrès fût un équilibre réel et durable, il n'a pas entendu sacrifier à l'établissement de cet équilibre les droits qu'il devait garantir. II n'a pas entendu confondre, dans une seule et même masse, tous les territoires et tous les peuples, pour les diviser ensuite selon de certaines proportions; il a voulu que toute dynastie légitime fût ou conservée ou rétablie, que tout droit légitime fût respecté, et que les territoires vacants, c'est-à-dire sans Souveram, fussent distribués conformément aux principes de l'équilibre politique, ou, ce qui est la même chose, aux principes conservateurs des droits de chacun et du repos do tous. Ce serait d'ailleurs une erreur bien étrange que de considérer comme éléments uniques de l'équilibre ces quantités que les arithméticiens politiques dénombrent. « Athènes, dit Montesquieu, eut dans son sein les mêmes forces, et pendant qu'elle domina avec tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens lorsqu'elle défendit les Grecs contre les Perses, qu'elle disputa 1 empire à Lacédémone et qu'elle attaqua la Sicile; elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les dénombra comme, dans un marché, on compte les esclaves. » L'équilibre ne sera donc
qu'un vain mot si Ton lait abstraction, non de celte force éphémère et trompeuse que les passions produisent, mais de la véritable force morale, qui consiste dans la vertu. Or, dans les rapports de peuple à peuple, la première vertu, c'est la justice.
Pénétré de ces principes, le Roi a prescrit comme règle invariable à ses ambassadeurs de chercher avant tout ce qui est juste, de ne s'en écarter dans aucun cas et pour quelque considération que ce puisse éire ; de ne souscrire, de n'acquiescer à rien de ce qui y serait contraire, et, dans Tordre des combinaisons légitimes, de s'attacher de préférence à celles qui peuvent le plus efficacement concourir à l'établissement et au maintien d'un véritable équilibre.
De toutes les questions qui devaient être traitées au Congrès, le Roi aurait considéré comme la première, la plus grande, la plus éminemment européenne, comme hors de comparaison avec toute autre, celle de Pologne, s'il lui eût été possible d'espérer, autant qu'il le désirait, qu'un peuple si digne de l'intérêt de tous les autres par son ancienneté, sa valeur, les services qu'il rendit autrefois à l'Europe, et par son infortune, pût être rendu à son antique et complète indépendance. Le partage qui le raya du nombre des nations fut le prélude, en partie la cause, et peut-être, jusqu'à un certain point, l'excuse des bouleversements auxquels l'Europe a été en proie. Mais lorsque la force des circonstances, l'emportant même sur les plus nobles et les plus généreuses dispositions des Souverains auxquels les provinces autrefois polonaises sont soumises, eut réduit la question de Pologne à n'être qu'une simple affaire de partage et de limites, que les trois puissances intéressées discutaient entre elles, et à laquelle leurs traités antérieurs avaient . rendu la France étrangère, il ne restait à celle-ci, après avoir offert, ainsi qu'elle l'a fait, d'appuyer les prétentions les plus équitables, que de désirer que vous fussiez satisfaits, et de l'être elle-même, si vous l'étiez. La question de Pologne n'a pu avoir alors non-seulement pour la France, mais pour l'Europe et en elle-même, cette prééminence qu'elle aurait eue dans la supposition ci-dessus, et la question de la Saxe est
devenue la plus importante et la première de toutes, parce (lu'il n'y en a aucune autre aujourd'hui où les deux principes (le la lé{;i(imite et de l'e'quilibrc soient compromis à la fois et à un aussi haut degré qu'ils le sont par la disposition qu'on a prétendu faire de ce Royaume.
Pour reconnaître cette disposition comme légitime, il faudrait tenir pour vrai : que les Rois peuvent être jugés, qu'ils peuvent l'être par celui qui veut et peut s'emparer de leurs possessions; qu'ils peuvent être condamnés sans avoir été entendus, sans avoir pu se défendre ; que dans leur condamnation sont nécessairement enveloppés leur famille et leurs peuples; que la confiscation, bannie de leurs codes par les nations éclairées, doit être, au dix-neuvième siècle, consacrée par le droit général de l'Europe, la confiscation d'un royaume étant sans doute moins odieuse que celle d'une simple chaumière ; que les peuples n'ont aucuns droits distincts de ceux de leurs souverains et peuvent être assimilés au bétail d'une métairie; que la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête; que les nations de l'Europe ne sont point unies entre elles par d'autres liens moraux que ceux qui les unissent aux insulaires de l'océan Austral , qu'elles ne vivent entre elles que sous la loi de pure nature, et que ce qu'on nomme le droit public de l'Europe n'existe pas, attendu que, quoique les sociétés civiles par toute la terre soient entièrement ou en partie gouvernées par des coutumes, qui sont pour elles des lois, les coutumes qui se sont établies entre les nations de l'Europe et qu elles ont universellement, constamment et réciproquement observées depuis trois siècles, ne sont point une loi pour elles; en un mot, que tout est légitime à qui est le plus fort. Mais l'Europe , à qui ces doctrines ont causé tant de maux, à qui elles ont coûté tant de larmes et de sang , n a que trop acheté le droit de les détester et de les maudire. Elles inspirent une égale horreur à Vienne , à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Paris, à Madrid et à Lisboiuie.
La disposition que l'on a prétendu faire du Royaume de Saxe, |)prniiieuse comme exemple, le serait encore par son
influence sur Tëquilibre général de l'Europe, équilibre qui consiste dans un rapport entre les forces d'agression et les forces de résistance réciproques des divers corps politiques ; elle le blesserait de deux manières , l'une et l'autre trèsgraves :
1° En créant contre la Bohème une force d'agression trèsgrande et en menaçant ainsi la sûreté de l'Autriche entière. Car la force particulière de résistance de la Bohème devrait être proportionnellement accrue, et ne pourrait l'être qu'aux dépens de la force générale de résistance de la Monarchie autrichienne. Or, la sûreté de l'Autriche importe trop à lEurope pour ne pas exciter la sollicitude particulière du Roi.
2" En créant au sein du Corps germanique, et pour un de ses membres, une force d'agression hors de proportion avec les forces de résistance de tous les autres, ce qui, mettant ceux-ci dans un péril toujours imminent, et les forçant à chercher des appuis au dehors, rendrait nulle la force de résistance que, dans le système général de l'équilibre européen, le corps entier doit offrir, et qu'il ne peut avoir que par l'union intime de ses membres.
La France peut dire avec vérité, comme l'Autriche, qu'elle ne nourrit contre la Prusse aucun sentiment de jalousie ou d'animosité, et c'est précisément parce qu'elle lui porte un véritable intérêt qu'elle ne peut souhaiter de la voir obtenir des avantages apparents, qui, acquis par l'injustice et dangereux pour TEurope, lui deviendraient à elle-même tôt ou tard funestes. Que la Prusse acquière tous ceux qu'elle peut légitimement obtenir; non-seulement la France ne s'y opposera pas, mais elle sera la première à y applaudir. Qu'il ne soit plus question de ce que le Roi de Prusse cédera de la Saxe au Roi de Saxe, ce qui est un renversement de toute idée de justice et de raison. Mais si l'on demande ce que le Roi de Saxe cédera de la Saxe au Roi de Prusse, et si pour rendre plus complètement à la Prusse une existence égale à celle qu'elle avait en 1805, des cessions de la part du Roi de Saxe sont nécessaires, le Roi de France sera le premier à engager
51 1 Ur.CUElL DE DOCUMENTS (m:{-1815).
ce prince à faire celles que peuvent permettre l'intérêt de l'Autriche et Tintérêt de l'Allemagne, lesquels forment en ce point l'intérêt général de l'Europe. Votre Altesse me semble en avoir indiqué la juste mesure dans les tableaux qui étaient joints à sa Note.
Sa Majesté Très-Chrétienne, invariablement décidée à ne point sanctionner, même par son silence, l'exécution des projets formés contre le Roi et le Royaume de Saxe, mais aimant à croire que ces projets sont le fruit de quelque erreur ou illusion qu'un examen plus attentif fera disparaître; pleine de confiance dans la droiture personnelle et les sentiments de Sa Majesté le Roi de Prusse, qui a aussi connu le malheur ; sachant tout ce que l'influence de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies peut faire et tout ce qu'on est en droit d'attendre de toutes les nobles qualités qui le distinguent; persuadée enfin qu'il ne faut jamais désespérer d'une cause juste, n'a point désespéré de celle de la Saxe. Elle en désespéreia bien moins encore en apprenant que Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, par une détermination digne de lui, en a pris hautement la défense et déclaré qu'il ne l'abandonnerait jamais.
MISSION D OÏTENFELS A BALE.
(Note 84, p. 271, t. I.)
195. Mettcrnich à Ottenfels /Ttistnictinns"). — 106. Metteinich à f'ouché, le 9 avril i815.
195. M. d'Ottenfels se rendra à Baie sous le nom de Henri Werner. Il descendra à l'auberge des « Trois-Rois » .
S'il devait v arriver une personne qui se dirait envoyée par le duc d'Otrante et se légitimerait par une copie de l'annexe (n" 196), M. d'Ottenfels s'expliquera vis-à-vis de cette personne dans les termes suivants :
MISSION DOTTENFELS A BAT.E (1815). 513
Il lui dira avoir été envoyé à Bâle par le Cabinet autrichien, pour s'aboucher avec la personne de confiance envoyée par M. le duc d'Otrante en vertu d'une invitation qui lui aurait été adressée directement à Paris. Il ajoutera :
1° Qu'il est informé que M. le duc d'Otrante a appris par celte communication directe le but de la mission de M. d'Ottenfels. Qu'il sait que M. le duc d'Otrante a été prévenu de la Ferme résolution des puissances de ne pas traiter avec Napoléon Bonaparte, parce qu'elles ne trouvent aucune chance de sûreté dans toute transaction avec lui.
2" Que cependant elles sont loin de vouloir s'immiscer dans les questions toutes nationales. Qu'elles ne veulent pas faire la loi à la France, mais qu'elles sont forcées d'écarter toute chance de voir conserver Napoléon Bonaparte à la tête de son Gouvernement. Que le duc d'Otrante ayant été invité à s'expliquer sur le choix de la personne qui pourrait remplacer Napoléon Bonaparte, M. d'Otlenfels est prêt à transmettre sur-le-champ les idées de ce ministre. Ces idées ne peuvent raisonnablement porter que sur les questions suivantes :
a. Louis XVIII;
h. Le duc d'Orléans;
c. I^a Régence.
Quant à Louis XVIII, si la France le veut, les puissances l'engageront à rentrer en vertu d'un nouveau pacte. Elles désirent servir la question nationale en éloignant les émigrés et en écartant les entraves que les alentours du Roi ont mises à l'établissement du nouvel ordre de choses.
Si la France veut le duc d'Orléans, les puissances serviront d'intermédiaires pour engager le Roi et sa ligne à se désister
' de leurs prétentions,
' Si enfin elle veut la Régence, on ne s'y refusera pas ; mais l'Autriche, la première, est loin de la désirer :
a. Parce qu'une longue minorité du Souverain offre une infinité de chances de désordre, etc.;
h. Parce que l'Autriche ne se soucie pas d'exercer une influence directe en France, ce dont elle pourrait être accusée
516 RECUEIL DE DOCIMENTS (1773-1815).
bientôt par cette nation et par les autres puissances de riui-
rope.
M. d'Ottenfels ne fera ses ouvertures qu'après avoir écouté ce que l'envoyé du duc d'Otrante pourrait avoir à lui dire. Il ne lui donnera, dans aucun cas, rien par écrit, et se dira spécialement homme de ma confiance.
Il sera prêt à retourner à Vienne sur-le-champ avec les ouvertures dont pourrait le charger la personne munie des communications du duc d'Otrante.
Metternich à Fouché, le 9 avril 1815 *. (Annexe du n° 195.)
196. Les puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une guerre à outrance, et désirent ne pas la faire à la France. Elles désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne prétendent point s'immiscer dans les questions nationalité et dans les désirs de la nation relativement à son gouvernement, mais elles ne sauraient dans aucun cas souffrir Bonaparte sur le trône de France. Envoyez une personne qui possède votre confiance exclusive au lieu que vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler.
* Lettre sans signature, écrite avec de l'encre sympatliique.
(jSole de l'Editeur.)
VOYAGE A PARIS* (Note 83, p. 270, t. I.)
Extraits de la Correspondance particulière de Metternich. (Du 22 juin au 6 décembre 1815.)
197. Lettre écrite de Heidelberg à sa fille Marie au sujet de la bataille de Waterloo. — 198. Lettre à la même, contenant de nouveaux détails sur ce sujet. — Lettre de Biucher. — 199. Lettre à Talleyrand, datée de Mannheim. — Adresse aux Français. — Conseils relativement au retour du Roi
dans son pays et à la prise de possession du pouvoir par ce prince.
200. Lettre à sa fille, datée de Sarrebourg. — Voyage fatigant. — Le sentiment public en France. — 201. A la même. — La cause de Louis XVIII triomphe. — Attitude de Napoléon. — 202. Lettre à la même, datée de Paris. — Sentiments de la population parisienne. — Durée probable du séjour à Paris. — Itinéraire. — Arrivée de Schwarzenberg. — Le Roi va pour la première fois à l'Opéra. — Dîner chez Bllicher. — Impressions laissées par cette soirée. — 203. Lettre à l'Impératrice Marie-Louise sur les mesures prises à l'égard de Napoléon. — 204. A sa fille. — Un nouveau ballet. — La criée. — 205. A la même. — Manière dont Napoléon prend
son exil. — Sturmer. — 206. Lettre à l'Impératrice Marie-Louise.
Napoléon sur le Bellérophon. — 207. Lettre à sa mère, datée de Venise.
Metternicli à sa fille Marie. Heidelberg, le 22 juin 1815.
197. Les détails nous arrivent maintenant au fur et à mesure, et tout prouve que jamais peut-être bataille plus disputée et par conséquent plus meurtrière n'a été livrée. Bonaparte a mené lui-même toutes les attaques. Les Anglais ont repoussé l'attaque sur des points que les Français ont assaillis avec des forces souvent quadruples, car Bonaparte avait tout ramassé sur un point. Enfin l'arrivée de Biucher dans le dos de l'ennemi a décidé du gain de l'affaire . et on ne se fait pas une idée de pareille déroute. On a attrapé le chapeau et le manteau de Napoléon. 11 faut espérer que nous finirons par le prendre lui-même. Les hostilités ont commencé sur notre ligne. Dans peu, cinq cent mille hommes de plus, et qui n'ont pas tiré un
* Le prince de Metternich était parti de Vienne le 12 juin, le jour même où l'Empereur Alexandre et le Roi Frédéric-Guillaume avaient aussi quitté
518 RECUEIL DE DOCUMENTS (mS-lSlS).
coup (le fusil , vont aller rendre visite à Napoléon , qui doit cire bien mal à son aise.
Metternich à sa fille Marie. Heidelberg, le 24 juin 1815.
190. Pfeill* est arrivé ici hier. Il a assisté à la bataille du 18. Il a poursuivi les Français avec Bliicher, et il a donné sur uno voiture de laquelle sortaient beaucoup de cris. Il s'en est approché, et quelqu'un lui a dit : «Sauvez un pauvre blessé que Ton tue !» Il a trouvé effectivement quelques soldats prussiens qui dévalisaient le blessé. Pfeill lui a demandé quel était son nom. Le blessé lui a dit qu'il était le général Pire.
Il parait que le général Lefebvre-Desnoettes est également pris par les Anglais.
Le vieux Bliicher, qui est toujours à la tète des tirailleurs, s'y est trouvé également le 16. Il menait tout juste une colonne à l'attaque , quand son cheval fut atteint par un projectile ; le cheval s emporta et le conduisit droit dans les rangs d'un corps de cavalerie ennemie qui se préparait à charger les Prussiens; là le cheval s'abattit, et toute la charge lui passa par-dessus le corps. Bliicher fit le mort, les Français lui repassèrent sur le corps; il se leva, se secoua, et remonta à cheval sans avoir reçu autre chose que deux bleus. Voilà de la chance!
Je vous envoie aussi la copie littérale d'une lettre de
Bliicher à Knesebeck, lettre digne de l'homme qui, en pleurant sa femme , a dit : « Oui , elle était jolie à crever, la mâtine ! et elle vous avait du cœur comme mille diables**. »
Copie de la lettre.
u Nous avons livré la plus belle bataille du monde; nous avons remporté la plus brillante victoire. On est en train d'en finir avec
cette ville pour aller rejoindre l'armée à Ileilbronn. L'Empereur François et Metternich se rencontrèrent, le 17, à Heidelberg, où se trouvait le quartier général. (Note de l'Editeur.')
* Baron de Pfeill-Scharfenstcin , capitaine dans l'armi'e autricliienne.
(Note de l'Éditeur.)
** *Ia, schon war die Kriite wie die Schwerenoth und Sentiment halte ^ie von tausend Teufeln. »
VOYAGE A PAIilS (iSlô). 519
les menus détails; je compte secouer la clique de Bonaparte; enfin, voilà encore une affaire de faite. La Bollc-Alliance, le 19, au matin. Je ne puis plus écrire, car je tremble de tous les membres; mais aussi c'était par trop éreintant.
- Le 19, à deux heures du matin.
« BlTJCHER*. );
Metternicli à Talleyrand. Mannheim, le 24 juin 1815.
190. Voici, mon cher prince, une adresse aux Français que j'ai faite, et au bas de laquelle le prince de Scll^varzenberg a mis son nom. Je me flatte que vous la trouverez correcte et en principes et en paroles, et surtout conforme à notre marche.
^I. de Vincent, et à son défaut M. Pozzo , reçoivent Tordre de faire des remarques contre la nomination des commissaires royaux à nos armées. La chose tournerait entièrement contre le Roi. Je me réfère sous ce rapport à ce que je mande à Vincent, et je vous envoie , pour votre connaissance particulière, la copie ci-jointe ^* d'une lettre que j'ai écrite à lord Wellington en réponse à une lettre par laquelle il a voulu me démontrer l'utilité qui résulterait de réquisitions faites au nom du Roi. Je n'y vois qu'inconvénients, que complications inutiles vis-à-vis des généraux alliés, et que de graves difficultés vis-àvis de l'intérieur. Restez fidèle à votre idée , faites aller le Roi en France, dans le jMidi, dans le Nord, dans l'Ouest, — où vous voudrez, pourvu qu'il soit chez lui, entouré de Français, loin des baïonnettes étrangères et des secours de l'étranger.
Il suffit de suivre le système de Bonaparte pour se convaincre que la grande arme dont il veut se servir est celle de
* a Die schônste Schlacht ist geschlagen; der herrlichste Sieg ist erfochten. Das Detallige wird nun vollzogeii, icfi denke die Bonapari' sche zu scfiiitleln, ist nun wolil ziemlich wiedcr zu Ende. La Belle-Alliance, 19. Friih, icfi kann nicht mefir schreiben, demi ich zittre an alleu GHedern, die Anstreiiguug war ziPgross.
<■ i^.Morgens'Z Uhr.
f BtiJCBEn. n
** L'annexe en question manque. {^JSote de l'Éditeur.^
520 RECrElL DE DOCUMENTS (1773-1815).
l'émigration. Le Roi cessera d'élre éniijjre le jour où il sera chez lui, au milieu des siens. Il faut que le Roi gouverne et (]ue les armées royales opèrent loin dos armées alliées; dés que le Roi aura formé un noyau à l'intérieur, nous dirijjerons vers lui tout ce qui déserte à nos armées.
La blessure do Vincent me (jêne beaucoup. J'attends que j'aie do ses nouvelles pour savoir si je dois vous envoyer un suppléant, car de toute manière il est très-essentiel que vous ayez près de vous quelqu'un qui nous serve d intermédiaire.
Ici, tout va bien. Maintenant que les armées russes sont en ligne, et cette mesure est bonne et rien moins qu'inutile, les opérations vont se pousser avec beaucoup de vigueur. La grande armée autrichienne passera le Rhin à Bàle le 25; l'armée de Frimont sera à Genève le 26. Une autre armée passera le même jour le mont Cenis, et une troisième débarquera incessamment dans le IMidi.
Hier, dans le centre, l'avant-garde a passé la frontière. Les nouvelles qui nous arrivent de l'intérieur prouvent que la fermentation augmente beaucoup. Il suffirait, au reste, du rapport de Fouché pour prouver le fait. J'espère vous revoir bientôt, mon cher prince, et cela de manière ou d'autre*.
Texte de Cadresse aux Français.
Français!
Vingt années de troubles et de malheurs avaient accablé l'Europe. La soif insatiable de domination et de conquête d'un seul boiniue, en dôpcuplant et en ruinant la France, avait dévasté les contrées les plus éloignées, et le monde étonné a vu se reproduire dans un siècle de lumières les désastres du moyen flgc.
L'Europe entière se souleva, un même cri d'indignation servit de ralliement à tous les peuples. Il eiit dépendu en I.S14 des puissances alliées d'exercer sur la France une juste vengeance trop provoquée par elle; mais de grands Monarques, unis pour uae seule et sainte cause, — le rétablissement de la paix en Europe,
* La lettre en original fait aujourd'hui partie de In collection des Autographes de M. Feuillet de Couches. (^I\'ote de V Editeur.)
— surent ne pas confondre le moteur de tant de maux avec le peuple duquel il s'était servi pour accabler le monde.
Les Souverains alliés déclarèrent, sous les murs de Paris, que jamais ils ne feraient ni paix ni trêve avec Napoléon Bonaparte. La capitale se souleva contre l'oppresseur de l'Europe; la France, par un mouvement spontané, se rallia aux principes qui devaient lui rendre et lui garantir la liberté et la paix. Les armées alliées entrèrent en amies dans Paris. Tant d'années de malheurs, la spoliation de tant de pays, la mort de plusieurs millions de braves tombés sur les champs de bataille ou victimes des fléaux inséparables de la guerre, tout fut mis en oubli. Bonaparte abdiqua solennellement un pouvoir qu'il n'avait exercé que pour le malheur du monde. L'Europe n'avait dès lors plus d'ennemi à combattre.
Napoléon Bonaparte a reparu en France; il retrouve l'Europe entière sous les armes contre lui.
Français! c'est à vous à décider de la paix ou de la guerre. L'Europe veut la paix avec la France; elle fait la guerre à l'usurpateur du trône français. La France, en admettant Napoléon Bonaparte, a renversé la première base sur laquelle reposaient ses rapports avec les autres puissances.
L'Europe ne veut point empiéter sur les droits d'une grande nation, mais elle ne souffrira pas que la France, sous un Chef proscrit naguère par elle-même, menace de nouveau le repos de ses voisins.
L'Europe veut jouir du premier bienfait de la paix. Elle veut désarmer, et elle ne le peut pas, aussi longtemps que Napoléon Bonaparte sera sur le trône de France.
L'Europe enfin veut la paix, et parce qu'elle la veut, elle ne transigera jamais avec celui qu'elle regarde comme un obstacle perpétuel à la paix.
Déj;~i dans les plaines du Brabant le Ciel a confondu sa criminelle entreprise. Les armées alliées vont passer les frontières de la France. Elles protégeront le paisible citoyen; elles combattront les soldats de Bonaparte; elles traiteront en amies les provinces qui se prononceront contre lui, et elles ne connaîtront d'autres ennemis que ceux qui soutiendront sa cause.
Au quartier général de Heidelberg, le 23 juin 1815.
Le général en chef des armées impériales autrichiennes et alliées sur le haut Rhin.
Le Maréchal Prince ue Scfiwarzenbkrg.
r>22 nECur.iT, de documents (m3-isi5).
Mettcniidi à sa fille Marie. Sarroljourjj, le 2 juillet 1815.
200. Nous sommes ici depuis quelques heures, après une marche très-pénibic. La grande roule de Saverne à Paris passe par Phaisbourgf, et comme cette bicoque tient encore, il a lallu établir un chemin à travers de fortes montagnes pour tourner la place. Nos bagages se sont mis en route ce matin, à deux heures; nous sommes partis à six heures, et j'ai fait une petite excursion pour voir la place de près. Nous avons été régalés de deux boulets, qui nous ont passé par-dessus la tête, et après avoir salué les tireurs, nous nous sommes remis en route. Cette affaire n'a pas été chaude, mais la journée est infernale. Quand on est à cheval pendant sept à huit heures au plus grand soleil, sur une route toute blanche et au milieu de vingt-cinq mille hommes et de six mille chariots, canons, e(c., on a comme un avant-goût des plaisirs de l'un des premiers salons de Lucifer. A tout moment, des hommes et des chevaux tombent mourants ou roides morts, les premiers d'apoplexie, et les seconds de ce beau zèle qui fait marcher et tirer le cheval jusqu'à ce qu'il meure.
Hormis ce qu'il y a de fatigant à notre marche, il faut savoir (|ue nous faisons la guerre pour se douter que nous y sommes. Tout le monde nous reçoit bien, et on nous prie de finir vite, ce qui se conçoit. Notre présence en France est un bienfait qui ne ressemble pas mal à une amputation. Nous ferons beaucoup de bien et de mal à la fois.
Le peuple est fùché de ce que Napoléon ait reparu pour faire tuer soixante mille hommes et pour s'enfuir après. Ils prétendent (et ils n'ont pas tort) qu'il eût valu tout autant rester à l'ile d'Elbe. Le Roi est généralement aimé. Toutes les haines se concentrent sur le duc de Berry et sur M. de Blacas. On déteste aussi les émigrés, dont on n'ose pas prononcer le nom.
Les commissaires français qui sont venus nous trouver à Haguenau sont repartis comme ils étaient venus ; ils conviennent qu'il n'y a plus autre cho>>e à faire qu'à se soumettre, et
VOYAGK A PARIS (iSlo). ôî:\
ils cherchent tous à se sauver personnellemejit. Je ne les ai pas vus, mais Laforest et Sébasliani m'ont écrit et fait dire les plus belles choses du monde ; ils ont protesté de leur attachement à tout et par conséquent aussi à moi. Le dernier m'a surtout fait conjurer de ne pas aller loger autre part que chez lui à Paris.
Metternich à sa fille Marie. Sarrebourg, le 4 juillet 1815.
201. ... Nous avons des nouvelles de Paris du 28, du 29 et du 30. L'avant-garde anglaise était à Versailles le 29, et vous verrez par les nouvelles que j'envoie à Vienne, que la cause de Louis XVIII parait triomphante à Paris.
Bonaparle a demandé au Gouvernement provisoire la permission de se retirer en Amérique, et ne voulant pas exposer sa personne, il a demandé un sauf-conduit et des passe-ports pour l'Angleterre, qui lui ont été refusés. Le danger pour Pai'is augmentant, le Gouvernement provisoire Ta engagé à partir sans tout cela. Avant de monter en voiture, il a fait proposer au Gouvernement de le nommer généralissime ; il ajoutait qu'il avait un moyen sûr d'empêcher les Anglais et les Prussiens de pousser leurs opérations sur Paris, et il engagait sa parole d'Empereur et de soldat de rentrer dans la solitude après avoir rempli cette tâche. On l'a remercié de ses offres de services, et il est parti avec Bertrand et Savary qui a vendu ses propriétés, et qui le suit. Il serait fort à désirer que l'on parvînt à le prendre en mer.
Metternich à sa fille Marie. Paris, le 13 juillet 1815.
202. Je me figure la joie que vous aurez ressentie par les bonnes nouvelles qui vous sont arrivées successivement et, certes, avec une rapidité que les vœux les plus hardis pouvaient à peine admettre.
Je suis enfin logé, et cela passablement mal. Je demeure chez un M. Lamarre, banquier, rue Neuve des Capucines;
j'ai pris cet appartement parce que la maison est en face de ccWc de TEmpcreur, qui demeure chez Bcrlliier.
Paris est très-extraordinaire à observer. Les gens ne savent au fond pas un mot de ce qu'ils veulent. Tout le monde crie «Vive le Roi! » sans que pour cela personne, à peu d'exceptions près, sachr bien coninicnt le Roi fera pour régner sui" des gens qui ne veulent pas de l'ordre. Je ne voudrais pas être à sa place pour rien au monde, et il faudra beaucoup d'art pour qu'il se soutienne. Si nous nous saisissons de Bonaparte, la question change sous beaucoup de rapports, car, dès ce moment, tout point de ralliement échappe aux (^ictieux. Il est toujours encore à Rochefort, et cet endroit, le port y compris, est tellement bloqué, que nous avons tout espoir de nous en saisir.
... Nos affaires ici dureront pour le moins six semaines; comptons jusqu'au 1*' septembre; alors TEmpcreui- vent aller faire la tournée suivante : d ici à Marseille, Toulon, Nice, Gènes, Turin, Milan; rester quelque temps à Milan et puis quelque temps à Venise; puis aller à Rome et à Naples; revenir par Florence à Milan, et puis retourner à Vienne. Le voyage d'ici à Milan prendra à peu près trois semaines. Je voudrais vous faire venir droit dans cette dernière ville, — c'est-àdire qu'à vue de pays vous y viendriez vers la fin d'octobre. La majeure partie de l'hiver sera prise par l'Italie, et nous ne reviendrons à Vienne que vers le printemps.
Voilà ce que les hommes proposent et ce dont Dieu dispose.
... Sch^varzenberg est arrivé ici aujourd hui. Il lo^je chez la Reine Hortense. Moi, j'ai changé de demeure, car j'étais tiop mal. Je demeure maintenant faubourg Sainl-Honoré, là où votre mère a vu la princesse Elisa. Cette maison appartient maintenant au ci-devant ministre de la marine, Decrès. Il est ravi de me posséder, parce que je ne le mange pas, et je suis heureux d élre bien. J'ai tout le premier, et la vue sur les Cliamps-Elysécs, qui sont transformés en un camp anglais.
Le Hoi a été hier pour la première fois à rO{)éra. J'y suis venu tard. Le Roi a élé accueilli comme tout Souverain assis sur le truiie de France. Si demain je m'y plarais, j'y f(;rais
VOYAGE A PAlïlS (1S15). 525
Fureur. Les cris et les ;iirs de Vive Henri IV! la Charmante Gabrielle, tout a été un train terrible. On a donné Iphigénie et la Dansomanie, la dernière à merveille. Les Gosselin ont dansé comme des anj^es, ^L Anatole et Antonia,les Delille, les Gardel, les Manille, etc., etc., comme toujours. J'étais dans ma loge, comme si j'avais huit années de moins.
J'avais dîné hier chez Bliicher, qui a son quartier général à Saint-Cloud. Il habite ce beau château en général de housards. Lui et ses aides de camp fument là où nous avons vu la Cour dans la plus grande parure; j'ai dîné dans la pièce où j'avais eu des conversations de tant et tant d'heures avec Napoléon. Les tailleurs de l'armée sont établis là où l'on allait au spectacle, et les musiciens d'un régiment de chasseurs pèchent à la ligne les poissons dorés dans le grand bassin sous les fenêtres du château. En parcourant la grande galerie, le vieux maréchal me dit : « Faut-il qu'un homme soit fou pour avoir été courir à Moscou quand il avait toutes ces belles choses! »
En voyant du balcon cette immense cité qui brillait encore avec tous ses dômes au coucher du soleil, je me suis dit : Il Cette ville et ce soleil se salueront encore quand on n'aura plus que des traditions de Napoléon et de Bliicher et surtout de moi » : c'est que ces lois immuables de la nature — ce poids spécifique de tant de masses — se ressemblent tous les jours, et nous autres, pauvres créatures qui nous croyons tant, nous ne vivons que pour faire effet par notre mouvement perpétuel, par notre barbotage dans la boue ou dans le sable mouvant ! Emportons pour le moins le souvenir d'avoir fait le bien, et sous ce rapport je ne troquerai jamais avec Napoléon.
Metternich à l'Impératrice Marie-Louise. Paris, le 18 juillet 1815.
205. Madame, j'ai promis avant mon départ de Vienne d'informer directement Votre Majesté Impériale de ce qui serait relatif au sort de Napoléon.
' Elle verra par l'article ci-joint, extrait du Moniteur, qu'il vient de se rendre à hord du vaisseau anglais te Bellérophon,
526 Ri:ciJKn> ni", noci mknis (1-73-1815).
après avoir vainement tenté d échapper à la surveillance <les croiseurs qui avaient été établis devant Rochefort.
D'après un arrangement fait entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-George, dans le nord de l'Ecosse, et placé sous la surveillance de commissaires autrichiens, lusses, français et prussiens. Il y jouira d'un très-bon traitement, et de toute la liberté compatible avec la plus entière sûreté qu'il ne puisse échapper.
Les personnes les plus directement compromises dans la conspiration du mois de mars dernier se trouvent désignées dans le même Moniteur du 18. Elles sont parties de France, ou en route pour la quitter. INI. de La Bédoyère serait arrêté, s'il ne s'élait évadé. Ney est en Suisse.
Madame Mère et le cardinal Fesch partent demain pour la Toscane. Nous ne savons pas au juste où est Joseph. Lucien est en Angleterre sous un nom emprunté, Jérôme en Suisse, Louis à Rome. La Reine Hortense est partie pour la Suisse, où le général de Flahault et sa mère la suivront. Murât paraît toujours être encore à Toulon; ce fait cependant n'est pas certain.
Metternich à sa Hlle Marie. Paris, le 26 juillet 1815.
204. On nous a donné hier un nouveau ballet de circonstance ; je vous envoie le programme. Les divertissements de la fin étaient charmants. La décoration représente le jardin des Tuileries. On voit le château en entier, car on est censé se trouver sous les grands quinconces, à peu près à la moitié du jardin. Albert, et surtout Gosselin, qui est parfait, ont dansé à merveille. Il y a eu force cris de « Vive le Roi ! » Si le diable avait paru tout à coup, il eût également été salué. Pourvu que le Français puisse crier, il est content. Pendant les derniers jours de Bonaparte, la foule se rassemblait toujours sous les fenêtres de sa résidence. Cette foule n'était composée que de la lie du peuple, car il est prouvé que, sui- dix amateurs, il v en avait tout au plus un ayant un chapeau. On payait un son aux polissons et aux accourus, et ces gens appellent cette réu-
niDn patriotique la criée. « Allez-vous à la criée? — Avez-vous rei'u votre criée?» celait parmi le peuple comme si on se demandait : « Avez-vous été au spectacle? — Avez-vous fart de bonnes affaires? » Quand un homme bien mis passait, la criée l'arrêtait, et on lui proposait de lui faire voir l'Empereur. S'il y consentait, la production coûtait douze sous. Alors la criée commençait par « Vive le père la Violette ! vive le bonhomme ! vive le Caporal! vive l'Empereur! » et elle ne finissait que quand le père la Violette s'était fait voir à ses bons enfants.
Metternich à sa fille Marie. Paris, le 9 août 1S15.
205. ...Nos dernières nouvelles d'Angleterre nous apprennent des détails sur la manière dont Bonaparte a pris son arrêt d'exil. Il prétend qu'il n'ira pas, car il y mourrait en moins de trois mois, vu 1 habitude qu'il a contractée de faire par jour vingt lieues à cheval, et puis vu la chaleur du climat. Il a d'abord dit tout cela, et puis il a prié qu'on le laissât, sur sa parole d'honneur, en Angleterre. Comme, en attendant, le Northumberland, qui doit le transporter, sera arrivé à Torbay, l'affaire sera finie. Stiirmer sollicite la place de commissaire autrichien à Sainte-Hélène. Il compte se marier ici, prendre sa femme avec lui, et revenir au bout de deux ou trois ans. Je trouve qu'il a raison. Il est jeune, — il fait un superbe voyage. Il verra le cap de Bonne-Espérance et l'ile de Sainte-Hélène ; on dit ce pays le plus beau du monde, et il sera fort écouté en revenant. Il se hâlera un peu, et c'est égal, car il n'est déjà pas trop blanc. Je vais voir si l'Empereur consent à son projet. Il ne trouvera pas beaucoup de concurrents.
Metternich à l'Impératrice Marie-Louise, le 13 août 1815.
206. Madame, Napoléon est à bord du JSorthumberland ei en route pour Sainte-Hélène. Nous n'avons pas de nouvelles de son départ de Torbay autres que par le télégraphe, mais nous savons que c'est en pleine mer qu'il a quitté un vaisseau
-,>S HECrKIL DE DOCIMENTS (n'a-lSKj).
pour rautro. On lu lait partir sur lo Bcllérophon, parce que la foule des curieux augmentait tellement autour de ce vaisseau, que Ton n'eût pas été entièrement sûr qu'il n'y auiait point d'esclandre
Metternich à sa mère. Venise, le 6 décembre 1815.
207. ... Parti de Paris le 26 novembre, je suis arrivé à Genève le 28. J'y ai passé le 29 et le 80. J'ai continué ma route par le Valais et le Simplon le \'\ et je suis arrivé ici le A au matin. J'avais évité Turin, pour ne pas rencontrer de Cour, et je suis tombé dans les républiques. Nous avons fait tant de bien à la Suisse et en particulier à Genève et au Valais, que le nom autricbien y est dans tous les cœurs. J'ai été re(^u à Genève en même temps comme l'Empereur eût pu l'être et comme le serait le père de la patrie. La diète du Valais était rassemblée à Sion, et c'est là que je suis tombé dans un terrible guet-apens. Pour ne pas m'arrêtera Sion, j'ai diné à Martigny ; le malbeureux aubergiste nous sert, à moi et à Floret, vingtneuf plats. J'arrive à Sion. Je trouve la députation de la dicte à l'entrée de la ville ; on me traîne à l'hôtel de ville, et on me flanque à un souper composé de douze convives et de soixantedix-neuf plats, ce qui fait bien, en compte rond, cent huit plats en quatre heures de temps! Aussi ne serez-vouspas étonnée si je vous dis que sur mes huit jours de voyage je n'ai man^é que cinq fois.
Le Simplon, que tout le monde craint dans cette saison, parce qu on y est quelquefois enterré sous trente pieds de neige, a été d'une bonté parfaite pour moi...
J'ai été cliarmé du lac Majeur avec ses belles fies, toutes les plante» du Midi, le plus beau soleil, tous les paysans assis devant leurs cabanes comme chez nous à peine au mois de mai, et cela après trois heures de voyage qui vous transportent du climat de la Laponie sous le beau ciel de l'Italie.
J'ai passé par Milan la nuit. Je n'ai fait qu'y regarder l'hôtel que je vais y habiter. Je suis arrivé ici bien matin. Comme je n'avais plus rien à voir que ce que l'eau ne gâte pas, j'ai por-
mis au ciel de pleuvoir. Je me suis embarqué à Mestre, j'ai traversé la grande lagune par un coup de vent qui ne vous eût guère arrangée, et je suis descendu ici au palais Gritti, trèsprès de la place Saint-Marc, où demeure l'Empereur. Je l'ai trouvé en parfaite santé, et aussi content de son séjour que les Vénitiens le sont de lui.
La suite de la Cour s'ennuie beaucoup, parce qu'elle n'est pas occupée et que Venise ressemble à une vaste ruine. L'Impératrice est à Modène.
Veuillez accepter une boîte que j'ai achetée dans l'intention de vous la donner en prenant congé du Palais-Royal à Paris. Elle m'a paru si jolie, que je n'ai pu me refuser le plaisir de vous l'envoyer. Je vous baise la main, ainsi qu'à mon père.